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Commencer à partir

Voyelles, no 3, novembre 79, page 50

À Suzanne

Tu me demandes quand j’ai commencé à partir ?

Mais je suis toujours là, tu sais, ce midi je n’ai fait que des œufs au lard, parce que nous n’étions que deux, mais ce soir il y aura un rôti et des frites, et je leur ferai même une vraie mayonnaise, tu vois, je suis la mère type, si pas la mère parfaite.

À ce propos, figure-toi que dans les années 1960, lorsque j’ai commencé à écrire quelques articles, des femmes disaient pour s’excuser de servir un souper-tartines : « ce soir, vous souperez à la Marie Denis ! » Elles avaient lu un article où j’avouais en avoir un peu marre de ces quatre repas par jour, ponctuels comme une horloge d’usine, et que mon rêve c’était me faire cuisinière de métier ! Avec du papier à en-tête et des cartes de visite et aussi une profession déclarée sur ma carte d’identité. Parce que j’en avais soupé de lire profession : sans. « Marie Denis, cuisinière de profession, à domicile ou autre part », voilà ma carte de visite ! C’était avant le féminisme, j’avais écrit ça pour dire mon sentiment, parce que j’étais sûre que je n’étais pas seule dans mon genre et que d’autres femmes seraient heureuses que j’ose dire tout haut ce qu’elles pensaient tout bas. Je suis sûre qu’il en fut ainsi. Mais certaines ont eu peur et au lieu de se montrer solidaires, elles m’ont mises au ban : la femme qui ne prépare pas à souper ! Elles en ont quand même profité pour servir des soupers-tartines !

Tu trouves que je sors du sujet ? Pas du tout. Je dois avant tout te faire comprendre comme c’était dur, dans ces années-là, pour une mère de famille nombreuse, d’essayer d’un tout petit peu desserrer l’étau. J’avais publié mon premier livre, sous pseudonyme, car je n’osais, je ne voulais, emprunter le nom ni de mon mari, ni de mon père, ni de ma mère. Tous ces noms étant tabous, il m’a bien fallu m’en inventer un. Ce livre-là, je l’ai écrit sur des bouts de papiers, appuyée au buffet de la cuisine ; puis recopié à la main dans un cahier, à la bibliothèque du Musée du Cinquantenaire, où j’allais pendant les heures de classe.

Sortir ! Aller autre part que dans un magasin ! Y aller seule ! Tu ne peux pas imaginer la liberté que c’était ! Excitation, soulagement, joie, étrangeté. Je passais devant le concierge qui peu à peu me connaissait, je posais mon imperméable au vestiaire, je montais le grand escalier de marbre, j’allais m’asseoir parmi les vieux messieurs, chercheurs de dates et d’inscriptions à la loupe.

Vers cette époque aussi, j’ai instauré un jour par semaine sans repas de midi, puis deux : le mardi et le jeudi. Là aussi, ça n’a pas été sans peine. Mon mari s’en est assez vite accommodé, on venait d’organiser un restaurant dans son entreprise. Ce n’était pas cher et cela lui faisait gagner beaucoup de temps. Il découvrit d’ailleurs que plusieurs de ses camarades y mangeaient le jour où leur femme lessivait. Il n’était donc pas le seul homme martyr de la ville ! Mais les enfants ! Ils ont affirmé, avec des détails concluants, que la nourriture du collège était empoisonnée et qu’ils n’avaient aucune raison de se rendre malades pour faire plaisir à leur mère. Quant à manger des tartines sur place, ils n’en voyaient pas l’intérêt puisqu’ils avaient des bicyclettes et qu’ils étaient assez grands pour se faire leurs tartines eux-mêmes à la maison et en même temps écouter un disque ou taper un ballon hors de la surveillance des « jèzes ». C’était évident, péremptoire. J’ai alors fréquenté la bibliothèque royale et les petits bars à soupe et sandwiches. J’ai suivi un séminaire de théologie. Je suis redevenue élève, curieuse d’apprendre, heureuse d’arpenter la ville, une gaufre liégeoise à la main. À vingt ans de distance, je faisais les mêmes découvertes, les mêmes gestes. Dans l’intervalle, j’avais fait une masse d’enfants et un tas d’expériences irremplaçables.

Presque vingt ans ont à nouveau passé. Il m’arrive de regretter de n’avoir pas fait une vraie carrière. J’en suis encore aux marchandages. J’ai mes jours, de plus en plus nombreux, mais cela reste le cadeau que la famille me fait. Je ne gagne pas assez pour que ce ne soit pas générosité de leur part. Mon dilettantisme y trouve son compte. Ma vie passe très vite. J’aurais pu faire beaucoup plus.

M.D.