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Interdit de penser

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Il faut lire Épouse, mère et folle ou le combat d’une femme emprisonnée à l’asile d’aliénés en 1860. Mère de six enfants, son seul tort, sa seule folie fut de ne pas adopter les thèses calvinistes les plus sectaires, professées par son pasteur de mari.

Cependant les lois de l’Amérique sont libérales ! Et celles-ci finiront par sauver de justesse Elisabeth Packard. Mais quelle longue lutte cette femme intelligente ne devra-t-elle pas mener contre une coalition locale, faite de lâcheté plus que de conviction, dans une petite ville où l’obscurantisme tient lieu de certitude sécurisante.

Sans doute, Elisabeth Packard avait-elle une personnalité trop libre, trop ardente… elle était habitée de ce petit trop qui, de nos jours encore — et c’est pourquoi ce livre est un témoignage impressionnant — entraîne de graves mises à l’écart, voire des enfermements. Lorsqu’elle écrit, il y a 120 ans :

Jacksonville, 4 mars 1860.

Miss Dix,

Les maisons de fous sont la malédiction de notre temps ! Ce qu’on a imaginé de mieux pour duper, désoler et détruire l’œuvre la plus sublime de Dieu — l’homme. Beaucoup ici sont réduits au désespoir. Les asiles de fous sont la terreur des bons et le bouclier des méchants. Mrs De La Hay, notre gardienne, me confiait hier soir, qu’elle n’osait dire là-dessus tout ce qu’elle pensait réellement, de peur d’être traitée de folle et enfermée pour ses opinions ; car il arrive que penser différemment de certains autres soit considéré comme de la folie. C’est pourquoi les puissants sont toujours sains d’esprit ! Tandis qu’il n’y a que les humiliés, les faibles, les démunis et les rares saints pour être fous !!

Les yeux du monde s’ouvriront-ils un jour et la vérité sur les asiles sera-telle enfin dévoilée ?

on songe aux récits des dissidents de l’Est, Julie Pavesi le souligne dans sa préface, mais aussi à combien d’autres qui sont aujourd’hui torturés pour ce qu’ils pensent. À toutes les personnes — des femmes surtout — mises hors circuit pour cause d’extravagance. L’intolérance n’est pas tellement démodée, même dans la société qui se dit permissive.

M.D.

Élisabeth Packard, Épouse, mère et folle, plaidoyer pour moi-même, traduit et présenté par Julie Pavesi. Paris, Payot, 1980.
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