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le textile
Salik de A à Z
ou la sombre aventure
des jeans en Hainaut

Voyelles, no 5, janvier 80, pages 48-49

Lorsque les ouvrières de la S.A. Confection industrielle à Quaregnon sont rentrées de congé, le 17 août 1978, elles ont trouvé un écriteau sur la porte : usine en liquidation. C’est de cette façon qu’elles ont appris que, profitant de leur absence, pour plus de tranquillité, le patron les « remerciait ».

La grossièreté du procédé a fait monter la colère. « Nous ne nous laisserons pas faire » se sont écriées les ouvrières présentes ce matin-là. Aussitôt : occupation de l’usine, appel à l’aide syndicale.

Ailleurs, cela revient moins cher.

Que s’est-il passé à Quaregnon pour qu’une usine, créée avec l’aide de l’État dans le but d’augmenter l’emploi en Wallonie (somme allouée : 14 millions), et employant 800 ouvrières, mette la clé sous le paillasson sans être inquiétée d’aucune façon ? Bien plus, les ouvrières, qui dès 1973 commencent à être licenciées au rythme de 200 par an environ, apprennent que leur usine n’est qu’un relais qui permet des détournements fiscaux et des crédits supplémentaires, et qu’en fait, si elles sont moins nombreuses à fabriquer des pantalons, c’est que ceux-ci sont confectionnés à bas prix en Tunisie et dans les pays de l’Est.

En bonne logique, ceci vous paraît peut-être normal ; peut-être pensez-vous : « moi aussi, si j’étais patron, je chercherais à m’établir là où c’est le moins cher ». Supposez un instant que vous n’êtes pas patron, que vous êtes une simple femme, habitant un petit patelin du Hainaut et souhaitant y gagner votre vie. Après la fermeture des charbonnages et le climat de tristesse qui couvrait la région, voici comme une annonce de printemps : l’industrie textile se porte bien, on va la développer dans le Borinage actuellement déshérité (nous sommes en 1966), il y a de la main-d’œuvre disponible sur place.

Pendant quelques années, ces personnes «disponibles» vont s’atteler au métier de la confection, y devenir rapides et expertes (c’est indispensable), organiser dans ce but navettes et gardes d’enfants, y adapter leur vie.

Or il était déjà trop tard !

À peine l’usine Salik (elle s’appelait plus honnêtement ainsi au début) est-elle installée à Quaregnon, l’usine Farah à Obourg, — pour ne parler que de la fabrication des jeans — que déjà les importations existent. Dès 1972, le Sud-Est asiatique et l’Afrique sont reconnus comme gros producteurs de pantalons et autres confections, importés plus ou moins clandestinement. Devant cette situation, la C.E.E., et l’État belge par conséquent, organisent des quotas d’importations. Prouvez que vous êtes producteurs, est-il dit aux industriels, et vous recevrez des licences d’importation, pour autant que vous vous engagiez à maintenir l’emploi. Ainsi le producteur se transforme en importateur et, la marchandise étant peu chère, il ouvre des comptoirs de vente qui marchent bien. On remplace les emplois de fabrication par des emplois de distribution. Dans l’abstrait, il n’y a rien de changé. Dans la réalité, il y a des centaines de chômeuses de plus dans le Hainaut et quelques dizaines de vendeuses de plus ici et là. La main-d’œuvre est de nouveau «disponible»… mais la crise est arrivée et les patrons parlent un autre langage.

Un grand espoir : la coopérative

Retrouvons les ouvrières de ex-Salik, comme elles disent, occupant leur usine et essayant de faire face à tous les problèmes. Créer une coopérative, cela veut dire rassembler des capitaux, racheter les machines et le stock de tissu, payer le loyer de l’usine et les notes de gaz-électricité, trouver une clientèle (Salik-Quaregnon n’étant qu’un intermédiaire entre Salik-tissu et Salik-magasins). Il faut obtenir justice contre le patron qui multiplie les procès à ses ouvrières, alors que personne ne lui en fait pour sa mauvaise gestion, même pas l’État prêteur !

Cependant, on s’organise. Le courage est immense, les sympathies nombreuses. La vente sauvage marche très bien, on paie les fournisseurs, on rachète le stock à Salik, on commence à se sentir son propre maître. Il n’est toutefois pas encore question de salaires ; le syndicat continue à payer les indemnités de grève. Les ouvrières devraient aussi toucher leur indemnité de préavis, mais l’ONEM s’y dérobe, considérant les occupantes travailleuses comme réembauchées peut-être ? Petite guerre partisane, barrage aux utopies syndicales, que sais-je…

Au printemps 1979, la période d’euphorie est passée ; il faut commencer à travailler et à gérer très sérieusement si l’on veut être rentables dans les mois qui viennent. Il faut accélérer la production, donc diminuer les assemblées. Il faut se résoudre à diriger…

Jusque-là, le syndicat, plus au courant des problèmes, exerçait une fonction de leader qu’il ne pouvait continuer. Certaines femmes, plus aptes, ou plus déterminées, se mirent à prendre un certain pouvoir pour lequel elles n’avaient pas été mandatées. Bref, les conditions psychologiques de l’autogestion n’étaient pas rassemblées.

À l’impossible, nulle…

Il y avait aussi, il y avait surtout que le produit fabriqué : des pantalons jeans, sur des machines dégradées, dans un tissu qui n’est pas de qualité et sur un modèle assez quelconque, ce produit ne pouvait concurrencer, soit des marques plus réputées, soit de la fabrication faite à bon marché dans les pays en voie de développement. Le groupe s’est disloqué, une partie est restée associée, elle étudie un projet plus réalisable. Et l’on a accusé la C.S.C. régionale de légèreté, d’avoir tenu ses membres en haleine jusqu’aux élections sociales pour ensuite les abandonner dans une situation encore plus triste que la précédente, puisqu’on les avait entraînées dans un projet condamné à l’avance.

Qui fabrique nos vêtements ?

En racontant, de façon fort résumée, l’histoire des ouvrières de Salik, je voulais attirer l’attention sur les mains bien vivantes par lesquelles passent les vêtements que nous avons sur le corps. Joie de découvrir, de toucher le tissu, de trouver l’objet seyant, de s’en faire une petite habitation intime et aussi un moyen de se rendre attrayante. Ce vêtement, autrefois cousu main, aujourd’hui usiné, est de plus en plus rarement fait en Belgique. Au risque de vous chagriner, je me sens obligée en conscience de vous dire qu’il est de plus en plus fabriqué dans des pays où la pratique industrielle est exactement celle qui avait cours chez nous au début du siècle et dont nous avons tellement honte : travail des femmes et des enfants dormant quelques heures seulement et sur le lieu même de leur travail, exécuté à des cadences terribles et pour un salaire de famine. Exploitation due à la famine, bien sûr, mais exploitation indigne quand même et dont les entreprises multinationales ne sont pas innocentes.

Marie Denis