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Descendue jusqu’au fond

Voyelles, no 8, avril 80, page 11.

Encore un récit de dépression ! Le grand reportage, c’est celui qui raconte tout, qui n’hésite pas à tout dire. Tout dire sur soi. J’ai voulu lire ce livre. Pourtant je n’ai jamais été vraiment déprimée. Et j’ai toujours été un peu agacée par les récits de vraie psychanalyse. J’ai aimé ce livre.

Au début, la grosse déprime, les nuits d’angoisse, les vomissements, la solitude insupportable, je n’aimais pas trop. Quand on n’y est pas passée déjà, on a peur d’y passer bientôt. Ce n’est réconfortant que pour celles qui peuvent dire « moi aussi » et communier dans la résurrection.

Ce que j’aime ici, c’est une femme qui se prend vraiment au sérieux (trop, évidemment de cela elle doit guérir aussi), qui fait un prodigieux effort de sincérité, qui se confie à travers un livre simple et qui en appelle, finalement, à tout ceux qui ne se contentent pas du monde tel qu’il est, à ceux qui ont des désirs et des besoins, et aussi des colères devant la misère des uns, l’arrogance des autres.

Avec la psychanalyse, on parle beaucoup de ses parents. On redit son passé, on le revit un peu aussi, on le situe surtout. Et c’est une bonne chose, puisque cela vous permet de vous situer vous-même, à l’intersection de ce qui vous a marqué et de ce qui vous a manqué (voici que je joue sur les mots comme les psy) ; j’ai eu telle mère, je n’ai pas eu tel père, j’ai été en pension chez les sœurs, j’en demande trop aux hommes…

Au cours de ses années noires et de psychanalyse, Michèle Manceaux voit sa mère souffrir du cancer et mourir. Elle en parle très bien. Elle n’accepte pas le personnage de sa mère. Comédienne, celle-ci se farde encore, ne veut pas avouer son âge, fait mille coquetteries aux infirmières, aux ambulanciers, à tous ceux qui viennent la voir. Alors qu’elle est mourante et qu’elle ferait bien, à une heure si grave (pense sa fille) de devenir enfin sincère, enfin sérieuse, dire au moins une parole adulte à sa fille !

Michèle Manceaux fait si bien le portrait de sa mère qu’il nous séduit, comme il séduit jusqu’à la fin son entourage qui dit : quel personnage ! Dans les liens familiaux, on n’accepte pas les personnages, on refuse la comédie, on veut la sincérité tout le temps. On prend pour trahison la moindre dérobade.

Vérité et journalisme :

Michèle Manceaux est journaliste. D’abord à l’Express, à la télévision, aujourd’hui à Marie-Claire. Le métier de journaliste, si on le prend aux sérieux, consiste à ouvrir les yeux des gens sur ce qu’ils aimeraient autant ignorer. C’est faire cesserrer la comédie du tout va bien, buvons un verre ensemble. Michèle Manceau a fait du reportage une mission. Ne peut-on les comparer, journalistes et, missionnaires, sac au dos, couchant n’importe où, allant où personne ne va et ramenant, à preuve, de très émouvantes histoires qui devraient ouvrir le cœur et le porte-monnaie du public assis ?

Après une période de chômage qui a ajouté à la dépression — l’autre raison étant la solitude sentimentale —, Michèle Manceau reprend son métier. Elle aura des colères contrôlées, dit-elle, mais des colères quand même. Elle rappelle un reportage qu’elle a fait pour l’émission Les femmes aussi, dans un coron du Nord : quatre générations de femmes, les prises de vues marchent très bien, mais la jeune femme qu’elle avait mise en confiance et qui avait alors parlé pour la première fois de sa vie, fait une tentative de suicide le jour suivant. Michèle n’est pas fière. « Je fais une consommation immense de gens. Je les épuise, je les prends, je les laisse. Je manipule en toute bonne conscience puis que je ne mens pas ».

Du journalisme à la comédie, il n’y a pas tellement. Dans toutes relation humaine, il y a une part de comédie. Quand l’ami qui part après dix ans de vie commune pleure, il est sincère. Quelle comédie pourtant ! Et le rapport avec la psychanalyste qui est fine, mesurée, douce, n’est-il pas tout empreint de savoirs, de règles, de mots-clé ?

La guérison, c’est peut-être d’accepter la comédie de la vie, à commencer par la sienne propre, mais se fâcher quand même. Parce que l’abandon, la faim, le cancer, la dépression sont des douleurs insupportables.

M.D.

Michèle Manceau Grand reportage, Éditions du Seuil, 1980.