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Une femme au gai savoir

Voyelles, no 10, juin 80, page 57.

Cette femme au Gai Savoir, c’est Luce Irigaray écrivant Amante marine de Friedrich Nietzsche. (Cette seconde partie du titre en plus petits caractères, signifiant peut-être la libre connivence.)

Luce lrigaray va, de livre en livre, avec témérité, avec patience. Témérité à s’avancer, seule ou presque, à mettre à nu ce qui est tenu couvert. Écartant les eaux de mer là où elles s’offrent à ouvrir, tout au bout du brise-lames, de ses mains que souvent elle ferme et ouvre à la façon d’un coquillage, au rythme de sa sensibilité chercheuse, de ses lèvres pour manger parler avec bonheur, de tout son corps de femme, dont elle exprime — la première de cette façon poétique et scientifique — le fermé ouvert des lèvres, réflexion expression.

Amante nietzschéenne, prophétesse de la différence, qui ne sera pas plus sur-femme qu’il n’y a de sur-homme, mais différente plus libre, plus singulière, familière de la mer, cosmique.

Je dirai plus simplement ceci : une lecture accompagnante de ce livre suppose une connaissance de l’œuvre de Nietzsche que je ne possède pas ; mais j’y retrouve la question très ancienne du « féminin » dans le monde, question que le féminisme a remise en avant mais parfois escamotée pour des raisons d’urgence. Il y a une redistribution du féminin â faire et pour cela il faut repartir du divin (comme métaphore de l’englobant et de l’intime). Il faut, dans notre culture, remonter juste au-delà du « Et le Verbe s’est fait chair » qui concrétise l’union de l’Esprit et de la Parole dans la génération d’un Fils unique. Il s’agit, ici aussi, d’une autre Nouvelle Alliance, à la fois plus large et plus affinée entre le divin et l’humain. Une alliance où le « qu’il me soit fait selon ta Parole » de Marie ne réduise pas celle-ci à un corps réceptacle d’un enfant mâle, mais soit une réponse réelle et singulière dans l’ouverture du divin. Que Marie soit elle-même la manifestation. Ceci rappelle mais ne se confond pas avec la querelle au sujet de Marie « médiatrice de toutes les grâces » qui a amené la réaffirmation du « Christ, unique médiateur ». La controverse concernait Marie comme mère, et médiatrice â ce titre. Chez Luce Irigaray, la question posée est celle de la femme comme être vivant et parlant, signe du divin au même titre que l’homme. Le sujet est très actuel, nous ne vous entretenons pas ici de notions qui n’auraient plus cours dans le monde d’aujourd’hui. Le refus de la prêtrise pour les femmes est étroitement lié à la notion de l’unique Médiateur transmettant son « fluide » et son pouvoir aux hommes consacrés. La mentalité des hommes et des femmes dans tout l’Occident est tributaire de cette notion : mieux vaut un homme !

Dans un tout autre langage, des théologiennes américaines élaborent une recherche en vue de l’expression de la transcendance qu est en nous. Elles s’inscrivent dans une théologie de la libération. (Texte à paraître aux éditions du C,E.F.A.) Une telle recherche nous a paru peut-être, il y a dix ans, un détour inutile parce que le monde semblait définitivement sécularisé. Or, nous n’échappons pas â la sacralisation, expression sécurisante de l’inconnu. Mythes, dogmes et traditions continuent à traduire et à trahir la réalité â la fois concrète et indicible. Nous, femmes, sommes peut être assez savantes en divination pour ne pas structurer de discours, mais seulement chanter, bavarder. Il nous faut cependant faire reconnaître le divin qui est en nous.

Marie Denis

Luce Irigaray, Amante marine de Friedrich Nietzsche, Éditions de Minuit, 1980.