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Le feu

Voyelles, no 1, septembre 79, page 50

C’était la veille de leur départ. Nous faisions les gestes de chaque jour, espérant qu’ainsi le temps s’arrêterait, le temps s’assoupirait au point d’oublier de s’écouler. Assis près des enfants qui jouaient, sans le savoir encore, pour la dernière fois dans ce jardin, le temps nous frappait aux tempes.

— Il vaudrait mieux faire quelque chose, ai-je dit soudain.

Je leur proposai une promenade sur la montagne. Là, pensai-je, l’horizon est si grand que nous verrons les pays se rejoindre et le monde tenir dans le creux d’une seule main. Il était près de six heures en France, le soleil commençait à peine à descendre.

Dès que la voiture eut franchi la colline, nous aperçûmes une grosse fumée noire qui montait comme celle d’un train à vapeur. À chaque lacet de la route, le nuage opaque semblait plus proche, plus lointain. Nous nous en rapprochions inexorablement.

— Quittons cette route, dis-je, choisissons un autre but de promenade.

Mais lui voulait voir. À onze heures, ce matin, les pompiers avaient quitté là ville vers un autre foyer, plus à l’est. Toute la journée, nous avions vu s’élever la fumée lointaine, puis devenir blanche et se dissoudre dans le vide du ciel. Et nous avions entendu tourner les avions porteurs d’eau. (Presque chaque jour, vers midi, au moment où nous allons nager sous les pins, la sirène retentit et l’on voit, par toutes les petites rues, accourir les pompiers, puis s’ébranler vivement les machines rouges, pim-pom,pim—pom. Comme un rite à l‘heure ou le soleil est sans douceur, comme un sacrifice qui monte dans le ciel chauffé à blanc.)

Nous rejoignîmes l’incendie au bord de la grand-route. Il venait d’y trouver un aliment, avait déjà grimpé le talus et attaquait joyeusement la colline, poussé par le vent du Nord qui vient chaque soir lisser la couche du soleil. Tout de suite, ce furent de grosses flammes oranges, un crépitement terrible. La route restait libre, le feu s’en éloignant. Les voitures s’arrêtaient, badaudes. Nous passâmes rapidement.

— Ne devrions-nous pas avertir les pompiers ? demanda la jeune femme.

— Les gens l’auront fait, dis-je, voulant l’apaiser et nous éloigner au plus vite.

Elle pressait son enfant, avec cet air farouche qu’ont les jeunes mères, pendant les guerres.

Lorsque nous bifurquâmes, plein nord, pour gravir la montagne, je vis qu’un chemin plus au sud, que je comptais prendre pour rentrer, était barré par l’autre incendie, celui autour duquel s’affairaient depuis le matin tous les pompiers de la région.

Notre route montait délicieusement entre les chênes verts et les buis roux qui prennent des teintes pourpres sous le soleil rasant. [Combien nous les aimons, ces arbustes que l’hiver n’atteint pas ! combien nous admirons l’humble acharnement qu’ils mettent à survivre, bossus rabougris, secs. Nous les avons cru plus solides que tout au monde, nous les avons élus comme un ciel immobile, et vert ! Aujourd’hui, des milliers d’entre aux disparaissent d’un coup. Et la terre en demeurera longtemps stérile.1]

Nous laissâmes la voiture a l’entrée de la petite ville fortifiée. Nous longeâmes les remparts pour repérer les villages a l’horizon, pour nommer les vallées. Mais les signes du feu étaient trop visibles pour que nous puissions mener sereinement ce pèlerinage. Nous rentrâmes dans le bourg. Jamais les rues étroites, les misons hautes, les arches de pierre et les cours entourées de murs ne nous donnèrent une telle impression de sécurité. L’enfant s’était endormie dans la poussette. Nous marchions et parlions doucement. Nos mots parvenaient-ils a dénouer le serrement de l’adieu, atténuaient-ils le sentiment plus vif encore d’une destruction imminente, différée mais certaine, et dont les feus de forêt sont le signe estival ?

Au retour, nous contournâmes la montagne par le nord. Nous roulions entre des vignes et des champs de lavande, puis sous les pins ou parmi les genévriers. Nous disions que c’est étrange et beau mais nous avions le cœur en déroute. Soudain, nous retrouvâmes la grosse cheminée noire, beaucoup plus proche que tout à l’heure de la petite route qui rejoint nos collines. Si près que je me demandais si nous allions oser l’emprunter. L’enfant pleurait, fatiguée, dans les bras de sa mère, qui la serrait contre elle. La vie me semblait absolument bouchée et, si j’avais conduit la voiture, j’aurais fait une boucle immense pour fuir tant d’émotions superposées.

Au carrefour, il y avait grand monde : tout un hameau, prêt à intervenir si le feu approchait encore.

— Pouvons-nous passer ? ai-je demandé.

— Allez-y ! a dit un homme, j’en viens.

Je n’étais pas tranquille. Le feu bondit tellement vite, qui peut dire le moment où il franchira la route ? Nous longeâmes des bois calcinés et nous vîmes, dans un tournant, le feu aborder une petite plaine où, peut-être, il daignerait se calmer. N’allait-il pas au contraire se ranimer au contact des chaumes et des herbes sèches ? Nous laissâmes le feu derrière nous. Devant, le ciel revêtait ses voiles de soirée, jouant sur nos petites serres (montagnes) en dos de chat. J’avais perdu confiance et, lorsque j’aperçus les rochers crayeux qui annoncent notre vallée tant aimée, je ressentis le même effroi que lorsqu’on rencontre un ami dont on vient d’apprendre qu’un cancer le mine.

Sur la place, on devisait autour du marchand ambulant. Lui racontait comment l’incendie avançait par l’est depuis le matin, plusieurs hameaux évacués et pas moyen d’arrêter le front des flammes.

Nous n’étions pas immédiatement menacés, mais bientôt la nuit tomberait et comment savoir ce que mijote un feu qui couve ? Les hommes décidèrent d’aller voir comment les choses tournaient. Là-haut, ne parlait-on pas de construire des contre-feux ? Les femmes restèrent encore un moment réunies, interrogeant nos buissons tranquilles, qui soudain semblaient grimaçants. Dans les maisons, il fallut allumer la bougie pour coucher les enfants, car l’incendie avait brisé les poteaux électriques.

Les hommes revinrent, décrivant un ravage immense. Le feu s’était calmé en même temps que tombaient le vent et la nuit. Ça et là, un grand arbre continuait de brûler, tout rouge au milieu d’un désert de cendres.

Nous nous couchâmes avec des paroles de tendresse et d’apaisement. Le lendemain, nous allâmes contempler l’étendue des dégâts : des kilomètres de bois calcinés, le sol tout gris, jusqu’aux abords des maisons que le feu a frôlées en plusieurs endroits. Elles en gardent un aspect noirâtre, sinistre. Mais déjà, les habitants reviennent, contents d’avoir retrouvé pierre sur pierre. Les touristes, eux, s’en vont, car l’été touche à sa fin. L’an prochain ils choisiront des coins plus riants. Car ils sont libres, les touristes. Ils vont et ils viennent. Se couchent et se lèvent à n’importe quelle heure. Se promènent en plein midi. Nagent, nus, dans les rivières. Se prennent pour des bons sauvages. Enfilent des merguez sur des bâtons et se les font griller. Ils disent :

— Oh ! non, ce n’est pas nous, nous sommes toujours très prudents…

— Oh ! non, disent les gens du pays, n’allez pas chercher. Les allumeurs sont parmi nous.

Et d’évoquer des querelles jamais éteintes, des récoltes manquées, du gibier perdu, des mots blessants, des soupçons infâmes… toute une rancœur jamais apaisée.

Fusils, poisons, pièges, menaces et allumettes sont la couvance du feu qui peut un jour éclater en flammes…2

Ils partirent le lendemain soir. L’enfant était couchée entre les valises, ils allaient rouler toute la nuit. Ils gravirent la colline, longèrent la région sinistrée, traversèrent le Rhône et continuèrent leur chemin vers le nord, pendant mille kilomètres, sans qu’un camion aux freins éperdus les écrabouille.

Marie Denis.

Notes
1.
Passage non retenu dans Voyelles, retrouvé dans un manuscrit. (Dominique Meeùs.)
2.
Dans le manuscrit, on avait ceci :

— Oh ! non, ont dit les gens, pas besoin de chercher si loin. Et de soupçonner l’ennemi frère, le chasseur jaloux, celui qui l’an dernier avait manqué la caille et n’avait pas supporté sa déconvenue, celle-ci ajoutée a d’autres dramas, peu importants au regard des autres mais qui creusent des fossés entre les voisins. Fusil, balles, jalousies, rancœurs, passe-droits, médisances, railleries et allumettes sont les impondérables qui s’additionnent jusqu’au jour où ils éclatent en flammes.

(Dominique Meeùs.)