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Elle finit par acheter un pyjama

Voyelles, no 5, janvier 80, pages 38-39

Pourquoi te sentir si nerveuse ? tellement peu sereine, alors qu’il fait si beau ? Et c’est dimanche en plus ! Regarde comme les pigeons s’aiment dans le cerisier ! Et la merlette ! Regarde-la picorer tranquillement dans la pelouse ! Ils te donnent l’exemple.

Ah! l’exemple des oiseaux !

Elle se brosse les cheveux, et distingue au fond du miroir, comme une perruque sombre, le paquet de choses qu’elle a à faire ce matin.

— Et pourtant, se dit-elle, il y a un tas de choses que je ne fais plus, aller à la messe, habiller les enfants, les faire déjeuner, les entendre hurler, apaiser leurs disputes… C’est fini, toutes ces occupations du dimanche ! Alors, pourquoi je ne me prélasse pas tranquillement ? Pourquoi je ne m’étends pas sur la pelouse à regarder les oiseaux ?

Pourquoi ? Il y a un neveu qui fait sa communion solennelle cette après-midi. (Combien chaque personne a-t-elle de neveux, combien de goûters de communion en perspective ?) De plus, elle doit finir un article ce soir, elle y a chipoté toute la semaine et c’est pourquoi des chaussettes trempent depuis trois jours dans la salle de bains et sa tête est comme un foulard noué.

Les enfants ont téléphoné qu’ils viendraient dîner. C’est un plaisir d’avoir les enfants, on les voit si peu ! on connaît à peine ses petits-enfants ! on ne sait pas combien de dents leur poussent, ni depuis combien de jours ils marchent ! Dès qu’ils ont eu téléphoné, elle est allée acheter un grand repas et maintenant elle l’a mis à cuire. Elle se presse, car elle ne voudrait pas manquer ce marché du dimanche où l’on trouve des thermos entourés de paille peinte, et qui viennent de la Chine à ce qu’il paraît. Elle avait aussi mis une machine de blanc à tourner, il faudrait pendre le linge au jardin en revenant du marché puisqu’il semble faire beau. Et ne pas oublier d’y joindre les chaussettes.

Mais pourquoi faire tout ça un dimanche ? Eh bien!, justement. Pourquoi voudriez-vous que je le fasse en semaine? Parce qu’elle ne travaille pas à temps plein ? Quelle expression aussi ! Plein de quoi ? Oh ! plein de servitude, elle le sait, tandis qu’elle-même, règne au foyer, n’est-ce pas ? Reine de son temps ? peut-être. C’est la raison pour laquelle elle choisit le dimanche matin pour faire la lessive. Et ceci ne regarde personne, pense-t-elle avec un vague remords.

Place du Quatre-Août, les baraques foraines avaient pris la place réservée habituellement aux échoppes du marché. Il y avait encore peu de monde et les auto-scooters étaient presque toutes rangées. Comme elle avait envie de se glisser dans la rouge ! À son âge, toute seule, elle n’oserait pas. Alors avec qui ? Une autre femme qui aurait la même idée qu’elle ? Il y a longtemps que ses fils ne veulent plus l’y accompagner. Y vont-ils avec leur femme ? Comme mes, comme c’est vieux, des hommes, comme c’est vite vieux!

Le marché s’étalait dans les rues avoisinantes. Qui prenaient des airs de danseuses à cause du contraste entre la lumière, si claire, de l’avant-midi et l’ombre que projetaient les tentes jusque sur le trottoir encombré. Éblouis de clarté lorsqu’on levait la tête, et puis tout gauches, se bousculant les uns sur les autres, quand on baissait les yeux vers l’étal. Les marchandises des marchés. Oranges du Maroc, poissons séchés de Hollande, fromage italien, miel de Hongrie, oiseaux vivants et oiseaux peints, bottes et pantoufles, chemises et robes, viande de porc et viande de cheval, parapluies, pinces monseigneur… et pas de thermos de la Chine ! La boutique des matières plastiques et autres pacotilles n’est pas au rendez-vous ! C’est ainsi qu’elle acheta un pyjama rayé. En croisé molletonné. Elle venait de jeter l’autre, qui avait bien douze ans, or il en veut toujours un dans son armoire, pour aller à la campagne, dit-il, ou bien s’il se mettait à geler très fort. Un pyjama du bon vieux temps et à l’ancien prix.

Eh! bien, une fortune qu’il a coûté. La marchande elle-même en était gênée : « Oui, c’est un peu cher, a-t-elle dit, mais vous en aurez le meilleur usage, c’est un produit entièrement belge : tissu, confection, tout ! » Faut-il être patriote à ce point ? Mais c’est du racisme! se dit-elle. La marchande blonde avait des joues si roses et un air si sincère qu’il n’y avait plus qu’à ouvrir son porte-monnaie et accepter le pyjama. Heureuse du succès de son petit discours, la marchande voulait envelopper l’objet de papier journal. « Pour que les gens ne voient pas ce que vous avez acheté ! » expliquait-elle. O Belgique, ô mère pudique !

Elle acheta aussi un grand parapluie à carreaux. Une fois midi, la pluie avait tout naturellement repris ses droits. (Encore des droits belges ?) Avec la petite somme qui lui restait, elle s’offrit quelques pétunias. La terre serait humide à souhait. Pourvu qu’elle trouve un moment pour les planter avant de changer ses bas pour aller à cette fête de communion ! Même pas son dimanche pour planter quelques fleurs, pour finir un article urgent ! Mais puisque tu auras tes enfants ! Tu ne ferais quand même rien ! Donc laisse-toi aller. Elle s’attarda un peu dans cette petite fête qu’est un marché du dimanche, où l’on vend tout, absolument tout ce qui pourrait vous manquer, tout ce qu’on peut désirer pour vivre heureux. La musique de la kermesse ajoutait à l’euphorie. Vivre, voilà ce qu’il faut faire !

Elle avalait les gouttes qui tombaient du parapluie. Et parce que ce pyjama avait coûté bêtement cher, elle se souvenait de ces femmes qu’on avait entendues à la radio, ces femmes licenciées, qui occupaient leur usine de pantalons. La direction leur avait dit, ou plutôt laissé entendre : « Vous nous coûtez trop cher ! » et quelques semaines plus tard, il y avait un écriteau sur la porte de l’usine : licenciement pour cause de fermeture. En fait, l’usine déménageait. Vers une destination inconnue. Là où le coton se récolte et se tisse presque gratuitement. Là où les femmes travaillent pour le prix d’un peu de nourriture. Pas plus tard qu’hier, elle s’était acheté une jupe tissée dans ce coton-là. Et confectionnée par ces femmes-là. « Fabriqué pour la Belgique », est-il inscrit sur l’étiquette. Ce qui en dit long sur les intermédiaires, grossistes, représentants et compagnie, à travers lesquels la jupe passe des mains de la confectionneuse lointaine à celles de l’acheteuse occidentale.

La jupe en coton indien est très bien cousue. Le tissu est souple et bon teint. La qualité s’améliore, les machines se perfectionnent, bientôt les femmes coudront là-bas comme ici, à la chaîne et à la pièce, c’est-à-dire à une vitesse d’enfer et sans connaître l’objet fini. Un objet standard. Un produit usiné. Il faut un immense effort d’imagination pour voir ces femmes, de vraies femmes vivantes aux beaux yeux bruns très doux, penchées sur les machines et s’abîmant les vertèbres à fabriquer ces jeans et ces blouses que tu laves et relaves et que tu jettes pour le plaisir d’en acheter d’autres.

Des fois, il vous prendrait l’envie d’acheter un bout de tissu et de se fabriquer une chemise de nuit soi-même. Eh ! bien, ce «serait bête, archi-bête! D’abord, du vrai coton, on n’en trouve presque plus. Ce temps-là, tu l’aurais consacré à aller voir ta mère, tu serais franchement moins égoïste. Ta mère t’aurait raconté que de son temps on cousait tout soi-même, on épinglait, on faufilait, des coutures anglaises ou rabattues à la main. (On trouve encore des chemises pareilles sur les marchés à nippes, c’est ramassé chez les morts). N’écoute pas ta mère si elle dit que c’était le bon temps ! Ta mère ne te dira pas ça si elle a été couturière ! Couturière à domicile et à jamais fini!

Il est midi, les enfants vont arriver. Elle a pendu son linge, rangé le pyjama. Elle est prête. A-t-elle pensé à mettre l’apéritif à refroidir, a-telle au moins sorti cette tarte du congélateur ? Mais où as-tu la tête! On se demanderait bien à quoi tu penses, toute une sainte journée ? Les femmes ne pensent à rien, c’est bien connu.

Marie Denis