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Récit
Deux pigeons s’aimaient

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Voyelles, no 10, juin 80, page 42-43

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre. D’amour passionné. Au point qu’ils oubliaient.le jour prochain où il leur faudrait déposer et protéger les précieux fruits de l’hymen.

La passion, ce sentiment extrême, est-il possible chez les oiseaux ? Les oiseaux ne sont-ils pas toujours raisonnables, agissant au mieux des appels du devoir ? Les oiseaux seraient-ils parfois légers, frivoles ? Les oiseaux oublient- ils ? Ont-ils cette chance, ce défaut ?

Les voici qui rassemblent dare dare quelques branchettes et les posent au plus près, sur une branche de tilleul qui surplombe une terrasse, presque sur la place publique ! Il n’était plus temps de chercher un abri plus décent, la mère éprouvait déjà les premières douleurs.

Nous, les humains, avons d’autres chats à fouetter que de communier aux affres des oiseaux. C’est par le plus grand des hasards que, regardant le vent chasser la pluie devant lui, nous vîmes tout à coup sur la branche comme un gonflement, une tache brune entre les feuilles, qui apparaissait chaque fois que l’affreux vent de juin secouait la branche, mettant à nu ce qui devait rester couvert.

Intrigués, nous aurions voulu guetter, mais il nous fallait vaquer à nos affaires et ce n’est qu’au week-end, parfois le matin, furtivement, à la tombée du jour, que nous avons pu saisir quelques bribes de cette émouvante aventure.

Peut-être la chose était-elle des plus banales et c’est nous qui, démunis de connaissance et tout de suite angoissés comme il est habituel aux humains, avons vécu la scène comme une anomalie, un de ces accidents auxquels on assite, curieux et lâches.

Le nid nous parut trop léger, comme inachevé. La mère, posée sur moins que rien, secouée avec la branche comme une bouée perdue sur la mer, couvait-elle autre chose que son instinct, ce qui aurait dû advenir s’il n’y avait pas eu ce concours malheureux de circonstances, une hâte trop grande et ce climat désordonné d’un été manqué ?

Il nous arrive de penser que les animaux sont bêtes — on dit des bêtes en parlant d’eux — et dans cette mesure trop naïvement consciencieux. Il pourrait arriver à un oiseau de couver le nid vide parce qu’il ne lui viendrait jamais à l’idée de se dérober à ce devoir, même si la raison de l’accomplir est absente. Les oiseaux, c’est presque des saints en fait d’obéissance aveugle.

Cette mère sottement docile aux geste dictés par la nature provoqua chez nous des sentiments de pitié énervée et nous essayâmes d’en détourner notre attention. Nous ouvrîmes davantage la TV. Mais quelques jours plus tard, entre deux averses, un enfant ramassa une demi-coquille presque blanche, de la grosseur d’un demi-œuf de pigeon, comme disent les mesures culinaires. Levant les yeux, nous vîmes que le nid s’était épaissi d’un léger mur de fiente et la mère elle-même avait pris du volume, paraissait doublée.

Son œil était triste, rempli d’une sorte d’appel. Mission impossible. Secouée de vent et de pluie, la branche ne nous était pas accessible. Très flexible, elle était trop grosse pour casser, espérions nous, car le tilleul est vieux, il perd chaque jour un tas de branchettes, comme des touffes d’une chevelure qui ne reçoit plus assez de sève. Un malheur restait possible. Où donc était le père ?

Le père vint parfois nourrir la mère. Nous le vîmes rarement. Ses heures n’étaient pas les nôtres. Sa présence nous soulageait. Du moment que l’homme est là…

Vint le jour où le petit tas gris-brun qui à peine bougeait sous la mère se transforma en deux oisillons frileux. Il nous semblait les voir trembler de froid. Ne fallait-il pas les aller quérir, les rentrer, les réchauffer, n’étaient-ils pas cette fois abandonnés précisément parce qu’ils étaient nés trop près des maisons, des voitures, des chiens, des chats, des avions, et alors on a beau ressentir son devoir de parent, il vient un moment où l’on ne songe plus qu’à une seule chose, se sauver ?

Un matin, nous vîmes les parents qui venaient aux nouvelles. L’un puis l’autre apportaient une bouillie prémâchée qu’ils fourraient dans les petits becs affamés.

Je m’en trouvai fort soulagée mais la crainte ne me quittait pas. Et même aujourd’hui, en ce dimanche où je note ces événements troublants, ma crainte n’est pas apaisée, je ressens cet événement comme un de ceux qui prouvent que le monde n’est plus normal, les usages sont bouleversés, même les instincts primordiaux ne sont plus entendus. Ce nid hâtif et mal placé, le vent continuel, la proximité de la maison, de nos bruits, de ceux de la rue, notre regard indiscret et dont l’inquiétude risque de transmettre des ondes perturbantes, tout concourt à créer une situation anormale que les oiseaux n’auront pas la force de surmonter de jour en jour, il se pourrait que déjà un chaînon manque au déroulement des choses, il se peut par exemple que la mère effrayée ait découvert ses petits trop tôt, que le danger l’empêche de les nourrir régulièrement, que finalement elle les abandonne, découragée au point de ne plus sentir l’appel impératif de l’instinct.

La situation a continué à évoluer favorablement. Nous vîmes les deux oisillons se dresser peu à peu. Déjà les plumes remplaçaient le duvet et les ailes poussaient vite. Ils les déployaient gauchement, pataudement. Vint le jour où nous aperçûmes le nid vide. Heureusement, nos deux amis n’étaient pas loin, blottis l’un contre l’autre, sur la même branche, plus près du cœur de l’arbre. Au début, ils s’avançaient à petits pas de côté, comme les gens qui ont le vertige sur les ponts étroits. Très vite, on put se rendre compte que l’un était beaucoup plus intrépide que l’autre. Il allait et venait, d’un pas de plus en plus assuré, tandis que l’autre le regardait d’un œil dubitatif.

Existe-il chez les oiseaux un attachement fraternel ? Chez les pigeons du moins, ces modèles de tout amour, on peut l’espérer, me disais-je, et je guettais, anxieuse, le retour de celui qui déjà voletait vers son jumeau apeuré par l’approche de la nuit. Les oiseaux sont-ils jumeaux ? Éprouvent-ils le besoin de dormir ensemble ? Ils s’embrassèrent et nous nous couchâmes soulagés.

Le lendemain, la mère est venue les laver, elle leur a parlé, sans doute pour leur expliquer les lois de la nature et ses dangers. Elle se tenait sur la branche, entre ses deux enfants. Finalement ils se tinrent longuement embrassés d’un seul et triple baiser.

Longtemps, le plus timide resta sur la branche, faisant quelques pas, regardant parfois le vide sous ses pieds et restant alors tout tapi, l’œil rond, méditatif. Sa solitude nous pesait terriblement. Peut-être recevait-il des visites, après tout ce n’était pas notre affaire.

Un soir, j’étais occupée à téléphoner et je le voyais s’approcher du tronc, là même où l’autre s’était tout à coup décidé à voler. Ah ! s’il pouvait partir, me disais-je et je me mis à expliquer le drame à mon interlocutrice étonnée. J’avais dû bouger tout en parlant, et lorsque je regardai à nouveau la branche, elle était vide. Prise de panique je regardai à terre. Mais non, il n’y avait rien, un oiseau ne tombe pas, un oiseau ne s’élance pas inconsidérément, un oiseau sait d’instinct ce qu’il doit faire. Je ne les revis jamais, peut-être volaient-ils là-bas, parmi les autres pigeons, dans leur monde à eux.

Pendant ces jours d’anxiété, je relisais l’Histoire naturelle de Buffon pour y trouver des éléments de confiance et d’espoir. Voici la conclusion du chapitre qui concerne les mœurs des pigeons.

Tous ont de certaines qualités qui leur sont communes : l’amour de la société, l’attachement à leurs semblables, la douceur des mœurs, la chasteté, c’est-à-dire la fidélité réciproque, et l’amour sans partage du mâle et de la femelle; la propreté, le soin de soi-même, qui supposent l’envie de plaire ; l’art de se donner des grâces, qui le suppose encore plus; les caresses tendres, les mouvements doux, les baisers timides, qui ne deviennent intimes et pressants qu’au moment de jouir ; ce moment même ramené quelques instants après par de nouveaux désirs, de nouvelles approches également nuancées, également senties ; un feu toujours durable, un goût toujours constant, et, pour plus grand bien encore, la puissance d’y satisfaire sans cesse ; nulle humeur, nul dégoût, nulle querelle ; tout le temps de la vie employé au service de l’amour et au soin de ses fruits ; toutes les fonctions pénibles également réparties ; le mâle aimant assez pour les partager et même se charger des soins maternels, couvant régulièrement à son tour et les œufs et les petits, pour en épargner la peine à sa compagne, pour mettre entre elle et lui cette égalité dont dépend le bonheur de toute union durable : quels modèles pour l’homme, s’il pouvait ou savait les imiter !

Œuvres complètes de BUFFON, à Paris, chez Furne et Cie, 1853.

M.D.

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