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cinéma
La Luna,
de Bernardo Bertolucci

Voyelles, no 4, décembre 79, page 9

La Luna se donne à Bruxelles depuis plusieurs semaines. Beaucoup de femmes ont réagi à ce film ; son héroïne est une femme, à la fois mère et cantatrice. Mère d’un fils unique qui, de plus, est un enfant sans père. Tout se joue entre les superbes images de la cantatrice, possédée de son rôle, et le désarroi de la mère, montrée incapable de comprendre les exigences de son fils — et d’y répondre, il va sans dire… Marie et Bibiane s’interrogent, se répondent, réagissent.


              Avec Jill Clayburgh
Figure 3. Avec Jill Clayburgh

B : Dans ce film, il y a trois personnages : la mère, interprétée par Jill Clayburgh (La femme libre), le père… absent et, le fils, Joe.

Lors de la première vision de ce film au Festival de Venise, certains ont crié au scandale ; aborder l’inceste, c’est toucher au plus profond des êtres, rappeler le premier contact sensuel, celui de l’enfant à sa mère.

Le prélude du film est significatif, elle lèche le miel sur la peau de son fils enfant ; elle voudra toujours perpétuer ce contact. Même si on le refuse, les années passent, et, la mère se trouve face à un homme. Elles sont merveilleuses, ces images du fils démuni réclamant la tendresse de sa mère, la présence… le plaisir.

M : Jusqu’ici je te suis, Bibiane, je suis assez d’accord avec ta relation des images de ce film et de ce qu’elles veulent signifier, téléguidées, empreintes de psychanalyse plus que de naturel.

B : Mais, la diva n’est pas une femme, c’est un être exceptionnel et par cela, capricieux, égocentrique. Son fils DOIT la suivre à Venise, il DOIT lui raconter ses rêves, il DOIT répondre à un désir… même s’il déteste les traces de rouge à lèvres sur sa peau. Oui, elle a transgressé, mais la demande de l’enfant était autre ; il était seul, la sensualité abusive de sa mère ne comble pas le vide.

M : Cette affirmation, tu la mets dans la bouche de qui ? Tu poses un jugement moral de la part de qui ? Je te pose ici une question de toute importance. Je trouve que trop souvent, nous surtout, femmes à la conscience trop aiguë, trop aiguisée : et ici nous dénoncerons un jour des responsables — nous regardons, nous interprétons les films comme une leçon que le moraliste ou le psychiatre nous font afin de corriger notre comportement vicieux. Non, mille fois non ! Il n’y a pas lieu de nous mettre en colère, ce n’est vraiment pas la peine ! Demandons-nous tout simplement quelle femme est réellement une femme dans un univers où le cinéaste ne fait rien d’autre que déployer ses fantasmes ? Qu’elle chante ou qu’elle accomplisse des gestes maternels, la femme de ce film — n’en est-il pas toujours ainsi chez Bertolucci ? — se présente comme une sorte de repoussoir malchanceux. Trop grande (chanteuse) et trop basse (femelle désirante), elle ne fait nullement partie de l’humanité réelle et quotidienne. Elle n’est que le décor troublant sur lequel les hommes essaient de se construire eux-mêmes… sans grand succès.

B : Bertolucci a usé, abusé des rapports entre le quotidien et le théâtre. Le tragique se noue et se dénoue sur les deux scènes. Il est trop facile de voir dans le geste d’autorité d’un père (la gifle au fils retrouvé), le retour à la paix, au sourire, à la famille, à la voix…

M : Pour moi, ce qui sauve La Luna, c’est précisément le porte-à-faux, la constance de la représentation. L’ampleur musicale de l’opéra de Verdi, mais aussi l’aspect risible de la convention du genre — celui-ci n’empêchant pas le chant, la voix, de transcender le stratagème et jusqu’aux sentiments des spectateurs — la représentation qu’en donne le cinéaste, comme aussi bien l’aspect théâtral merveilleux et en même temps convenu dont il revêt les lieux de la scène quotidienne, joint au tragi-comique des situations, tout cela crée une sorte d’envoûtement par l’image qui permet de ne pas remarquer l’incrédibilité fréquente de l’aventure filmée. Si Bertolucci n’était pas un faiseur d’images exceptionnel, la grossièreté et l’indigence de certaines scènes ne passeraient pas. On peut dire « inceste » pour vendre, mais la dimension du mythe est ici ramenée à de petits exercices.

Bibiane Godefroid et Marie Denis