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Madame le,
de Françoise Gaspard

Voyelles, no 1, septembre 79, page 14

Françoise Gaspard a 32 ans, elle est maire de Dreux, une ville de plus de 30 000 habitants, membre du Parti socialiste et cofondatrice du mouvement féminin appelé « Courant III » au sein de ce parti.

Quel genre de phénomène est-ce donc ? se demande-t-on, vaguement inquiète de tant de dons, de tant d’ambition, de tant de réussite. Dès les premières pages, Françoise emporte l’adhésion des lectrices, comme elle l’a fait de ses électrices et électeurs. Très simplement et avec entrain, elle explique les circonstances de cette « irrésistible ascension ». Née dans une famille de gauche et pour qui la politique a beaucoup d’importance, Françoise est une petite fille curieuse de tout. Elle lit, elle observe les gens de la ville. Très tôt, elle découvre les différences de mentalités, les ghettos sociaux : dans l’école où ses parents l’ont placée à cause du « sérieux des études », Françoise se sent isolée au milieu des filles des notables de la ville.

Les études, Françoise les mène comme en se jouant : Sciences Po à la Sorbonne, l’agrégation et finalement l’E.N.A. Tout en passant ses examens, elle travaille comme militante politique. Elle voit la remontée du PS avec enthousiasme. Elle n’est pas encore féministe, et pourquoi le serait-elle ? Tout lui réussit ! Elle est bien décidée à ne pas imiter les hommes. Il lui suffira d’être elle-même. Elle se sent compétente et veut l’affirmer. Elle croit à la politique comme lieu de l’efficacité. Elle veut le changement et pense que le PS est, en France, le parti le plus ouvert au changement.

Timide, ou plutôt réservée, mais intrépide, Françoise Gaspard mène la campagne électorale pour les élections municipales de 1977. Elle gagne. Ce qui l’étonne, mais jusqu’à un certain point seulement. Ce succès, elle l’a voulu, elle l’a conquis. Françoise ne laisse rien au hasard : songeant à ces élections prochaines, elle fait un stage dans une agence de publicité, afin d’en connaître et d’en pratiquer les techniques. Elle sait les gens sensibles aux techniques, aux modes, aux tons nouveaux, alors à quoi bon leur ressasser le vieux langage idéologique ?

— Comment faut-il dire : Madame le Maire ?

— Appelez-moi Françoise, répond-elle.

Françoise a gagné la bataille à laquelle elle a consacré toute sa jeunesse, mais elle n’est pas rassurée. La charge de maire, telle qu’elle entend l’assumer, est très lourde. Et à peine payée. Il faut en même temps exercer un autre métier dans l’administration. Se marier, avoir des enfants ? Pas possible. Il y a surtout que Françoise est épiée, surveillée, plus qu’un homme ne le serait, même s’il était venu, jeune comme elle, renverser le pouvoir assis depuis 22 ans.

Le passage d’un groupe du Mouvement des femmes, auquel elle s’associe pour un soir, lui révèle à quel point elle ne cesse de jouer un rôle, d’être séparée d’elle-même. Les hommes jouant des rôles sont aussi séparés de leur vrai moi, de leurs réactions spontanées, d’un langage naturel… mais ils y sont si bien préparés depuis l’enfance que leur fonction, leur place, leur titre leur devient comme une seconde nature.

C’est en parlant de l’E.N.A, de la formation des futurs énarques — mot qui à lui seul résume toute la culturocratie française ! — que Françoise Gaspard prouve la liberté d’un regard de femme face aux conventions que les hommes enfilent comme des chaussettes et avec un sérieux qui frôle la débilité. On songe à La Comédie du pouvoir de Françoise Giroud.

J’aime qu’une femme de 30 ans ait parcouru très vite les échelons de la connaissance sociologique et de la conquête politique, qu’elle surmonte les hésitations de la gauche et celles du féminisme, qu’elle agisse dans un lieu concret et important : la ville. Avec un pouvoir réel et un idéal pas encore en déclin. Cela me plaît énormément.

M.D.

Grasset, collection Le Temps des Femmes, Paris, 1979. 245 pages - 354 F.