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Les règles,
en avoir ou pas ?

Voyelles, no 3, novembre 79, page 55-57

La «nature » des femmes?

Les pilules contraceptives, nous le savons, sont une prise d’hormones qui, par leur dosage, ont le pouvoir de bloquer l’ovulation. Au contraire, le travail naturel des hormones est, comme nous venons de le décrire très brièvement, de produire l’ovulation et la nidation.

Cette pilule permet à de très nombreuses femmes d’éviter la grossesse, et ceci de façon supportable. Nous supportons la contrainte de la prise journalière. Nous supportons même divers inconvénients. Nous supportons moins qu’on prétende que ces inconvénients sont le fruit de notre imagination, car c’est inexact.

Revendiquons-nous nos règles ?

Certaines pilules ne font pas apparaître les règles ; mais la plupart de celles qui sont mises en vente provoque une petite hémorragie menstruelle. Cette hémorragie est donc artificielle, provoquée semble-t-il pour faire plaisir aux femmes, pour leur faire mieux avaler psychologiquement la pilule. Les médecins expliquent cela avec un sourire amusé et protecteur…

Qu’en pensons-nous nous-mêmes ? Est-il vrai que privées de règles, même si nous savons qu’elles sont artificielles, nous nous sentirions moins femmes ? Ou bien essayons-nous de croire que celles-ci sont de vraies règles et que donc la pilule ne change pas grand chose à notre cycle habituel ?

Nostalgie du sein maternel ?

Certains gynécologues et chercheurs, notamment Jacques Ferin (UCL), développent la théorie suivante. Pendant des milliers d’années et jusqu’au siècle dernier, les femmes avaient peu l’occasion d’ovuler et encore moins d’avoir des règles. Entre la puberté tardive et la ménopause précoce, les femmes étaient la plupart du temps enceintes ou en période de lactation. Cet état, se demandent ces chercheurs, ne serait-il pas l’état naturel et normal des femmes ? Au contraire, l’état actuel, qui consiste à ovuler et à perdre du sang chaque mois durant quarante ans, excepté de rares grossesses, n’est-il pas une anomalie, une excitation glandulaire inutile ? Même nocive, se demandent-ils, incitatrice de cancers ?

L’idée sous-jacente est de provoquer, de façon plus radicale que ne le fait la pilule contraceptive, un état non ovulatoire, comparable à celui de la lactation.

Ne serait-il pas temps que nous réfléchissions nous-mêmes à la question ?

Pour ma part, et indépendamment du point de vue médical (lui-même encore très hypothétique), je ne considère pas l’état psychologique accompagnant la grossesse et la lactation comme favorable à l’épanouissement de toutes les possibilités de la femme en tant qu’être humain. Il est plaisant d’être enceinte et de nourrir son enfant. C’est une fonction importante et valorisante. Cela veut-il dire qu’il nous plairait de passer la plus grande partie de notre vie adulte dans cet état un peu passif, un peu distrait, un peu « vache à lait » ? Je considère que proposer cela sous couvert de « nature », est aussi rétrograde qu’aberrant.

Les moyens contraceptifs actuels sont tous boiteux ; ils ressemblent plus à du bricolage qu’à une invention réussie, il faut le reconnaître. Toutefois avant de toucher plus fondamentalement au circuit hormonal des femmes, il serait important d’en connaître les incidences sur le vie intellectuelle et psychique. On ne s’en est guère soucié pour la pilule contraceptive, allant au plus pressé : donner un moyen efficace de contraception au moment, où la période de fécondité des femmes s’allonge, où la vie sexuelle prend de plus en plus de place.

On demande des chercheuses

Le projet des femmes a changé. Libérées d’une procréation excessive, les femmes entrent dans les processus de création et de participation à la vie sociale. S’il devait s’avérer exact que le cycle mensuel est excessif à tous points de vue, il serait en effet normal de chercher à y parer. Il y faudrait probablement des connaissances sur le circuit hormonal qui n’existent pas à ce jour. Il y faudrait la volonté de ne pas ramener les femmes à un état dit « féminin » et, lui aussi, inadéquat. Il serait peut-être sage d’attendre que les chercheuses en la matière soient présentes en nombre suffisant pour que l’être femme y soit exprimé dans toute son ampleur, plutôt que ramené, fut-ce en toute candeur, à la nostalgie de la mère éternelle.

Marie Denis.