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ici et ailleurs
on se pose des questions

Voyelles, no 10, juin 80, page 110

J’ai fait un mont de ce que le lave vaisselle a lavé. Pour voir. Parce que j’ai un vague remords de tant d’eau, tant d’électricité gaspillées. Maintenant que nous ne sommes plus qu’à deux ou trois… ce serait si vite fait… Quoi, si vite fait ? Pour une fois qu’on fabrique quelque chose qui est vraiment pour toi, pour t’ôter les mains de l’eau sale, tu te plains ! N’aurais-tu pas le goût du martyre par hasard ? Il est des jours comme ça. Des jours où je pense au Cambodge et j’ai honte de la viande que nous mangeons. Alors j’achète des soles limandes. Et pourquoi tu n’as pas pris ries vraies soles ? Maintenant qu’on n’est plus que deux, on peut bien s’offrir parfois une vraie sole ? À vrai dire, il me tarde que tout cela nous soit ôté.

Les premières roses fleurissent. J’en ai cueilli une. Le jardin peut bien s’en passer et la maison est si vide parfois. Un rosier grimpant. Et vigoureux que c’est pas possible ! Crimson, je crois qu’il s’appelle. (Comment ça s’écrit ? du nom du fils de Crim, l’Anglais qui inventa ces roses en bouquet, au petit feuillage vert foncé, ciré comme une joue.) Ici, la fleur est plus grande et plus rouge, presque grenat, à pétales très roulés, plus roulés que des lèvres. Le dos des pétales est blanc, de sorte que par transparence le fond de la fleur est très clair, exactement comme la peau des femmes qui se fardent fort.

Une jeune femme travaille dans un centre pour enfants psychotiques. Elle leur est très attachée, oui. Mais c’est dur. Pour qui n’y croit pas de tout son cœur, ce serait trop dur. Sur les neuf enfants dont elle s’occupe, un seul parle.

Autrefois, on pensait malformation du cerveau, un rouage qui manque, une connexion qui ne se fait pas. Aujourd’hui on dit : enfants perturbés, enfants traumatisés psychologiquement. Et aussitôt d’accuser la mère. Au train où vont les choses être mère ne sera plus viable : on vous dit d’une part que la mère est indispensable à l’enfant, à son harmonieux développement ; les mêmes vous disent que c’est le psychisme de la mère qui détériore l’enfant. « Sur neuf enfants, un seul parle ». Mais si c’est vraiment une question de relation, dis je, on parviendra à les faire parler tous ? Peut être pas, répond-elle, peut-être c’est irrémédiable. J’avoue que je préférais accuser Dieu, le sort, le lièvre qui traverse la route devant la femme enceinte, ou toute autre raison insolite que de me faire à l’idée des pulsions de mort qui seraient, dans la mère, si parlantes qu’elles rendraient l’enfant muet. Si votre analyse est juste, messieurs les psy, guérissez-les, ces enfants. Ou bien conduisez-les à la fontaine miraculeuse.

Sur la route, des soldats font l’exercice. Qu’ils sont jeunes ! On dirait des écoliers en vacances. Pour les cacher, supposons-nous, d’un ennemi imaginaire, leur casque est couvert de branchettes. On les dirait coiffés du chapeau de la grand-mère 1900 aux jours de fête et de mariage. Les uns sont pâles, les autres rient. Sommes-nous en danger de guerre ? Davantage que l’année dernière, qu’il y a trois mois ? On parle d’elle comme de la boule de l’orage : peut-être elle va éclater. Je persiste à penser que non. La guerre a prouvé délà qu’elle n’est pas une solution. La force des armes n’est pas une vraie force. Ceci, des hommes et des femmes le pensent. Peut-être encore davantage de femmes. Il serait faux de croire qu’il s’agit de passivité, de pacifisme à tout prix. Dans le corps des femmes la vie crie vengeance contre les armes. À Kaboul, des femmes manifestent et leurs mots grondent de colère. « Vous n’êtes pas des hommes mais des salauds », crient-elles aux soldats. Leur violence est intérieure. Leur révolte rejoint celle des femmes de Palestine et d’Israël, d’Irlande et d’Iran, de partout où l’on s’insurge contre la justification par les armes. Non, refuser la guerre n’est pas démissionner. Parfois je rêve d’un mouvement mondial des femmes pour le refus des armes. Un mouvement qui ne prétendrait pas nier les problèmes, pas non plus les aplanir, mais qui affirmerait qu’il est d’autres moyens de persuasion ou de dissuasion, que les armes, le sang, la tuerie.

À la soirée les oiseaux s’assemblent. Ils commencent par souper et pius ils chantent. On les voit aller par deux, picorer à petits pas maladroits, comme un vieux couple qui ramasserait des coquillages.

Une de mes questions les plus fréquentes : les oiseaux sont-ils heureux ? Voler et chanter, n’est-ce pas l’expression même du bonheur ?

Marie Denis