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        <title>La nouvelle Carthage</title>
        <author />
      </titleStmt>
      <editionStmt>
        <edition>
          <date />
        </edition>
      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <p>no publication statement available</p>
      </publicationStmt>
      <sourceDesc>
        <p>Written by OpenOffice</p>
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      <p>no encoding statement</p>
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      <titlePage>
        <argument>
          <p rend="gras">
            La Nouvelle Carthage
          </p>
          <p>
            <emph>Du même auteur</emph>
            <lb/>Kees Doorick.
            <lb/>Kermesses.
            <lb/>Nouvelles Kermesses.
            <lb/>Les Milices de Saint-François
            <lb/>Les Fusillés de Malines.
            <lb/>Cycle patibulaire.
            <lb/>Au Siècle de Shakespeare.
          </p>
          <p>
            <emph>En préparation</emph>
            <lb/>Subversions.
            <lb/>Proses gymniques.
            <lb/>Le comte de la Digue (roman).
          </p>
          <p>
            <emph>À la réimpression</emph>
            <lb/>Kermesses.
            <lb/>Nouvelles Kermesses.
          </p>
        </argument>
      </titlePage>

      <titlePage xml:id="page-titre">
        <byline>
          <docAuthor>Georges Eekhoud</docAuthor>
        </byline>
        <docTitle>
          <titlePart rend="plusgrand" type="main">
            La Nouvelle Carthage
          </titlePart>
          <lb/>
          <titlePart type="sub">
            La Nouvelle Carthage. — Les émigrants. — Contumace.
            — La Bourse. — Le Carnaval. — La Cartoucherie.
          </titlePart>
        </docTitle>
        <docEdition>
          Édition définitive
        </docEdition>
        <argument>
          <p>
            Ouvrage couronné par l’Académie de Belgique
            <lb/>(prix quinquennal de littérature française)
          </p>
        </argument>
        <docImprint>
          <pubPlace>Bruxelles</pubPlace>
          <publisher>Paul Lacomblez, éditeur</publisher>
          <address>
            <addrLine>31, rue des Paroissiens, 31</addrLine>
          </address>
        </docImprint>
        <docDate>MDCCCXCIII</docDate>
        <argument><p>Tous droits réservés</p></argument>
      </titlePage>

      <titlePage>
        <argument>
        <p>
          À Henri Kistemaeckers
          <lb/>en souvenir
          <lb/>d’Anvers, notre berceau commun
        </p>
        <p>
          Il a été tiré de ce livre :
          <lb/>2 exemplaires sur papier du Japon des Manufactures impériales, numérotés 1 et 2.
          <lb/>18 exemplaires sur papier de Holland Van Gelder, numérotés 3 à 20.
        </p>
        </argument>
      </titlePage>

      <div xml:id="avert">
        <head>
          Avertissement
        </head>
        <p rend="alinea">
          J’ai confronté les textes trouvés dans le projet Gutenberg et dans l’Open Library avec le
          rendu visuel de l’édition Lacomblez de 1893 telle qu’on la trouve en DjVu en <ref target=
          "http://openlibrary.org/works/OL15601469W/La_nouvelle_Carthage"
          >openlibrary.org/works/OL15601469W/La_nouvelle_Carthage</ref> et avec une édition moderne
          que je possède (Éditions Labor, 2004). J’aurais voulu rendre assez fidèlement l’édition
          Lacomblez, mais j’ai choisi la source qui contenait le moins de fautes de reconnaissance
          de caractères et le travail était déjà fort avancé quand j’ai réalisé que c’était un texte
          très modernisé. J’ai rétabli certaines choses et pas d’autres. C’est donc maintenant un
          hybride.
        </p>
      </div>
    </front>

    <body>
      <div xml:id="Regina" type="div1">
        <head>
          Première partie
          <lb/>Régina
        </head>

        <div xml:id="LeJardin" type="div2">
          <head>
            I
            <lb/>Le Jardin.
          </head>
          <p rend="alinea">
            M. Guillaume Dobouziez régla les funérailles de Jacques Paridael de façon à mériter
            l’approbation de son monde et l’admiration des petites gens. “ Cela s’appelle bien
            faire les choses ! ” ne pouvait manquer d’opiner la galerie. Il n’aurait pas exigé mieux
            pour lui-même : Service de deuxième classe (mais, hormis les croque-morts, qui s’y
            connaît assez pour discerner la nuance entre la première qualité et la suivante ?) ;
            messe en plain-chant ; pas d’absoute (inutile de prolonger ces cérémonies crispantes
            pour les intéressés et fastidieuses pour les indifférents) ; autant de mètres de
            tentures noires larmées et frangées de blanc ; autant de livres de cire jaune.
          </p>
          <p rend="alinea">
            De son vivant, feu Paridael n’aurait jamais espéré pareilles obsèques, le pauvre
            diable !
          </p>
          <p rend="alinea">
            Quarante-cinq ans, droit, mais grisonnant déjà, nerveux et sec, compassé, sanglé
            militairement dans sa redingote, le ruban rouge à la boutonnière, M. Guillaume
            Dobouziez marchait derrière le petit Laurent, son pupille, unique enfant du défunt,
            plongé dans une douleur aiguë et hystérique.
          </p>
          <p rend="alinea">Laurent n’avait cessé de sangloter depuis la mortuaire. Il fut plus
          pitoyable encore à l’église. Les regrets sonnés au clocher et surtout les
          tintements saccadés de la clochette du chœur imprimaient des secousses
          convulsives à tout son petit être.</p>
          <p rend="alinea">Cette affliction ostensible impatienta même le cousin Guillaume, ancien
          officier, un dur à cuire, ennemi de l’exagération.</p>
          <p rend="alinea">— Allons, Laurent, tiens-toi, sapristi !… Sois raisonnable !… Lève-toi !…
          Assieds-toi !… Marche ! ne cessait-il de lui dire à mi-voix.</p>
          <p rend="alinea">Peine perdue. À chaque instant le petit compromettait, par des hurlements et
          des gesticulations, l’irréprochable ordonnance du cérémonial. Et cela quand on
          faisait tant d’honneur à son papa !</p>
          <p rend="alinea">Avant que le convoi funèbre se fût mis en marche, M. Dobouziez, en homme
          songeant à tout, avait remis à son pupille une pièce de vingt francs, une autre
          de cinq, et une autre de vingt sous. La première était pour le plateau de
          l’offrande ; le reste pour les quêteurs. Mais cet enfant, décidément aussi
          gauche qu’il en avait l’air, s’embrouilla dans la répartition de ses aumônes et
          donna, contrairement à l’usage, la pièce d’or au représentant des pauvres, les
          cinq francs au marguillier, et les vingt sous au curé.</p>
          <p rend="alinea">Il faillit sauter dans la fosse, au cimetière, en répandant sur le cercueil
          cette pelletée de terre jaune et fétide qui s’éboule avec un bruit si
          lugubre !</p>
          <p rend="alinea">Enfin, on le mit en voiture, au grand soulagement du tuteur, et la clarence
          à deux chevaux regagna rapidement l’usine et l’hôtel des Dobouziez situés dans
          un faubourg en dehors des fortifications.</p>
          <p rend="alinea">Au dîner de famille, on parla d’affaires, sans s’attarder à l’événement du
          matin et en n’accordant qu’une attention maussade à Laurent placé entre sa
          grand’tante et M. Dobouziez. Celui-ci ne lui adressa la parole que pour
          l’exhorter au devoir, à la sagesse et à la raison, trois mots bien abstraits,
          pour ce garçon venant à peine de faire sa première communion.</p>
          <p rend="alinea">La bonne grand’tante de l’orphelin eût bien voulu compatir plus tendrement à
          sa peine, mais elle craignait d’être taxée de faiblesse par les maîtres de la
          maison et de le desservir auprès d’eux. Elle l’engagea même à rencogner ses
          larmes de peur que ce désespoir prolongé ne parût désobligeant à ceux qui
          allaient désormais lui tenir lieu de père et de mère. Mais à onze ans, on
          manque de tact, et les injonctions, à voix basse, de la brave dame ne faisaient
          que provoquer des recrudescences de pleurs.</p>
          <p rend="alinea">À travers le brouillard voilant ses prunelles, Laurent, craintif et
          pantelant comme un oiselet déniché, examinait les convives à la dérobée.</p>
          <p rend="alinea">M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez, la cousine Lydie, trônait en face de son mari. C’était une
          nabote nouée, jaune, ratatinée comme un pruneau, aux cheveux noirs et luisants,
          coiffée en bandeaux qui lui cachaient le front et rejoignaient d’épais et
          sombres sourcils ombrageant de gros yeux, noirs aussi, glauques, et à fleur de
          tête. Presque pas de visage ; des traits hommasses, les lèvres minces et
          décolorées, le nez camard et du poil sous la narine. Une voix gutturale et
          désagréable, rappelant le cri de la pintade. Cœur sec et rassis plutôt
          qu’absent ; des éclaira de bonté, mais jamais de délicatesse ; esprit terre à
          terre et borné.</p>
          <p rend="alinea">Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l’avait épousée pour son
          argent. La dot de cette fille de bonnetiers bruxellois retirés des affaires,
          lui servit, lorsqu’il donna sa démission, à édifier son usine et à poser le
          premier jalon d’une rapide fortune.</p>
          <p rend="alinea">Le regard de Laurent s’arrêtait avec plus de complaisance, et même avec un
          certain plaisir sur Régina ou Gina, seule enfant des Dobouziez, d’une couple
          d’années l’aînée du petit Paridael, une brunette élancée et nerveuse, avec
          d’expressifs yeux noirs, d’abondants cheveux bouclés, le visage d’un
          irréprochable ovale, le nez aquilin aux ailes frétillantes, la bouche mutine et
          volontaire, le menton marqué d’une délicieuse fossette, le teint rosé et mat
          aux transparences de camée. Jamais Laurent n’avait vu aussi jolie petite
          fille.</p>
          <p rend="alinea">Cependant il n’osait la regarder longtemps en face ou soutenir le feu de ses
          prunelles malicieuses, À ses turbulences d’enfant espiègle et gâtée se mêlait
          un peu de la solennité et de la superbe du cousin Dobouziez. Et déjà quelque
          chose de dédaigneux et d’indiciblement narquois plissait par moments ses lèvres
          innocentes et altérait le timbre de son rire ingénu.</p>
          <p rend="alinea">Elle éblouissait Laurent, elle lui imposait comme un personnage. Il en avait
          vaguement peur. Surtout qu’à deux ou trois reprises elle le dévisagea avec
          persistance, en accompagnant cet examen d’un sourire plein de condescendance et
          de supériorité.</p>
          <p rend="alinea">Consciente aussi de l’effet favorable qu’elle produisait sur le gamin, elle
          se montrait plus remuante et capricieuse que d’habitude ; elle se mêlait à la
          conversation, mangeait en pignochant, ne savait que faire pour accaparer
          l’attention. Sa mère ne parvenait pas à la calmer et, répugnant à des
          gronderies qui lui eussent attiré la rancune de ce petit démon, dirigeait des
          regards de détresse vers Dobouziez.</p>
          <p rend="alinea">Celui-ci résistait le plus longtemps possible aux sommations désespérées de
          son épouse.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, il intervenait. Sourde aux remontrances de sa mère, Gina se rendait,
          momentanément, d’un petit air de martyre, des plus amusants, aux bénignes
          injonctions de son père. En faveur de Gina, le chef de la famille se départait
          de sa raideur. Il devait même se faire violence pour ne pas répondre aux
          agaceries de sa mignonne ; il ne la reprenait qu’à son corps défendant. Et
          quelle douceur inaccoutumée dans cette voix et dans ces yeux ! Intonations et
          regards rappelaient à Laurent l’accent et le sourire de Jacques Paridael. À tel
          point que Lorki, c’est ainsi que l’appelait le doux absent, reconnaissait à
          peine, dans le cousin Dobouziez semonçant sa petite Gina, le même éducateur
          rigide qui lui avait recommandé à lui, tout à l’heure, durant la douloureuse
          cérémonie, de faire ceci, puis cela, et tant de choses qu’il ne savait à
          laquelle entendre. Et toutes ces instructions formulées d’un ton si bref, si
          péremptoire !</p>
          <p rend="alinea">N’importe, si son cœur d’enfant se serra à ce rapprochement, le Lorki
          d’hier, le Laurent d’aujourd’hui, n’en voulut pas à sa petite cousine d’être
          ainsi préférée. Elle était par trop ravissante ! Ah, s’il se fût agi d’un autre
          enfant, d’un garçon comme lui par exemple, l’orphelin eût ressenti, à
          l’extrême, cette révélation de l’étendue de sa perte ; il en eût éprouvé non
          seulement de la consternation et du désespoir, mais encore du dépit et de la
          haine ; il fût devenu mauvais pour le prochain privilégié ; l’injustice de son
          propre sort l’eût révolté. Mais Gina lui apparaissait à la façon des princesses
          et des fées radieuses des contes, et il était naturel que le bon Dieu se
          montrât plus clément envers des créatures d’une essence si supérieure !</p>
          <p rend="alinea">La petite fée ne tenait plus en place.</p>
          <p rend="alinea">— Allez jouer, les enfants ! lui dit son père en faisant signe à Laurent de
          la suivre.</p>
          <p rend="alinea">Gina l’entraîna au jardin.</p>
          <p rend="alinea">C’était un enclos tracé régulièrement comme un courtil de paysan, entouré de
          murs crépis à la chaux sur lesquels s’écartelaient des espaliers ; à la fois
          légumier, verger et jardin d’agrément, aussi vaste qu’un parc, mais n’offrant
          ni pelouses vallonnées, ni futaies ombreuses.</p>
          <p rend="alinea">Il y avait cependant une curiosité dans ce jardin : une sorte de tourelle en
          briques rouges adossée à un monticule, au pied de laquelle stagnait une petite
          nappe d’eau, et qui servait d’habitacle à deux couples de canards. Des sentiers
          en colimaçon convergeaient an sommet de la colline d’où l’on dominait l’étang
          et le jardin. Cette bizarre fabrique s’appelait pompeusement “ le
          Labyrinthe. ”</p>
          <p rend="alinea">Gina en fit les honneurs à Laurent.</p>
          <p rend="alinea">Avec des gestes de cicérone affairé, elle lui désignait les objets. Elle le
          prenait avec lui sur un ton protecteur :</p>
          <p rend="alinea">— Prends garde de ne pas tomber à l’eau ! … Maman ne veut pas qu’on cueille
          les framboises ! Elle riait de sa gaucherie. À deux ou trois phrases peu
          élégantes qui sentaient leur patois, elle le corrigea. Laurent, peu causeur,
          devint encore plus taciturne. Sa timidité croissait ; il s’en voulait d’être
          ridicule devant elle.</p>
          <p rend="alinea">Ce jour-là, Gina portait son uniforme de pensionnaire : une robe grise garnie
          de soie bleue. Elle raconta à son compagnon, qui ne se lassait pas de
          l’entendre, les particularités de son pensionnat de religieuses à Malines ; elle
          le régala même de quelques caricatures de sa façon ; contrefit, par des grimaces
          et des contorsions, certaines des bonnes sœurs. La révérende mère louchait ;
          sœur Véronique, la lingère, parlait du nez ; sœur Hubertine s’endormait et
          ronflait à l’étude du soir.</p>
          <p rend="alinea">Le chapitre des infirmités et des défauts de ses maîtresses la mettant en
          verve, elle prit plaisir à embarrasser son interlocuteur : “ Est-il vrai que ton
          père était un simple commis ? … Il n’y avait qu’une petite porte et qu’un étage
          à votre maison ? … Pourquoi donc que vous n’êtes jamais venus nous voir ? … Ainsi
          nous sommes cousins… C’est drôle, tu ne trouves pas… Paridael, c’est du flamand
          cela ? … Tu connais Athanase et Gaston, les fils de M. Saint-Fardier, l’associé
          de papa ? En voilà des gaillards ! Ils montent à cheval et ne portent plus de
          casquettes… Ce n’est pas comme toi … Papa m’avait dit que tu ressemblais à un
          petit paysan, avec tes joues, rouges, tes grandes dents et tes cheveux plats …
          Qui donc t’a coiffé ainsi ? Oui, papa a raison, tu ressembles bien à un de ces
          petits paysans qui servent la messe, ici ! ”</p>
          <p rend="alinea">Elle s’acharnait sur Laurent avec une malice implacable. Chaque mot lui
          allait au cœur. Plus rouge que jamais, il s’efforçait de rire, comme au
          portrait des bonnes sœurs, et ne trouvait rien à lui répondre.</p>
          <p rend="alinea">Il aurait tant voulu prouver à cette railleuse qu’on peut porter une blouse
          taillée comme un sac, une culotte à la fois trop longue et trop large, faite
          pour durer deux ans et godant, aux genoux, au point de vous donner la démarche
          d’un cagneux ; une collerette empesée d’où la tête pouparde et penaude du sujet
          émerge comme celle d’un saint Jean-Baptiste après la décollation ; une casquette
          de premier communiant dont le crêpe de deuil dissimulait mal les passementeries
          extravagantes, les macarons de jais et de velours, les boucles inutiles, les
          glands encombrants ; qu’on peut dire vêtu comme un fils de fermier et ne pas
          être plus niais et plus bouché qu’un Gaston ou qu’un Athanase
          Saint-Fardier.</p>
          <p rend="alinea">La bonne Siska n’était pas un tailleur modèle, tant s’en faut, mais du moins
          ne ménageait-elle pas l’étoffe ! Puis, Jacques Paridael trouvait si bien ainsi
          son petit Laurent ! Le jour de la première communion, le cher homme lui avait
          encore dit en l’embrassant : “ Tu es beau comme un prince, mon Lorki ! ” Et c’était
          le même costume de fête qu’il vêtait à présent, à part le crêpe garnissant sa
          casquette composite et remplaçant à son bras droit le glorieux ruban de moire
          blanche frangé d’argent…</p>
          <p rend="alinea">La taquine eut un bon mouvement. En parcourant les parterres, elle cueillit
          une reine-marguerite aux pétales ponceau, au cœur doré : “ Tiens, paysan,
          fit-elle, passe cette fleur à ta boutonnière ! ” Paysan, tant qu’elle voudrait !
          Il lui pardonnait. Cette fleur piquée dans sa blouse noire était le premier
          sourire illuminant son deuil. Plus impuissant encore à exprimer, par des mots,
          sa joie que son amertume, s’il l’avait osé, il eût fléchi le genou devant la
          petite Dobouziez et lui aurait baisé la main comme il avait vu faire à des
          chevaliers empanachés, dans un volume du <title>Journal pour Tous</title> qu’on feuilletait
          autrefois, chez lui, les dimanches d’hiver, en croquant des marrons
          grillés…</p>
          <p rend="alinea">Régina gambadait déjà à l’autre bout du jardin, sans attendre les
          remerciements de Laurent.</p>
          <p rend="alinea">Il eut un remords de s’être laissé apprivoiser si vite et, farouche, arracha
          la fleur réjouie. Mais au lieu de la jeter, il la serra dévotement dans sa
          poche. Et, demeurée l’écart, il songea à la maison paternelle. Elle était vide
          et mise en location. Le chien, le brave Lion avait été abandonné au voisin de
          bonne volonté qui consentit à en débarrasser la mortuaire ! Siska, ses gages
          payés, s’en était allée à son tour. Que faisait-elle à présent ? La reverrait-il
          encore ? Lorki ne lui avait pas dit adieu ce matin. Il revoyait sa figure à
          l’église, tout au fond, sous le jubé, sa bonne figure aussi gonflée, aussi
          défaite que la sienne.</p>
          <p rend="alinea">On sortait ; il avait dû passer, talonné par le cousin Guillaume, alors qu’il
          aurait tant voulu sauter au cou de l’excellente créature. Dans la voiture, il
          avait timidement hasardé cette demande : “ Où allons-nous, cousin ? — Mais à la
          fabriqué, pardienne ! Où veux-tu que nous allions ? ” On n’irait donc plus à la
          maison ! Il n’insista point, le petit ; il ne demanda même pas à prendre congé de
          sa bonne ! Devenait-il dur et fier, déjà ? Oh, que non ! Il n’était que timide,
          dépaysé ! M. Dobouziez le rabrouerait s’il mentionnait des gens si peu
          distingués que Siska…</p>
          <p rend="alinea">Lasse de l’appeler, Gina se décida à retourner auprès du rêveur. Elle lui
          secoua le bras : “ Mais tu es sourd… Viens, que je le montre les brugnons. Ce
          sont les fruits de maman. Félicité les compte chaque matin… Il y en a douze…
          N’y touche pas… ” Elle ne remarqua point que Laurent avait jeté la fleur. Cette
          indifférence de la petite fée ragaillardit le paysan, et pourtant, au fond, il
          eût préféré qu’elle s’informât de ce qu’était devenu son présent.</p>
          <p rend="alinea">Il s’étourdit, se laissa mener par Gina. Ils jouèrent à des jeux
          garçonniers. Pour lui plaire, il fit des culbutes, jeta des cris sauvages, se
          roula dans l’herbe et le gravier, souilla ses beaux habits, et la poussière
          marbra de crasse ses joues humides de sueur et de larmes.</p>
          <p rend="alinea">— Oh, la drôle de tête ! s’exclama la fillette.</p>
          <p rend="alinea">Elle trempa un coin de son mouchoir dans le bassin et essaya de
          débarbouiller Laurent. Mais elle riait trop et ne parvenait qu’à le maculer
          davantage.</p>
          <p rend="alinea">Il se laissait faire, heureux de ses soins dérisoires. La perfide lui
          dessinait des arabesques sur le visage, si bien qu’il avait l’air d’un
          peau-rouge tatoué.</p>
          <p rend="alinea">Pendant cette opération, une voix aigre se mit à glapir :</p>
          <p rend="alinea">— Mademoiselle, Monsieur vous prie de rentrer… Le monde va partir… Et vous,
          venez, par ici. Il est temps de se coucher. Demain on retourne à la pension.
          C’est assez de vacances comme ça !</p>
          <p rend="alinea">Mais à l’aspect du jeune Paridael, Félicité, la redoutable Félicité, la
          servante de confiance se récria comme devant le diable : “ Fi ! l’horreur
          d’enfant ! ”</p>
          <p rend="alinea">Elle était venue le prendre au collège, la veille, et devait l’y reconduire.
          Acariâtre, bougonne, servile, rouée, flattant l’orgueil de ses maîtres en
          s’assimilant leurs défauts, elle devinait d’emblée le pied sur lequel l’enfant
          serait traité dans la maison. La cousine Lydie se déchargeait sur cette vilaine
          servante de l’entretien et de la surveillance de l’intrus.</p>
          <p rend="alinea">L’imprudent Paridael venait de ménager à Félicité un magnifique début dans
          son rôle de gouvernante. La harpie n’eut garde de négliger cette aubaine. Elle
          donna libre carrière à ses aimables sentiments.</p>
          <p rend="alinea">Gina, continuant de pouffer, abandonna son compagnon aux bourrades et aux
          criailleries de la servante, et rentra en courant dans le salon, pressée de
          raconter la farce à ses parents et à la société.</p>
          <p rend="alinea">Laurent avait fait un mouvement pour rejoindre l’espiègle, mais Félicité ne
          le lâchait pas. Elle le poussa vers l’escalier et lui fit d’ailleurs une telle
          peinture des dispositions de M. et M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez pour les petits gorets de son
          espèce, qu’il se hâta, terrifié, de gagner la mansarde où on le logeait et de
          se blottir dans ses draps.</p>
          <p rend="alinea">Félicité l’avait pincé et taloché. Il fut stoïque, ne cria point, s’en tint
          à quatre devant la mégère.</p>
          <p rend="alinea">Le dénouement orageux de la journée fit diversion au deuil de l’orphelin.
          Les émotions, la fatigue, le plein air lui procurèrent un lourd sommeil visité
          de rêves où des images contradictoires se matèrent dans une sarabande
          fantastique. Armée d’une baguette de fée, la rieuse Gina conduisait la danse,
          livrait et arrachait tour a tour le patient aux entreprises d’une vieille
          sorcière incarnée en Félicité. À l’arrière-plan, les fantômes doux et pâles de
          son père et de Siska, du mort et de l’absente, lut tendaient les bras. Il
          s’élançait, mais M. Dobouziez le saisissait au passage avec un ironique :
          “ Halte-là, galopin ! ” Des cloches sonnaient ; Paridael jetait la
          reine-marguerite, présent de Gina, dans le plateau de l’offrande. La fleur
          tombait avec un bruit de pièce d’or accompagné du rire guilleret de la petite
          cousine, et ce bruit mettait en fuite les larves moqueuses, mais aussi les
          pitoyables visions…</p>
          <p rend="alinea">Et telle fut l’initiation de Laurent Paridael à sa nouvelle vie de
          famille…</p>
        </div>

        <div xml:id="LeMoulindepierre" type="div2">
          <head>
            II
            <lb/>Le « Moulin de pierre ».
          </head>
          <p rend="alinea">À sa deuxième visite, et à celles qui suivirent, lorsque les vacances le
          renvoyaient chez ces tuteurs, Laurent ne se trouva pas plus acclimaté que le
          premier jour. Il avait toujours l’air de tomber de la lune et de prendre de
          la place.</p>
          <p rend="alinea">On n’attendait pas qu’il eût déposé sa valise pour s’informer de la durée
          de son congé et on se préoccupait plus de l’état de son trousseau que de sa
          personne. Accueil sans effusion : la cousine Lydie lui tendait machinalement
          sa joue citronneuse ; Gina semblait l’avoir oublié depuis la dernière fois ;
          quant au cousin Guillaume, il n’entendait pas qu’on le dérangeât de sa
          besogne pour si peu de chose que l’arrivée de ce polisson, il le verrait bien
          assez tôt au prochain repas. “ Ah ! te voilà, toi ! Deviens-tu sage ? …
          Apprends-tu mieux ? ” Toujours les mêmes questions posées d’un air de doute,
          jamais d’encouragement. Si Laurent rapportait des prix, voyez le guignon !
          c’étaient ceux précisément auxquels M. Dobouziez n’attachait aucune
          importance.</p>
          <p rend="alinea">À table, les yeux ronds de la cousine Lydie, implacablement braqués sur
          lui, semblaient lui reprocher l’appétit de ses douze ans. Vrai, elle faisait
          choir le verre de ses doigts et les morceaux de sa fourchette. Ces accidents
          ne valaient pas toujours à Laurent l’épithète de maladroit, mais la cousine
          avait une moue méprisante qui disait assez clairement sa pensée. Cette moue
          n’était rien cependant, comparée au sourire persifleur de l’impeccable
          Gina.</p>
          <p rend="alinea">Le cousin Guillaume qu’il fallait quérir plusieurs fois avant de se mettre
          à table, arrivait enfin, le front chargé de préoccupations, la tête à une
          invention nouvelle, supputant les résultats, calculant le rendement probable
          de l’un ou l’autre perfectionnement, le cerveau bourré d’équations.</p>
          <p rend="alinea">Avec sa femme, M. Dobouziez parlait affaires, et elle s’y entendait
          admirablement, lui répondait en se servant de barbares mots techniques qui
          eussent emporté la bouche de plus d’un homme du métier.</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez ne cessait de chiffrer et ne se déridait que pour admirer et
          cajoler sa fillette. De plus en plus Laurent constatait l’entente absolue et
          idolâtre régnant entre ces deux êtres. Si l’industriel s’humanisait en
          s’occupant d’elle, réciproquement Gina abandonnait, avec son père, ses airs
          de supériorité, son petit ton détaché et avantageux. M. Dobouziez prévenait
          ses désirs, satisfaisait ses moindres caprices, la défendait même contre sa
          mère. Avec Gina, lui, l’homme positif et pratique, s’amusait de
          futilités.</p>
          <p rend="alinea">À chaque vacance, Laurent trouvait sa petite cousine plus belle, mais
          aussi plus distante. Ses parents l’avaient retirée de pension. Des maîtres
          habiles et mondains la préparèrent à sa destinée d’opulente héritière.</p>
          <p rend="alinea">Devenant trop grande fille, trop demoiselle pour s’amuser avec ce gamin ;
          elle recevait ou visitait des amies de son âge. Les petites Vanderling,
          filles du plus célèbre avocat de la ville, de blondes et vives caillettes
          étaient à la fois ses compagnes d’études et de plaisirs. Et si, par
          exception, faute d’autre partenaire, Gina s’oubliait au point de jouer avec
          le Paysan, M<hi rend="exposant">me</hi> Lydie trouvait aussitôt un prétexte pour interrompre cette
          récréation. Elle envoyait Félicité avertir Mademoiselle de l’arrivée de l’un
          ou l’autre professeur, ou bien Madame emmenait Mademoiselle a la ville, ou
          bien la couturière lui apportait une robe à essayer, ou il était l’heure de
          se mettre au piano. Convenablement stylée, le plus souvent Félicité prévenait
          les intentions de sa maîtresse et s’acquittait de ce genre de consigne avec
          un zèle des plus louable. Laurent n’avait qu’à se distraire comme il
          pourrait.</p>
          <p rend="alinea">La fabrique prospérait au point que chaque année les installations
          nouvelles : hangars, ateliers, magasins, empiétaient sur les jardins entourant
          l’habitation. Laurent ne constata pas sans regret la disparition du
          Labyrinthe avec sa tour, son bassin et ses canards : cette horreur lui était
          devenue chère à cause de Gina.</p>
          <p rend="alinea">La maison aussi s’annexait une partie du jardin. En vue de la prochaine
          entrée dans le monde de leur fille, les Dobouziez édifiaient un véritable
          palais, présentant une enfilade de salons décorés et meublés par les
          fournisseurs des gens de la haute volée. Le cousin Guillaume semblait
          présider à ces embellissements, mais il s’en rapportait toujours au choix et
          au goût de la fillette. Il avait déjà ménagé à l’enfant gâtée un délicieux
          appartement de jeune fille : deux pièces, argent et bleu, qui eussent fait les
          délices d’une petite maîtresse.</p>
          <p rend="alinea">L’appartement du jeune Paridael changeait de physionomie comme le reste.
          Sa mansarde sous les toits revêtait un aspect de plus en plus provisoire. Il
          semblait qu’on l’eût affectée de mauvaise grâce au logement du collégien.
          Félicité ne l’avait déblayée que juste assez pour y placer un lit de
          sangle.</p>
          <p rend="alinea">Ce grenier ne suffisant plus à remiser les vieilleries provenant de
          l’ancien ameublement de la maison, plutôt que d’encombrer de ce bric-à-brac
          les mansardes des domestiques, la maîtresse-servante le transportait dans le
          réduit de Laurent. Elle y mettait tant de zèle que l’enfant voyait le moment
          où il lui faudrait émigrer sur le palier. Au fond il n’était pas fâché de cet
          investissement. Converti en capharnaüm, son gîte lui ménageait des imprévus
          charmants. Il s’établissait entre l’orphelin délaissé et les objets ayant
          cessé de plaire une certaine sympathie provenant de la similitude de leurs
          conditions. Mais il suffit que Laurent s’amusât avec ces vieilleries pour que
          l’aimable factotum les tînt autant que possible hors de sa portée. Pour
          dénicher ses trésors et dissimuler ses trouvailles, le galopin déployait de
          vraies ruses de contrebandier.</p>
          <p rend="alinea">Dans cette mansarde s’entassaient pour la plus grande joie du jeune
          réfractaire, les livres jugés trop frivoles par M. Dobouziez. Fruit défendu
          comme les framboises et les brugnons du jardin ! Les souris en avaient déjà
          grignoté les tranches poudreuses et Laurent se délectait de ce que les
          voraces bestioles voulaient bien lui laisser de cette littérature. Souvent,
          il s’absorbait tellement dans sa lecture qu’il en oubliait toute précaution.
          Marchant sur la pointe des pieds pour ne pas lui donner l’éveil, Félicité
          venait le relancer dans son asile. Si elle ne le prenait pas en flagrant
          délit de lecture prohibée, la diablesse s’apercevait qu’il avait bouleversé
          les rayons et provoqué des éboulements. C’était alors des piailleries de pie-
          grièche, des giries de suppliciée qui finissaient par ameuter M<hi rend="exposant">me</hi> Lydie.</p>
          <p rend="alinea">Une fois on le pinça en train de lire <title>Paul et Virginie</title>.</p>
          <p rend="alinea">— Un mauvais livre ! … Vous feriez mieux d’étudier vos arithmétiques !
          promulgua sa tutrice. Et M. Dobouziez ratifia l’appréciation de sa moitié en
          ajoutant que ce garnement précoce, trop grand liseur et bayeur aux chimères,
          ne ferait jamais rien de bon, resterait toute sa vie un pauvre diable comme
          Jacques Paridael. Un bayeur aux chimères ! Quel mépris le cousin coulait dans
          ce mot.</p>
          <p rend="alinea">Les soirs d’hiver, Laurent se réjouissait de regagner au plus tôt sa chère
          mansarde. En bas, dans la salle à manger où on le retenait après le dîner, il
          se sentait importun et gêneur. Que ne l’envoyait-on coucher alors ! S’il
          réprimait l’envie de s’étirer, s’il bâillait, s’il détachait les yeux de ses
          livres de classe avant que dix heures, l’heure sacramentelle, n’eût sonné à
          la pendule, la cousine Lydie roulait ses yeux ronds et Gina se rengorgeait,
          affectait d’être plus éveillée que jamais, raillait la torpeur du gamin.</p>
          <p rend="alinea">Même pendant la journée, après l’une ou l’autre remontrance,
          Laurent courait se réfugier sous les toits.</p>
          <p rend="alinea">Privé de livres, il soulevait la fenêtre en tabatière, montait sur une
          chaise et regardait s’étendre la banlieue.</p>
          <p rend="alinea">Les rouges et basses maisons faubouriennes s’agglutinaient en îlots
          compacts. La ville grandissante, ayant crevé sa ceinture de remparts,
          menaçait et guignait les ravières d’alentour. Les rues étaient déjà tracées
          au cordeau à travers les cultures. Les trottoirs bordaient des terrains
          exploités jusqu’à la dernière minute par le paysan exproprié. Du milieu des
          moissons émergeait au bout d’un piquet, comme un épouvantail à moineaux, un
          écriteau portant cette sentence : Terrain à bâtir. Et, véritables éclaireurs,
          sentinelles avancées de cette armée de bâtisses urbaines, les estaminets
          prenaient les coins des voies nouvelles et toisaient, du haut de leurs
          façades banales, à plusieurs étages, neuves et déjà d’aspect sordide, les
          chaumes trapus et ramassés semblant implorer la clémence des envahisseurs.
          Rien de crispant et de suggestif comme la rencontre de la cité et de la
          campagne. Elles se livraient de véritables combats d’avant-postes.</p>
          <p rend="alinea">La mine pléthorique, contrainte, sournoise de ce paysage offusqué par des
          talus de fortifications : des portes crénelées, sombres comme des tunnels,
          écrasées sous des terre-pleins, des murailles percées de meurtrières, des
          casernes dont les clairons plaintifs répondaient à la cloche de l’usine.</p>
          <p rend="alinea">Trois moulins à vent, épars dans la plaine, tournaient à pleine volée,
          jouissaient de leur reste en attendant de partager le sort d’un quatrième
          moulin dont la maçonnerie dominait piteusement le blocus auquel le soumettait
          un tènement de bicoques ouvrières, et à qui ces assiégeants de mine parasite
          et d’allure canaille, quelque chose comme des oiseleurs ivres, avaient coupé
          les ailes !</p>
          <p rend="alinea">Laurent compatissait au pauvre moulin démantelé, sans toutefois parvenir à
          détester la population des ruelles qui l’étreignait, tape-durs et vauriens
          déterminés, héros de faits divers sinistres, race obsédante que la police
          n’osait pas toujours relancer dans ses repaires. “ Ces meuniers du moulin de
          pierre ” comptaient parmi les plus renforcés ruffians de l’écume
          métropolitaine. Les rôdeurs de quais et les requins d’eau douce, plus connus
          sous le nom de <term xml:lang="en">runners</term>, sortaient presque tous de ces parages.</p>
          <p rend="alinea">Mais, même en dehors de cette nichée d’irréguliers et de mauvais garçons
          que Laurent apprendrait à connaître de plus près, le reste de cette
          population moitié urbaine, moitié rurale, la gent laborieuse et traitable
          suffisait pour intriguer et préoccuper le spéculatif enfant. D’ailleurs, ces
          meuniers, très montés de ton, déteignaient fatalement sur leur voisinage ; ils
          pimentaient, entérinaient de mouture populacière et poivrée ces transfuges du
          village, valets de ferme tournés en gâcheurs de plâtre et en débardeurs, ou
          réciproquement ces pseudo-campagnards, artisans devenus maraîchers, ouvrières
          de fabrique converties en laitières. En grattant l’abatteur on retrouvait le
          vacher, le garçon boucher avait été pâtre. Étranges métis, farouches et
          fanatiques comme au village, cyniques et frondeurs comme à la ville, à la
          fois hargneux et expansifs, truculents et lascifs, religieux et politiques,
          croyants au fond, blasphémateurs à la surface, patauds et fûtes, patriotes
          exclusifs, communiers chauvins, leur caractère hybride et mal défini, leur
          complexion musclée, charnue et sanguine, flattait peut-être dès cette époque
          le barbare affiné, la brute vibrante et complexe que serait Paridael…</p>
          <p rend="alinea">Longtemps ces affinités dormirent en lui, vagues, instinctives, à l’état
          latent.</p>
          <p rend="alinea">Debout sur sa chaise, devant la topique étendue de banlieue, il se
          saturait pour ainsi dire de nostalgie et ne s’arrachait à sa morbide
          contemplation que sur le point d’éclater ; et alors, tombant à genoux, ou se
          roulant sur sa couchette, il éjaculait en fontaines lacrymales tous ces
          navrements et ces rancœurs accumulées. Et le bruit guilleret des moulins,
          clair et détaché comme le rire de Gina, et le grondement de l’usine, bougon
          et rogue comme une semonce de Félicité, accompagnaient et stimulaient la
          chute lente et copieuse de ses pleurs, — tièdes et énervantes averses d’un
          avril compromis. Et cette berceuse narquoise et bourrelante semblait répéter :
          “ Encore !… Encore !… Encore !… ”</p>
        </div>

        <div xml:id="LaFabrique" type="div2">
          <head>
            III
            <lb/>La Fabrique.
          </head>
          <p rend="alinea">Félicité finit par fermer à clef, pendant le jour, la mansarde du
          solitaire et l’envoyer jouer au jardin. Celui-ci avait été réduit d’emprise
          en emprise aux dimensions d’un préau. Des fenêtres de la maison les yeux de
          l’espionne pouvaient en fouiller les moindres recoins. Aussi, las de cette
          surveillance, le gamin incursionna sur le territoire même de l’usine.</p>
          <p rend="alinea">Les quinze cents têtes de la fabrique se courbaient sous un règlement
          d’une sévérité draconienne. C’étaient pour le moindre manquement des amendes,
          des retenues de salaire, des expulsions contre lesquelles il n’y avait pas
          d’appel. Une justice stricte. Pas d’iniquité, mais une discipline casernière,
          un code de pénalités mal proportionnées aux offenses, une balance toujours
          penchée du côté des maîtres.</p>
          <p rend="alinea">Saint-Fardier, un gros homme à tête de cabotin, olivâtre, lippeux et crépu
          comme un quarteron, parcourait, à certains jours, la fabrique, en menant un
          train d’enfer. Il hurlait, roulait des yeux de basilic, battait des bras,
          faisait claquer les portes, chassait comme un bolide d’une salle dans
          l’autre. Au passage de cette trombe s’amoncelaient la détresse et la
          désolation. Par mitraille les peines pleuvaient sur la population ahurie. La
          moindre peccadille entraînait le renvoi du meilleur et du plus ancien des
          aides, Saint-Fardier se montrait aussi cassant avec les surveillants qu’avec
          le dernier des apprentis. On aurait même dit que s’il lui arrivait de mesurer
          ses coups et de distinguer ses victimes, c’était pour frapper de préférence
          les vieux serviteurs, ceux qu’aucune punition n’avait encore atteints ou qui
          travaillaient à l’usine depuis sa fondation. Les ouvriers l’avaient surnommé
          le Pacha, tant à cause de son arbitraire que de sa paillardise.</p>
          <p rend="alinea">Dobouziez, aussi entier, aussi autoritaire que son associé, était moins
          démonstratif, plus renfermé. Lui était le juge, l’autre l’exécuteur. Au fond.
          Dobouziez, ce taupin bien élevé, jaugeait à sa valeur son ignare et grossier
          partenaire qu’un riche mariage avait mis en possession d’un capital égal à
          celui de son associé. Le mathématicien s’estimait heureux d’employer ce
          gueulard, cet homme de poigne, aux extrémités répugnant à sa nature fine et
          tempérée.</p>
          <p rend="alinea">On avait remarqué que les coupes sombres opérées dans l’important
          personnel coïncidaient généralement avec une baisse de l’article fabriqué ou
          une hausse de la matière première.</p>
          <p rend="alinea">Cependant Dobouziez devait refréner le zèle de son associé qui, stimulé
          encore par une affection hépatique, se livrait à des proscriptions dignes
          d’un Marius.</p>
          <p rend="alinea">Industriel très cupide, mais non moins sage, Dobouziez qui admettait
          l’exploitation du prolétaire, réprouvait à l’égal d’utopies et
          d’excentricités poétiques toute barbarie inutile et toute cruauté
          compromettante, Il assimilait ses travailleurs à des êtres d’une espèce
          inférieure, à des brutes de rapport qu’il ménageait dans son propre intérêt.
          C’était un positiviste frigide, une parfaite machine à gagner de l’argent,
          sans vibration inopportune, sans velléités sentimentales, ne déviant pas d’un
          millième de seconde. Chez lui rien d’imprévu. Sa conscience représentait un
          superbe sextant, un admirable instrument de précision. S’il était vertueux,
          c’était par dignité, par aversion pour les choses irrégulières, le scandale,
          le tapage, et aussi parce qu’il avait vérifié sur la vie humaine que la ligne
          droite est, en somme, le chemin le plus court d’un point à un autre. Vertu
          d’ordre purement abstrait.</p>
          <p rend="alinea">S’il désapprouvait les éclats de son trop bouillant acolyte, c’était au
          nom de l’équilibre, du bel ordre ; par respect pour l’alignement ; le niveau
          normal, pour sauver les apparences et préserver la symétrie.</p>
          <p rend="alinea">En se promenant dans la fabrique, ce qui lui arrivait à de très rares
          occasions, par exemple lorsqu’il s’agissait d’expérimenter ou d’appliquer une
          invention nouvelle, — il s’étonnait parfois de l’absence d’une figure à
          laquelle il s’était habitué.</p>
          <p rend="alinea">— Tiens ! disait-il à son compère, je ne vois plus le vieux Jef ?</p>
          <p rend="alinea">— Nettoyé ! répondait Saint-Fardier, d’un geste tranchant comme un
          couperet.</p>
          <p rend="alinea">— Et pourquoi cela ? objectait Dobouziez. Un ouvrier qui nous servait
          depuis vingt ans !</p>
          <p rend="alinea">— Peuh !… Il buvait… Il était devenu malpropre, négligent !
          Quoi !</p>
          <p rend="alinea">— En vérité ? Et son remplaçant ?</p>
          <p rend="alinea">— Un solide manœuvre qui ne touche que le quart de ce que nous coûtait
          cet invalide.</p>
          <p rend="alinea">Et Saint-Fardier clignait malicieusement de l’œil, épiant un sourire
          d’intelligence sur le visage de son associé, mais l’autre augure ne se
          déridait pas et sans désapprouver, non plus, ce renvoi, rompait les chiens,
          d’un air indifférent.</p>
          <p rend="alinea">Certes, il fallait à ces ouvriers une forte dose de philosophie et de
          patience pour endurer sans se rebiffer la superbe, les mépris, les rigueurs,
          l’arbitraire des patrons armés contre eux d’une légalité inique !</p>
          <p rend="alinea">Et que d’accidents, d’infirmités, de mortuaires aggravant le sort de ces
          ilotes ! La nature de l’industrie même enchérissait sur la malveillance des
          industriels.</p>
          <p rend="alinea">Laurent qui visitait l’usine dans tous ses organes, qui suivait les
          œuvres multiples que nécessite la confection des bougies depuis le
          traitement des fétides matières organiques, graisses de bœufs et de moutons,
          d’où se sépare, non sans peine, la stéarine blanche et entaillée, jusqu’à
          l’empaquetage, la mise en caisse et le chargement sur les camions, — Laurent
          ne tarda pas à attribuer une influence occulte, fatidique et perverse au
          milieu même, à cet appareil, à cet outillage où se trouvaient appliqués tous
          les perfectionnements de la mécanique et les récentes inventions de la
          chimie.</p>
          <p rend="alinea">Il descendait dans les chambres de chauffe, louvoyait dans les salles des
          machines, passait des cuves où l’on épure la matière brute en la fondant et
          en la refondant encore, aux presses où, dépouillée de substances viles,
          comprimée en des peaux de bêtes, elle se solidifie à nouveau.</p>
          <p rend="alinea">Au nombre des ateliers où se trituraient les graisses, le plus mal famé
          était celui des acréolines, substance incolore et volatile dont les vapeurs
          corrosives s’attaquaient aux yeux des préparateurs. Les patients avaient beau
          se relayer toutes les douze heures et prendre de temps en temps un congé pour
          neutraliser les effets du poison, à la longue l’odieuse essence déjouait
          leurs précautions et leur crevait les prunelles.</p>
          <p rend="alinea">C’était comme si la Nature, l’éternel sphynx furieux de s’être laissé
          ravir ses secrets, se vengeait sur ces infimes auxiliaires des défaites que
          lui infligeaient les savants.</p>
          <p rend="alinea">Plus expéditive que les vapeurs corrodantes, mais aussi lâche, aussi
          sournoise, la force dynamique cache son jeu et, ne parvenant pas toujours à
          se venger en bloc, par une explosion, des hommes qui l’ont asservie, guette
          et atteint, une à une, ses victimes. Le danger n’est pas à l’endroit où la
          machine en pleine activité gronde, mugit, trépigne, met en trépidation les
          épaisses cages de maçonnerie, dans lesquelles sa masse d’acier, de cuivre et
          de fonte, plonge jusqu’à mi-corps, comme un géant emmuré vif. Ses
          rugissements tiennent en éveil la vigilance de ses gardiens. Et même prêt à
          se libérer de ses entraves, à éclater, à tout faire sauter autour de lui, le
          monstre est trahi par son flotteur d’alarme et la vapeur accumulée s’échappe
          inoffensive par les soupapes de sûreté. Mais, c’est loin du générateur, des
          volants et des bielles que la machine conspire contre ses servants. De
          simples rubans de cuir se détachent de la masse principale, comme les longs
          bras d’un poulpe, et, par des trous pratiqués dans les parois, actionnent les
          appareils tributaires. Ces bandes sans fin se bobinent et se débobinent avec
          une grâce et une légèreté éloignant toute idée de sévices et d’agressions.
          Elles vont si vite qu’elles en semblent immobiles. Il y a même des moments
          qu’on ne les voit plus. Elles s’échappent, s’envolent, retournent à leurs
          point de départ, repartent sans se lasser, accomplissent des milliers de fois
          la même opération, évoluent en faisant à peine plus de bruit qu’un battement
          d’ailes ou le ronron d’une chatte câline, et lorsqu’on s’en approche leur
          souffle vous effleure tiède et zéphyréen.</p>
          <p rend="alinea">À la longue l’ouvrier qui les entretient et les surveille ne se défie pas
          plus de leurs atteintes que le dompteur ne suspecte l’apparente longanimité
          de ses félins. Aux intervalles de la besogne, elles le bercent, l’induisent
          en rêverie ; ainsi, murmures de l’eau et nasillements de rouet. Mais chattes
          veloureuses sont panthères à l’affût. Toujours d’aguets, dissimulées elles
          profiteront de l’assoupissement, d’une simple détente, d’un furtif
          nonchaloir, d’un geste indolent du manœuvre, du besoin qu’il éprouvera de
          s’adosser, de s’étirer en évaguant…</p>
          <p rend="alinea">Elles profiteront même de son débraillé. Une chemise bouffante, une blouse
          lâche, un faux pli leur suffira. Maîtresses d’un bout de vêtement, les
          courroies de transmission, adhésives ventouses, les chaînes sans fin,
          tentacules préhensiles, tirent sur l’étoffe et, avant qu’elle se déchire,
          l’aspirent, la ramènent à eux ; et le pauvre diable à sa suite. Vainement il
          se débat. Le vertige l’entraîne. Un hurlement de détresse s’est étranglé dans
          sa gorge. Les tortionnaires épuisent sur ce patient la série des supplices
          obsolètes. Il est étendu sur les roues, épiauté, scalpé, charcuté, dépecé,
          projeté membre à membre, à des mètres de là comme la pierre d’une fronde, ou
          exprimé comme un citron, entre les engrenages qui aspergent de sang, de
          cervelle et de moelles les équipes ameutées, mais impuissantes. Rarissime
          l’holocauste racheté au minotaure ivre de représailles ! S’il en réchappe,
          c’est avec un membre de moins, un bras réduit en bouillie, une jambe
          fracturée en vingt endroits. Mort pour le travail, vivant dérisoire !</p>
          <p rend="alinea">Courir sus à la tueuse ? Arrêter le mouvement ? L’homme est estropié ou
          expédié avant qu’on ait seulement eu le temps de s’apercevoir de l’inégal
          corps à corps.</p>
          <p rend="alinea">Laurent assimila aux pires engins de torture et aux plus maléfiques
          élixirs des inquisiteurs les merveilles tant vantées de la physique et de la
          chimie industrielles ; il ne vit plus que les revers de cette prospérité
          manufacturière dont Gina, de son côté, n’apercevait que la face radieuse et
          brillante. Il devina les mensonges de ce mot Progrès constamment publié par
          les bourgeois ; les impostures de cette société soi-disant fraternelle et
          égalitaire, fondée sur un tiers état plus rapace et plus dénaturé que les
          maîtres féodaux. Et, dès ce moment, une pitié profonde, une affection
          instinctive et absorbante, une sympathie quasi maternelle, presque amoureuse,
          dont les expansions côtoieraient l’hystérie, le prit, au tréfonds des
          entrailles, pour l’immense légion des parias, à commencer par ceux de ses
          entours, les braves journaliers de l’usine Dobouziez appartenant précisément
          à cette excentrique et même interlope plèbe faubourienne grouillant autour du
          “ Moulin de pierre ” ; il prit à jamais le parti de ces lurons délurés et si
          savoureusement pétris, peinant avec tant de crânerie et bravant chaque jour
          la maladie, les vénéfices[1], les mutilations, les outils formidables qui se
          retournaient contre eux, sans perdre, un instant leurs manières rudes et
          libres, leur familiarité dont le ragoût excusait l’indécence.</p>
          <p rend="alinea">Avec eux, le gamin devenait communicatif. Lorsqu’il les rencontrait,
          noircis, en sueur, haletants, et qu’ils lui tiraient leur casquette, il
          s’enhardissait à les accoster et à les interroger. Après les petites
          persécutions à mots couverts, les ironies, les réticences et les tortures
          sourdes subies dans les salons de ses tuteurs, il lui semblait inhaler des
          bouffées d’air vif et agreste au sortir d’une serre chaude peuplée de plantes
          forcées et de senteurs qui entêtent. Il en vint à se considérer comme le
          solidaire de ces infimes. Sa faiblesse opprimée communiait avec leur force
          passive. Il se conciliait ces chauffeurs, machinistes, chargeurs, manœuvres.
          Eux répondaient aux avances touchantes de cet enfant rebuté, moralement
          négligé, méconnu, sevré de tendresse familiale, dont les larbins et la
          valetaille, cette lie de la plèbe, prenant exemple sur Félicité, parlaient en
          haussant les épaules, comme d’une charge pour la maison, comme d’un “ quart de
          monsieur ”.</p>
        </div>

        <div xml:id="LeRobinsonSuisse" type="div2">
          <head>
            IV
            <lb/>Le Robinson Suisse.
          </head>
          <p rend="alinea">— Dussé-je vivre jusqu’à la fin du monde, racontait à Laurent le
          machiniste, ancien cavalier de l’armée, en train de fourbir, d’astiquer ou
          plutôt de bouchonner le monstre métallique de la force de trois cents
          chevaux-vapeur que je n’oublierai jamais cette scène ! … Oui, monsieur, la
          rosse que voici exécuta de jolie besogne ce jour-là ! … Aussi, au lieu de la
          panser comme à présent, suis-je souvent tenté d’en faire autant de morceaux
          qu’elle en fit de mon bénin camarade ! … Dire qu’il n’avait pas encore tiré au
          sort, mon chauffeur ! Et robuste, et sain qu’il était le blond “ Frisé ”. Pas
          une tare. En voilà un conscrit que le conseil de milice n’eût pas réformé ! …
          Il était tellement bien fait, qu’un de ces messieurs de l’Académie l’a
          sculpté en marbre blanc, comme les “ postures ” du Parc, — des idoles, m’a-t-on
          affirmé ! Peut-être cette ressemblance avec les faux dieux lui a-t-elle porté
          malheur !… C’est égal, il aurait pu se promener nu comme nos premiers parents
          sans choquer la pudeur de personne… Eh bien, ce n’est pas en dix, c’est en
          cent morceaux que la machine découpa ce chrétien… Lorsqu’il s’agit
          d’ensevelir ces tronçons rassemblés à grand’-peine, je commençai avec deux
          autres hommes de bonne volonté, — je vous assure qu’il en fallait ! — par
          avaler coup sur coup, cinq dés à coudre de pur genièvre… Nous roulâmes, comme
          chair à saucisses dans une crépine, cette charcuterie humaine dans une
          demi-douzaine de draps de lit, sacrifiés en rechignant par M<hi rend="exposant">lle</hi> Félicité… Et
          ce n’était pas encore assez de ces six larges linceuls : au sixième le sang
          giclait encore à travers la toile !</p>
          <p rend="alinea">Tandis que cette narration si évocative dans sa candeur barbare irritait
          péniblement les nerfs du jeune Paridael, il s’entendait appeler par une
          grosse voix, qui essayait de se faire toute menue.</p>
          <p rend="alinea">— Hé, monsieur Laurent… monsieur Lorki… Lorki ! On ne lui donnait plus ce
          petit nom depuis la maison paternelle. Il se retourna non sans angoisse,
          s’attendant à voir surgir un revenant. Et quelle ne fut sa joie en
          reconnaissant le particulier trapu, basané, à l’œil brun clignotant, à la
          barbiche annelée.</p>
          <p rend="alinea">— Vincent ! s’écria-t-il, pâle d’émotion… Vous ici !</p>
          <p rend="alinea">— À vos ordres, monsieur Lorki !… Mais remettez-vous. On dirait, ma parole,
          que je vous ai fait peur… Je suis contremaître de la “ coulerie ”… Vous savez,
          l’atelier des femmes…</p>
          <p rend="alinea">Cette coulerie était précisément le seul quartier de l’usine où Laurent ne
          se fût pas encore aventuré. Les faubouriennes, plus effrontées, plus
          tapageuses, moins endurantes même que leurs compagnons, ne laissaient pas de
          l’intimider. Souvent, de son lit, le soir, Laurent entendait sonner la cloche
          de délivrance. Aux femmes on rendait la volée, un quart d’heure avant les
          hommes. C’était aussitôt, vers la porte charretière, une trépignée, une
          galopade, un vacarme de pouliches débridées. Au dehors, cependant, elles
          lambinaient, traînaient la semelle. La cloche tintait de nouveau. Les hommes
          détalaient à leur tour, plus lourdement, mais en se ralliant d’une voix moins
          aigre. Et, après quelques instants, au bout de la rue, s’élevaient,
          confondues, des clameurs de femmes violentées et de galants bourrus. Laurent
          en gagnait la chair de poule. “ Ah, les cruels, voilà qu’ils les empoignent ! ”
          L’innocent ne comprenait rien encore à ces jurons, à ces rires saccadés
          dégénérant en giries. Le hourvari tournait des coins de ruelles, s’étranglait
          au fond des culs-de-sac, s’éparpillait peu à. peu dans les méandres des
          impasses, jusqu’à ce que la banlieue retombât dans un silence morne et
          sournois, complice de la ténèbre propice aux embuscades, et aux
          accouplements, — dans la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de
          pierre.</p>
          <p rend="alinea">Le lendemain, celles qui avaient glapi et clamé à vous fendre l’âme,
          paraissaient enjouées, alertes, encore plus émancipées ; et dans les halles du
          rez-de-chaussée, les mâles glorieux, repus, contents d’eux-mêmes, se
          heurtaient le coude d’un air de connivence, échangeaient des clins d’œil,
          claquaient de la langue avec gourmandise.</p>
          <p rend="alinea">À quelles mystérieuses prouesses faisaient-ils donc allusion, ces
          paroissiens truculents ?</p>
          <p rend="alinea">— Comment, vous ne connaissez pas la coulerie ! se récriait
          Vincent Tilbak. Mais c’est le coin le plus curieux de la fabrique.
          Il faut voir mon équipage à l’œuvre ! De vraie abeilles !…</p>
          <p rend="alinea">Ce Tilbak était un marin, pays de la bonne Siska.</p>
          <p rend="alinea">Jadis, après un voyage au long cours, à peine débarqué, vite, il mettait
          le cap sur la maison des Paridael. Ses hardes de gros bleu embaumaient le
          goudron, le varech, le brome, la marine, toutes les senteurs du large, et de
          son être même émanait un parfum non moins viril et loyal. Pour achever de se
          faire bien venir, il avait toujours les poches pleines de curiosités de
          l’océan et des antipodes : coquillages carnés, fruits musqués pour Laurent ; et
          pour Siska une étoffe de l’Extrême-Orient, un bijou de Japonaise, une
          amulette d’anthropophage. Tilbak racontait ses aventures, et tel était le
          plaisir que Laurent prenait à ces récits que lorsque le narrateur épuisait
          son répertoire d’histoires véridiques, il lui fallait en inventer de
          fabuleuses. Et gare s’il s’avisait de les abréger ou d’en altérer un détail !
          Laurent n’admettait pas les variantes et se rappelait, implacablement, la
          version primitive. Heureusement pour le complaisant rapsode, il arrivait au
          petit tyran, malgré sa vigilance et sa curiosité, de céder au sommeil. Siska
          le mettait coucher dans un cabinet à côté de la chambre de Monsieur. Alors
          les deux pays, débarrassés de ce témoin aimé, mais parfois gênant, pouvaient
          se parler d’autre chose que de naufrages, de baleines, d’ours blancs et de
          cannibales.</p>
          <p rend="alinea">Une fois qu’ils le croyaient bien endormi, avant que Siska l’eût porté au
          premier, Laurent se réveilla à moitié au bruit d’un baiser sonore et tout à
          fait à celui d’une claque non moins généreusement appliquée. Le baiser était
          l’œuvre de Vincent, la gifle celle de Siska. Digne Vincent ! Laurent
          intervint dans la querelle et réconcilia les deux amis avant de se rendormir
          pour de bon. D’autres fois cette mauvaise Siska chicanait le débonnaire à
          propos de l’âcre tabac qui la faisait tousser, disait-elle, et qui empestait
          la maison. Il fallait voir la tête contrite et suppliante, à la fois radieuse
          et penaude de la “ culotte de goudron ”, comme l’appelait Siska.</p>
          <p rend="alinea">Et c’est ce Vincent-là, ce prestigieux Vincent dont le béret, la vareuse
          bouffante au large collet rabattu et les grandes bottes l’éblouissaient au
          point de lui donner envie de s’embarquer comme mousse avec lui, que le jeune
          Paridael revoyait ce matin, en prosaïque habit de terrien, dans l’étouffante
          usine du cousin Dobouziez ! Comment cela se faisait-il ?</p>
          <p rend="alinea">Malgré sa passion pour la Grande Tasse et les aventures dangereuses, mais
          si ennoblissantes, contribuant à dilater le cœur et à en éloigner les
          spéculations mesquines et viles, Tilbak s’était résigné pour l’amour de Siska
          à dépouiller les bragues goudronnées, le jersey de laine bleue, le suroit ou
          zuidwester de toile cirée, et à reprendre pied sur le plancher des vaches.
          Les pays s’étaient mariés. De leurs économies ils s’achetèrent un petit fonds
          de victuaillier de navire et s’établirent dans le quartier des Bateliers,
          près du Port. Siska s’occupait de la boutique, et Vincent venait d’entrer
          comme contremaître chez M. Dobouziez, sur la recommandation de son ancien
          capitaine, très porté pour le brave gabier.</p>
          <p rend="alinea">— Et Siska ? demandait continuellement le petit Paridael.</p>
          <p rend="alinea">— De plus en plus fraîche et jolie, monsieur Lorki, monsieur Laurent,
          veux-je dire, car vous êtes un homme à présent… Comme elle serait heureuse de
          vous voir ! Il ne se passe pas de jour sans qu’elle me parle de vous… Depuis
          les trois semaines que je navigue ici, elle m’a demandé au moins mille fois
          si je ne vous voyais pas, si je ne savais pas ce que vous deveniez, quelle
          mine avait son Lorki, car, sauf respect, elle continue de vous appeler du nom
          qu’on vous donnait chez feu votre cher papa. Mais, dame ! je ne savais auprès
          de qui m’informer… Les bourgeois d’ici ont — excusez ma franchise — quelque
          chose qui vous ôte l’envie de leur adresser la parole… Vrai, il n’a pas l’air
          commode, le capitaine Dobouziez. Et l’autre donc ! Un vrai prévôt ! Mais vous
          voilà, dites-moi bien vite ce qu’il me faut raconter à Siska. Et à quand
          votre visite ?</p>
          <p rend="alinea">Et le brave brunet, toujours carré, toujours franc et amène comme aux bons
          jours, un peu plus barbu, un peu moins halé, les oreilles encore percées
          d’anneaux d’argent, croyait devoir se récrier sur la bonne mine du jeune
          Paridael, quoique celui-ci n’eût plus son air épanoui et insouciant
          d’autrefois. Mais en ce moment sa joie de retrouver Vincent était si grande
          qu’un rayon passager dissipait les ombres de sa physionomie prématurément
          songeuse.</p>
          <p rend="alinea">— Je ne sors jamais seul, répondit-il, avec un gros soupir, à la dernière
          demande de son ami… Le cousin trouve que c’est temps perdu et que ces visites
          me distrairaient de mes études… Les études ! Le cousin ne voit que cela…</p>
          <p rend="alinea">— Vrai. Là ! C’est dommage ! dit Vincent, lui-même un peu défrisé. Mais si
          c’est pour votre bien, Siska en prendra son parti. De sorte que nous devenons
          un vrai savant, hein, monsieur Lorki ?</p>
          <p rend="alinea">Que le gamin eût voulu sauter au coup du matelot et le charger de baisers
          pour son excellente Siska ? Mais entre ces murs de l’usine malfaisante, à
          proximité de ces bureaux où régnait le majestueux cousin, non loin des lieux
          hantés par la terrible Félicité et la moqueuse Gina, le collégien se sentait
          mal à l’aise, gêné, contraint, refoulait ses expansions. Et il éprouvait
          aussi quelque remords en songeant que depuis les funérailles de son père il
          ne s’était pas informé une seule fois de la fidèle Siska.</p>
          <p rend="alinea">Vincent devinait l’embarras du petit. À l’âge de Laurent on déguise mal
          ses sentiments, et Vincent lut bien des peines dans ce visage sérieux, dans
          cette voix un peu rauque, et surtout dans ces regards arrêtés avec une
          véritable ferveur sur le cher commensal du foyer paternel. Et comme des
          larmes menaçaient de voiler ces grands yeux nostalgiques :</p>
          <p rend="alinea">— Allons, allons, monsieur Lorki ! fit l’ex-marin en empoignant les mains
          du gamin dans les siennes et en les secouant à plusieurs reprises. Pas de
          cela, nom d’une chique ! Hé, hisse ! N’amenons point les voiles ! … Au moins
          viendrez-vous me relancer là-haut sur le pont où je suis de quart. Je vous
          attends… À présent, je file mon nœud, car j’entends le porte-voix du père La
          Garcette, autrement dit le Pacha… La bourrasque approche… En haut le
          monde !</p>
          <p rend="alinea">La coulerie, une halle immense entourée d’une plateforme, située au
          premier étage du bâtiment principal, occupait trois cents ouvrières, pour la
          plupart de fraîches, potelées et turbulentes filles, sanguines, peu
          vergogneuses, la bouche rieuse et gourmande, les yeux hardis, la langue bien
          pendue, uniformément et proprement vêtues d’une jupe de “ baie ” bleue, d’un
          caraco de colonnette, de bas de couleur, la chevelure tordue en chignon et
          ramassée sous un petit bonnet blanc et tuyauté dont les brides leur tombaient
          dans le dos. Employées à mettre la dernière main aux bougies sortant du
          moule, à les lustrer, à les empaqueter, jouant, qui du rouloir, qui du
          taille-mèche, elles se pressaient autour de deux à trois rangées de tables et
          de polissoires, et les bougies passaient d’un appareil à l’autre, se
          rapprochant, à chaque manipulation, du type achevé destiné à garnir lustres
          et girandoles. Comme il faisait très chaud au-dessus des machines à vapeur et
          que les “ couleuses ” mettaient de l’entrain à la besogne, beaucoup, pour
          respirer plus à l’aise, entr’ouvraient leur corsage et se découvraient la
          gorge, bravant les amendes que le brave Tilbak leur infligeait à contre-cœur
          et seulement quand, suivant son expression pittoresque, ces dames carguaient
          jusqu’à leurs dernières voiles. Elles se réfléchissaient avec leurs métiers
          dans le parquet constamment ciré par les déchets de stéarine et glissant
          comme celui du “ Pélican ”, du “ Miroir ” et du “ Cuivre ”, les bastringues favoris
          de ces donzelles. Le soir, de nombreuses lampes avivaient encore ce
          miroitement et cette multiplication qui, ajoutés au brouhaha des potinages et
          au ronflement des machines, étourdissaient et aveuglaient Laurent chaque fois
          qu’il débouchait dans l’atelier. Ce qui achevait de le troubler, c’étaient
          tous ces minois relevés et tournés de son côté. Très rouge et très gauche, se
          raidissant, il s’engageait entre les longues tablées et gagnait, à pas
          mesurés pour ne pas s’étaler sur le carreau, le fond de la salle où Vincent
          Tilbak trônait dans une sorte de chaire qu’il appelait sa dunette.</p>
          <p rend="alinea">Là, sous la protection de son ami, le gamin reprenait bientôt confiance.
          Il osait soutenir l’inquisition de ce millier de prunelles claires ou
          sombres, répondait au sourire de tous ces visages allumés aux pommettes,
          s’enhardissait jusqu’à s’approcher des polisseuses et à suivre la manœuvre
          des mains roses aussi satinées que la stéarine même.</p>
          <p rend="alinea">Un jour Tilbak lui demanda s’il aimait encore tant les histoires, “ Oh,
          plus que jamais ! ” s’exclama Laurent. Le matelot retira de dessous sa veste
          deux volumes qui lui bosselaient la poitrine, et les remit au collégien.
          C’était le <title>Robinson suisse</title> “ Acceptez ces livres en souvenir de Siska et de
          Vincent ! dit le brave marin. Je les héritai d’un timonier qui mourut de la
          fièvre jaune, aux Antilles… Moi je ne sais pas lire, monsieur Lorki ; à neuf
          ans je gardais les vaches avec Siska et j’étais mousse à douze ans. ”</p>
          <p rend="alinea">Laurent ne prévoyait pas les conséquences de ce présent. Cette espionne de
          Félicité eut bientôt déniché les deux pauvres volumes si bien cachés au fond
          de la malle du collégien. Il ne les avait pas encore lus en entier.
          Outrageusement dépareillés, les bouquins interlopes dégageaient cette odeur
          de cale et de tabagie qui imprègne avec obstination le quintelage des gens de
          mer, et, soupçonneuse comme les gabelous, Félicité se douta bien qu’ils ne
          provenaient pas de la bibliothèque hermétiquement close depuis les vacances
          dernières. Le débraillé peuple et le fumet d’aventure de ce <title>Robinson suisse</title>
          contribuèrent à exciter l’indignation et l’horreur de Félicité. Les âmes de
          sa sorte se montrent d’autant plus dures et plus orgueilleuses aux humbles
          qu’elles voudraient donner le change sur leur propre extraction. Elle se
          livra à une véritable procédure de juge retors. Laurent subit interrogatoire
          sur interrogatoire, et comme il s’obstinait dans son refus de nommer le
          donateur de ces livres, elle remit ceux-ci au cousin Dobouziez. Appelé devant
          son tuteur, Laurent refusa de répondre à ses sommations. Il fut privé de
          dessert, mis au pain sec, enfermé dans une chambre noire : on ne lui arracha
          pas une parole de plus. Dénoncer Tilbak ! Il se fût plutôt fait moudre jusqu’à
          la dernière fibre dans les engrenages de la machine tueuse d’hommes. En
          attendant le moment de partager le sort du blond Frisé, il commença par
          braver le père La Garcette que Dobouziez, à bout de moyens d’intimidation,
          s’était décidé à appeler à la rescousse.</p>
          <p rend="alinea">Le Pacha avait déculotté le gamin avec une truculence de frère fouettard,
          et lui maintenait la tête entre les genoux sans que Laurent daignât proférer
          la moindre plainte. Déjà l’exécuteur levait la canne pour fesser le rebelle,
          lorsque Dobouziez, pris d’un scrupule ou choqué par ce spectacle plus digne
          d’une chiourne que d’un milieu de respectables industriels, arrêta le bras de
          son associé.</p>
          <p rend="alinea">— Je viens de trouver un meilleur moyen de casser votre mauvaise tête !
          déclara-il à Laurent que Félicité ramenait dans sa cellule. Vous partirez
          demain pour Saint-Hubert, où les parents enferment, avec les précoces
          voleurs, les polissons de votre espèce !</p>
          <p rend="alinea">Laurent se dit que prison pour prison, autant valait celle où il n’aurait
          plus Félicité pour geôlier.</p>
          <p rend="alinea">Cependant Tilbak, inquiet de ne plus voir son jeune ami, interrogeait, ce
          jour même, les domestiques, et ayant été mis au courant de ce qui se passait,
          il demanda aussitôt à parler à M. Dobouziez pour une affaire urgente.</p>
          <p rend="alinea">Assis devant son bureau, le dos tourné à la porte, l’usinier, qui venait
          de condamner son pupille, avait retrouvé son calme et travaillait avec son
          habituelle lucidité d’esprit. Tilbak se présenta la casquette à la main et
          quitta ses gros souliers par déférence pour le riche tapis de Tournai.
          Dobouziez tourna à peine la tête de son côté et sans lever les yeux de
          l’épure déployée devant lui :</p>
          <p rend="alinea">— Approchez !… Que me voulez-vous ?</p>
          <p rend="alinea">— Faites excuse, monsieur, mais c’est moi qui ai donné à M. Laurent les
          livres qui vous mettent si fort en colère contre lui…</p>
          <p rend="alinea">— Ah, c’est vous ! fit simplement Dobouziez ; et pressant le bouton de la
          sonnerie électrique placée à portée de sa main :</p>
          <p rend="alinea">— Réclamez, je vous prie, à M<hi rend="exposant">lle</hi> Félicité les objets confisqués à M.
          Paridael ! ordonna-t-il au saute-ruisseau qui était accouru de la chambre
          voisine.</p>
          <p rend="alinea">Les pièces à conviction ayant été apportées, l’industriel se leva d’un air
          ennuyé, considéra quelque temps, avec dégoût, ces piteux bouquins, comme
          s’ils lui représentaient une étoile de mer ou quelque autre gluant et
          gélatineux habitant des vagues, et n’ayant pas de pincettes pour y toucher,
          fit signe à Tilbak de reprendre son bien.</p>
          <p rend="alinea">— Désormais vous vous dispenserez de fourrer pareilles niaiseries entre
          les mains de mon pupille…</p>
          <p rend="alinea">— C’est entendu, monsieur, et soyez certain que si j’avais prévu les
          désagréments que ces bouquins attireraient au cher petiot, je me serais bien
          gardé de les lui remettre… Mais je vous en prie, pardonnez-lui… Il n’y a pas
          eu de sa faute… C’était moi le coupable…</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez, visiblement agacé par cette intercession, tourna le dos à
          l’importun, se rassit et, remplissant méthodiquement d’encre de Chine
          l’intervalle des branches de son tireligne, se mit en devoir de continuer son
          dessin.</p>
          <p rend="alinea">— Écoutez-moi, patron, insistait Tilbak, après avoir toussé pour attirer
          l’attention du grand chef, votre protégé n’est pas un garnement… On vous
          trompe sur son compte… Ma femme le connaît mieux, allez ! Elle pourrait vous
          dire ce qu’il vaut !… Songez-vous sérieusement à l’enfermer avec des
          voleurs ?… Capitaine, j’en appelle à votre honneur, à vos sentiments d’ancien
          militaire, il est impossible que vous condamniez ce loyal enfant parce qu’il
          a refusé de faire le Judas !… Oui… le Judas !</p>
          <p rend="alinea">À ce défi lancé avec chaleur, M. Dobouziez sursauta, se souleva à moitié
          de sa chaise et, plus blanc que d’habitude, tendit le bras vers la porte,
          d’un geste si péremptoire, et en dardant un regard si acéré au brave Tilbak,
          que celui-ci, craignant de desservir Paridael en insistant, se décida à
          rentrer dans ses souliers et à sortir en portant sommairement la main à sa
          casquette.</p>
          <p rend="alinea">La médiation de Tilbak donna-t-elle à réfléchir au sage Dobouziez ? Encore
          une fois l’homme modéré craignait-il le retentissement que cet acte d’extrême
          rigueur aurait dans le public ? Laurent échappa à la prison de Saint-Hubert.
          Seulement, aux nombreuses interdictions qui pesaient déjà sur lui, son tuteur
          ajouta celle de circuler dans l’usine et de frayer avec les ouvriers.</p>
          <p rend="alinea">— Comme s’il n’était déjà pas assez mal élevé et commun comme cela ! se
          récriait Félicité, chargée de tenir la bride plus courte que jamais à cet
          enfant dénaturé.</p>
          <p rend="alinea">— Gare à toi, paysan, si je te repince encore à rôder dans les ateliers !
          disait Saint-Fardier en accompagnant cette menace d’un moulinet de sa
          canne.</p>
          <p rend="alinea">Avec cela que Laurent eût reculé devant les risques d’une fessée ! Il
          essaya plus d’une fois d’enfreindre la défense et de revoir Tilbak, pour le
          remercier et protester de son affection fidèle, mais on n’oubliait plus la
          clef sur la porte de communication entre le jardin et la fabrique, et la date
          de la rentrée au pensionnat arriva avant qu’il eût trouvé l’occasion
          d’escalader le mur pour relancer le contremaître.</p>
          <p rend="alinea">Aux vacances suivantes, Félicité apprit à Laurent, en guise de bienvenue,
          que son matelot n’avait plus fait long feu à la fabrique après l’affaire du
          <title>Robinson suisse</title>. Particulièrement désigné à la mauvaise humeur et aux
          tracasseries de Saint-Fardier, à la longue le bonhomme, très endurant, très
          stoïque, s’était rebiffé et le satrape, qui ne cherchait qu’un prétexte pour
          le renvoyer, ne manqua pas l’occasion.</p>
          <p rend="alinea">Tout bouleversé à cette nouvelle, Laurent se mit à la recherche de Gina,
          comptant bien l’intéresser au sort de Tilbak et des siens, car ils avaient
          des enfants, les pauvres !</p>
          <p rend="alinea">Durant le drame qui venait de se dénouer par le renvoi du contremaître,
          Gina avait affecté une suprême indifférence à ce qui se passait. Loin de
          chercher à excuser la prétendue faute de Vincent Tilbak, elle n’avait pas
          même intercédé en faveur de Laurent. Au contraire, depuis qu’elle savait les
          relations de son cousin avec des “ gens du commun ” elle enchérissait de
          froideur et de dédain, s’abstenant même de lui parler du scandale qui mettait
          la maison sens dessus dessous. Durant la quarantaine du gamin, à qui Tilbak
          et ses vilains livres avaient sans doute donné la peste, la fière petite
          demoiselle ne s’informa pas une seule fois de lui. Et lorsqu’il fut rendu à
          la circulation, c’est à peine si elle daigna le reconnaître.</p>
          <p rend="alinea">Et, pourtant, Laurent se faisait illusion sur le caractère de sa cousine.
          Il imputait cette sécheresse et cette insensibilité à l’éducation. Comment
          aurait-elle pu s’intéresser à ces ouvriers, à ces gens dont elle ne
          soupçonnait que vaguement l’existence ? Jamais elle ne se trouvait en contact
          avec eux, et elle en entendait parler, par ses parents, comme d’un quatrième
          règne de la nature, un outil, un minéral animé moins intéressant que les
          plantes et plus dangereux que les brutes.</p>
          <p rend="alinea">Gina se trouvait seule dans la salle à manger, en train d’arroser les
          jacinthes fleurissant la tablette des fenêtres. Enhardi par l’affection qu’il
          portait à Vincent, Laurent l’aborda et lui dit sans préambule :</p>
          <p rend="alinea">— Gina, cousine Gina, oh, demandez à votre père de rendre sa place à
          Vincent Tilbak…</p>
          <p rend="alinea">— Vincent ? fit-elle, en continuant de soigner ses fleurs aristocratiques…
          je ne connais pas Vincent Tilbak…</p>
          <p rend="alinea">— Le contremaître de la “ coulerie ”, à qui M. Saint-Fardier a donné
          congé…</p>
          <p rend="alinea">— Ah ! Je sais à présent qui tu veux dire… Le “ Robinson Suisse ”, l’individu
          qui <emph>nous</emph> a mis en colère contre toi ! … Tu n’as pas honte de parler encore de
          ce joli sujet… Pour sûr que je me garderai de rappeler seulement son nom à
          mon père !</p>
          <p rend="alinea">Et, avec une moue scandalisée, Gina passa dans une autre chambre où elle
          se mit à fredonner l’ariette à la mode. Laurent demeura tout pantois, les
          regards arrêtés machinalement sur les jolies jacinthes droites et coquettes
          auxquelles Gina se montrait si secourable. Il nourrit un instant l’envie de
          ravager ces fleurs, persuadé qu’il était à présent, d’avoir pris
          éternellement en grippe son inhumaine amie.</p>
        </div>

        <div xml:id="LeFosse" type="div2">
          <head>
            V
            <lb/>Le Fossé.
          </head>
          <p rend="alinea">Ces vacances-là passèrent comme les autres, avec cette seule différence
          que dans la grande maison meublée à neuf, Laurent fut encore plus négligé et
          plus abandonné à lui-même que d’habitude. Il en arrivait à envier le sort des
          vieux meubles mis au rancart et voués au repos dans l’ombre et la poussière
          des greniers. Du moins s’ils avaient cessé de plaire ne leur imposait-on pas
          d’humiliants contacts avec leurs successeurs, tandis que lui, qui n’avait
          jamais plu, continuait pourtant de figurer comme une disparate, un repoussoir
          chagrin dans cet assortiment de bibelots cossus et de plantes frileuses. Il
          se sentait de plus en plus déplacé dans ce milieu riche et exclusif. En
          attendant qu’il eût le droit, la liberté de s’en aller retrouver d’autres
          disgraciés parmi ses semblables, il lui tardait de regagner la nuit, dans son
          coin de resserre, sous les toits, les objets répudiés et bannis.</p>
          <p rend="alinea">Et pourtant, aussi mornes et longues que lui paraissaient ces vacances, à
          peine retourné au collège il se surprenait à les regretter pour l’amour même
          des heures maussades.</p>
          <p rend="alinea">De son séjour chez ses tuteurs, c’étaient précisément les circonstances
          mélancoliques qu’il se rappelait avec le plus de complaisance et de la
          fabrique, c’étaient aussi les objets les moins gracieux, les moins aimables,
          frustes ou rêches, qui le hantaient pendant l’étude ou l’insomnie. En
          aversion des jacinthes qui lui symbolisaient la dureté de sa belle cousine
          pour les pauvres gens, il eût collectionné des bouquets fanés et des fleurs
          rustiques. Aux coûteux brugnons réservés à M<hi rend="exposant">me</hi> Lydie, il préférait une pomme
          sure, craquant sous la dent.</p>
          <p rend="alinea">De même il gardait dans les narines l’odeur rien moins que suave de la
          fabrique, surtout cette odeur du fossé bornant l’immense enclos et dans
          lequel se déchargeaient les résidus butyreux, les acides pestilentiels,
          provenant de l’épuration du suif. Ce relent onctueux et gras, relevé
          d’exhalaisons pouacres, le poursuivait continuellement à la pension, avec
          l’opiniâtreté d’un refrain canaille. Cette odeur était corrélative de la
          population ouvrière, des pauvres gens aveuglés par l’acréoline, déchiquetés
          par les machines à vapeur, proscrits par Saint-Fardier ; elle disait à Laurent
          la coulerie et ses femmes dépoitraillées, Tilbak et l’aventure du <title>Robinson
          suisse</title> ; elle lui suggérait l’excentrique banlieue, la nuit saoûle et lubrique
          autour du Moulin de pierre.</p>
          <p rend="alinea">Lorsqu’il remettait le pied sur le pavé de sa ville natale, c’était par ce
          fossé que le domaine de Gina s’annonçait à lui. De tout ce qui appartenait et
          vivait à la fabrique, ce fossé seul venait à sa rencontre de très loin, le
          prenait même à la descente du train, le saluait avec un certain empressement,
          bien avant que le collégien eût vu poindre au-dessus des rideaux d’arbres,
          des toits et des moulins du faubourg, les hautes cheminées rouges et rigides,
          agitant leurs panaches fuligineux en signe de dérisoire bienvenue. Il était
          aussi le dernier, ce fossé corrompu, à lui donner la conduite, le jour du
          départ, comme un chien galeux et perdu qui se traîne sur les pas d’un
          promeneur pitoyable.</p>
          <p rend="alinea">La surface sombre, striée de couleurs morbides, l’égout affreux s’écoulait
          à ciel ouvert, tout le long de la voie lépreuse conduisant à l’usine. Il
          mettait comme une lenteur insolente à regagner le bras de rivière dont il
          déshonorait les eaux. Les riverains, toutes petites gens, dépendant de la
          puissante fabrique, murmuraient à part eux, mais n’osaient se plaindre trop
          haut. Forts de cette résignation les patrons ajournaient la grosse dépense
          que représenterait le voûtement de ce cloaque. Une épidémie de choléra qui
          éclata en plein mois d’août leur donna cependant à réfléchir. Amorcé et
          stimulé par les miasmes du fossé, le fléau éprouvait les parages de l’usine
          plus cruellement que n’importe quel autre quartier de l’agglomération. Les
          faubouriens tombaient comme des mouches. Quoique les survivants craignissent
          d’attirer la famine en protestant ouvertement contre la peste, les Dobouziez
          crurent devoir amadouer la population, sourdement montée contre eux, et
          répandirent les secours parmi les familles des cholériques. Mais ces
          largesses presque forcées se faisaient sans bonne grâce, sans tact, sans
          cette commisération qui rehausse le bienfait et distinguera toujours
          l’évangélique charité de la philanthropie de commande. C’était la touchante
          Félicité qu’on avait chargée de la distribution des aumônes. Occupé de ce
          côté, le factotum surveilla Laurent de moins près et celui-ci en profita pour
          prendre quelquefois la clef des champs.</p>
          <p rend="alinea">Un soir opaque et cuivreux, il regagnait d’un pas délibéré les parages de
          l’usine. En s’engageant dans la longue rue ouvrière éclairée sordidement, de
          loin en loin, par une lanterne fumeuse accrochée à un bras de potence, son
          attention très affilée, plus subtile encore qu’à l’ordinaire, fut intriguée
          par un murmure continu, un bourdonnement traînard et dolent. Il crut d’abord
          à un concert de grenouilles, mais il songea aussitôt que jamais bestiole
          vivante ne hantait la vase du fossé. À mesure qu’il avançait ces bruits
          devenaient plus distincts. Au tournant de la rue, près d’un carrefour proche
          de la fabrique, il en eut l’explication.</p>
          <p rend="alinea">Au fond d’une petite niche à console, ornant l’angle de deux rues, trônait
          à la mode anversoise une madone en bois peint à laquelle une centaine de
          petits cierges et de chandelles de suif formaient un nimbe éblouissant. La
          totale obscurité du reste de la voie rendait cette illumination partielle
          d’autant plus fantastique. Au pied du tabernacle étincelant devant lequel ne
          brûlait, en temps ordinaire, qu’une modique veilleuse, sous ce naïf simulacre
          de l’Assomption, si bas que les languettes de feu, dardées, avec un
          imperceptible frisson, dans la nuit immobile et suffocante, parvenaient à
          peine à rayonner jusque-là, grouillait, se massait, prosternée, la foule des
          pauvresses du quartier, en mantes noires et en béguins blancs, défilant des
          rosaires, marmottant des litanies avec ces voix dolentes ou cassées des
          indigents qui racontent leurs traverses. Elles s’étaient cotisées pour
          l’offrande de ce luminaire dans l’espoir de conjurer par l’intercession de sa
          mère le Dieu qui déchaîne et retient à son gré les plaies dévorantes…</p>
          <p rend="alinea">Il était à prévoir que l’illumination ne durerait pas aussi longtemps que
          les psalmodies. L’auréole se piquait déjà de taches noires. Et chaque fois
          qu’un cierge menaçait de s’éteindre, les suppliantes redoublaient de prières,
          se lamentaient plus haut et plus vite. Sans doute les âmes bien aimées d’un
          frère, d’un époux, d’un enfant correspondaient à ces flammes agonisantes.
          Celles-ci cesseraient de frémir en même temps que les moribonds achèveraient
          de râler. C’étaient comme autant de derniers soupirs qui soufflaient une à
          une ces lueurs tremblotantes. Et les ténèbres s’épaississaient chargées des
          mortuaires de la journée.</p>
          <p rend="alinea">À quelques pas se dressait la fabrique plus noire encore que cette ombre,
          semblable au temple d’une divinité malfaisante. Surcroît de calamité : à cette
          heure équivoque le terrible fossé, plus effervescent encore que de coutume,
          neutralisait par ses effluves homicides l’encens de ces prières et l’eau
          bénite de ces pleurs.</p>
          <p rend="alinea">Pour renforcer cette impression d’angoisse et de désespoir, il parut à
          Laurent, dont les yeux scrutaient le visage souriant de la petite Madone, que
          ce visage reproduisait le masque impérieux et trop régulier de sa cousine
          Gina. Se pouvait-il que pour faire avorter ces dévotions, le génie de l’usine
          Dobouziez se fût substitué à la Reine du Ciel ? Justement les pauvres mères,
          les épouses, les sœurs, les filles, les bambines et les aïeules entonnaient
          à la suite du vicaire en surplis, dirigeant leur neuvaine, un pressant et
          lamentable <title xml:lang="latin">Regina Coeli</title> !</p>
          <p rend="alinea">Laurent n’en pouvait plus douter. Il reconnaissait cette moue avantageuse,
          ce regard hautain et moqueur. Il aurait même juré qu’un souffle s’échappait
          des lèvres de la fausse Madone et qu’elle prenait un sournois plaisir à
          éteindre elle-même les derniers lumignons !</p>
          <p rend="alinea">Le collégien fut tenté de se jeter entre l’idole et la foule et de leur
          crier : — Arrêtez ! Vous vous abusez cruellement, ô pauvresses, mes sœurs !
          Celle que vous invoquez, c’est l’autre Reine, l’aussi belle, mais la plus
          impitoyable ! … Arrêtez ! c’est Régina, la Nymphe du Fossé, la fleur du
          cloaque ; il l’enrichit, il la fait saine et superbe ; et vous elle vous
          empoisonne ; et vous, elle vous tue !</p>
          <p rend="alinea">Mais le cantique se fondit subitement dans une explosion de sanglots.
          Aucun cierge ne brûlait plus. La petite Madone se dérobait aux regards
          conjurateurs de ces humbles femmes. Le dernier cholérique venait
          d’expirer.</p>
        </div>

        <div xml:id="LeCostumeneuf" type="div2">
          <head>
            VI
            <lb/>Le Costume neuf.
          </head>
          <p rend="alinea">Cet hiver M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez entrerait
          dans le monde. Les journées se
          passaient en courses et en emplettes. Gina se faisait confectionner de
          coûteuses et raffinées toilettes. La mère, qui allait être forcée de la
          chaperonner et de l’accompagner, se sentait un regain de coquetterie. Elle
          entendit s’habiller comme une jeunesse, porter des couleurs claires, assortir
          ses robes et ses coiffures à celles de sa fille. Poussant à l’excès l’amour
          des fleurs artificielles et des rubans tapageurs, elle mettait sens dessus
          dessous les magasins de la modiste, déroulait tous les rubans, déballait tous
          les cartons d’oiseaux empaillés, se trempait comme dans un bain de coques, de
          brides, de marabouts et de plumes d’autruches. Si Régina n’eût point été là
          pour prendre à part la fournisseuse, au moment de sortir et lui décommander à
          l’oreille, une partie des agréments choisis par la bonne dame, elle eût
          arboré ses chapeaux de quoi garnir les vases d’un maître-autel de cathédrale
          ou enrichir un musée de botanique et d’ornithologie. Ce n’était pas sans
          luttes et sans peines que Gina, très sensible au ridicule, parvenait à
          élaguer de quelques arbustes la pépinière que M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez se proposait
          d’offrir à l’admiration du grand monde commerçant.</p>
          <p rend="alinea">Gina révélait déjà des impatiences de femme, montrait des velléités
          d’émancipation. Pour le milieu où elle les produirait, ses toilettes de jeune
          fille manquaient un peu de modestie — comme s’exprime la pruderie provinciale
          — mais elles possédaient tant de cachet et Gina les portait avec une allure
          si crâne et si souveraine ! Laurent se sentait de plus en plus fasciné par la
          radieuse héritière et cela sans démêler encore si le sentiment qu’il
          éprouvait à son égard était de l’envie ou de l’amour.</p>
          <p rend="alinea">Il arrivait un moment où la perspective de distractions et de succès
          nouveaux enfiévrait Gina et la rendait plus communicative, plus aimable avec
          son entourage. Gagné par cet entrain, cette humeur conciliante et réjouie,
          Laurent lui-même demeurait quelquefois auprès d’elle. Quand il se renfrognait
          dans son coin elle l’appelait, lui racontait ses projets, le nombre
          d’invitations qu’on lancerait pour le premier bal, lui montrait ses
          emplettes, daignait le consulter sur la nuance ou le chiffonnage d’une
          étoffe, sur le choix d’une bague : “ Voyons, approche, paysan ! Montre que tu as
          du goût ! ” Elle lui décochait cette épithète de paysan avec une rondeur qui
          enlevait sa portée désobligeante au sobriquet. Cette embellie familiale
          durerait-elle ? Laurent en profitait comme le vagabond transi se réchauffe
          béatement au coin d’un âtre hospitalier, oubliant que dans une heure, il lui
          faudra reprendre sa course à travers la neige et le gel.</p>
          <p rend="alinea">Lorsque Laurent assistait dans le vestibule et jusque sous le porche de
          l’allée cochère au départ de ces dames, Gina acceptait ses attentions,
          consentait à prendre de sa main la sortie de bal, l’éventail, l’ombrelle. Il
          la voyait monter prestement en voiture, relever d’un geste adorable le
          fouillis coquet de ses jupes : “ Viens-tu, mère ? … Bonjour, paysan ! ” La cousine
          Lydie se hissait, essoufflée ; le marchepied criait sous son poids et la
          caisse de la voiture penchait de son côté.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, avec un soupir, elle s’installait. Nerveuse, la menotte gantée de
          Gina abaissait la glace du coupé ; le portier, casquette à la main, écartait
          les vantaux de l’entrée et saluait ces dames… Elle était partie !… Il fallut
          songer aussi au trousseau du jeune Paridael qu’on allait envoyer loin du pays
          dans un collège international, d’où il ne reviendrait qu’après avoir terminé
          ses études.</p>
          <p rend="alinea">La cousine Lydie et l’inévitable Félicité se livrèrent à des fouilles dans
          la garde-robe de M. Dobouziez. Avec une minutie d’archéologue elles
          inspectèrent, pièce par pièce, les nippes que “ Monsieur ” ne portait plus, se
          les repassant de main en main, pesant, tâtant, se concertant. Amadouée aussi
          par l’atmosphère de fête emplissant la maison, M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez se déclarait
          prête à sacrifier, pour la faire ajuster à la taille de son pupille, par un
          petit tailleur du faubourg, une redingote presque neuve ou une culotte,
          plutôt démodée qu’usée, de son époux.</p>
          <p rend="alinea">Mais Félicité trouvait toujours les vêtements beaucoup trop beaux pour un
          garçon si négligent <emph>sur ses effets</emph> : “ Vrai, madame, les sabots, la blouse, la
          casquette et la culotte en cuir de nos ouvriers lui conviendraient
          mieux. ”</p>
          <p rend="alinea">La cousine Lydie arrachait presque, par serment, à l’heureux Paridael, la
          promesse de bien ménager ces habillements. C’était des “ bien sûr ? ” et des “ tu
          le corrigeras, n’est-ce pas ? ” comme si on lui eût confié la tunique sans
          couture du Sauveur. À tel point que devant la lourde responsabilité qu’il
          endosserait en même temps que la défroque du cousin, Laurent eût préféré
          revêtir, en effet, les bardes inusables et commodes des manœuvres, ses
          amis.</p>
          <p rend="alinea">Il ne restait plus qu’à disposer de certaine culotte à carreaux verts et
          bleus, une horreur que le cousin lui-même, peu exigeant sur le chapitre de la
          toilette, avait répudiée dès la troisième épreuve.</p>
          <p rend="alinea">Félicité guignait ces bragues désastreuses pour les revendre au fripier.
          Chaque pièce d’habillement dévolue à l’orphelin diminuait d’autant le profit
          du factotum à qui revenait autrefois la dépouille des maîtres. Cette
          circonstance n’était pas étrangère à l’animosité qu’elle entretenait à
          l’égard de Laurent. Celui-ci, cependant, lui aurait volontiers cédé toute la
          garde-robe du cousin, et surtout ce désastreux pantalon épinard et indigo ;
          mais il n’osait témoigner ouvertement sa répugnance, la cousine Lydie s’étant
          mis en tête de lui causer une grande joie.</p>
          <p rend="alinea">En ce moment Régina qui cherchait sa mère se présenta sur le palier des
          combles.</p>
          <p rend="alinea">— Oh ! le cauchemar ! fit-elle ; j’espère bien, maman, que tu ne vas pas
          faire porter cette friperie à Laurent ? C’est pour le coup que le paysan
          mériterait son nom.</p>
          <p rend="alinea">Et, prise d’un bon mouvement fraternel, Gina ayant examiné le tas de
          vieilleries destinées à son cousin, déclara qu’il y avait là de quoi lui
          tailler quelques vêtements de fatigue, mais rien dont on pût retirer un
          costume habillé : “ Viens-nous-en, mère, dit-elle ; j’ai deux courses à faire en
          ville, et, en passant, nous verrons les fournisseurs d’Athanase et Gaston
          Saint-Fardier. Ils trouveront bien moyen de décrasser un peu ce bonhomme ;
          allons, arrive, toi ! ”</p>
          <p rend="alinea">Pas moyen de résister à Gina. Félicité dévora son dépit et se consola de
          l’insolite faveur témoignée par la capricieuse et hautaine jeune fille à ce
          maudit gamin, en s’adjugeant sans répugnance le terrible pantalon
          bicolore.</p>
          <p rend="alinea">C’était la première fois que Laurent accompagnait ses cousines en voiture.
          Assis à côté du cocher, que la surprise avait failli précipiter de son siège
          au moment où Laurent s’y juchait, il se retournait de temps en temps pour
          montrer à Gina un visage qu’il savait moins maussade que de coutume et la
          remercier par ce rayonnement inusité. Il comptait donc enfin pour quelque
          chose dans la famille Dobouziez ! Cette subite rentrée en grâce faillit le
          rendre vaniteux. Il se sentait venir au cœur un peu de morgue et il
          regardait les piétons du haut de sa grandeur. Sous l’impression du moment il
          oubliait les dédains et les affronts essuyés auparavant ; la dureté de Gina et
          de ses parents pour Tilbak ; il se rappelait non sans remords les blasphèmes
          qu’il avait proférés contre la “ Nymphe du Fossé ”, ce sinistre soir de
          neuvaine quand régnait le choléra.</p>
          <p rend="alinea">Ah ! les cholériques, les blessés, les parias étaient loin ! Il ne les
          reniait pas, mais il ne s’en inquiétait plus… Il était prêt à reconnaître
          sans peine et sans réserve les bienfaits de son tuteur, à trouver très
          affectueuse la cousine Lydie, à mettre la férocité du Pacha sur le compte de
          sa maladie de foie. Il n’en voulait même plus autant à la malicieuse
          Félicité.</p>
          <p rend="alinea">Charmante matinée de conciliation ! Il faisait beau, les rues
          semblaient en fête, les dames dont les équipages croisaient la
          Victoria des cousines Dobouziez comprenaient presque le petit
          Paridael dans les saluts échangés avec celles-ci.</p>
          <p rend="alinea">On arrêta tour à tour chez le tailleur, le chemisier, le bottier, le
          chapelier des jeunes Saint-Fardier, ces arbitres de suprême élégance… Le
          tailleur prit mesure à Paridael d’un complet dont Gina choisit l’étoffe, la
          plus chère et la plus riche, naturellement, malgré les protestations de Mme
          Lydie qui commençait à trouver ruineuse la sollicitude de sa fille pour le
          petit parent pauvre. À quelles prodigalités la fantasque Gina n’allait-elle
          pas l’obliger avant de rentrer ? À tout instant la tutrice économe consultait
          sa montre : “ Gina, l’heure du déjeuner… Ton père nous attend ! ” Mais Gina
          s’était mis en tête de s’occuper à son tour de la toilette de son cousin, et
          elle apportait dans l’exécution de son dessein sa hâte, sa pétulance
          habituelle. Quand elle avait décidé quelque chose, elle n’admettait ni
          retard, ni réflexion. “ Sur l’heure ou jamais ! ” eût-elle pu adopter pour
          devise.</p>
          <p rend="alinea">Chez le chemisier, outre six chemises de fine toile commandées à la mesure
          de son protégé, elle acheta une couple de délicieuses cravates. Chez le
          chapelier il échangea son feutre râpé contre un couvre-chef irréprochable et
          chaussa aussi chez le bottier des bottines faites à son pied. Il garda au
          corps les chaussures et le chapeau neufs. C’était un commencement de
          métamorphose. Chez la gantière Gina remarqua pour la première fois qu’il
          avait les attaches fines, la main et le pied petits. Elle se réjouissait de
          la métamorphose graduelle du gamin.</p>
          <p rend="alinea">— Vois donc, maman, il n’a plus l’air aussi rustre. Il est presque bien,
          n’est-ce pas ?</p>
          <p rend="alinea">Ce “ presque ” gâtait un peu le bonheur de Laurent ; mais il pouvait espérer
          que lorsqu’il serait habillé de neuf des pieds à la tête, Gina le trouverait
          tout à fait présentable.</p>
          <p rend="alinea">Illusion, leurre, mirages, cette journée n’en fut pas moins une des
          meilleures que Laurent eût rencontrées. Comme Gina donnait le ton, tout le
          monde à la fabrique, même le cousin Guillaume, même l’inconciliable Félicité
          faisait meilleur visage au collégien et ne le morigénait pas aussi
          souvent.</p>
          <p rend="alinea">— Mademoiselle a l’air de jouer encore à la poupée ! se contenta de dire en
          <foreign xml:lang="latin">a parte</foreign> la hargneuse créature, lorsque Gina fit tourner et retourner Laurent
          pour le montrer au cousin Guillaume.</p>
          <p rend="alinea">Il faut croire que le jeu amusa la jeune fille, car le tailleur ayant
          livré les vêtements neufs de Laurent la veille d’une excursion par eau à
          Hémixem, où les Dobouziez avaient leur “ campagne ”, elle demanda que le gamin
          fût de la partie. Comme il devait partir le lendemain pour l’étranger, les
          parents se prêtèrent à cette nouvelle fantaisie de Gina, à condition qu’il
          s’en rendit digne par des prodiges d’application et de sagesse.</p>
          <p rend="alinea">Décidément Laurent sentait ses dernières préventions se dissiper. Age
          privilégié du pardon des injures, où la moindre attention compense dans la
          mémoire de l’enfant des années de désaffection et d’indifférence !</p>
        </div>

        <div xml:id="Hemixem" type="div2">
          <head>
            VII
            <lb/>Hémixem.
          </head>
          <p rend="alinea">Heureux Laurent ! Il eût fallu le voir sur l’embarcadère des paquebots,
          exultant dans ses vêtements neufs, portant haut la tête, se mêlant aux
          invités avec un sentiment de confiance et d’égalité inéprouvé jusqu’alors. Il
          y avait au moins trente personnes de la partie. Dames et demoiselles en
          fraîches et claires toilettes de villégiature ; cavaliers en négligé élégant :
          chapeau de paille et pantalon de piqué. Non seulement Laurent était aussi
          bien mis que ceux-ci, mais il était même mieux mis, trop correctement
          peut-être, et les deux jeunes Saint-Fardier, deux freluquets de dix-huit et
          vingt ans, habillés tout de flanelle blanche, à qui Gina le présenta comme un
          petit sauvage réputé incorrigible, mais en passe de s’apprivoiser, le
          toisèrent en échangeant avec la jeune fille un sourire d’intelligence qui eût
          peut-être défrisé, le candide Paridael en tout autre moment. Ce sourire
          disait clairement l’anomalie de sa toilette de ville.</p>
          <p rend="alinea">Athanase et Gaston, inséparables, toujours habillés de même, deux doigts
          de la même main ou plutôt deux asperges de la même botte. Fluets, pâlots,
          l’air malsain, ils prétextaient la sensibilité de leurs amygdales pour
          exagérer la largeur de leurs carcans et s’emmitoufler périodiquement le
          cou.</p>
          <p rend="alinea">La veuve Saint-Fardier, leur grand’mère, maîtresse d’un gentilhomme
          podagre et quasi gâteux, le capta si bien qu’il contraignit son enfant
          unique, une douce et filiale créature, à se mésallier avec le fils de sa
          concubine. On attribuait à l’inconduite du Pacha l’affliction morale et aussi
          le mystérieux et incurable mal qui avaient prématurément emporté la jeune
          dame Saint-Fardier. Athanase et Gaston tenaient de leur mère des traits
          agréables, une distinction native, mais ils n’étaient guère plus intelligents
          que le baron La Bellone, leur aïeul, et les débordements paternels les
          avaient marqués de ces stigmates qu’effaçaient les rois de France.</p>
          <p rend="alinea">Pour Saint-Fardier ces piteux rejetons constituaient un blâme, un remords
          vivant. Il les prit en horreur dès leur berceau, mais sa répugnance
          l’emportant sur la haine, jamais il n’osa les battre. Il les tenait à
          distance, les confiait à des étrangers ou les abandonnait à eux-mêmes, les
          bourrait d’argent de poche, les faisait voyager, cela afin de les voir le
          moins possible. Ils finirent par vivre de leur côté, comme lui du sien, par
          prendre leurs repas et par loger au dehors, par le traiter comme un simple
          banquier, et même par ne plus avoir affaire qu’au caissier de la fabrique. Ce
          ne fut pas de sa faute s’ils ne tournèrent pas en affreux gredins et s’ils ne
          représentèrent que des viveurs infatués de leur personne, mais pas méchants.
          Au reste, ils rendaient à leur père mépris pour dégoût. Malgré leur idiotie,
          ils ne pouvaient lui pardonner ce qu’ils avaient vaguement appris sur la fin
          de leur mère. Les allures de maquignon du Pacha les faisaient rougir. Ils
          évitaient de parler de lui, fréquentaient chez des patriciens en se
          recommandant du nom de leur mère, et se faisant appeler Saint-Fardier de La
          Bellone.</p>
          <p rend="alinea">À la fois blasés et candides, poupins et ridés, jeunets et caducs, leur
          aspect rappelait à Laurent la mise qu’il avait lui-même le jour des
          Saints-Innocents, lorsque la bonne Siska lui grimait le visage et le
          déguisait en vieillard.</p>
          <p rend="alinea">Mais les jeunes Saint-Fardier n’arrêtèrent pas longtemps l’attention de
          Laurent.</p>
          <p rend="alinea">La cloche sonnait le départ ; on avait retiré la passerelle, la machine
          s’étirait les membres, et tout le monde, empressé de se rendre à bord, se
          casait de son mieux sur le pont à l’avant, tendu d’une toile pour protéger
          les passagers de première classe contre les ardeurs indiscrètes du soleil
          d’août.</p>
          <p rend="alinea">Le temps servait à souhait les excursionnistes. Pas un nuage dans le ciel
          d’un bleu éteint de turquoise.</p>
          <p rend="alinea">Le large fleuve olivâtre et blond avait son aspect dominical. Vers le
          Nord, en rade et dans les bassins, les grands navires de commerce, voiliers
          et vapeurs reposaient, délaissés par le gros de leurs équipages. Manœuvre et
          manéage[2] étaient suspendus. Les brigades de débardeurs chômaient. C’est
          tout au plus si on achevait de charger un navire devant gagner la mer dans
          l’après-midi. Il n’y avait d’autre mouvement sur le fleuve que celui des
          embarcations de plaisance, des canots de “ balade ”, des yachts d’amateurs et
          de sportsmen, gréés et taillés pour la course, et des paquebots offrant aux
          désœuvrés de la petite bourgeoisie des traversées à prix réduit vers les
          principaux villages riverains.</p>
          <p rend="alinea">Des “ sociétés ” entières, endimanchées, accompagnées de fanfares
          s’embarquaient à bord de ces petits vapeurs. Une grosse gaîté bourrue et
          démonstrative, une hâte, une fièvre émoustillait tout ce peuple émancipé,
          cette légion de navigateurs d’occasion, de marins novices. Les familles se
          ralliaient sur le rivage avec des exclamations à propos de bagages oubliés
          dans un estaminet. Et les orphéons s’enlevaient en pas redoublés allègres,
          après le coup de canon du départ, tandis que l’un ou l’autre paquebot,
          démarré, quittait la rive et virait majestueusement, avant de gagner le
          milieu du courant.</p>
          <p rend="alinea">Le yacht à vapeur sur lequel étaient montés les Dobouziez et leurs invités
          appartenait à M. Béjard, gros armateur et négociant de la ville, un des
          hommes les plus importants de sa caste. Il avait mis son élégant et spacieux
          bateau à la disposition des Dobouziez et accepté en échange leur invitation à
          la partie de campagne.</p>
          <p rend="alinea">Le yacht leva l’ancre, à la grande et candide joie de Laurent.</p>
          <p rend="alinea">L’Escaut ! Comme le gamin le retrouvait avec émotion ! Encore une ancienne
          et bonne connaissance du vivant de son père ! Combien de fois ne s’étaient-ils
          pas promenés, les deux Paridael, sur les quais plantés de grands arbres, en
          faisant halte de temps en temps dans une ce ces “ herberges ” tellement
          achalandées, le dimanche après-midi, que la porte ne suffisant pas à l’afflux
          des consommateurs, ils pénétraient par les fenêtres en gravissant un petit
          escalier portatif appliqué contre le mur au dehors. Là, si on trouvait moyen
          de s’attabler, qu’il faisait bon suivre le mouvement des flâneurs sur la rive
          et les voiles sur l’eau ! Quelle douce fraîcheur à la tombée du jour ! Que
          d’années écoulées maintenant sans avoir revu ce fleuve tant aimé ! …</p>
          <p rend="alinea">Mais c’est la première fois que Laurent navigue et les impressions
          nouvelles amortissent ses regrets.</p>
          <p rend="alinea">Le vapeur, après avoir tourné une couple de fois sur lui-même, avec la
          coquetterie d’un oiseau qui essaie ses ailes avant de prendre son essor, a
          trouvé sa voie et s’éloigne délibérément, sous la pression accélérée de la
          vapeur. Le panorama de la grande ville se développe d’abord dans toute sa
          longueur et accuse ensuite les proportions audacieuses et grandioses de ses
          monuments. C’est comme si elle sortait de terre : les arbres des quais
          élancent tours cimes feuillues, puis les toits des maisons dépassent la
          futaie ; les vaisseaux des églises, surgissant à leur tour derrière
          l’alignement des hautes habitations, regardent même par-dessus les toitures
          des entrepôts, des marchés, des halles historiques ; puis plus haut, toujours
          plus haut, tours, donjons, campaniles, pointent, montent, semblent vouloir
          escalader le ciel, jusqu’au moment où tous s’arrêtent vaincus, essoufflés,
          sauf la flèche glorieuse de la cathédrale. Celle-là seule continue son
          ascension, laissant loin en arrière les faîtes les plus altiers. Encore !
          Encore ! À son tour elle abandonne la partie. Elle surplombe la ville, elle
          plane sur la contrée. Il l’emporte suffisamment sur ses rivaux, le beffroi
          aérien et dentelé, si haut qu’on ne voit plus que lui à présent. Anvers s’est
          éclipsé derrière un coude du fleuve ; la tour par excellence marque comme un
          phare superbe l’emplacement de la puissante métropole. Et Laurent contemple
          la tour de Notre-Dame jusqu’à ce qu’elle se fonde, lentement, dans les
          lointains si lointains que l’horizon bleu en pâlit.</p>
          <p rend="alinea">Alors le dévot passager regarde la campagne : polders argileux,
          briqueteries rougeoyant parmi les digues verdoyantes ; villas blanches
          encadrées de rideaux d’arbres, auxquelles de vastes pelouses, dévalant
          doucement jusqu’à la rive, ménagent la perspective du fleuve. Mais, plus
          encore que le reste, l’Escaut même impressionne le collégien. Il s’en remplit
          le cœur par les yeux, par le nez, par les oreilles avec l’avidité d’un
          proscrit à la veillé de l’exil, il fait provision de tableaux qui seront ses
          mirages et ses rêves de là-bas durant combien de lendemains !</p>
          <p rend="alinea">Accoudé au parapet, à l’arrière, il s’amusait du remous écumeux causé par
          la machine foulant les vagues paresseuses, d’un vol de mouettes s’abattant
          sur l’eau et s’appelant d’un cri aigre, des chalands lourds et pansus avec
          lesquels le yacht se croisait, des voiles qui marquaient comme des points de
          repère dans la profondeur du tableau. Puis Laurent revenait à son entourage :
          au mouvement sur le pont, à la manœuvre exécutée par trois ou quatre marins
          de fière mine triés parmi les plus robustes des équipages de M. Béjard — car,
          fondateur d’une double ligne de navigation entre Anvers et Melbourne et
          Anvers et Batavia, le propriétaire du yacht possédait des bâtiments autrement
          sérieux que cette embarcation joujou.</p>
          <p rend="alinea">— Vous voyez cette rouche ! disait justement Béjard à M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez, non
          loin de Laurent, en lui indiquant des chantiers établis sur la rive droite.
          Pardon, mademoiselle, rouche est un mot technique qui veut dire la carcasse
          d’un navire en construction… Elle vous représente l’embryon de ce qui
          deviendra un bâtiment de neuf cents tonnes agencé et outillé comme cela ne
          s’est jamais vu, la perle de notre flotte marchande et qui s’appellera
          Régina, si vous voulez bien nous faire l’honneur, dans un an, d’en être la
          marraine.</p>
          <p rend="alinea">Et il s’inclina galamment.</p>
          <p rend="alinea">— Dans un an ! Nous avons le temps d’en parler, monsieur Béjard… Puis, ne
          me trouvez-vous pas un tantinet fluette et pensionnaire pour tenir sur les
          fonts baptismaux un poupon de la corpulence de votre nouveau vaisseau : un
          navire de neuf cents tonnes ! Et moi qui ne pèse pas même un tonnelet ! Car je
          me suis fait peser l’autre jour à la fabrique, comme un simple tourteau de
          stéarine. Songez donc, s’il arrivait malheur à mon filleul !</p>
          <p rend="alinea">— Oh, dit Béjard avec un ricanement de joueur à coup sûr, il n’arrive
          jamais malheur aux bâtiments, de la Croix du Sud… Tous naissent sous une
          bonne étoile… Puis, ils sont assurés…</p>
          <p rend="alinea">— C’est égal, répartit Gina, j’ai mon amour-propre de marraine, et toutes
          les assurances du monde ne me dédommageraient pas du chagrin que
          j’éprouverais en sachant mon gros filleul englouti au fond de la mer, en
          aller au royaume des madrépores… Pardon, je vous rends votre rouche de tout à
          l’heure… Et rieuse, elle courut se mêler à un groupe voisin où jacassaient
          ses amies, les petites Vanderling.</p>
          <p rend="alinea">En entendant la voix claire de Gina, Laurent s’était tourné du côté des
          interlocuteurs.</p>
          <p rend="alinea">Il dévisageait attentivement le propriétaire du yacht.</p>
          <p rend="alinea">Béjard avait, outre l’air orgueilleux, distant et protecteur, commun à la
          majorité des gros négociants d’Anvers, quelque chose de fuyant dans le regard
          et de sourd dans la voix. Quarante-cinq ans, la taille moyenne, sec et
          noueux ; la peau jaunâtre, presque séreuse, le nez crochu, la barbe longue et
          rousse, les cheveux châtains rejetés en arrière, les lèvres minces, les yeux
          gris, le front bombé, l’oreille contournée ; tel l’homme au physique. Dans son
          allure et sa physionomie régnaient à la fois la cautèle du juif moisi
          derrière le comptoir d’une gasse sordide de Francfort ou d’une laan
          d’Amsterdam, et l’audace de l’aventurier qui a écumé les mers et opéré au
          grand jour et au grand air dans les pays vagues. Mais ce mélange de
          forfanterie et d’urbanité mielleuse, crispait par son atroce discordance.
          Chez cet être l’expression était mixte et disparate ; les yeux éteints
          démentaient la parole cassante ou, réciproquement, la voix sourde et
          larmoyante contredisait l’éclair dur et malicieux des prunelles grises. Avec
          cela, correct, homme de savoir-vivre, causeur facile, hôte prodigue,
          amphytrion royal.</p>
          <p rend="alinea">Dans le monde on ne l’aimait pas, mais on le recherchait assidûment ; on le
          craignait et pourtant c’était à qui s’effacerait pour le mettre en avant. Par
          sa fortune, son activité, son entregent il avait conquis un réel ascendant,
          une prépondérance capitale non seulement dans le domaine des affaires, mais
          il était en train de se tailler un rôle dans la politique et même dans ce qui
          s’entreprenait à Anvers sous couleur d’art et de littérature. Il affichait la
          plus complète tolérance, prônait les idées larges, se disait cosmopolite,
          libre-échangiste, utilitaire, jurait par Cobden et Guizot, affectait, en
          affaires des allures de yankee, mais sorti de l’atmosphère du négoce,
          exagérait en société l’étiquette, la tenue, le genre des parfaits gentlemen
          anglais.</p>
          <p rend="alinea">Il s’en fallait cependant que l’origine du personnage et de sa fortune,
          que son passé cadrât avec son prestige actuel. Des histoires véridiques, mais
          étranges et inquiétantes comme des légendes, couraient sur son compte. Avec
          un flegme et une sérénité parfaite il venait d’attirer l’attention de Gina
          sur le chantier Fulton. Et pourtant la vue seule de ces lieux eût dû le
          navrer ou du moins le rappeler à plus de modestie, mêlés qu’ils étaient à de
          déplorables pages de sa vie.</p>
          <p rend="alinea">Autrefois, il y avait des années de cela, son père était directeur de ces
          mêmes chantiers lorsque les abus inouïs, les actes monstrueux qui s’y
          commettaient vinrent au grand jour.</p>
          <p rend="alinea">Cédant on ne sait à quelle perversion de la fantaisie, assez rare chez les
          gens du peuple, les ouvriers du chantier s’amusaient à martyriser leurs
          jeunes apprentis, en les menaçant de tortures plus atroces encore et même du
          trépas, s’ils s’avisaient de divulguer, ces abominables pratiques. Les
          souffre-douleur, terrorisés comme les fags des anciens collèges anglais, ne
          parvenaient à échapper à ces cruautés qu’en abandonnant à leurs bourreaux le
          gros de leur salaire. À la fin pourtant l’affaire transpira : Le scandale fut
          immense.</p>
          <p rend="alinea">La bande des tortionnaires dénia devant le tribunal et, tant que dura leur
          procès, un extraordinaire déploiement de gendarmes et de militaires eut peine
          à les protéger contre d’expéditives représailles populaires, surtout contre
          la fureur des femmes tournées en Euménides, dont les ongles les auraient
          réduits en charpie. C’est aussi que les débats avaient révélé des mystères
          abominables : simulacres de crucifiement, flagellations en masse, noyades
          consommées jusqu’à la dernière extrémité, ébauches d’auto-da-fé. Des enfants
          enterrés des heures jusqu’au cou ; d’autres obligés de manger des choses
          dégoûtantes ; d’autres encore forcés de se battre quoiqu’ils n’entretinssent
          aucune animosité.</p>
          <p rend="alinea">La justice écarta toute présomption de complicité directe de M. Béjard
          père avec ses subalternes, mais la négligence et l’incurie du directeur
          ressortirent d’une façon accablante. La compagnie l’ayant cassé aux gages, la
          conscience publique ne se déclara pas encore satisfaite et, confondant le
          père Béjard avec les brimeurs condamnés aux travaux, forcés, elle lui fit
          quitter la ville. Une circonstance établie par toutes les dépositions
          contribua à cet ostracisme. Le fils du directeur disgracié, alors un
          collégien d’une quinzaine d’années, avait présidé plus d’une fois à ces
          spectacles et, au dire des acteurs, en y prenant un certain plaisir. Peu s’en
          fallut que dans son effervescence l’auditoire ne réclamât l’emprisonnement du
          sournois potache qui s’était bien gardé de dénoncer à son père ceux qui lui
          procuraient de si palpitantes récréations.</p>
          <p rend="alinea">Après, vingt-cinq ans on apprit que le fils Béjard revenait dans sa ville
          natale. Son père s’était enrichi au Texas et lui avait laissé des plantations
          importantes de riz et de cannes à sucre, des domaines immenses comme un
          royaume, cultivés par une armée de noirs. À la veille de la guerre de
          sécession, Freddy Béjard liquida une partie de ses biens et en plaça le
          produit sur les principales banques d’Europe. Il resta pourtant en Amérique
          au début de la campagne, moins par solidarité avec les esclavagistes que pour
          défendre le reste de ses propriétés. Il fit le coup de feu, en guérillero,
          dans la prairie, contre les hommes du Nord. Enfin, après la pacification,
          plusieurs fois, millionnaire malgré de grosses pertes, il rentra à Anvers,
          songeant peut-être à venger son nom des éclaboussures et des tares du
          passé.</p>
          <p rend="alinea">Voilà ce qu’on savait de plus clair sur Béjard et ses commencements, et
          c’est ce qu’il en avouait lui-même, avec une certaine jactance, dans ses
          moments de belle humeur.</p>
          <p rend="alinea">Son faste de nabab, les magnifiques entreprises par lesquelles il
          collaborait1 à la prospérité extérieure de sa ville natale, lui ouvrirent
          toutes les portes, du moins celles du monde, assez mêlé, des négociants, car
          l’aristocratie et l’autochtone bourgeoisie patricienne le tinrent en aussi
          piètre considération que le menu peuple.</p>
          <p rend="alinea">Si les flatteurs du succès, admirateurs des “ malins ” et des élus de la
          chance, les brasseurs d’affaires, les spéculateurs s’inclinant devant le
          million d’où qu’il provienne, oublièrent ou enterrèrent le passé, les castes
          plus essentiellement locales, la population stable, les Anversois de vieille
          roche se remémoraient, eux, les scandales anciens et vouaient à Freddy Béjard
          un mépris et une antipathie invétérée.</p>
          <p rend="alinea">De plus, les récits qui avaient passé l’océan ajoutaient des torts plus
          récents à la compromettante affaire du chantier Fulton.</p>
          <p rend="alinea">Ainsi, on alla jusqu’à prétendre qu’enragé de la victoire des Américains
          du Nord dont la campagne abolitionniste entamait sa fortune, loin de rendre,
          après la conclusion de la paix, la liberté à ses esclaves, il les avait
          vendus à un négrier espagnol des Antilles, et que c’était même pour avoir
          éludé ainsi les décrets du vainqueur qu’il dut quitter sa seconde patrie.
          D’après une autre version, plutôt que de se conformer au décret
          d’affranchissement des noirs, il avait abattu les siens jusqu’au dernier.</p>
          <p rend="alinea">Les commerçants traitaient toutes ces histoires de contes de vieille femme
          inventés par les envieux et les adversaires politiques du parvenu. M.
          Dobouziez, lui-même, sans s’éprendre pour Béjard d’une sympathie qu’il
          n’entrait d’ailleurs pas dans ses habitudes de prodiguer, ne pouvait admettre
          qu’on rendît l’entreprenant et courageux armateur responsable d’une faute ou
          plutôt d’un accident expié assez durement par son père. Saint-Fardier, lui,
          éprouvait pour ce hardi bougre de Béjard une admiration de connaisseur, il
          ambitionnait même de lui servir de limier féroce et fidèle, car il tenait de
          ces <foreign xml:lang="en">blood hounds</foreign> au moyen desquels tes planteurs traquent leurs nègres
          fugitifs. Au fond il s’impatientait des scrupules du correct Dobouziez ; son
          véritable associé eût été Béjard.</p>
          <p rend="alinea">Laurent n’avait jamais vu celui-ci ; il ignorait ce qui se racontait sur
          son compte. Et pourtant un malaise indicible s’empara de lui en présence de
          cet homme. Il eut un pressentiment douloureux, son cœur se contracta, et
          lorsqu’il se détourna de l’armateur pour reprendre sa contemplation du
          paysage, les rives lui parurent dégager une fatidique tristesse.</p>
          <p rend="alinea">Au moment où le chantier Fulton allait disparaître derrière un tournant de
          l’Escaut, l’appareil compliqué des charpentes entourant la rouche du navire
          en construction revêtit l’apparence d’un énorme squelette auquel adhéraient
          ça et là des lambeaux de chair ; et de vêtements, calcinés. Mais cette
          illusion sinistre ne dura qu’une seconde et le charme d’autres sites rassura
          l’humeur, momentanément troublée, de Paridael.</p>
          <p rend="alinea">Lorsqu’elle se produisit il n’attacha aucune importance à cette
          hallucination, mais par la suite il devait se là rappeler quand elle
          intervint avec un redoublement d’horreur à l’instant le plus tragique de sa
          vie.</p>
          <p rend="alinea">On s’était dispensé de présenter Laurent au propriétaire du yacht. Béjard
          jeta plusieurs fois un regard aigu et méfiant à ce gamin un peu embarrassé,
          de ses vêtements tout neufs et qui, se tenant à l’écart, contemplait avec
          obstination la nature flamande trop plane et trop peu accidentée au gré des
          touristes de profession. L’armateur s’était même informé de cet intrus, prêt
          à stopper et à le faire déposera terre :</p>
          <p rend="alinea">— Laissez, lui dirent les élégants Saint-Fardier en riant de sa méprise,
          c’est un petit parent pauvre des Dobouziez… On l’expédie demain à l’étranger
          et c’est sans doute là ce qui le rend si taciturne.</p>
          <p rend="alinea">— Compris ! fit Béjard ne prétendant point, par cette exclamation, pénétrer
          la nature des impressions de l’orphelin, mais approuver simplement
          l’isolement dans lequel on le laissait. Et rassuré sur l’identité de cette
          non-valeur, il cessa de s’en occuper.</p>
          <p rend="alinea">Dans l’ordre des probabilités, le petit passager de l’arrière ne possédait
          aucun titre à l’attention du Crésus. Et pourtant s’il avait prévu le rôle
          décisif que cette non-valeur jouerait dans son existence ! Les autres
          passagers renseignés sur Laurent dans des termes aussi indifférents ne lui
          accordèrent guère plus d’attention. Il ne s’apercevait pas de ce dédain
          aujourd’hui. Il se réjouissait de pouvoir s’imprégner, à son aise, des
          effluves du terroir aimé.</p>
          <p rend="alinea">La cousine Lydie, en robe vert d’eau garnie de lierre, comme une tonnelle
          ambulante, s’essoufflait à morigéner la valetaille qui accompagnait la
          société avec des bourriches de provisions. Le cousin Guillaume conférait avec
          Béjard, Saint-Fardier et l’éminent avocat Vanderling. Si ces hommes graves
          faisaient à l’Escaut l’honneur de le regarder ; c’était pour invoquer les
          avantages qu’une société de capitalistes retirerait d’une fabrique
          d’allumettes chimiques ou d’un magasin de guanos établi sur ses rives.</p>
          <p rend="alinea">Régina, vêtue de mousseline rose thé, la tête bouclée coiffée d’un large
          chapeau de paille retroussé à la Lamballe, formait le centre et l’âme d’un
          cercle de jeunes filles qu’elle amusait par de piquantes remarques sur le
          groupe des jeunes gens au milieu desquels trônaient les frères Saint-Fardier.
          Ceux-ci s’approchaient parfois des rieuses et leur débitaient quelque
          déplorable galanterie. Les petites Vanderling, deux blondes caillettes,
          potelées et fort affriolantes, leur avaient, comme ils disaient, “ tapé dans
          l’œil ”.</p>
          <p rend="alinea">Le yacht accosta d’une façon irréprochable au pied du débarcadère
          d’Hémixem. À terre, le programme s’accomplit sans accroc. Pendant la
          promenade, les excursionnistes s’informaient principalement du nom des
          propriétaires des villas et des châteaux. Les jeunes gens estimaient la
          contenance des écuries ; les jeunes filles se récriaient devant les beaux
          cygnes si blancs et aussi devant les roses si roses. Et comme toute la troupe
          s’arrêtait avec quelque respect devant une grille dorée au bout d’une avenue
          seigneuriale, à travers laquelle on apercevait, au delà d’une pelouse, un
          bijou de pavillon renaissance :</p>
          <p rend="alinea">— Oui, c’est très beau, fit Béjard, qui les rejoignait avec Dupoissy, son
          inséparable… Au baron de Waerlant… Très chic, en vérité… mais grevé aux trois
          quarts… On aurait la bicoque pour cinquante mille francs en sus des
          hypothèques qui montent bien à cent mille francs… Avis aux amateurs.</p>
          <p rend="alinea">— Juste châtiment d’un aristocrate fainéant et libertin ! approuva
          Dupoissy d’une voix nasillarde de chantre d’office funèbre.</p>
          <p rend="alinea">Ces chiffres douchèrent l’admiration de ces gens bien élevés, prétendant
          tous à une position solide. Ils se hâtaient de poursuivre leur chemin, avec
          une moue choquée, honteux de leur condescendance envers cet immeuble, un peu
          comme si le propriétaire aux abois allait déboucher d’un quinconce et leur
          emprunter de l’argent.</p>
          <p rend="alinea">Après une heure de marche sous la coupole bleue où viraient des alouettes
          tirelirantes, parmi les champs où le regain faisait parfum de toutes ses
          meules, sans oser se l’avouer, tous commençaient à en avoir assez de ce vert,
          de ce bleu, de ces fermes closes et de ces domaines dont ils ne connaissaient
          pas les habitants. On fit halte dans un petit bois de sapins, le seul de la
          région, un malheureux bosquet artificiel, planté là tout exprès par le
          propriétaire, premier commis des Dobouziez, un garçon comprenant les
          “ plaisirs de la campagne ” et les “ déjeuners sur l’herbe ”. Or, tous les
          villégiateurs s’accordent à proclamer qu’il n’y a pas de déjeuner sur l’herbe
          sans un petit bois. On avait longé de superbes avenues de hêtres et de chênes
          généreusement ombragées, tout indiquées pour une halte. Mais il fallait un
          bois, ce bois fût-il minable et pouilleux !</p>
          <p rend="alinea">Les ombrelles de ces dames suppléèrent l’ombre avare des conifères. On
          déballa les provisions, on mangea froid et on but chaud, l’ingénieux appareil
          à frapper le Champagne ayant refusé tout service, comme c’est le cas de la
          plupart des appareils perfectionnés. Le déjeuner fut très gai cependant, et
          on ne manqua pas de sujets de conversation, grâce au maudit appareil et à la
          chaleur. Les chenilles et les coléoptères qui tombaient dans les assiettes et
          dans le cou des demoiselles permettaient à Gaston et Athanase Saint-Fardier
          d’écheniller Angèle et Cora Vanderling, près desquelles ils s’étaient
          faufilés et dont la coquetterie les engluait bel et bien.</p>
          <p rend="alinea">Une compagnie de petits paysans revenant de la grand’messe, regagnaient
          leur hameau au pas accéléré. D’abord défiants, timides, les jeannots
          s’arrêtèrent, puis, après s’être concertés, rouges comme des gorges de
          dindons, ils approchèrent, l’un poussant l’autre, et on chavira dans le
          tablier des filles et les poches des sarreaux[3] des garçons, le reste des
          pâtés de viande, des sandwichs, les os mal déchiquetés et les carcasses des
          volailles, et comme ils se retiraient, on les rappela pour leur loger sous
          les bras les flacons à peine entamés.</p>
          <p rend="alinea">Cet intermède divertit les promeneurs jusqu’au moment de gagner la
          campagne des Dobouziez. Le cousin Guillaume, bon marcheur, aurait voulu
          revenir au point de départ par un chemin plus long. Ses hôtes désirèrent
          savoir d’abord s’il y avait plus d’ombre de ce côté et autre chose à voir que
          des champs et des arbres.</p>
          <p rend="alinea">Mais comme, en cherchant bien, M. Dobouziez ne se rappelait point d’autre
          “ curiosité ”, dans cette direction ; qu’une brûlerie abandonnée et que le dépôt
          militaire de Saint-Bernard, la majorité préféra rebrousser par le chemin le
          plus court, au risque de se buter au baron sans le sou.</p>
          <p rend="alinea">Rentrés, en attendant l’heure du dîner, les dames montèrent s’épousseter
          et se rafraîchir, et les hommes visitèrent “ la propriété ”.</p>
          <p rend="alinea">Au dîner, servi de manière à satisfaire les gens réfractaires à la
          gastronomie pastorale, on fut unanime à célébrer le déjeuner sous bois, et
          les jeûneurs, lestés à présent, feignirent de s’étonner de leur appétit. Il
          est vrai que la promenade, l’air vif…</p>
          <p rend="alinea">On prit le café sur le perron. Béjard conduisit Gina au piano et la pria
          de chanter. Laurent descendit au jardin, séduit par la soirée délicieuse, la
          brise de l’Escaut, les exhalaisons nocturnes des bosquets, le sensuel et
          capiteux silence que lutinait le cri-cri des grillons et que berçait le vol
          oblique et velouté des chauves-souris, effarouchées par la présence
          exceptionnelle des maîtres de cette campagne délaissée.</p>
          <p rend="alinea">La voix de Gina lui arriva claire et perlée, au fond du parc anglais. Elle
          chanta la valse de <title>Roméo et Juliette</title>, de Gounod, divinement ; l’interprète fut
          supérieure au morceau. Elle lui donna la sincérité qui lui manquait, elle le
          virtuosa à plaisir. Elle parodia cette valse frelatée, en exagéra le rythme à
          tel point qu’on aurait pu la danser. Laurent trouvait que Gina se montrait
          trop la femme de cette valse : la femme du vide, du tourbillon, du vertige, de
          la curiosité, du changement de place. Sans avoir lu Shakespeare, Laurent
          détestait ce clinquant musical et trouvait ces roucoulades déplacées : ce
          chant trop gai, trop rieur, d’une vivacité et d’un éclat insolent, devenait,
          pis qu’un air de bravoure, un air de bravade.</p>
          <p rend="alinea">Les auditeurs, Béjard, les Saint-Fardier en tête, applaudirent et
          bissèrent. Laurent, à son tour, tâcha d’arriver jusqu’à la belle cantatrice
          pour lui faire ses adieux. Le train devait emporter le potache le lendemain à
          la première heure. Il avait tant de choses à dire à sa cousine ! Il tenait à
          la remercier pour les bontés de cette dernière semaine ; à lui demander un
          souvenir de loin en loin. Il ne put que balbutier un simple adieu. Elle lui
          abandonna négligemment le bout des doigts, ne se tourna pas même vers lui,
          continuant d’escarmoucher avec M. Béjard. Laurent désespérait d’attirer son
          attention et d’obtenir d’elle un mot, une parole douce à retenir, quand elle
          lui jeta avec un sang-froid, un à-propos, une présence d’esprit vraiment
          atroce un : “ Bonsoir, Laurent ; soyez sage et surtout étudiez bien ! ”</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez n’eût pas mieux dit !</p>
        </div>

        <div xml:id="Danslemonde" type="div2">
          <head>
            VIII
            <lb/>Dans le monde.
          </head>
          <p rend="alinea">Régina entre dans le monde. Six cents invitations ont été lancées ; deux
          cents de plus qu’au dernier bal chez le gouverneur de la province ! Il n’est
          plus question en ville que du grand événement qui se prépare. Si M<hi rend="exposant">me</hi> Van Belt
          rencontre M<hi rend="exposant">me</hi> Van Bilt, après les salutations d’usage elles abordent le grave
          sujet de conversation. Elles s’informent réciproquement des toilettes que
          porteront leurs demoiselles. M<hi rend="exposant">me</hi> Van Bal rêve d’éclipser M<hi rend="exposant">me</hi> Van Bol, et Mme
          Van Bul se réjouit de parler de la fête à son amie M<hi rend="exposant">me</hi> Van Brul, qui n’a pas
          été invitée, par oubli sans doute. M<hi rend="exposant">me</hi> Van Brand, également omise, prétend
          avoir remercié, quoique n’ayant pas reçu le moindre carton. Mais toutes sont
          friandes de détails et lorsqu’elles n’en obtiennent pas de leurs amies, elles
          tâchent de tirer les vers du nez aux fournisseurs. Fleuristes, traiteurs,
          confiseurs : les Dobouziez ont tout monopolisé, tout retenu. “ Il n’y en a plus
          que pour eux ”, comme disent les Saint-Fardier. Les autres clients renoncent à
          se faire servir. Même les plus huppés, s’ils insistent, s’attirent cette
          réponse : “ Impossible, madame, car ce jour-là nous avons le bal chez les
          Dobouziez ! ” Le traiteur Balduyn, chargé de l’organisation du buffet et du
          souper, prépare des prodiges. Toutes les banquettes des tapissiers et
          entrepreneurs de fêtes ont été mises en réquisition. Mais rien n’égale le
          coup de feu chez les couturières. À Bruxelles même on coupe, on taille, on
          coud, on ajuste, on ourle, on brode, on chiffonne des kilomètres d’étoffe en
          prévision de cette inauguration de la saison mondaine anversoise. Ce que ces
          intéressantes tailleuses ont à subir de mauvaise humeur, d’énervement, de
          caprices et d’exigences de la part de leurs belles clientes, leur sera compté
          dans le paradis, et, en attendant, en gros billets de mille francs sur cette
          terre.</p>
          <p rend="alinea">Ceux qui donnent la fête ne sont pas moins enfiévrés que ceux qui y sont
          priés. Félicité n’a jamais été plus désagréable. Elle exerce son autorité
          tyrannique sur le renfort de domestiques et d’ouvriers chargés des
          préparatifs, M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez ne tient plus en place ; son embonpoint croissant
          la désolait : grâce à ce remue-ménage et à cette gymnastique, elle perdra
          quelques livres. Gina et le cousin Guillaume se montrent les plus
          raisonnables. Ils ont arrêté, à deux, la liste des invités. Gina est
          radieuse, le mal qu’on se donne pour elle et autour d’elle la flatte et
          l’exalte encore à ses propres yeux ; de temps en temps elle daigne
          approuver.</p>
          <p rend="alinea">Ce bal, ce bal monstre défraie même les conversations des commis de la
          maison, et il n’est pas jusqu’aux ouvriers de la fabrique qui n’en parlent
          aux heures de trêve, en buvant leur café froid et en retirant le “ briquet ” de
          leur musette. Ces braves gens ne savent pas au juste ce qui va se passer,
          mais, depuis quelques jours, c’est sous le porche de l’entrée une telle
          procession de tapissières, de cartons, de bottes, de caisses, que les natures
          les moins badaudes sont distraites de leur labeur.</p>
          <p rend="alinea">Heureusement, Laurent est en pension, car il ne trouverait plus place dans
          sa mansarde !</p>
          <p rend="alinea">Une invitation est parvenue aux trois premiers commis : au teneur de
          livres, — l’homme des plaisirs de la campagne ! — au caissier et au
          correspondant. Cela flatte la corporation des plumitifs, et le saute-ruisseau
          lui-même ressent quelque orgueil de la faveur échue à ses supérieurs
          hiérarchiques. Ces trois élus représenteront leurs collègues. Entre les
          heures de besogne, quand on sait Dobouziez dans la maison, ces messieurs
          discutent sérieusement des points d’étiquette, de convenances, de tenue. Les
          trois privilégiés consultent d’abord leurs camarades sur la rédaction de la
          lettre à envoyer à M. et M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez. Faut-il l’adresser à Madame ou à
          Monsieur ? D’accord sur cette formule, il s’agit de s’entendre sur d’autres
          points d’étiquette. Les gants seront-ils paille ou gris perle ? Mettra-t-on
          une fleur à la boutonnière ? Faut-il oui ou non parfumer son mouchoir ? Le
          saute-ruisseau ayant parlé de patchouli comme d’un bouquet très
          aristocratique, a soulevé un tel haro, que, depuis, il n’ose plus risquer une
          remarque. Et après ? Fait-on une visite ? Et à quel moment ? “ Oh, après, nous
          verrons ! ” dit le caissier, l’ami des champs, l’homme au petit bois de
          sapins.</p>
          <p rend="alinea">C’est la veille… c’est le jour… c’est le soir même de la fête. Le parquet
          ciré, les lustres allumés ; les larbins, en mollets, à leur poste. À neuf
          heures, dans la rue tortueuse et mal pavée conduisant à la fabrique, se
          risque un premier équipage, puis un second, puis il se forme une véritable
          file. On dirait d’un Longchamps nocturne.</p>
          <p rend="alinea">Le vilain fossé stagnant que, le choléra passé, ses maîtres ne songent
          plus à combler, ne fut jamais côtoyé par cavalcade pareille. Dans son
          ahurissement, il en oublie d’empoisonner l’air hivernal.</p>
          <p rend="alinea">Les commères, leurs poupons sur les bras, s’amusent au seuil de leurs
          masures, à voir défiler les voitures et s’efforcent vainement de discerner au
          passage, dans l’ombre, derrière les glaces embuées, les belles dames blotties
          dans ces chambrettes roulantes. Mais les pauvresses n’aperçoivent que les
          feux des lanternes, le miroitement des harnais, l’éclair d’une gourmette, un
          galon d’or au chapeau d’un cocher. Les bêtes hennissent et envoient dans la
          nuit leur haleine blanche. La petite Madone du carrefour, réduite pour tout
          luminaire à une vacillante veilleuse, a l’air aussi pauvre, aussi humble que
          son peuple de béats.</p>
          <p rend="alinea">La fabrique ne chôme pas, cependant. La brigade de nuit a remplacé les
          travailleurs du jour et s’occupe d’alimenter les fourneaux, car les matières
          ne peuvent refroidir. Pendant que vos maîtres s’amusent, trimez et suez,
          braves prolos !</p>
          <p rend="alinea">En descendant de voiture sous le porche, les invités emmitouflés ont un
          moment, devant eux, au fond de la vaste cour noire, la vision des murailles
          usinières et entendent le mugissement sourd des machines assoupies, mais non
          endormies, et une odeur dégraisse intrigue leurs narines. Mais déjà la grande
          porte vitrée n’ouvre sur le vestibule encombré de fleurs et d’arbrisseaux et
          les bouches à chaleur leur envoient dès l’entrée de tièdes et caressantes
          bouffées.</p>
          <p rend="alinea">Les trois messieurs du bureau sont arrivés les premiers. Sous les armes,
          dès l’après-midi, ils ont loué, à frais communs, un beau coupé de remise,
          quoique la fabrique se trouve à un quart d’heure seulement de leur logis. Il
          s’agit de représenter dignement le bureau. Ils laissent leurs paletots au
          vestiaire, très confus des prévenances que leur témoignent des messieurs, les
          favoris en côtelettes, mis comme des invités. Il faut même que les huissiers
          insistent avant que les trois amis consentent à accepter leurs bons
          services.</p>
          <p rend="alinea">M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez, qui achevait sa toilette, s’empresse de descendre au salon.
          Un larbin annonce le trio et l’introduit. La dame fait un mouvement pour se
          porter à la rencontre de ces arrivants trop exacts. Leurs noms ne lui disent
          rien, mais dès qu’ils se sont présentés comme trois des colonnes de la maison
          Dobouziez et Cie, le sourire accueillant de M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez se pince
          visiblement. Elle condescend pourtant à rassurer les commis sur l’état de sa
          santé ; ils s’inclinent et s’inclinent encore pour exprimer leur satisfaction.
          Sont-ils enchantés d’apprendre que la patronne n’a jamais joui d’une santé
          plus florissante, hein !</p>
          <p rend="alinea">À ce moment de la conversation, M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez prétexte un ordre à donner
          et s’excuse. Elle remonte pour ajouter une rose et une pluie d’or à sa
          coiffure, décidément trop simplifiée par Régina.</p>
          <p rend="alinea">Cependant le monde, le vrai monde s’amène. M<hi rend="exposant">me</hi> Dobouziez répète à satiété
          une des trois ou quatre formules de bienvenue congruentes au rang de ses
          invités.</p>
          <p rend="alinea">Il y a M. le gouverneur de la province, M. le bourgmestre et M<hi rend="exposant">me</hi> la
          bourgmestre d’Anvers, M. le commandant de place et M<hi rend="exposant">me</hi> la commandante de
          place, M. le général commandant de la province et M<hi rend="exposant">me</hi> la générale, M. le
          président du tribunal de première instance et M<hi rend="exposant">me</hi> la présidente, M. le
          colonel de la garde civique et M<hi rend="exposant">me</hi> la colonelle, les grades supérieurs de
          l’armée, mais surtout M. du Million et M<hi rend="exposant">me</hi> du Million et ces jeunes MM. du
          Million et ces demoiselles du Million, avec particule allemande, flamande,
          française ou même sans particule, tous les Van du commerce, tous les Von de
          la banque, des Janssens, des Verbist, des Meyers, des Stevens, des Peeters en
          masse. Et des youtres ! Tous les prophètes et les chefs de tribus du Vieux
          Testament ! Tout ce qui porte un nom négociable, un nom escomptable à la
          banque ; le gros marchand de tableaux coudoie l’usurier déguisé, le parvenu du
          jour se prélasse à côté du failli de demain. Chaque invité pourrait justifier
          de vingt-cinq mille francs de rente ou de deux cents mille livres d’affaires.
          Judicieuse et sagace proportion. Si les noms clamés par l’huissier se
          ressemblent, les liens d’identité sont encore plus notoires chez les
          personnages. Mêmes habits noirs, même cravates blanches, mêmes claques. Mêmes
          physionomies aussi, car la similitude des professions, le culte commun de
          l’argent, leur donne un certain air de famille. Les stigmates de labeurs et
          de préoccupations identiques font se ressembler les apoplectiques et les
          secs, les gras et les maigres. Il y a des faces épaisses imperturbables et
          solennelles, contentes d’elles-mêmes, plus fermées que le coffre-fort de
          leurs possesseurs ; il y a des têtes inquiètes et futées, mobiles, des têtes
          de coulissiers, des têtes de limiers de finances, d’enfants de chœur qui se
          gavent des restes des plantureuses hétacombes dévorées par les grands prêtres
          de Mercure. Des nez pincés à l’arête, des yeux qui clignent, des regards qui
          se dérobent. Ces gens ont la tentation mal réprimée de se gratter le menton
          comme lorsqu’ils méditent une affaire et un bon coup ; des bouches sensuelles,
          le rictus vaguement sardonique, la patte d’oie, les tempes dégarnies, des
          bijoux massifs et consistants à leurs doigts courts et gros et à leurs
          ventres de pontifes. Ceux qui vivent généralement au fond de leurs bureaux
          ont le visage plus pâle ; d’autres, remuants et voyageurs, gardent sur eux le
          hâle de la mer et du plein air.</p>
          <p rend="alinea">Malgré leur habit uniforme, on les distingue à certains tics : ce jeune
          agent de change, embarrassé de ses bras ballants, manipule son carnet de bal
          comme son carnet de bordereaux ; ce courtier en marchandises cherche dans ses
          poches des sachets d’échantillons ; les doigts de cet industriel marchand de
          laine se portent magnétiquement vers l’étoffe des portières et des
          banquettes. Quelques-uns de ces riches poussent la hauteur et la superbe
          jusqu’à la monomanie. Le vieux Brullekens ne touchera jamais à une pièce de
          monnaie, or, argent ou billon, sans qu’au préalable celle-ci ait été polie,
          nettoyée, décapée de manière à ne plus accuser la moindre trace de crasse. Un
          larbin s’échine chaque jour à fourbir, à astiquer l’argent mignon de
          Monsieur. De préférence il s’en tient aux pièces nouvellement frappées et
          collectionne les billets fraîchement sortis de la Banque.</p>
          <p rend="alinea">Son voisin De Zater ne tendra jamais sa main dégantée à qui que ce soit,
          pas même à ses enfants, et s’il lui arrive de polluer par inadvertance sa
          droite aristocratique à la main nue d’un de ses semblables, il n’aura plus de
          repos avant de l’avoir lavée.</p>
          <p rend="alinea">Tous sont savants dans les arcanes du commerce, dans les trucs et les
          escamotages qui font passer l’argent des autres dans leurs propres coffres,
          comme en vertu de ces phénomènes d’endosmose constatés par les physiciens ;
          tous pratiquent la duperie et le vol légal ; tous sont experts on finasseries,
          en accommodements avec le droit strict, en l’art d’éluder le code. Riches,
          mais insatiables, ils voudraient être plus riches encore. Les plus jeunes,
          leurs héritiers, ont déjà l’air fatigué par les soucis et les veilles
          précoces. Ils ont des fronts vieillots de viveurs mornes excédés de calculs
          autant que de plaisirs. Quoiqu’ils soient dans le monde, leurs yeux se
          scrutent et s’interrogent, leurs regards s’escriment comme s’il s’agissait de
          jouer au plus fin et de “ mettre l’autre dedans ”. La pratique du mensonge et
          du commandement, l’habitude de tout déprécier, de tout marchander, l’instinct
          cupide et cauteleux enveloppe leur personne d’une température de lièvre ; ils
          refrènent a peine leur brusquerie sous des démonstrations de politesse ; leur
          bienséance est convulsive ; leur poignée de main semble tâter le pouls à votre
          fortune, et leurs doigts ont des flexions douces, sournoises, d’étrangleurs
          placides qui tordent le col à des volailles grasses. Et chez les tout jeunes,
          les blancs-becs, les freluquets, on sent la timidité et l’humiliation de
          novices beaucoup plus ennuyés de ne pas encore gagner d’argent que de ne pas
          en dépenser à leur guise.</p>
          <p rend="alinea">Il existe autant de monotonie ou de ressemblance professionnelle chez les
          femmes. Seulement la variété du plumage déguise et masque les préoccupations
          collectives. De grosses mamans boudinent dans leur corset trop lacé, des
          matrones bilieuses semblent sortir d’un long jeûne quoique le prix des
          cabochons incendiant leurs lobes suffirait pour nourrir durant deux ans une
          cinquantaine de ménages pauvres. Quant aux jeunes filles, on en frôle de
          longues, de maigres, de précoces, de naïves, de sveltes, de potelées, de
          blondes, de brunes, de sentimentales, de rieuses, de mijaurées. Elles ont les
          sens affinés, mais les sentiments étroits. Pour éclipser leurs amies, ces
          dames déploieront, dans leurs relations mondaines, autant de machiavélisme
          que leurs pères, frères et maris, pour “ rouler ” leurs concurrents… Leur
          conversation ? De la plus gazetière banalité.</p>
          <p rend="alinea">Les salons s’étant remplis, Régina, que la couturière, la femme de
          chambre, le coiffeur et Félicité sont parvenus à parer, vient de faire son
          entrée au bras de son père. Parmi tous ces hommes graves, ses pairs et ses
          égaux, M. Dobouziez parait le plus jeune et le moins rébarbatif, du moins ce
          soir, tant son contentement paternel éclaire son visage généralement
          soucieux. Toutefois, en présentant sa fille, de groupe en groupe, son
          enivrement ne l’empêche pas de respecter la hiérarchie administrative ou
          financière de ses invités.</p>
          <p rend="alinea">L’apparition de Gina provoque un murmure et des chuchotements
          approbateurs. C’est pour le coup que Laurent serait ébloui. Dans sa robe de
          mousseline et de gaze blanches, semée de minuscules pois d’argent, du muguet
          et du myosotis à l’épaulette et dans les cheveux ; sa beauté régulière aux
          lignes irréprochables se drape avec des mouvements, des flexions, une
          harmonie de gestes et de contours qui feraient damner un sculpteur. Ces
          grands yeux noirs, ces lèvres rouges et humides, ce visage de médaillon
          antique, ce galbe taillé dans une agate d’un rose mourant, qu’entourent d’une
          auréole d’insurrection les torsades de son opulente chevelure, couronnent les
          proportions admirables, le modelé délicieux de son col et de ses épaules.</p>
          <p rend="alinea">Cependant, les petits crayons coquets ont fini de courir sur le bristol
          satiné des carnets de bal ; les bulles enfants se montrent l’une à l’autre, en
          chuchotant, la liste de leurs engagements et se jalousent en secret d’y
          retrouver le même nom, et se rassurent en le rencontrant moins souvent sur le
          carnet de la petite amie.</p>
          <p rend="alinea">MM. Saint-Fardier jeunes sont très demandés. Ils tutoient tous les hommes
          et sont amoureux de toutes les jeunes filles. Mais ce sont tout de même les
          petites Vanderling qui leur “ tapent le plus dans l’œil ”. La bouche et le
          gilet en cœur, ils ont fait provision de mots qu’ils cherchent à placer.
          “ C’est presque aussi bien que le dernier bal chez le comte d’Hamberville ! ”
          daignent-ils dire de la soirée.</p>
          <p rend="alinea">M. Saint-Fardier, père, mal à l’aise dans son habit, pérore et gesticule
          comme s’il entreprenait les ouvriers de la fabrique.</p>
          <p rend="alinea">Angèle et Cora portent avec une désinvolture presque garçonnière des
          toilettes ébouriffantes et à effet, composées par leur mère, M<hi rend="exposant">me</hi> Vanderling,
          fille d’un gros ébéniste du faubourg Saint-Antoine, à Paris, et qui professe
          pour la province et le négoce un dédain des plus aristocratiques. Elle
          n’admire que Gaston et Athanase Saint-Fardier de la Bellone, du moins élevés
          à Paris, ceux-là ! et depuis que ces muscadins ont paru distinguer ses filles,
          elle pousse résolument Angèle et Cora de leur côté. Provocantes, capiteuses,
          stylées par la Parisienne, — c’est ainsi qu’on surnomme M<hi rend="exposant">me</hi> Vanderling — une
          maîtresse-femme, une matrone rouée comme une procureuse, les petites ne
          laissent plus de répit à leurs deux poursuivants et c’est presque le gibier
          qui traque le chasseur. Leur père, l’éminent Vanderling, un fort premier rôle
          des grandes représentations tribunalices, abandonne à sa femme le soin de
          pourvoir les deux fillettes et, retiré dans le petit salon de jeu, raconte,
          entre deux parties de whist, le crime passionnel dont il aura à défendre
          l’auteur. “ Ah ! une affaire d’incontestable ragoût, du Lord Byron, quoi ! Lara
          ou le Corsaire transporté dans la vie réelle ! ” fait-il en passant la main
          dans sa longue barbe d’apôtre avec un geste que lui apprit un vétéran du
          barreau français exilé à Anvers sous l’Empire.</p>
          <p rend="alinea">Voici M. Freddy Béjard, accompagné de M. Dupoissy, son familier, son
          ombre, son homme de paille, disent les méchantes langues. M. Dupoissy est la
          planète qui ne reçoit de chaleur et de lumière que du soleil Béjard. Ce qu’il
          est, il le doit au puissant armateur. Les commerçants seraient assez
          embarrassés de déterminer la partie dont s’occupe Éloi Dupoissy. Fait-il —
          c’est l’expression consacrée — dans les grains, les cafés, les sucres ? Il
          “ fait ” dans tout et dans rien. Accostez Dupoissy. S’il est seul, après deux
          minutes, il s’informera, d’un air inquiet, de son maître Béjard. À la suite
          de son protecteur, il est parvenu à se faufiler partout. Ce sous-ordre ne
          répugne à aucune des commissions dont le charge l’omnipotent armateur. Il
          méprise les gens avec qui Béjard ne fraie point, exagère sa morgue, fait
          siennes ses opinions. Doucereux, gnangnan, prudhommesque, poisseux, lorsque
          Éloi Dupoissy ouvre la bouche ; on dirait d’une carpe mélomane qui se donne le
          la pour chanter une ode de Béranger. Venu de Sedan, il se fait passer pour
          négociant en laine. Caractéristique : il parle du petit pays qui l’héberge sur
          ce ton de protection indulgente si crispant chez les Gaudissarts de la grande
          nation. Il se croit chez lui comme Tartufe chez Orgon, se mêle de tout,
          découvre les gloires locales, fulmine des anathèmes littéraires, envoie des
          articles aux journaux.</p>
          <p rend="alinea">En France, pays de centralisation à outrance, le drainage des valeurs,
          vers Paris, est formidable. Fatalement il n’existe province plus plate et
          plus mesquine que la province française et c’est de cette province-là que le
          Dupoissy s’est exilé pour initier les Anversois à la vie intellectuelle et
          contribuer à leur rénovation morale. Terrible tare pour un homme de société,
          un mondain aussi répandu : M. Dupoissy empoisonne de la bouche, au point que
          M<hi rend="exposant">me</hi> Vanderling, la Parisienne, traitant de très haut ce Français de la
          frontière, veut qu’il ait avalé un rat mort.</p>
          <p rend="alinea">Il a beau combattre ces effluences pestilentielles par une forte
          consommation de menthe, de cachou et d’autres masticatoires, la puanteur se
          combine à ces timides arômes, mais, pour les dominer, et elle n’en devient
          que plus abominable.</p>
          <p rend="alinea">Dupoissy ne dansera pas, mais pendant que son patron polke, non sans
          souplesse de jarret, avec M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez, il vante auprès de la galerie le
          pouvoir de Terpsichore et avec des mines confites et gourmandes de calicot
          obèse, il se rappelle son jeune temps. Et il parle dévotement du beau couple
          formé par M. Béjard et Régina ; cela lui évoque, entre autres allégories
          neuves, la Beauté activant l’essor du Génie. De pareils efforts poétiques
          l’altèrent et l’affament ; aussi profite-t-il de l’absence du maître pour
          faire de fréquentes visites au buffet et mettre l’embargo sur tous les
          rafraîchissements et comestibles en circulation.</p>
          <p rend="alinea">Le bal s’anime de danse en danse. Les trois commis présentés à quelques
          jeunes filles, peu riches, de fonctionnaires envers qui les Dobouziez ont des
          obligations, s’acquittent consciencieusement de leur tâche, et ces jeunes
          personnes, étant aussi jolies et plus aimables que les héritières opulentes,
          les plumitifs s’estiment aussi heureux que les Béjard, les Saint-Fardier et
          les Dupoissy. L’empressement de Béjard auprès de M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez ne laisse pas
          de préoccuper les mères, qui convoitent l’armateur pour leurs filles ou la
          fille du gros industriel pour leurs fils.</p>
          <p rend="alinea">Mais qui aurait jamais prévu pareille chose, le danseur distingué par Gina
          à ce bal mémorable est le négociant en grains Théodore Bergmans, ou Door den
          Berg, comme l’appellent familièrement ses amis, autant dire toute la
          population.</p>
          <p rend="alinea">Door Bergmans fait même exception, par sa largeur de vues et son élévation
          d’esprit, sur ce “ marché ” égoïste et tardigrade. Il est jeune, vingt-cinq ans
          à peine, encore ne les paraît-il pas. À la fois nerveux et sanguin, la
          stature d’un mortel fait pour exercer le commandement, dépassant de plus
          d’une tôle les hommes les plus grands de l’assemblée ; les cheveux d’un blond
          de lin légèrement ondulés, plantés drus et droits au-dessus d’un large front,
          les yeux à la fois très doux et très pénétrants, enfoncés sous l’arcade
          sourcilière, les prunelles de ce bleu presque violet qui s’avive ou pâlit à
          l’action des pensées comme une nappe d’eau sous le jeu des nuages ; le nez
          busqué, insensiblement aquilin, la bouche fine, vaguement railleuse, ombragée
          d’une moustache, de jeune reître, au menton la barbiche des portraits de
          Frans Hals ; la voix vibrante et chaude, au timbre insinuant, aux flexions
          magnétiques qui remuent l’âme des masses et établissent dès les premières
          paroles le courant sympathique dans les foules, une de ces voix fatales qui
          subjuguent et suggestionnent, tellement musicales que la signification des
          paroles émises ne rentre qu’en seconde ligne de compte. Fils d’un infime
          mareyeur — vendant même plus d’anguilles que de harengs et de marée — de la
          ruelle des Crabes, les bromures et les iodes, les émanations de sauvagine
          saturant la boutique souterraine de son bonhomme de père, contribuèrent sans
          doute à doter le jeune Door de cette complexion saine et appétissante
          caractérisant les poissonniers et les pêcheurs adolescents. À l’école
          primaire, où ses parents l’envoyèrent sur les conseils de clients frappés par
          l’intelligence et la vivacité du gamin, il eut une conduite détestable, mais
          remporta tous les prix. Il excellait surtout dans les exercices de mémoire et
          de composition, déclamait comme un acteur. Conduit au théâtre flamand, il se
          passionna pour la langue néerlandaise, la seule langue des petites gens. À
          quinze ans il fit jouer une pièce de sa façon au <term xml:lang=
          "nl-be">Poesjenellekelder</term>, guignol
          établi dans la cave de la vieille Halle-à-la-Viande et où vient se divertir
          la jeunesse de ce quartier de bateliers et de marchands de moules. Au sortir
          de l’école communale il ne poursuivit pas ses études, il en savait assez pour
          se perfectionner sans le secours des maîtres. Attelé au métier paternel, il
          augmenta la chalandise par son bagout, sa belle humeur, son esprit acéré, sa
          faconde goguenarde. Dans la petite bourgeoisie florissaient alors, et encore
          de notre temps, les “ sociétés ” de tout genre, politiques, musicales,
          colombophiles, etc. Bergmans, qui exerçait déjà un ascendant irrésistible sur
          ses condisciples, n’eut qu’à se présenter dans une de ces associations pour
          être porté d’emblée à la présidence. Dès ce moment la politique le requérait,
          mais une politique large, essentiellement inspirée des besoins du peuple et
          spécialement adaptée au caractère, aux mœurs, aux conditions du terroir et
          de la race. Il prit l’initiative d’un grand mouvement de rénovation
          nationale, dans lequel la vraie jeunesse se jeta à sa suite. Mais les hautes
          visées ne le détournaient pas du soin de son avenir matériel. La fortune lui
          était favorable. Il plut au vieux Daelmans-Deynze, cet Anversois de vieille
          roche, qui lui avança le capital nécessaire pour étendre son commerce.
          Délaissant la poissonnerie, le jeune Bergmans, après un stage profitable chez
          son protecteur, se lança dans le grand négoce, notamment dans les affaires en
          grains. Il devint riche sans que sa fortune nuisît à sa popularité. Il resta
          l’idole des petits tout en s’imposant à l’estime des gros bonnets et traita
          de puissance à puissance avec les plus superbes des oligarques. Il prit la
          tète du parti démocratique et national.</p>
          <p rend="alinea">Sans remplir encore de mandat, il représentait, à la vérité, une force
          plus réelle que celle des députés ou des édiles, élus par un corps
          d’électeurs restreint, et vaguement pourris d’influences exotiques. C’était
          en un mot un de ces hommes pour qui ses partisans, soit la majorité de la
          population autochtone et vraiment anversoise, se fussent jetés dans le feu,
          — un tribun, un <term xml:lang="nl-be">ruwaert</term>.
          Il avait l’esprit si droit, si lucide, tant de bon
          sens, une si grande aménité, que les plus délicats lui pardonnaient ses
          légers défauts, par exemple sa forfanterie, ses gasconnades, sa partialité
          pour le clinquant et un léger prosaïsme, une certaine trivialité dans le
          langage. Le populaire ne l’en chérissait même que mieux, car il reconnaissait
          ses propres tares dans celles de son élu.</p>
          <p rend="alinea">Ce tribun violent et souvent brutal devenait, dans le monde, un parfait
          causeur. Il parlait le français avec un accent assez prononcé, en traînant
          les syllabes et en y introduisant une profusion d’images, un coloris imprévu.
          Il exprimait son admiration aux femmes dans des termes souvent un peu francs,
          mais dont ces bourgeoises, excédées de conventions et de banalités, goûtaient
          la saveur rare tout en feignant de s’en effaroucher, de donner sur les ongles
          au panégyriste et de le reprendre. Bergmans avait le barbarisme heureux et la
          licence toujours piquante.</p>
          <p rend="alinea">Au bal, chez les Dobouziez, il ne démentit point sa flatteuse réputation
          de boute-en-train et de charmeur. Naturellement, son attention pour Gina. fut
          grande. Il la voyait pour la première fois. Sous cette beauté fière, qui
          flattait son goût des nobles lignes, du sang généreux, des chairs bien
          modelées, il devina un caractère plus original et plus intéressant que celui
          des autres héritières. De son côté, Gina n’avait pas manqué de lui réserver
          une des danses tant convoitées. La physionomie ouverte et avenante de
          Bergmans, l’aisance et le naturel de ses allures, impressionnèrent cette
          fière jeune fille qui rencontrait pour la première fois un jeune homme digne
          de fixer son attention. En dehors de la correction et de la nouveauté de leur
          toilette, depuis longtemps Gina ne trouvait rien à apprécier chez les Saint-
          Fardier. Aussi ne songea-t-elle pas un instant à disputer l’un d’eux à ses
          petites intimes Angèle et Cora. Quant au cousin Laurent Paridael, ce balourd,
          ce sauvage ne pouvait prétendre tout au plus qu’à sa protection.</p>
          <p rend="alinea">Pendant la danse, M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez engagea avec Bergmans une de ces
          escarmouches spirituelles dans lesquelles elle excellai ; mais cette fois elle
          trouva à qui parler ; le tribun parait les coups avec autant d’adresse que de
          courtoisie. À quelques reprises il riposta, mais comme à regret, en montrant
          le désir qu’il avait de ménager sa pétulante antagoniste. Plusieurs fois dans
          le cours de la soirée, on les vit ensemble. Même lorsqu’elle dansait avec
          d’autres, Gina tâchait de se rapprocher des groupes où se trouvait Bergmans
          et se mêlait à la conversation. L’intérêt qu’elle lui portait n’allait pas
          sans un peu de dépit contre ce garçon du peuple, ce révolutionnaire, cette
          sorte d’intrus qui se permettait d’avoir à la fois plus de figure et plus de
          conversation que tous les potentats du commerce. Au lieu de lui savoir gré de
          la modération qu’il mettait à se défendre contre ses épigrammes, elle fut
          humiliée d’avoir été épargnée, d’autant plus qu’au premier engagement elle
          avait reconnu sa supériorité. Dans chacun des traits renvoyés, à
          contre-cœur, par le jeune homme, il avait mis comme une révérence galante.
          Il piquait un madrigal à la pointe de ses épigrammes. Sentiment
          indéfinissable chez Gina. Admiration ou dépit ? Peut-être de l’aversion ;
          peut-être aussi de la sympathie. À un moment, se sentant trop faible, elle
          appela à la rescousse l’armateur Béjard, reconnu pour un des dialecticiens
          serrés de son monde. Elle offrait à Bergmans l’occasion de confondre un des
          êtres qu’il rendait responsable de la déchéance morale de sa ville
          natale.</p>
          <p rend="alinea">Le tribun fut acerbe ; il démoucheta ses fleurets ; toutefois il demeura
          homme du monde, respecta la neutralité du salon où il était reçu, ne s’oublia
          pas, tenant surtout à mériter l’estime de Régina.</p>
          <p rend="alinea">Le Béjard, agacé par la modération de Bergmans, ferrailla maladroitement,
          devint presque grossier. Pourtant, aucun de ces deux hommes ne toucha en
          apparence aux choses que chacun avait sur le cœur ; mais ils se mesuraient,
          se cherchant les côtés vulnérables ; se disant, d’une façon détournée et comme
          par allégories, leurs animosités, et leurs dissentiments, et leurs
          incompatibilités, et leurs instincts contraires. Béjard n’était pas dupe, du
          tact et de l’esprit conciliant de son adversaire. Ils lui révélaient une
          force, un talent, un caractère plus redoutable encore que ceux qu’il avait
          appris à connaître dans les réunions publiques. Le tribun se doublait donc
          d’un politique ? Béjard n’admettait pas que cette idole du peuple, ce
          fanatique de nationalisme, prît tant de plaisir que les autres voulussent
          bien se l’imaginer à ces réunions frivoles, à ces conversations, où tant de
          choses devaient se dire et se faire à l’encontre de ses convictions.</p>
          <p rend="alinea">Mais c’est que Béjard devinait aussi en quelle aversion Bergmans tenait
          les gens de son espèce. Pourtant la belle humeur ironique et l’aisance du
          tribun augmentaient à mesure que l’autre bafouillait.</p>
          <p rend="alinea">Béjard finit par s’éclipser. Gina souffrit du succès de Bergmans ; c’était
          bien impertinent à lui, petit oracle de carrefour, d’avoir raison contre un
          augure que M. Dobouziez prisait tant.</p>
          <p rend="alinea">Gina rencontra plusieurs fois cet hiver, le tribun dans le monde. Elle
          continua de lui témoigner un peu plus d’égards qu’aux autres ; le traita en
          camarade, mais sans que rien dans sa conduite pût lui faire croire qu’elle le
          préférait. Aux petites Vanderling qui la taquinaient au sujet de son entente
          avec ce rouge : “ Bast ! il m’amuse ! ” faisait-elle.</p>
          <p rend="alinea">Personne n’attachait, d’ailleurs, d’importance à cette camaraderie.</p>
          <p rend="alinea">Bergmans attiré impérieusement par le charme de Gina se faisait violence
          pour ne pas lui parler de ses sentiments. La solidarité de caste et
          d’intérêts, la communauté de sentiments et d’aspirations qu’il savait exister
          entre Béjard et les parents de Gina le désolaient.</p>
          <p rend="alinea">Plusieurs fois il fut sur le point de faire sa déclaration. Entre temps
          Gina mettait à courir les bals une ardeur, une fièvre si inquiétante que M.
          Dobouziez dut la supplier de prendre du repos et de ménager sa santé. Elle
          fut la reine de la saison, la plus fêtée, la plus adulée, la plus
          intrépide.</p>
          <p rend="alinea">Partout Bergmans et Gina se traitaient avec une familiarité affectée,
          essayant de se donner l’un à l’autre le change sur leurs pudeurs et leurs
          pensées intimes. Et tous deux s’en voulaient de cette amitié de parade, de
          ces expansions frivoles, de ce flirtage, sous lequel germait un sentiment
          profond et attendri.</p>
          <p rend="alinea">— Je ne tire pas à conséquence ! se disait Door Bergmans, aussi petit
          garçon qu’Hercule aux pieds d’Omphale. Elle me considère comme un plaisantin
          un peu plus en verve que les autres, voilà tout ! Devine-t-elle seulement la
          fascination qu’elle exerce sur moi ? … Que ne suis-je plus riche encore, ou
          que n’est-elle pauvre et née dans un autre monde ? Depuis longtemps j’aurais
          demandé sa main…</p>
          <p rend="alinea">Régina ne souffrait pas moins. Elle avait dû finir par se l’avouer à
          elle-même, elle aimait cet “ anarchiste ”, elle, la fille bien née, l’héritière
          du nom des Dobouziez… Jamais elle n’eût osé parler à son père de pareille
          préférence.</p>
          <p rend="alinea">Elle en voulait pourtant à Bergmans de ne pas deviner ce qui se passait en
          elle.</p>
        </div>

        <div xml:id="LaGina" type="div2">
          <head>
            IX
            <lb/>La « Gina ».
          </head>
          <p rend="alinea">Grand branle-bas aujourd’hui au chantier des constructeurs de navires
          Fulton et C<hi rend="ordinal">o</hi>. On va procéder au lancement d’un nouveau navire achevé pour le
          compte de la Croix du Sud, la ligne de navigation entre Anvers et
          l’Australie. La cérémonie est annoncée pour onze heures. Les derniers
          préparatifs s’achèvent. Comme un papillon immense, longtemps serré dans sa
          chrysalide, le navire, complètement formé, a été dégagé de son enveloppe de
          charpentes.</p>
          <p rend="alinea">Le chantier est orné de mâts, de portiques, disparaissant sous une
          profusion de “ signaux ”, de pavillons, d’oriflammes de toutes les couleurs et
          de toutes les nationalités, parmi lesquels domine le drapeau rouge, jaune et
          noir de la Belgique. D’ingénieux monogrammes rapprochent les noms du navire,
          de son constructeur, de son armateur : Gina, Fulton, Béjard. Ici figurent le
          millésime de l’inauguration et celui de l’achèvement du travail.</p>
          <p rend="alinea">Près du navire se dresse une tribune, tendue de toile à voile que le vent
          humide secoue par moments d’une façon assez rageuse.</p>
          <p rend="alinea">Non loin de l’eau repose, comme une baleine échouée, l’immense bâtiment.
          La puissante carcasse, étalonnée, fraîchement peinte en noir et rouge, À la
          poupe, en lettres d’or, dans une sorte de cartouche sculpté, figurant une
          sirène, on lit ce mot : Gina.</p>
          <p rend="alinea">Dès le matin, le chantier se garnit de curieux. Les invités munis de
          cartes prennent place sur les gradins de la tribune. Au premier rang, des
          fauteuils en velours d’Utrecht attendent les autorités, la marraine et sa
          famille. Les badauds de peu d’importance et les ouvriers se placent au petit
          bonheur à proximité du rivage et du bateau.</p>
          <p rend="alinea">Il fait un soleil glorieux comme celui qui brillait il y a près d’un an,
          lors de l’excursion à Hémixem. Tout ce qui a la prétention de donner le ton,
          de régir l’esprit, la mode et la politique, se retrouve là comme par hasard.
          Ils se prélassent, les gens qui comptent : les Saint-Fardier, les Vanderling,
          les Brullekens, les De Zater, les Fuchskop, nombre de Verhulst, de Verbist,
          de Peeters et de Janssens, tous les Von et les Van de l’autre fois ; toujours
          les mêmes.</p>
          <p rend="alinea">Le Dupoissy est radieux et se donne de l’importance comme s’il était à la
          fois auteur, propriétaire et capitaine du navire.</p>
          <p rend="alinea">Les dames chiffonnent des toilettes charmantes, pleines d’intentions.
          Angèle et Cora Vanderling minaudent à côté de leurs fiancés, les jeunes
          Saint-Fardier, qui étalent un élégant négligé bleu à boutons d’or, jouant
          l’uniforme des officiers de marine.</p>
          <p rend="alinea">Door Bergmans aussi est de la fête, accompagné de ses amis, le peintre
          réaliste Willem Marbol et le musicien Rombaut de Vyveloy.</p>
          <p rend="alinea">Cependant, tout est prêt. L’équipage se réunit sur le pont du navire,
          selon l’usage. Les matelots, endimanchés et astiqués, francs et débonnaires
          gaillards, rappelleraient à Laurent, s’il était de la partie, son brave
          Vincent Tilbak. Un peu embarrassés de leurs membres, on dirait que cette
          façon de parader sur un navire encore à terre n’est pas de leur goût. Mêlés à
          l’équipage, des badauds ont voulu se donner l’émotion de descendre avec le
          navire. Le patelin Dupoissy voudrait bien se joindre à ceux-ci, mais ses
          fonctions délicates l’attachent au rivage. En attendant l’arrivée du maître,
          c’est lui qui se charge de recevoir le monde, de caser les dames sous la
          tente, et aussi de faire l’office de commissaire et de déloger, au besoin,
          les profanes. Il a conscience de son importance, le radieux Dupoissy.
          Voyez-le conduire, près du bateau, les demoiselles Vanderling et leur
          expliquer, avec des termes techniques, le détail de la construction. Il leur
          confie aussi, d’un petit air mystérieux, qu’il a préparé quelques vers “ bien
          sentis ”.</p>
          <p rend="alinea">Pour se défaire du fâcheux raseur, le rédacteur du grand journal
          commercial a promis de les intercaler dans le compte rendu.</p>
          <p rend="alinea">Plusieurs équipes des travailleurs les plus vigoureux et les plus
          décoratifs du chantier attendent, à portée du navire, le moment de lui donner
          la liberté complète. Il ne manque plus que les autorités et les principaux
          acteurs, les premiers rôles de la cérémonie qui se prépare. Au dehors du
          chantier, sur les quais, en aval du fleuve vers la ville, des milliers de
          curieux refoulés des installations Fulton, où l’on s’entasse à s’étouffer,
          sont postés pour prendre leur part du spectacle, se piètent avec un tumulte
          d’attente, un brouhaha d’endimanchement.</p>
          <p rend="alinea">Attention ! Dupoissy, un mouchoir attaché au bout de la canne, a donné un
          signal, comme le starter aux courses.</p>
          <p rend="alinea">Des artilleurs improvisés, dissimulés, derrière les hangars, font partir
          des bottes. Le canon ! se dit la foule en se trémoussant dans un délicieux
          frisson d’attente. Les jeunes Saint-Fardier plaisantent Angèle et Cora qui
          ont sursauté.</p>
          <p rend="alinea">Un orphéon entonne la Brabançonne.</p>
          <p rend="alinea">— Ils arrivent ! ils arrivent !</p>
          <p rend="alinea">Ils arrivent en effet. Descendant de voiture, voici le bourgmestre, le
          parrain du navire, donnant le bras à la marraine, M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez,
          éblouissante dans une toilette de gaze et de soie rose ; puis M. Béjard menant
          la maman Dobouziez, plus fleurie, plus feuillue et plus emplumée que jamais,
          surtout que Gina a renoncé à contrarier son innocente manie. Derrière, vient
          M. Dobouziez conduisant la femme du constructeur. Le populaire, contenu à
          grand’peine par la police, aux abords de l’enclos réservé, s’émerveille
          naïvement devant la beauté de M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez. Il a acclamé Door den Berg,
          mais il fait entendre des grognements au passage de Béjard. Et il se trouve,
          dans plus d’un groupe de cette cohue de bonnes gens et même sur les
          banquettes de la tribune, des narrateurs pour établir un rapprochement entre
          la cérémonie brillante qui se passe aujourd’hui, au chantier Fulton, et les
          atrocités qui s’y commettaient il y a vingt-cinq ans, sous la responsabilité
          de Béjard, le père, et avec la complicité de Freddy Béjard, le futur
          armateur. Mais les huées mal contenues et les murmures se noient dans
          l’allégresse moutonnière et la jubilation badaude. Lorsque le cortège
          imposant a gagné ses places, nouveau coup de canon. La musique va repartir,
          mais Dupoissy fait un signe furieux pour lui imposer silence. Et se plantant
          devant la tribune, sur la berge, à quelques pas du navire, il tire de sa
          poche un papier à faveur rose, le déplie, tousse, s’incline, dégoise de sa
          voix de chevreau sevré avant terme une kyrielle d’alexandrins rances, que
          personne n’écoute d’ailleurs. De temps en temps, entré les conversations, on
          en saisit un hémistiche : “ Vaisseau fils de la terre — conquérant de l’onde —
          sur la plage lointaine — va saluer pour nous — poindre à l’horizon des eaux…
          symbole de nos lois… royaume d’Amphitrite… ”</p>
          <p rend="alinea">— Que de chevilles ! Vous verrez qu’il n’en ratera pas une ! murmure Mme
          Vanderling à l’oreille de Gaston Saint-Fardier, c’est un véritable almanach
          des Muses que ce bonhomme-là !…</p>
          <p rend="alinea">Il a fini. Quelques bravos discrets. Des “ Pas mal ! pas mal ! ” proférés à
          demi-voix ; des “ ouf ! ” de soulagement chez la plupart des auditeurs. Enfin se
          prépare la phase véritablement émouvante. La musique joue l’air de Grétry “ Où
          peut-on dire mieux ”, M. Fulton, le constructeur, court donner un ordre à ses
          ouvriers.</p>
          <p rend="alinea">Sous la puissance des coups de bélier et du coinçonnage destiné à le
          soulever, l’immense bâtiment, immobile jusqu’à présent, commence à se mouvoir
          insensiblement. Tous les yeux suivent, non sans anxiété, les efforts de la
          robuste théorie d’ouvriers massés sous l’avant du navire, et l’étayant de ce
          côté, armés de barres d’anspect afin de le faire glisser plus rapidement sur
          la coulisse. Pieux, ventrières, étançons sont tombés, les dernières accores
          ont sauté.</p>
          <p rend="alinea">Cependant Béjard a conduit M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez près de l’amarre. Prenant une
          élégante hachette au manche garni de peluche, effilée comme un rasoir, il
          l’offre à la marraine et l’invite à rompre d’un coup sec le dernier câble de
          retenue. La belle Gina, si adroite, s’y prend mal, elle attaque le chanvre,
          mais l’épais tressis tient bon. Elle frappe une fois, deux fois,
          s’impatiente, ses lèvres profèrent un petit claquement irrité. Le silence de
          la foule est tel que les spectateurs haletants, retenant leur souffle,
          perçoivent ce mutin accès de mauvaise humeur de l’enfant gâtée. Les loustics
          rient.</p>
          <p rend="alinea">— Mauvais présage pour le navire ! se disent les marins.</p>
          <p rend="alinea">— Et pour la marraine ! ajoutent des regardants.</p>
          <p rend="alinea">Comme M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez n’en finit pas, Béjard s’impatiente à son tour,
          reprend l’outil récalcitrant et cette fois, d’un coup ferme et nerveux, il
          tranche la corde.</p>
          <p rend="alinea">La masse énorme crie sur ses ais, se met lentement en branle et dévale
          majestueusement vers son domaine définitif.</p>
          <p rend="alinea">Moment pathétique. Qu’y a-t-il pourtant là pour faire battre tous ces
          cœurs, non seulement les simples, mais encore les plus vains et les plus
          fermés, plus difficiles à émouvoir que l’énorme colosse même ?</p>
          <p rend="alinea">En gagnant le fleuve, le navire auquel s’est communiqué une vie étrange,
          continue de crier et de rugir. Rien de majestueux comme cette rumeur
          prolongée dont retentissent les flancs de la Gina. Certains chevaux
          hennissent ainsi de plaisir et de fierté, au moment où l’homme met à
          l’épreuve leur vigueur et leur vitesse. Puis, brusquement, d’un trait, il
          franchit, comme un plongeur impatient, la distance qui le séparait encore de
          la nappe ondoyante et il s’enfonce avec fracas dans l’Escaut que son entrée
          fait tressaillir et qui semble écarter, pour le recevoir, ses masses
          écumantes.</p>
          <p rend="alinea">Alors, la rumeur du navire ayant cessé, de la foule s’élèvent des
          hourrahs ! formidables et prolongés. La musique déchaîne de nouvelles et
          entraînantes fanfares, les salves reprennent, un immense drapeau tricolore
          est hissé au sommet du grand mât. L’équipage de la <emph>Gina</emph> éclate à son tour en
          cris de jubilation, et ses passagers pour rire, convaincus de leur
          importance, agitent mouchoirs et chapeaux.</p>
          <p rend="alinea">Bientôt le navire se prélasse au milieu du fleuve, et vire gracieusement,
          avec une dignité et une aisance de triomphateur. Ce n’est plus la masse
          lourde, rébarbative et un peu piteuse qu’on admirait tout à l’heure, de
          confiance, car un navire hors de l’eau a toujours l’air d’une épave, mais
          depuis qu’il est entré dans son élément, il s’est allégé et animé. Voilà même
          qu’on met sa machine en mouvement, ses lourdes hélices battent l’eau, la
          fumée s’échappe par sa cheminée énorme. Son formidable organisme fonctionne,
          ses muscles de fer et d’acier s’agitent, il gronde, il respire, il souffle,
          il vit. Et les hourrahs parlent de plus belle. Cependant, à terre, sous la
          tente, l’agent de M. Fulton faisait circuler des coupes de Champagne et des
          biscuits, les hommes trinquaient avec bonhomie, en affectant de la rondeur et
          de l’expansion, à la fortune de la <emph>Gina</emph>. Tous s’empressaient autour de la
          belle marraine afin de lui exprimer leurs vœux pour son brillant filleul.
          Gina portait le verre à ses lèvres et saluait à chaque toast, avec un sourire
          fin et digne. Les petites Vanderling buvaient en conscience ; serrées de près
          par leurs fiancés, elles affectaient d’être chatouillées, se renversaient à
          faire craquer leur canezou, en riant comme de petites folles, blanches,
          grassouillettes, le menton charnu, les lèvres très rouges, les yeux pleins de
          science amoureuse.</p>
          <p rend="alinea">Béjard redoublait de prévenances et d’attentions auprès de Gina.</p>
          <p rend="alinea">— Vous voilà attachée à ma fortune, mademoiselle, disait-il, non sans
          intention. Dans cette <emph>Gina</emph> qui m’appartient et qui fera honneur à son nom, je
          n’en doute pas, je me plairai à retrouver quelque chose de votre personne.
          D’ailleurs, les Anglais, nos maîtres en commerce, ont fait aux vaisseaux
          l’honneur de les assimiler à la femme. Pour eux tous les objets sont
          indifféremment du genre neutre. Les navires seuls appartiennent au beau
          sexe…</p>
          <p rend="alinea">— Je me sens assez petite fille à côté de cette imposante matrone !
          répondit Gina en riant. Et j’ai peine à croire que je l’ai tenue sur les
          fonts baptismaux ; c’est plutôt elle qui semble m’accorder son patronage… Et
          ceci explique mon émotion de tout à l’heure… Ah ! vrai, j’ai senti l’aplomb
          m’abandonner…</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez, mis en veine de générosité par le succès de sa fille,
          toujours soucieux de suivre l’usage et de ne pas lésiner dans les
          circonstances publiques, avait fait appeler le contremaître.</p>
          <p rend="alinea">— Tenez, dit-il, en lui remettant cinq louis, voici les dragées du
          baptême ! Partagez-les entre vos hommes et qu’ils les fassent fondre à leur
          soif.</p>
          <p rend="alinea">— Quelle idée ! grommela Saint-Fardier père à l’oreille de Béjard. Les
          brutes ne tiennent déjà plus sur leurs jambes ! C’est moi qui leur en
          ficherais des pourboires ! Il faut voir comme je les dégrise le lundi, à la
          fabrique !</p>
          <p rend="alinea">Après avoir exécuté quelques voltes et manœuvres, pour se montrer sous
          tous ses avantages au monde connaisseur et élégant qui assistait à ses
          premiers ébats, la <emph>Gina</emph> redoubla de vitesse, et s’en fut, délibérément, vers
          la rade, réjouir d’autres spectateurs. Une place lui avait été aménagée, à
          quai, en attendant qu’elle complétât son outillage, son équipement et qu’elle
          prit son premier chargement de marchandises et de passagers. Il était
          convenu, entre l’armateur et le capitaine, qu’elle gagnerait la mer dans huit
          jours.</p>
          <p rend="alinea">Dupoissy, assez mortifié du peu de succès de ses vers, s’était approché de
          l’eau et, la coupe remplie de Champagne, posté à l’extrémité de l’appareil
          même d’où s’était élancé le navire, il interpella les autres personnes de la
          compagnie, de l’air d’un escamoteur sur le point d’exécuter un nouveau tour :
          — Attention !</p>
          <p rend="alinea">Tout le monde tourna les yeux de ce côté. Le Sédanais avait sifflé verre
          sur verre, lorsqu’on ne s’occupait pas de lui et, désaltéré, même un peu
          gris, il se rappelait le mariage du Doge et de l’Adriatique et les antiques
          libations des païens à l’Océan pour se rendre propices Neptune et
          Amphitrite.</p>
          <p rend="alinea">— Que ce nectar de Bacchus répandu dans le royaume des ondes assure à la
          glorieuse <emph>Gina</emph> la clémence des éléments !</p>
          <p rend="alinea">Il dit et se pencha un peu, chercha une attitude noble, en se tenant sur
          une jambe, et versa le Roederer dans le fleuve. Mais le gros homme faillit
          l’y suivre ; si Bergmans ne l’avait retenu par les basques de son habit, il
          piquait une tête. On applaudit et on pouffa.</p>
          <p rend="alinea">— Bon, voilà notre barde qui va se plonger dans le Permesse ! ricanait la
          Parisienne.</p>
          <p rend="alinea">— Prenez garde, monsieur, les dieux anciens, le vieil Escaut, ne semblent
          pas goûter votre parodie de leurs rites ! dit le tribun à Dupoissy.</p>
          <p rend="alinea">— Ah oui, je suis un profane, un étranger, n’est-ce pas ? répliqua avec
          dépit le pseudo-marchand de laines, au lieu de remercier son sauveteur. Il
          n’appartient qu’aux Anversois pur sang de ressusciter les antiques
          religions !</p>
          <p rend="alinea">— Je ne vous le fais pas dire ! ajouta Bergmans, en riant.</p>
          <p rend="alinea">On se séparait ; les invités regagnaient leurs voitures. Les ouvriers,
          nantis du pourboire, acclamaient, avec plus de conviction qu’à l’arrivée, les
          importants personnages. L’après-midi il devait y avoir grand bal au chantier
          pour tout le personnel ; on mettrait quelques tonneaux en perce. En exécutant
          les préparatifs de cette nouvelle partie du programme quelques-uns des
          compagnons fringuaient. Friands d’observation, Marbol et son ami Rombaut se
          promettaient de revenir l’après-midi avec Bergmans.</p>
          <p rend="alinea">— Et vous, se hasarda de dire celui-ci à Régina, n’assisterez-vous pas
          aux ébats de ces braves gens ; à cette joie qui sera un peu votre œuvre ?</p>
          <p rend="alinea">Elle eut une moue dégoûtée.</p>
          <p rend="alinea">— Fi ! répondit-elle, je n’en aurai garde. C’est bon pour des démocrates de
          votre espèce. Vous vous entendriez parfaitement avec Laurent.</p>
          <p rend="alinea">— Qui ça, Laurent ?</p>
          <p rend="alinea">— Un cousin, très éloigné, — au propre et au figuré, car il est en ce
          moment en pension à quelque cent lieues d’ici… qui accorde, comme vous, de
          l’importance à ce monde commun… Mais il n’a pas même comme votre ami Marbol
          l’excuse de les peindre et de s’en faire de l’argent, ou, comme vous la
          perspective de devenir président de la République et Ville libre
          d’Anvers.</p>
          <p rend="alinea">Elle ne se rappelait Paridael que pour établir un rapprochement
          désobligeant, du moins dans sa pensée, entre Bergmans et le collégien. Elle
          en voulait un peu au tribun de ce qu’il ne se fût pas assez occupé d’elle
          pendant cette cérémonie et l’eût laissée tout le temps avec Béjard.</p>
          <p rend="alinea">— Décidément, pensait Door, des abîmes d’opinions et de sentiments nous
          séparent ! Je ferai l’impossible pour les combler… Elle est assez intelligente
          et je lui crois au fond beaucoup de droiture ; si elle m’aimait, je l’aurais
          vite intéressée à mon œuvre, au but de ma vie. Je m’en ferais une alliée. Si
          elle m’aimait ! Car malgré sa hauteur et ses dédains, et sa soumission aux
          préjugés, je persiste à la trouver déplacée dans son monde. Elle vaut ou
          vaudra mieux que ses parents. Il doit y avoir place en elle pour de généreux
          mouvements et des pensées supérieures… Sa beauté et son instinct contredisent
          son éducation… Que ne puis-je la disputer à ces épouseurs richissimes qui
          rôdent autour d’elle ! …</p>
        </div>

        <div xml:id="Lorangerie" type="div3">
          <head>
            X
            <lb/>L’orangerie.
          </head>
          <p rend="alinea">Une année s’écoula encore. Le jeune Paridael obtint enfin de retourner
          quelques semaines au pays. Dobouziez lui fit passer un examen sommaire duquel
          il résulta que ce gamin s’ingéniait plus que jamais à “ mordre ” aux branches
          dont le tuteur faisait le moins de cas ou qu’il les étudiait à un point de
          vue tout opposé aux intentions de cet homme pratique.</p>
          <p rend="alinea">Ainsi, au lieu d’apprendre des langues modernes ce que doit en savoir un
          bon correspondant commercial, il s’était bourré la tête de billevesées
          littéraires.</p>
          <p rend="alinea">— Je vous le demande ! comme s’il n’existait pas assez de sornettes en
          langue française ! se récriait le cousin Guillaume.</p>
          <p rend="alinea">Laurent était devenu un grand rougeaud aux cheveux plats, d’une santé
          canaille de manœuvre ; mais sous ces dehors trop matériels, sa physionomie
          épaisse et maussade, ce pataud cachait une complexion impressionnable à
          l’excès, un intense besoin de tendresse, une imagination exaltée, un
          tempérament passionné, un cœur altéré de justice. Son apathie extérieure,
          compliquée d’une insurmontable timidité et d’une élocution lente et
          embarrassée, entravait et contrariait des sons, d’une acuité presque morbide,
          des nerfs vibrants et hypéresthésiques. Sous sa torpeur couvaient de
          véritables laves, des fermentations de nostalgies et de désirs.</p>
          <p rend="alinea">Dès sa plus tendre enfance il avait présenté quelque chose de différent,
          d’incompatible, qui avait inquiété ses parents pour son avenir. Le
          pressentiment des épreuves que lui réservait le monde leur rendait plus cher
          encore ce rejeton à la fois disgracié et élu. Mais en dehors de ces
          bien-aimés à qui la promiscuité du sang et de la chair révélait les mérites
          du sujet, peu d’êtres devaient l’apprécier. Il n’y avait pas à dire, le gamin
          déconcertait l’observation immédiate, rebutait les avances banales, ne payait
          pas de mine. Alors qu’il débordait de sentiments et de pensées, ou bien une
          pudeur, une fausse honte l’empêchait de les exprimer, ou bien, voulût-il les
          traduire, ce qu’il en disait prenait un air grimaçant outré, et dépassait le
          but imposé par la norme et les convenances.</p>
          <p rend="alinea">Laurent serait fatalement incompris. Les meilleurs et les plus pénétrants
          se méprenaient sur son compte ou s’alarmaient de ses enthousiasmes débridés,
          de ses raisonnements poussés à l’extrême. Il se livrait à des démonstrations
          intempestives auxquelles succédaient de brusques abattements. Des sorties
          exaltées s’étranglaient net dans la gorge et finissaient par un
          inintelligible, rauque et presque animal grognement, comme si son âme jalouse
          eût vivement rappelé, à l’intérieur, cette volée d’incendiaires captifs ou
          comme si lui-même eut désespéré de se faire comprendre et reculé devant
          l’inouïsme de ses effusions. Tels, parfois, la pantomime et les vagissements
          du sourd-muet sur le point de parler. Ses impressions et ses impulsions le
          congestionnaient.</p>
          <p rend="alinea">En pension, il ne se fit que de rares camarades. On l’eut pris pour
          souffre-douleur si ses poings de maroufle n’eussent tenu les brimeurs en
          respect.</p>
          <p rend="alinea">La mort prématurée des siens contribua non pas à le dégoûter de la vie,
          mais à la lui faire comprendre à sa façon, aimer pour d’autres motifs, voir
          par d’autres yeux, prendre à rebours des codes, des morales et des
          conventions. Il devint de plus en plus taciturne. Son apparente inertie
          représentait celle d’une bouteille de Leyde saturée de fluide à en éclater.
          Souffrant, toujours tendu, pléthorique, ses instincts se dédommageraient de
          la longue contrainte, il se débonderait d’un seul coup, s’assouvirait sans
          mesure, se perdrait à tout jamais, mais en s’étant vengé de la vie. Capable
          de tous les dévouements, de toutes les délicatesses, mais aussi de tous les
          fanatismes, dans certains cas il aurait réhabilité le vice et apologié le
          crime ; il fût devenu suivant les circonstances un martyr ou un assassin ;
          peut-être les deux à la fois.</p>
          <p rend="alinea">À l’un de ces dîners de demi-apparat, fréquents à présent chez ses
          tuteurs, le jeune Paridael fit la connaissance de Door Bergmans. L’air franc,
          la prestance, l’allure ouverte, les bons procédés du tribun apprivoisèrent le
          jeune sauvage. Jamais les habitués de la maison ne faisaient attention au
          petit parent pauvre. Gina plaisanta Bergmans ; “ Vous vous rappelez ma
          prédiction le jour du lancement du navire ? — Parfaitement, répondit Door. Et
          je vous avouerai que si c’est là le garçon auquel vous faisiez allusion, il
          m’intéresse au superlatif. Les quelques mots que je lui ai arrachés révèlent
          une nature bien au-dessus de l’ordinaire !</p>
          <p rend="alinea">Gina parut ne point prendre cet éloge au sérieux, mais, depuis, elle
          condescendit à s’entretenir plus fréquemment avec son cousin.</p>
          <p rend="alinea">Cependant le mariage de Gina ne se décidait pas aussi facilement que M.
          Dobouziez avait pu le supposer. Quantité d’obstacles surgissaient contre
          l’établissement de l’héritière, toute millionnaire et ravissante qu’elle fût.
          Les prétendants redoutaient son caractère tranchant et impérieux et aussi son
          goût du faste. Les adulateurs ne manquaient pas. C’était autour d’elle une
          nuée de courtisans, un assaut perpétuel de flirtage et de galanterie, mais
          aucun prétendant ne se présentait.</p>
          <p rend="alinea">Cora et Angèle Vanderling, plus jeunes que Gina, venaient d’épouser
          Athanase et Gaston Saint-Fardier. Elles importunaient leur amie de
          confidences d’alcôve et lui vantaient les libertés que procure l’existence
          conjugale. Elles menaient toutes deux leurs lymphatiques maris par le bout du
          nez et se gênaient moins que jamais pour coqueter avec les galants.
          Saint-Fardier père, enchanté de se débarrasser de ses fils, leur avait obtenu
          à l’un un bureau d’agent de change, à l’autre une position de “ dispacheur ” ou
          expert en avaries. Vanderling, de son côté, avait très décemment doté ses
          fillettes. Les deux jeunes ménages menaient fort grand train, et les
          appétissantes blondines, d’une beauté de plus en plus radieuse et épanouie,
          s’abandonnaient à tous leurs caprices et à tous leurs penchants.</p>
          <p rend="alinea">Avec Bergmans, Béjard demeurait le plus assidu visiteur des Dobouziez.
          Laurent, qui savait aujourd’hui les antécédents de l’armateur, ne lui cachait
          pas son aversion. Enclin à un vague swedenborgisme, il s’expliquait à présent
          le moment d’hallucination qu’il avait eu, autrefois, sur l’Escaut, lors de
          l’excursion à Hémixem. À Laurent, Freddy Béjard semblait exhaler les
          corrosives vapeurs des acréolines, incorporer aussi les machines tueuses
          d’hommes, amputeuses de saine et florissante main-d’œuvre. Aussi combien
          Laurent souffrait de voir ce satellite sinistre et néfaste graviter
          incessamment dans l’orbite de la radieuse Gina. Béjard avait l’intuition du
          sentiment qu’il inspirait au collégien et s’amusait à l’agacer, mais à
          distance, prudemment, comme on fait à un chien de garde qui pourrait se
          détacher :</p>
          <p rend="alinea">— Ma parole, disait-il souvent à Gina, c’est qu’il n’a pas l’air
          rassurant, du tout notre jeune maroufle ! Voyez donc de quels yeux d’assassin
          il nous couve ? Ne lui arrive-t-il pas de mordre ? À votre place je le
          musellerais !</p>
          <p rend="alinea">Disons à la louange de Gina que si l’éloge du petit sauvage par Bergmans
          ne laissait pas de l’agacer, elle était néanmoins tentée de prendre le parti
          de son cousin contre les sarcasmes de Béjard.</p>
          <p rend="alinea">Laurent se rapprochait d’autant plus de Bergmans qu’il le savait
          compétiteur de Béjard. Il avait entendu le tribun parler en public et,
          profondément séduit par son éloquence imagée et savoureuse, il n’était plus
          seulement son ami, mais encore son partisan. Pourtant, par degrés, un
          sentiment de jalousie s’emparait de lui. Lequel ? Si vague qu’il n’aurait su
          dire au juste s’il était jaloux de Gina ou de Bergmans ?</p>
          <p rend="alinea">Une plaisanterie inoffensive du tribun faite devant Régina le blessait. Il
          tournait alors le dos à son ami, le boudait durant des jours, se montrait
          plus atrabilaire encore avec lui qu’avec les autres.</p>
          <p rend="alinea">— Qu’a donc encore une fois notre petit cousin ? demandait
          Bergmans.</p>
          <p rend="alinea">Mais au contraire de Béjard qui se divertissait de ces accès d’humeur,
          Bergmans se rapprochait du pauvret, le grondait doucement avec tant de vraie
          bonté que l’enfant finissait par se rapprivoiser et par lui demander pardon
          de ses lubies.</p>
          <p rend="alinea">Depuis la puberté, son sentiment capricieux et indéfini pour la jeune
          fille s’était exaspéré d’énervantes postulations charnelles. L’âge ingrat
          rendait son caractère encore plus impressionnable. Les exigences du
          tempérament s’impatientaient de sa réserve et de sa timidité natives.</p>
          <p rend="alinea">À la pension, alors qu’il courait ses quinze ans, il lui était arrivé de
          défaillir comme une fillette aux effluves trop vifs des jardins printaniers.
          Les lutineries du renouveau, les bouffées des crépuscules orageux, ces
          lourdes brises d’avant la pluie, qui s’abattent dans les hautes herbes et
          semblent s’y panier, trop ivres pour pouvoir reprendre leur essor,
          l’atmosphère des solstices d’été et de l’équinoxe d’automne chatouillaient
          Paridael comme le contact de bouches invisibles.</p>
          <p rend="alinea">En ces moments la création entière l’embrassait et, démoralisé, hors de
          lui, il aurait voulu lui rendre caresse pour caresse ! Que ne pouvait-il
          étreindre dans un spasme de totale possession les grands arbres qui le
          frôlaient de leurs branches, les meules de foin auxquelles il s’adossait, et
          toutes les ambiances parfumées et attendries ! Il lui tardait de s’absorber à
          jamais dans la nature en fermentation ! Ne vivre qu’une saison, mais vivre la
          vie de cette saison ! Quelle mélancolie bénigne, quelle délicieuse angoisse,
          quel renoncement de son être, quelle morbidesse déjà posthume ! Un jour le
          timbre si particulier d’un alto lui avait arraché des larmes. Ce son
          veloureux et grave, sombre et opulent comme un manteau nocturne ou un
          sous-bois automnal, il le retrouvait, à présent dans la voix de sa cousine.
          Il assimilait le despotisme de cette voix à la vertu des nuits insolites, ne
          procurant que de dérisoires sommeils, nuits propices aux cauchemars, aux
          conjurations et aux attentats — les nuits du Moulin de pierre !</p>
          <p rend="alinea">Il ne cessait pas, croyait-il, d’en vouloir sincèrement à Gina ; il la
          jugeait avec plus de sévérité et de rancune que jamais. Et pourtant l’idée
          qu’elle n’agréait personne lui causait une certaine joie. Non seulement il se
          réjouissait du dédain et de la malice avec lesquels elle traitait Béjard,
          mais il était presque heureux lorsqu’elle taquinait et rebutait Bergmans. En
          apparence elle n’encourageait pas plus l’un que l’autre. “ La mauvaise ! ” se
          disait Laurent avec une artificielle et laborieuse indignation. “ À la place
          de Door je lui répondrais de la belle façon ! ”</p>
          <p rend="alinea">Ombrageux comme il l’était, il remarqua un jour l’intonation tendre et
          presque passionnée qu’elle mit dans quelques paroles sans conséquence
          adressées au tribun. Il en fut tellement troublé que, demeuré seul avec elle,
          il osa lui dire à brûle-pourpoint : “ Et pourquoi n’épouseriez-vous pas M.
          Bergmans, ma cousine ? ” Elle éclata de rire et le regarda dans le blanc des
          yeux. “ Moi, épouser un partageux comme lui, devenir la citoyenne Bergmans ? ”
          s’écria-t-elle avec un accent de sincérité auquel Laurent se laissa
          prendre.</p>
          <p rend="alinea">Tout en protestant contre ses paroles, au fond il en était ravi. Elles le
          rassurèrent à tel point qu’il feignit de reprocher à Bergmans ses hésitations
          et ses lenteurs. Il rusait sans préméditation, d’instinct ; indigné de ses
          propres diplomaties, furieux de voir tous les mouvements d’une conscience
          droite et probe contrariés et paralysés dans les rets de sensorielles
          duplicités. S’il servait ostensiblement son ami Bergmans, c’était malgré le
          cri de sa chair.</p>
          <p rend="alinea">— Me marier, moi ? Demander la main de M<hi rend="exposant">lle</hi> Dobouziez ! Tu plaisantes,
          fiston ! ” se récria Bergmans à la perspective que venait de lui suggérer, non
          sans anxiété, le jeune Paridael. “ Qui diable t’a logé cette idée dans la
          caboche ? D’abord cette femme est trop riche pour moi… Et comme l’autre le
          pressait : “ À te dire vrai, je l’aime et me suis fait une délicieuse habitude
          de sa présence ! Si elle m’avait encouragé le moins du monde, peut-être
          aurais-je osé m’en ouvrir au père Dobouziez… Mais ce que tu viens de
          m’évoquer est un avertissement… D’autres que toi auront remarqué mon
          assiduité… Il est temps que je cesse de compromettre ta cousine. ”</p>
          <p rend="alinea">— Quel dommage ! fit Laurent. Vous sembliez faits l’un pour l’autre. ” Et
          malgré cette conviction très légitime, le paradoxal enfant eut peine à
          contenir sa jubilation et à ne pas sauter au cou de Bergmans. Il se fit
          pourtant violence au point de combattre et de discuter les scrupules de son
          ami. En songeant que si Bergmans cessait de venir à la fabrique il n’aurait
          plus l’occasion de le voir, il lui arriva même de l’exhorter sans
          arrière-pensée, car il chérissait réellement ce prestigieux garçon.</p>
          <p rend="alinea">Quant à Béjard, Laurent était certain que Gina ne l’accepterait, jamais
          pour époux. Non seulement l’armateur aurait pu être le père de la jeune
          fille, mais le correct et irréprochable Dobouziez portait à Béjard une estime
          purement professionnelle qui n’allait pas jusqu’à l’oubli des petites
          peccadilles que ce poursuivant avait sur la conscience. Il l’eût pris plus
          facilement pour associé que pour gendre.</p>
          <p rend="alinea">Fidèle à sa résolution, le tribun fréquenta moins régulièrement la maison
          et, après un mois de ces visites de plus en plus espacées, il les cessa
          complètement.</p>
          <p rend="alinea">Laurent respirait, à la fois heureux et navré, presque heureux malgré lui,
          malgré ses remords. Mais il n’était pas à bout d’angoisses.</p>
          <p rend="alinea">Gina, la coquette et maligne Gina qui semblait avoir fait si peu de cas
          des hommages de Bergmans, parut très affectée de ne plus le voir. Ces
          regrets, cette préoccupation devinrent même tellement apparents que la
          lumière se fit enfin en l’esprit de Laurent.</p>
          <p rend="alinea">— Elle m’a menti, elle l’aime ! se dit le jeune homme. Et la déchirante
          torture que lui causa cette découverte lui arracha à lui-même l’aveu de son
          amour désespéré pour l’orgueilleuse Régina.</p>
          <p rend="alinea">Il fut atterré, car du même coup il pressentit qu’elle ne l’aimerait
          jamais.</p>
          <p rend="alinea">Alors, il était de son devoir de rapprocher les deux amants. Il aurait
          même déjà dû prévenir la jeune fille de l’affection que lui portait le
          tribun. S’il se taisait à présent il se conduirait en fourbe. D’un mot il
          aurait pu consoler sa cousine et combler de bonheur son ami Bergmans.
          Bourrelé de remords, il se garda bien de prononcer ce mot. Il endurait un
          martyre inouï. — Vas-tu parler enfin ? lui criait sa conscience. — Non, non !
          Grâce ! Pitié ! gémissait sa chair. — Rappelle Bergmans au plus vite ! — Je ne
          le puis, j’expirerais plutôt… — Misérable, mais je te le répète, elle ne
          t’aimera jamais ! — N’importe, elle ne sera à personne ! — Bergmans est ton
          ami ! — Je le hais ! — Assassin, Gina se meurt ! — Plutôt que de les
          rapprocher je les tuerais tous deux !</p>
          <p rend="alinea">En effet Gina se mourait. En la voyant maigrir, s’étioler, si triste, si
          faible, si tranquille et si douce, ne riant, ne raillant presque plus,
          indifférente à tout ce qui la distrayait autrefois, Laurent fut cent fois sur
          le point de lui confier ce qu’il savait des sentiments de Bergmans. La langue
          lui brûlait comme à un muet qu’un mot soulagerait et que l’impitoyable nature
          empêche de prononcer ce mot. Cent fois aussi, au moment d’écrire à Door, il
          laissa tomber la plume. Il eût préféré signer son arrêt de mort.</p>
          <p rend="alinea">Parti pour Odessa, Bergmans avait envoyé des bords de la Mer Noire deux ou
          trois lettres commerciales pour empêcher que l’on commentât son éclipse
          prolongée.</p>
          <p rend="alinea">La douleur des Dobouziez était telle qu’ils ne remarquèrent pas la figure
          convulsée et les allures bizarres de leur pupille.</p>
          <p rend="alinea">Laurent qui ne se sentait décidément point la force de parler à Gina prit
          un soir la résolution de tout raconter le lendemain au père. “ Elle ne
          m’aimera jamais ! se répétait-il à la façon des stoïciens raffinant sur les
          tortures pour s’y rendre insensibles. Et moi, suis-je bien certain de lui
          porter de l’amour ? N’est-ce point l’envie qui m’aveugle et qui, parce que je
          suis morose et déshérité, me rend hostile au bonheur des autres ? ” Malgré tous
          les efforts qu’il fit pour se persuader de ces prétendues erreurs, en
          présence de M. Dobouziez il ne trouva plus une parole et toute sa grandeur
          d’âme sombra dans les abîmes de son amour.</p>
          <p rend="alinea">Il était allé s’asseoir aux côtés de la malade, dans l’orangerie, parmi
          ces fleurs capiteuses et perverses dont elle persistait à s’entourer. Depuis
          sa maladie elle s’habituait à la présence et aux soins de Laurent comme à
          ceux d’un garde-malade. Généralement il lui faisait la lecture et elle
          prenait un plaisir de petite-maîtresse à le reprendre. Ce matin il
          bredouillait et bafouillait outrageusement : “ Mais qu’avez-vous donc, Laurent ?
          fit-elle, je ne comprends plus un mot de ce que vous lisez. ”</p>
          <p rend="alinea">Il déposa le livre sur la table et saisissant ses mains amaigries :
          “ Régina, balbutia-t-il, il faut que je vous apprenne quelque chose de grave,
          oh, de très grave… ” Il s’arrêta, la regarda dans les yeux, devint très rouge.
          Il allait prononcer le nom de Door Bergmans, de nouveau ce nom ne passa point
          la gorge. Sans ajouter un mot, entraîné par une impulsion irrésistible, pris
          d’une sorte de vertige, il ne put que tomber à genoux et couvrir de baisers
          et de pleurs les mains que Gina confuse et même effrayée essayait de retirer.
          Agacé et excité par l’aversion qu’elle lui témoignait, loin de la lâcher, il
          se rapprocha d’elle et l’attira brutalement à lui. Gina jeta un cri perçant
          auquel accourut la providentielle Félicité :</p>
          <p rend="alinea">— De mieux en mieux ! glapit le factotum en jetant les bras au ciel.</p>
          <p rend="alinea">Laurent lâcha prise, sortit en courant, les poings serrés, furieux comme
          s’il avait été trahi et écrasé au moment de tenir une victoire. Sur-le-champ
          la servante fit son rapport à ses maîtres et le même jour, avant que les
          vacances n’eussent expiré, M. Dobouziez renvoyait Laurent au collège.</p>
          <p rend="alinea">De là, le coupable tout penaud et au regret de sa violence, très inquiet
          des conséquences qu’elle avait eues pour Gina, écrivit lettre sur lettre
          demandant des nouvelles. Personne ne lui répondait. Il se faisait horreur.
          Sans doute Gina allait au plus mal. L’aggravation de son état n’était-elle
          pas due à l’émotion qu’il lui avait causée ? Peut-être était-elle à l’agonie,
          peut-être était-elle morte ? À la fin, n’y tenant plus il s’enfuit du
          pensionnat et tomba comme une bombe à la fabrique. Le télégraphe avait déjà
          mis la maison au courant de sa fugue. La première personne qu’il rencontra
          fut le terrible Saint-Fardier.</p>
          <p rend="alinea">— Ah ! vous voilà, vaurien ! s’écria celui-ci, et il fit mine de vouloir lui
          tirer les oreilles.</p>
          <p rend="alinea">— Je vous en supplie, monsieur, s’écria. Laurent, dites-moi comment va ma
          cousine Régina…</p>
          <p rend="alinea">— M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard se porte d’autant mieux qu’elle n’aura plus rien de commun
          avec un polisson de votre espèce…</p>
          <p rend="alinea">Madame Béjard ! Laurent n’entendit que ces doux mots et demeura hébété,
          tellement que Saint-Fardier l’ayant pris au collet, il ne songea même pas à
          se défendre. Dobouziez intervint en ce moment : “ Laissez, dit-il, à son
          associé, je vais en finir avec ce gredin ! ” Et, à Laurent : “ Vous, suivez-moi
          dans mon bureau ! ”</p>
          <p rend="alinea">Le jeune homme obéit machinalement,</p>
          <p rend="alinea">— Voilà cent francs ! lui dit Dobouziez. Tous les premiers du mois on vous
          en enverra autant. Cette somme représente le revenu du modique capital que
          vous laissa votre père… Tirez-vous d’affaire à présent… Bonne chance… Ah ! une
          recommandation encore… Il ne faut plus compter sur aucun membre de la
          famille… Toutes nos portes vous sont fermées… Cette inqualifiable équipée
          vous met au ban des vôtres. Au revoir… Je ne vous retiens plus…</p>
          <p rend="alinea">— La cousine Gina n’est pas devenue M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard, n’est-ce pas ? hasarda
          Laurent entendant à peine l’excommunication majeure fulminée contre lui.</p>
          <p rend="alinea">— M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard n’est plus votre cousine. Allons, prenez votre argent… Et
          tâchez que je n’entende jamais parler de vous !…</p>
          <p rend="alinea">Laurent s’arrêta sur le seuil de la porte. Déjà M. Dobouziez s’était
          rassis devant sa table de travail et allait se remettre à la besogne comme si
          rien de grave ne s’était passé, comme s’il venait simplement de régler son
          compte à un commis congédié.</p>
          <p rend="alinea">Cette attitude froissa Laurent et le rappela au sentiment de la situation.
          Depuis quelques secondes il se noyait, il abjurait la vie ; à présent il
          remontait a la surface :</p>
          <p rend="alinea">— Eh bien, soit, pensa-t-il, autant nous séparer comme ça.</p>
          <p rend="alinea">Il sortit. Dans la rue une gaîté nerveuse s’empara de lui, par réaction.
          N’était-il pas libre, émancipé, son propre maître ? Plus de collège, plus de
          contrôle, plus de tutelle. Et surtout plus de remords, plus de jalousie, plus
          même d’amour. M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard, croyait-il en ce moment, le détachait à tout
          jamais de Gina. Il répudiait sa cousine comme il eût rejeté loin de lui une
          fleur polluée par une limace.</p>
          <p rend="alinea">— Dire que ces Dobouziez croient me punir en renonçant à s’occuper de moi !
          se répétait le jeune exalté. Et cette brute de Saint-Fardier ! Si je n’avais
          pas été assommé par cette nouvelle… je l’étranglais net.</p>
          <p rend="alinea">En longeant le fossé dé la fabrique : “ Tu as beau parler, eau graisseuse,
          eau putride ! C’est le passé, mon passé, qui croupit au fond de ta vase
          huileuse… C’est un cadavre, c’est ma chrysalide que tu détiens. Ta nymphe est
          devenue M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard ! Cloaque pour cloaque, ô fossé de malheur, tu me parais
          moins dégoûtant que certains mariages ! ”</p>
        </div>
      </div>

      <div xml:id="FreddyBejard" type="div1">
        <head>
          Deuxième partie
          <lb/>Freddy Béjard
        </head>

        <div xml:id="LePort" type="div2">
          <head>
            I
            <lb/>Le Port.
          </head>
          <p rend="alinea">Portant haut la tête, bombant la poitrine, Laurent s’engageait d’une allure
          de conquérant, dans sa ville natale. Il lui fallait aviser au plus pressé :
          choisir un logement. Le quartier marchand, au cœur de la cité, le requérait
          avant tous les autres.</p>
          <p rend="alinea">Il retint un appartement au second étage d’une de ces pittoresques maisons à
          façades de bois, à pignons espagnols, du Marché-au-Lait, rue étroite et
          passante, encombrée du matin au soir de véhicules de toutes sortes, camions et
          fardiers des corporations ouvrières, charrettes et banneaux de maraîchers.</p>
          <p rend="alinea">Les fenêtres de Laurent prenaient vue, par-dessus les bicoques d’en face,
          sur les jardins du pléban de la cathédrale. L’immense vaisseau gothique
          dépassait la futaie. Quelques corneilles voletaient en croassant autour du
          faîte de l’église.</p>
          <p rend="alinea">C’est à Notre-Dame qu’on avait tenu Laurent sur les fonts baptismaux, et
          justement le carillon, le cher carillon, l’âme mélodieuse de la tour, qui
          l’avait bercé durant ses premières années quand il jouait aux osselets ou à la
          marelle, devant la porte, avec les polissons du voisinage, se mit à égrener les
          notes d’une vieille ballade flamande que Siska chantait autrefois :</p>
          <lg>
            <l>Au bord d’un rivelet rapide</l>
            <l>Se lamentait une blanche jeune fille.</l>
          </lg>
          <p rend="alinea">Laurent résolut d’aller retrouver sur-le-champ cette féale amie.</p>
          <p rend="alinea">Une nouvelle commotion l’attendait au Port en face du grand fleuve. Il
          déboucha place du Bourg, à l’endroit où le quai s’élargit et pousse une pointe
          dans la rade. De l’extrémité de ce promontoire la vue était magnifique.</p>
          <p rend="alinea">En aval et en amont l’Escaut déroulait avec une quiétude majestueuse ses
          superbes masses de flots. On le voyait dessiner une courbe vers le nord-ouest,
          fuir, se contourner, poursuivre, virer de nouveau, comme s’il voulait
          rebrousser chemin pour saluer encore la métropole souveraine, la perle des
          cités rencontrées depuis sa source, et comme s’il s’en éloignait à regret.</p>
          <p rend="alinea">À l’horizon, des voiles fuyaient vers la mer, des cheminées de steamers
          déployaient, sur le gris laiteux et perlé du ciel, de longues banderoles
          moutonnantes, pareils à des exilés qui agitent leurs mouchoirs, en signe
          d’adieu, aussi longtemps qu’ils sont en vue des rives aimées. Des mouettes
          éparpillaient des vols d’ailes blanches sur la nappe verdâtre et blonde, aux
          dégradations si douces et si subtiles qu’elles désoleront éternellement les
          marinistes.</p>
          <p rend="alinea">Le soleil se couchait lentement ; lui aussi ne se décidait pas à s’éloigner
          de ces rives. Ses rougeurs d’incendie, sabrées de larges bandes d’or, mettaient
          à la crête des vagues comme de lumineuses gouttelettes de sang. C’était à perte
          de vue, le long des pilotis, des quais plantés d’arbres, puis des digues
          herbeuses du Polder, un papillotement, un scintillement de pierreries
          animées.</p>
          <p rend="alinea">Des barques de pêcheurs regagnaient les canaux de refuge et les bassins de
          batelage. De flegmatiques péniches se laissaient pousser, à vau l’eau, si
          lentement qu’elles en paraissaient immobiles et comme pâmées aux caresses
          titillantes de cette eau pleine de flamme, chargée de fluide comme une fourrure
          de félin.</p>
          <p rend="alinea">Les voiles blanches devenaient roses. Les contours des bateaux, le ventre et
          les flancs des carènes étaient très arrêtés à cette heure. Et, par instants,
          sur la toile des chaloupes se détachaient noires, agrandies, prenant on ne sait
          quelle autorité fatidique, quelle valeur supraterrestre de nobles silhouettes
          de marins tirant sur une amarre ou transplantant un mât.</p>
          <p rend="alinea">À droite, aux confins de la zone des habitations, s’enfonçaient profondément
          vers l’intérieur, comme à la suite d’une victoire du fleuve sur la terre,
          d’immenses carrés qui étaient des bassins, puis encore des bassins d’où
          s’élançaient en cépées compactes des milliers de mâts compliqués, aux gréements
          croisés de vergues. Et dans cette forêt de mâts, musoirs, passerelles, sas,
          écluses, cales sèches ménageaient des clairières, des échappées sur
          l’horizon.</p>
          <p rend="alinea">En certain point des bassins, l’encombrement était tel que, vus de loin,
          mâtures et cordages des navires accotés semblaient s’enchevêtrer, se croiser,
          et évoquaient des filets aux mailles si serrées, qu’ils en offusquaient le
          rideau d’éther opalin où piquait quelque étoile hâtive et faisaient rêver de
          toiles tissées par des mygales fabuleuses, où les fanaux multicolores et les
          constellations d’argent viendraient se prendre comme des lucioles et des
          lampyres.</p>
          <p rend="alinea">Prête à se reposer, la ruche commerçante se hâtait, redoublait d’activité,
          désireuse de finir sa tâche quotidienne. À des recrudescences de vacarme
          succédaient de subites accalmies. Les pics des calfats cessaient de battre les
          coques avariées ; les chaînes des grues des cabestans interrompaient leurs
          grincements ; un vapeur en train de geindre et de renâcler se taisait ; les cris
          d’attaque, les mélopées rythmiques des débardeurs et des marins attelés à des
          manœuvres collectives, tarissaient subitement.</p>
          <p rend="alinea">Et ces alternatives de silence et de tumulte s’étendant simultanément sur
          tous les points de la ville laborieuse, donnaient l’idée du soupir d’ahan dans
          lequel se soulèverait et s’abaisserait une poitrine de Titan.</p>
          <p rend="alinea">Dans l’infini brouhaha, Laurent discernait des appellations gutturales,
          rauques ou stridentes, aussi fignolées que les mélancoliques sonneries de la
          caserne, tristes comme la force qui se plaint.</p>
          <p rend="alinea">Et après chaque phrase du chœur humain retentissait un bruit plus matériel ;
          des ballots s’éboulaient à fond de cale, des poutrelles de fer tombaient et
          rebondissaient sur le dallage des quais.</p>
          <p rend="alinea">En reportant ses regards, du fleuve sur la rive, Laurent aperçut une équipe
          de travailleurs réunissant leurs forces, pour mouvoir quelque arbre géant, de
          la famille des cèdres et des baobabs, expédié de l’Amérique. Leur façon de
          faire la chaîne, de se grouper, de se buter à ce bloc inerte, de jouer des
          épaules, des reins, de la croupe, auraient fait pâlir et paraître mièvres les
          bas-reliefs des temps héroïques.</p>
          <p rend="alinea">Mais une odeur véhémente et compliquée, où se fondaient sueurs, épices,
          peaux de bêtes, fruits, goudron, varech, cafés, herbages, et qu’exaspérait la
          chaleur, montait à la tête du contemplatif, comme un bouquet supérieur,
          l’encens agréable au dieu du commerce. Ce parfum, taquinant ses narines,
          sensibilisait ses autres sens.</p>
          <p rend="alinea">Le carillon se remit à chanter. Planant au-dessus de l’eau, il parut à
          Laurent plus doux, plus tendre encore, lubrifié par une mystérieuse
          onction.</p>
          <p rend="alinea">Les mouettes viraient, leur essor oblique prenait l’air en écharpe. Elles
          s’approchaient, s’éloignaient, revenaient encore, se livraient à une
          chorégraphie réglée par les rites élémentaires ; tour a tour attirées, par
          l’eau, la terre et le ciel, jusqu’au moment où ces trois maîtres de l’espace
          s’embrasaient dans un même bain d’humide et grasse lumière vespérale…</p>
          <p rend="alinea">À ce dernier prestige, Laurent se détourna, ébloui, perdant pied, attiré
          vers l’abîme. Il regarda de nouveau l’équipe du baobab ; puis avisa, plus
          rapproché de lui, un lourd camion attelé d’un cheval énorme, et le voiturier,
          attendant, à côté, que l’on chargeât son véhicule. Et sur la planche entre le
          char et le navire, le va-et-vient cadencé des plastiques débardeurs
          encapuchonnés, ployant le cou, mais non le torse, sous le faix, la croupe
          pleine modelée sur la poupe même du navire ; les jarrets musclés fléchissant
          très peu à chaque pas ; asseyant d’une main la charge sur les omoplates, l’autre
          poing sur la hanche. Des dieux !</p>
          <p rend="alinea">Une pyramide de ballots s’éleva graduellement sur te fardier. Le croc de la
          grue hydraulique ne cessait de fouiller et de mordre les flancs du
          transatlantique et d’en retirer des monceaux de marchandises.</p>
          <p rend="alinea">Non loin de là, opération contraire, au lieu de rider le ventre du vapeur,
          on le gavait sans relâche ; du charbon tombait dans ses soutes, des sacs et des
          caisses s’engouffraient dans les profondeurs insatiables de sa cale. Et ses
          pourvoyeurs suaient à grosses gouttes sans parvenir encore à apaiser sa
          fringale.</p>
          <p rend="alinea">Ces manœuvres de force accomplies par une élite d’hommes suggéraient à
          l’observateur la grandeur et l’omnipotence de sa ville natale. Mais elles ne
          laissaient pas de l’effrayer, de l’intimider.</p>
          <p rend="alinea">En ce moment où, enthousiaste, vierge de projets, il demandait de
          l’intimité, des avances, des effusions aux pierres mêmes de la cité, cet
          accueil au bord de la rade le froissait par son trop grand éclat.</p>
          <p rend="alinea">— Serais-je encore une fois repoussé et tenu à distance ? se demandait
          l’orphelin.</p>
          <p rend="alinea">Et voilà que, dans son appareil glorieux, Anvers lui incarna, à son tour,
          une non moins hautaine et triomphale créature.</p>
          <p rend="alinea">Se rendant un soir au théâtre, en grand apparat, sa cousine Gina était
          tellement éblouissante qu’une impulsion inéluctable le précipita vers elle
          comme un violent. Mais la radieuse jeune fille prévint ce mouvement
          d’adoration. Elle se rajusta, écarta, d’un geste distant, le candide idolâtre
          comme une poussière malpropre, et de sa voix désespérément égale, sans joie,
          sans même cette lueur de satisfaction que tout hommage, partit-il d’un
          bas-fond, appelle sur le visage de la femme, elle lui dit : “ Mais, laisse-donc,
          gros benêt, tu vas chiffonner mes volants ! ”</p>
          <p rend="alinea">Oui, sa ville trop belle, trop riche, ce berceau trop vaste pour son
          nourrisson en imposa ce soir à Laurent.</p>
          <p rend="alinea">— Va-t-elle aussi m’écarter, comme un rebut, un indigne ? se demandait-il
          avec angoisse.</p>
          <p rend="alinea">Mais comme si l’adorable ville, moins dure, moins cruelle que l’autre, eût
          lu la détresse du déclassé et tenu à ce que rien ne gâtât l’ivresse de son
          émancipation, avant que son cœur se fût serré complètement, le ciel enflammé
          amortissait son éclat trop acerbe et, du même coup, l’eau dans laquelle on
          semblait avoir fondu des rubis retrouvait son apparence normale. L’atmosphère
          crépusculaire redevint fluide et tendre ; les flots s’ouatèrent d’une brume
          légère, à l’horizon il n’y eut plus que des rappels roses de l’embrasement
          furieux qui avait effarouché Paridael.</p>
          <p rend="alinea">Ce fut une véritable détente. La ville lui serait donc meilleure, plus
          pitoyable !</p>
          <p rend="alinea">Même les mouvements des débardeurs lui parurent moins surhumains, moins
          hiératiques. Les ouvriers sur le point de cesser le labeur se surprenaient à
          respirer et à souffler comme de simples mortels, les bras ballants ou croisés,
          ou se frottant le front du revers de la manche. Laurent les trouvait tout aussi
          beaux comme cela, et meilleurs. Au moment de rentrer, de se baigner dans
          l’intimité du ménage, ils souriaient, anonchalis d’avance, et une langueur leur
          descendait des reins aux jambes, et leurs étreintes cherchaient des objets
          moins rugueux et moins inertes.</p>
          <p rend="alinea">Laurent remettait pied dans la réalité.</p>
        </div>

        <div xml:id="LaCasquette" type="div2">
          <head>
            II.
            <lb/>La Casquette
          </head>
          <p rend="alinea">À la recherche du logis des Tilbak, il s’était engagé dans le quartier des
          Bateliers.</p>
          <p rend="alinea">On commençait à allumer les réverbères, lorsqu’il avisa une petite
          boutique portant pour enseigne : <emph>À la Noix de Coco</emph>, à l’étalage de laquelle
          s’amoncelaient les objets les plus disparates ; lunettes et boussoles marines,
          coffres de matelots, chapeaux goudronnés, casquettes de grosse laine, paquets
          de tabacs anglais et américain enveloppés de papier jaune, tablettes de
          cavendish ou rôles de tabac à chiquer, canifs, crayons, flacons de parfum,
          savon de Windsor.</p>
          <p rend="alinea">Quelque chose lui disait que c’était là le logis de sa chère Siska. Il
          n’eut plus de doute en avisant, dans la boutique, une femme occupée à ranger
          les articles déplacés. Elle tournait le dos à Laurent, et comme la pièce
          n’était pas encore éclairée, il distinguait à peine sa silhouette, mais avant
          qu’elle lui eût montré son visage, il l’avait reconnue. Elle alluma les
          quinquets. Il la voyait en face. C’était la même bonne figure ouverte
          d’autrefois ; elle avait encore ses bandeaux de cheveux crespelés, un peu
          grisonnants à présent, où les doigts du gamin s’embarrassaient et qu’il
          tirait sans pitié. Il demeurait en arrêt devant l’étalage, de l’air d’une
          pratique qui fait son choix et, comme la rue était plus sombre que la
          boutique, Siska avait plus de peine à le distinguer. De temps en temps, tout
          en vaquant à la toilette de son magasin, elle lançait au quidam hésitant un
          regard à la dérobée. Cela ne mordait donc pas ? Que fallait-il pour l’amorcer ?
          Pauvre femme ! Laurent se demandait si elle vendait beaucoup de ces
          articles ?</p>
          <p rend="alinea">Siska, ne comptant plus sur ce client, allait se retirer dans une
          chambrette au fond du magasin. En poussant la porte, il fit tinter une
          sonnette, elle se ravisa et vint à lui, avec cet empressement et ce sourire
          engageant des marchands devant l’acheteur.</p>
          <p rend="alinea">De l’air le plus grave, Laurent lui demanda à essayer des casquettes. Elle
          le dévisagea, tâchant de juger, d’après le reste de son ajustement, quelle
          coiffure lui agréerait. Cet examen rapide lui donna sans doute une idée assez
          haute de l’élégance de Paridael, car elle lui montra ce qu’elle “ tenait ” de
          plus cher dans ce genre d’articles, des casquettes marines de fantaisie comme
          en portent les passagers huppés. Mais Laurent demanda à voir des casquettes
          de paysan, de roulier, d’arrimeur, et feignit de jeter son dévolu sur
          d’énormes bourrelets en laine brune, à visière et à pompon.</p>
          <p rend="alinea">Siska le considéra rapidement, avec méfiance. Un excentrique, pour sûr ! ou
          quelque sujet ayant de bonnes raisons pour se déguiser en dehors du temps de
          carnaval ! Rien de propre en somme. Et elle mit le comble à la joie malicieuse
          de Laurent — qui épiait son manège du coin de l’œil, et sans oser la
          regarder en face de peur de se trahir — en enlevant rapidement le trousseau
          de clefs laissé sur le tiroir. Laurent eut l’occasion de se rappeler, par la
          suite, cette velléité de mascarade et cette fantaisie pour la coiffure
          plébéienne.</p>
          <p rend="alinea">Gardant sur la tête un des spécimens les plus tapageurs de l’assortiment,
          coiffure rogue qui eût fait les délices d’un rôdeur de quai, il lui en
          demanda le prix. Elle eut alors un air de consternation si amusant, si
          sincère, qu’il ne parvenait plus à se contenir. Tandis qu’elle lui rendait la
          monnaie sur un billet de vingt francs, avec la hâte de quelqu’un qui voudrait
          se débarrasser au plus vite d’un client louche, lui, au contraire, prenait
          son temps, n’en finissait pas de se mirer et d’ajuster son emplette de la
          manière la plus impudente et la plus dégagée.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, les poings sur les hanches il se campa, falot, devant la marchande
          et la dévisagea obstinément… Et comme, intriguée par ce regard, la bonne
          femme changeait de couleur, retrouvant dans ses jeux une expression bien
          connue, Laurent lui sauta brusquement au cou. Avec un cri, elle lui avait
          déjà ouvert les bras.</p>
          <p rend="alinea">— C’est moi, Siska ! Moi, Laurent Paridael… votre Lorki…</p>
          <p rend="alinea">— Lorki !…, monsieur Laurent ! Est-il Dieu possible ! s’exclama la bonne
          âme.</p>
          <p rend="alinea">Elle le lâchait et se reculait pour l’admirer, l’étreignait de nouveau,
          rouge de plaisir et de confusion, et ne cessait de se récrier : “ Voyez-vous ce
          vilain farceur ! ce gamin qui me bernait avec tant de sérieux ! ”</p>
          <p rend="alinea">Cependant, aux exclamations de Siska, Vincent était accouru, pas moins
          agréablement surpris que sa femme. Ils poussèrent Laurent par les épaules,
          dans leur petite chambre de ménage.</p>
          <p rend="alinea">Ce réduit ressemblait furieusement à une cabine. Le jour, une fenêtre
          aussi étroite qu’une meurtrière y répandait une lumière glauque comme
          sous-marine. Ses industrieux occupants résolvaient chaque jour le problème
          d’y faire tenir le plus possible d’êtres et d’objets. Pas un pouce d’espace
          qui y fût perdu. Cette chambre était enduite d’une couleur brune, jouant
          l’acajou, ornée de quelques gravures représentant des scènes de voyage ; il y
          avait sur la cheminée un trois-mâts en miniature, voguant à toutes voiles,
          chef-d’œuvre confectionné par Tilbak, et quelques-uns de ces grands
          coquillages dans lesquels, en les appliquant contre l’oreille, on entend
          mugir l’Océan.</p>
          <p rend="alinea">Laurent se trouva mis en présence d’une kyrielle d’enfants de tout âge. On
          lui présenta d’abord Henriette, une accorte ménagère. Un visage ovale,
          allongé sans disgrâce, des yeux bleus étonnamment doux, pour ainsi dire
          lactés, des boucles blondes, une physionomie reposée et confiante ; toute la
          personne embaumait la candeur primordiale et la foncière pureté.</p>
          <p rend="alinea">L’existence pour Siska de cette adolescente héritière ne laissait pas
          d’intriguer Laurent. Devinant qu’il supputait les années écoulées depuis leur
          mariage, Vincent profila d’une sortie de la fillette pour lui dire à
          l’oreille, avec un coup de coude et le bon rire franc et luron, et le clin
          d’œil dont l’homme du peuple accompagne généralement ses gaillardises :</p>
          <p rend="alinea">— Dame ! monsieur Laurent ! Lorsque Siska vous avait mis coucher, il nous
          fallait bien passer le temps… La mijaurée ne m’allongeait des claques et ne
          me tenait à distance que devant vous.</p>
          <p rend="alinea">Et Laurent se rappela certaine maladie mystérieuse de la servante, et
          aussi avec quelle joie et quelle bonté Jacques Paridael la vit revenir après
          une villégiature d’un mois.</p>
          <p rend="alinea">Après Henriette venait Félix, un membru noiraud de quatorze ans
          ressemblant au père, et que Door Bergmans avait engagé comme saute-ruisseau
          et “ garçon de courses ”, puis Pierket, un délicieux garçonnet de douze ans,
          aux cheveux blonds comme sa mère et sa grande sœur, mais avec les vifs yeux
          bruns et le teint un peu ambré de son père et de Félix ; et Lusse, une bambine
          de six ans à peine — la miniature de sa mère.</p>
          <p rend="alinea">Que de confidences et d’épanchements ! Laurent raconta aux Tilbak ce qui
          s’était passé depuis le renvoi de Vincent, mais une pudeur l’empêcha de
          parler de Gina. Il n’était pas sûr de la détester autant qu’il l’aurait
          voulu. Ne venait-il pas de l’évoquer au bord de l’Escaut ?</p>
          <p rend="alinea">Sollicité par son élément favori, mais forcé de renoncer à la navigation
          hauturière et même au cabotage, Vincent cumulait les fonctions de marinier,
          passeur et conducteur d’allèges ; il conduisait aussi jusqu’au bas de la
          rivière, les “ commis de rivière ”, envoyés parles trafiquants à la rencontre
          des navires signalés au pilotage.</p>
          <p rend="alinea">— Et vous, qu’allez-vous devenir ? demanda Vincent avec cette rondeur des
          dévouements qu’on ne pourrait jamais taxer d’indiscrétion.</p>
          <p rend="alinea">Le jeune homme l’ignorait lui-même. Il n’avait rien à attendre des gens de
          sa famille, et ses cent francs eussent-ils représenté une rente suffisante,
          qu’il n’était pas d’âge à paresser.</p>
          <p rend="alinea">— Si je vous ai bien compris, reprit le mari de Siska, vous préféreriez à
          un emploi sédentaire une besogne qui vous permettrait d’aller et venir et de
          vous donner du mouvement. Je tiens peut-être votre affaire. Un chef de
          “ Nation ” de mes camarades a besoin d’un employé qui l’aide dans ses calculs
          et dans la surveillance de la besogne, au chantier et à l’entrepôt. Faut-il
          lui parler ?</p>
          <p rend="alinea">Laurent ne demandait pas mieux ; il fut convenu qu’il reviendrait prendre
          des nouvelles le lendemain.</p>
        </div>

        <div xml:id="Ruchesetguepiers" type="div2">
          <head>
            III
            <lb/>Ruches et guêpiers.
          </head>
          <p rend="alinea">Maître Jean Vingerhout engagea, sur-le-champ, le jeune homme recommandé
          par son ami Vincent Tilbak, Jean était un joyeux vivant, râblé, solide, cadet
          de notables fermiers des Polders les alluvions de l’Escaut, lequel, fatigué
          de cultiver à perte, avait acheté, avec le produit de son héritage, une part
          d’actionnaire dans une “ Nation ”.</p>
          <p rend="alinea">Les “ Nations ”, corporations ouvrières rappelant les anciennes gildes
          flamandes, se partagent l’entreprise du chargement, du déchargement, de
          l’arrimage, du camionnage et de l’emmagasinement des marchandises ; elles
          forment dans la cité moderne une puissance avec laquelle doit compter le clan
          des forts commerçants de la place, car, coalisées, elles disposent d’une
          armée de compagnons peu formalistes capables d’entraîner une stagnation
          complète du trafic et de tenir en échec le pouvoir du Magistrat. Là, du moins
          on sauvegarderait les droits des enfants du terroir ; jamais l’immigré ne
          supplanterait l’aborigène de la contrée anversoise comme <term xml:lang=
          "nl-BE">baes</term>, c’est-à-dire maître, ou même comme simple compagnon.</p>
          <p rend="alinea">L’“ Amérique ”, la plus ancienne et la plus riche de ces nations, au service
          de laquelle venait d’entrer Laurent, écrémait la main-d’œuvre, disposait
          des plus beaux chevaux, possédait des installations modèles et un outillage
          perfectionné. Chariots, harnais, grues, bâches, cordeaux, bannes, poulies et
          balances n’avaient point leurs pareils chez les corporations rivales. Depuis
          Hoboken jusqu’à Austruweel et à Merxem on ne rencontrait que ses diligentes
          équipes. Ses poseurs et ses mesureurs transbordaient le grain importé sur des
          allèges d’une contenance invariable ; ses portefaix juchaient les sacs et les
          ballots sur leurs épaules et les rangeaient à quai ou les guindaient sur les
          fardiers ; ses débardeurs déposaient sur la rive des planches, poutres et
          grumes en réunissant les produits de la même essence.</p>
          <p rend="alinea">Trop habitués à ouvrer de leurs dix doigts pour s’escrimer du crayon et de
          la plume, c’était Laurent qui, sur la présentation de leur collègue
          Vingerhout, le syndic des chefs ou <term xml:lang="nl-BE">baes</term>, était chargé de leur besogne de
          bureau et aussi du soin de contrôler, à l’entrée ou à la sortie des docks,
          les chiffres renseignés par les peseurs et mesureurs d’autres
          corporations.</p>
          <p rend="alinea">Un négociant en café, client de l’Amérique, a-t-il repris une partie de
          denrées à un confrère, Laurent reçoit le stock des mains de la nation
          concurrente avec laquelle a traité le vendeur. Il en a souvent pour une
          journée de posage sur le quai en pleine cohue, sous les ardeurs du soleil ou
          par la pluie et la gelée. Mais il s’absorbe en la tâche. Des centaines de
          balles poinçonnées et numérotées depuis la première jusqu’à la dernière
          défilent devant lui. Il additionne des colonnes de chiffres tout en
          surveillant du coin de l’œil le jeu de la balance. Car gare aux erreurs ! Si
          le preneur ne trouvait pas son compte, c’est l’Amérique qu’il tiendrait
          responsable de l’écart, à moins que Laurent n’eût constaté que le préjudice
          émanait du vendeur et de ses ouvriers.</p>
          <p rend="alinea">Plusieurs fois il eut à surveiller les expéditions de l’usine Dobouziez,
          et ce n’était pas sans émotion qu’il avisait les caisses blanches balafrées
          au pinceau noir du sacramentel D. B. Z.</p>
          <p rend="alinea">Mais il n’éprouvait pas le moindre regret de son changement de position.
          Au contraire. Il se réjouissait de servir ces patrons sans morgue, ces <term xml:lang="nl-BE">baes</term>
          d’un abord si réconfortant, au lieu de pâtir dans un bureau morose à la solde
          d’un Béjard ou d’un autre arrogant parvenu. Devant la rade et les bassins
          remplis de navires, ce mouvement ininterrompu des entrées et des sorties, ces
          dégorgements ou ces engloutissements de cargaisons, ce va-et-vient entre les
          entrepôts flottants et les docks du rivage, cet éboulement continu des
          marchandises sur le quai et au fond des cales, le commerce ne lui paraissait
          plus une abstraction, mais un organisme tangible et grandiose.</p>
          <p rend="alinea">Souvent Laurent assistait à la réunion des <term xml:lang="nl-BE">baes</term>, le soir, dans une
          brasserie du Port. Fardiers et camions sont remisés sous les hangars,
          mangeoires remplies, litières renouvelées. Les chevaux broient le picotin, le
          comptable a fermé ses registres, les vastes bâtiments ne logent plus d’autre
          compagnon que le garde-écurie, et les grosses portes massives, vraies portes
          de forteresse, protègent la fortune de l’Amérique contre les coups de mains
          des ribleurs et des larrons.</p>
          <p rend="alinea">Les bruyantes assemblées, l’épique déboutonnage, les croustilleux ou
          tonitruants propos, alors, à l’ ”herberge ” habituelle ! Tudieu ! ces rudes chefs
          de corporation, ces <term xml:lang="nl-BE">baes</term> à peine mieux équarris que leurs subalternes, en
          lâchent de carabinées qui renverseraient, comme ils en conviennent eux-mêmes,
          un paysan de son cheval ! Il fait beau les voir se nettoyer la bouche d’une
          gorgée en conséquence, après une gaillardise énorme entre toutes qui les fait
          se trémousser sur leurs escabeaux et communiquer à la table, à l’armée des
          demi-litres et aux carreaux des fenêtres une trépidation comparable à celle
          que provoquent pendant le jour les cahotements sur le pavé d’un de leurs
          formidables attelages.</p>
          <p rend="alinea">Laurent sortait de ces conférences abasourdi, assommé, un peu asphyxié,
          comme si on l’avait regoulé de forts quartiers de viande ou même exposé comme
          un jambon à des fumigations prolongées. Et en présence de ces tourmentes
          d’humeur pléthorique comment taxer d’exagération l’exubérance sanguine et la
          licence presque animale des coloristes du passé !</p>
          <p rend="alinea">En temps de presse, lorsque les salariés à demeure, l’effectif
          stationnant, aux heures de la reprise du travail, devant les locaux de
          l’Amérique, ne suffisait pas à l’abondance de la peine, il arriva à Laurent
          d’accompagner son maître Jan Vingerhout au Coin des Paresseux, le carrefour
          voisin de la Maison Hanséatique, ainsi appelé parce que s’y tenait la Bourse
          des chômeurs perpétuels. Bien typiques les scènes d’embauchage et de
          recrutement auxquelles il assista ! La première fois Laurent ne comprenait pas
          que <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> Jan, ayant seulement besoin d’un renfort de cinq hommes, s’était
          embarrassé d’une vingtaine de ces maroufles, assurément fort valides, même
          bâtis pour fournir des travaux de géant, mais n’exerçant jamais leur
          musculature que dans des altercations de pochard et mêlant trop d’alcool à
          leur sang riche.</p>
          <p rend="alinea">— Attendez ! lui dit, en riant, le <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign>, qui connaissait son monde.</p>
          <p rend="alinea">Après des transactions saugrenues, les drôles acceptaient enfin le marché
          et se mettaient en route, mais comme à leur corps défendant et en poussant,
          chaque fois qu’ils mettaient un pied devant l’autre, des soupirs à fendre
          l’âme.</p>
          <p rend="alinea">Arrivés à une vingtaine de mètres de leur lieu de stationnement, l’un ou
          l’autre de ces lazzaroni du Nord, s’arrêtait net et déclarait ne plus pouvoir
          avancer si on ne lui administrait un cordial à base d’alcool.</p>
          <p rend="alinea">Vingerhout faisant la sourde oreille, le soiffard se traînait non sans
          maugréer à sa suite, quitte à formuler la même déclaration quelques pas plus
          loin. Quoique deux autres recrues eussent appuyé la supplique du camarade par
          un suggestif claquement de langue et des gestes dignes de Tantale, le
          recruteur n’entendait pas plus que la première fois.</p>
          <p rend="alinea">Au troisième débit de liqueurs, autant dire à la sixième maison, le
          patient s’avoua vaincu et, avec un juron de désespoir, déserta la compagnie
          pour s’approcher du zinc plus irrésistible que l’aimant. Ses deux partisans
          se traîneront jusqu’à l’assommoir suivant, mais là, après une suprême, mais
          vaine sommation à l’embaucheur, ils reprirent leurs libations au dieu
          Genièvre.</p>
          <p rend="alinea">Laurent commença à comprendre pourquoi Vingerhout avait forcé le
          contingent.</p>
          <p rend="alinea">— Ces trois-là sont des ivrognes et des lendores[4] patentés ! lui dit le
          <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign>. Je ne les engage plus que par acquit de conscience, persuadé qu’ils me
          lâcheront à l’un des premiers tournants du quai. Encore ne suis-je pas sûr
          des autres !</p>
          <p rend="alinea">Jan avait raison de se méfier de leur force de caractère. Le chantier vers
          lequel il tendait étant situé à près d’un kilomètre de là, quelques
          défections se produisirent encore, l’une pratique débauchant l’autre, si bien
          qu’à l’arrivée à pied d’œuvre il ne restait à Vingerhout que les dix bras
          dont il avait besoin.</p>
          <p rend="alinea">— Estimons-nous heureux que ceux-ci ne nous soient pas glissés entre les
          doigts à la dernière minute, ce qui nous aurait forcé de retourner à leur
          vivier et d’y recommencer la pêche ! conclut le Poldérien philosophe sans
          épiloguer autrement sur cet édifiant épisode. Et pour reconnaître leur
          relative complaisance, il leur paya une tournée du mirifique genièvre.</p>
          <p rend="alinea">Laurent apprit à connaître des gaillards, plus originaux encore que ces
          clampins, en accompagnant Vincent Tilbak qui conduisait, en chaloupe, l’un ou
          l’autre commis de rivière, à la rencontre d’un arrivage. L’amarre détachée,
          le rameur ne pouvait d’abord que godiller, pour sortir du bassin de batelage
          et de la rade sans heurter les chalands et les navires à l’ancre. L’yole
          passait entre deux vaisseaux dont les œuvres mortes semblaient de
          somnolentes baleines ayant pour prunelles les fanaux clignotants. Puis Tilbak
          jouait allègrement de l’aviron. Un silence intermittent, plus majestueux que
          le calme absolu, planait sur la terre et le ciel. Laurent prêtait l’oreille
          au grincement des taquets frictionnés par les rames, à l’égouttement de l’eau
          des palettes, au clapotis dans la cale. Parfois un “ qui vive ” partait d’une
          patache de la douane en quête de smoglers. Le nom et la voix de Tilbak
          apprivoisaient les gabelous. Au Doel les nuits se passaient, suivant la
          saison et la température, dans la salle commune de la frugale auberge,
          cassine en bois goudronné, ou à la belle étoile, sur l’herbe de la Digue.</p>
          <p rend="alinea">On y rencontrait une engeance interlope, d’industrieux amphibies que
          Laurent avait le loisir de détailler : courtiers marrons, estafettes de
          mercantis, drogmans de mauvais lieux, ou, à des échelons inférieurs encore,
          pilotins réfractaires, garçons de cambuse en congé forcé, rôdeurs de quai,
          gibier de la correctionnelle, fretin des pénitenciers, généralement désignés
          sous l’appellation de <term xml:lang="en">runners</term>. Des adolescents imberbes, de dégourdis bouts
          d’hommes, noctambules comme des matous, insinuants comme des filles : asticots
          des pêcheries en eau trouble.</p>
          <p rend="alinea">— N’ayez peur, monsieur Lorki, disait Tilbak, se méprenant sur la stupeur
          de Laurent devant ce bivac d’interlopes.</p>
          <p rend="alinea">À la vérité Paridael celait une curiosité plus que partiale, sous une
          contrainte et une répugnance assez plausibles. Ils chiquaient, pipaient,
          sifflaient le rogomme, poissaient des cartes, se portaient des gageures
          incongrues et mêlaient à leur argot bourguignon flamand des termes d’une
          langue verte cosmopolite, des éructations de slang. Le lucre, la ruse, la
          colère et le vice chiffonnaient les frimousses très avenantes à la pénombre
          des larges visières marines ou des cheveux frisottant sous les bérets, et la
          lumière rembrandtesque du bouge, le fuyant clair de lune, le petit jour
          cuivreux du dehors, un petit jour de guillotinade, leur prêtaient une
          équivoque de plus.</p>
          <p rend="alinea">Le brave Tilbak, qu’ils respectaient au point de céder le passage à son
          client, leur gardait rancune depuis sa vie de matelot.</p>
          <p rend="alinea">— En voilà qui s’entendent à gruger les gens de mer ! disait-il. Ah ! ce
          qu’ils m’ont fait sacrer, ces gouins-là ! Les tentations, les boniments, qu’il
          m’a fallu subir, lorsqu’ils s’abattaient sur le pont comme une nuée de
          poissons volants. Heureusement j’avais l’âme trop férue de Siska pour me
          laisser prendre à leurs amorces. Ils en étaient pour leurs distributions de
          prix courants et d’échantillons. Je n’aurais eu garde de leur engager mon
          prêt, ma chair et mon salut. Mais c’est égal, j’étais content de mettre le
          pied sur le plancher des vaches, pour échapper à leurs hameçons. Je vous le
          dis, monsieur Laurent, ces <foreign xml:lang="en">runners</foreign> sont les vrais suppôts des sept péchés
          capitaux !…</p>
          <p rend="alinea">Vincent Tilbak aurait dû remarquer que, loin de partager son
          animadversion, Laurent scrutait les jeunes <foreign xml:lang="en">runners</foreign> avec une complaisance
          indue.</p>
          <p rend="alinea">Un jour il laissa même entendre à son mentor les affinités qu’il se
          découvrait avec ces mauvais petits bougres[5].</p>
          <p rend="alinea">À cette ouverture la physionomie de l’honnête Tilbak exprima une si
          touchante consternation, que l’étourdi s’empressa de renier ces sympathies
          déplacées et déclara, non sans rougir, qu’il avait simplement voulu badiner.
          Des instincts d’irrégulier et de réfractaire couvaient en lui. De là, sans
          qu’il parvînt à se les expliquer, les postulations sourdes, l’énervante
          angoisse, la curiosité lancinante, le navrèrent jaloux et apitoyé, à la fois
          craintif et tendre, qui le travaillaient devant le farouche Moulin de pierre,
          le repaire, mais aussi l’asile des êtres asymétriques.</p>
          <p rend="alinea">La vie laborieuse et salubre qu’il menait avec de droits et probes
          gaillards de la trempe de Jean Vingerhout, l’amitié de Vincent et Siska, mais
          plus encore l’influence balsamique d’Henriette devaient reculer l’éclosion de
          ces germes morbides. Laurent était devenu le commensal régulier des Tilbak.
          Une confiance fraternelle ne tarda pas à s’établir entre Henriette et lui.
          Jamais il ne s’était trouvé plus à l’aise, plus rassuré, plus charmé,
          vis-à-vis d’une personne de l’autre sexe. Il semblait qu’il la connût de
          longue date. Ils avaient dû grandir ensemble. Le soir, Laurent aidait les
          enfants, Pierket et Lusse, à écrire leurs devoirs et à étudier leurs leçons.
          La sœur aînée vaquant aux soins du ménage, allant et venant par la chambre,
          admirait la science du jeune homme. Après le souper, il faisait la lecture à
          toute la famille ou les instruisait en causant. Henriette l’écoutait avec une
          ferveur non exempte de malaise. Lorsqu’il parlait des événements de ce monde
          et de la condition de l’humanité, la jeune fille était bien plus
          impressionnée par l’exaltation, l’amertume, la fièvre, la révolte que
          trahissaient les propos du jeune homme, que par le sens même de ses
          objurgations. Avec cette seconde vue des aimantes âmes féminines, elle le
          devinait foncièrement triste et troublé, et plus il montrait de sollicitude
          pour les malheureux, les souffrants, et surtout les égarés, plus elle le
          chérissait lui-même, plus elle s’absorbait candidement en lui, pressentant
          qu’entre tous les misérables, celui-ci avait le plus grandement besoin de
          charité.</p>
          <p rend="alinea">D’ailleurs, auprès d’elle le cours de ses idées ne tardait pas à reprendre
          une pente moins tourmentée. Sous la caresse tutélaire de ces grands yeux
          bleus arrêtés ingénument sur lui, il ne s’apercevait plus que de la quiétude
          présente, des ambiances loyales et des sourires de la vie. Il cessait de
          chercher midi à quatorze heures, imposait silence à ses orageuses
          spéculations.</p>
          <p rend="alinea">Autrefois, à la Fabrique, les prunelles de Gina lui injectaient sous le
          derme une liqueur traîtresse ; il ne se possédait plus, devenait mauvais,
          rêvait un bouleversement et des représailles, une jacquerie, une révolte
          servile, après laquelle il se fût attribué, pour part de butin,
          l’orgueilleuse et méprisante patricienne et lui eût imposé les outrages de
          son incendiaire désir. C’était même autant par rancune contre Gina que par
          haine des dirigeants et des capitalistes qu’il était retourné vers les
          exploités. Il allait descendre jusqu’aux parias subversifs, lorsqu’il avait
          rencontré les prolétaires résignés. Il devint une sorte d’ouvrier dilettante.
          La sagesse, la placidité, la belle humeur, la philosophie de ses nouveaux
          entours, surtout la bonté et le charme d’Henriette, endormirent ses rancunes,
          ses griefs, le rendirent accommodant et presque opportuniste. L’image de Gina
          pâlissait.</p>
        </div>

        <div xml:id="LaCantate" type="div2">
          <head>
            IV
            <lb/>La Cantate.
          </head>
          <p rend="alinea">En flânant sur les quais, Door Bergmans aperçut un particulier dont la
          mine l’intrigua. Il eut un sursaut d’étonnement. “ Je me trompe ! ” se dit-il en
          poursuivant sa route. Mais après quelques pas il rebroussa chemin et,
          reconnaissant bel et bien Laurent Paridael, il marcha droit à lui la main
          tendue.</p>
          <p rend="alinea">Laurent, en train de surveiller un chargement de balles de riz entrepris
          par 1’ “ Amérique ”, se troubla un peu, fit même le mouvement de se dérober,
          mais apprivoisé par l’abord affectueux et simple du tribun, abandonna,
          momentanément son poste et se laissa entraîner non loin de là. Mis au
          courant, Bergmans railla doucement la fantaisie qui l’avait poussé à entrer
          comme marqueur dans une Nation et à servir les débardeurs. Que ne s’était-il
          adressé plutôt à lui ? Il lui offrit même sur-le-champ, dans ses bureaux, une
          place plus digne de son savoir et plus compatible avec son éducation. Mais, à
          la surprise de plus en plus grande du tribun, Laurent refusa d’abandonner sa
          nouvelle profession. Il décrivit même en termes si enthousiastes, avec un tel
          lyrisme, son nouveau milieu et ses nouveaux partenaires, qu’il justifia
          presque son étrange vocation et que Bergmans crut ne plus devoir insister. Il
          s’abstint de nommer Gina. Mis complètement à l’aise, Laurent accueillit avec
          empressement la proposition de se réunir de temps en temps Bergmans et lui,
          avec Marbol et Vyvéloy.</p>
          <p rend="alinea">Le peintre Marbol, un petit homme sec, tout nerfs, cachait, sous une
          apparence anémique et friable de souffreteux, une énergie, une persévérance
          extraordinaire. Depuis une couple d’années, il s’était acquis quelque
          notoriété en peignant ce qu’il voyait autour de lui. Seul dans cette grande
          ville littéralement infestée de rapins, de colorieurs en chambre, dans cet
          ancien foyer d’art presque totalement éteint, nécropole plutôt que métropole,
          — il commençait à exploiter le plein air, la rue, le décor, le type local. En
          quittant, avec un certain éclat, à la veille des concours de Rome, l’antique
          académie fondée par Teniers et les savoureux naturistes du <hi rend=
          "smallcaps">xvii</hi><hi rend="ordinal">e</hi> siècle, mais tombée à présent
          sous la direction de faux artistes, peintres
          aussi timides que maîtres intolérants, le jeune homme s’était mis à dos la
          clique officielle, les marchands, les amateurs, les critiques, les
          fonctionnaires, aussi bien ceux qui procurent le pain que ceux qui débitent
          la renommée.</p>
          <p rend="alinea">Peindre Anvers, sa vie propre, son Port, son fleuve, ses marins ses
          portefaix, ses plébéiennes luxuriantes, ses enfants incarnadins et potelés
          que Rubens, autrefois, avait jugés assez plastiques et assez appétissants
          pour en peupler ses paradis et ses olympes, peindre cette magnifique pousse
          humaine dans son mode, son costume, son ambiance, avec le scrupuleux et
          fervent souci de ses mœurs spéciales, sans négliger aucune des corrélations
          qui l’accentuent et la caractérisent, interpréter l’âme même de la cité
          rubénienne avec une sympathie poussée jusqu’à l’assimilation. Quel programme,
          quel objectif ! C’était bien là pour ces fabricants et ces acheteurs de
          poupées et de mannequins, le fait d’un fou, d’un excentrique, d’un casseur de
          vitres !</p>
          <p rend="alinea">Un tableau de Marbol, destiné à une exposition internationale de
          l’étranger et soumis auparavant au jugement de ses concitoyens, fit partir
          ceux-ci d’un immense éclat de rire, et lui valut des condoléances ironiques
          ou de fielleux et méprisants silences. Ce tableau représentait les <title>Débardeurs
          au repos</title>.</p>
          <p rend="alinea">À midi, sur un fardier dételé, voisin du Dock, trois ouvriers étaient
          couchés : l’un ventre en l’air, les jambes un peu écartées, la tête reposant,
          entre les bras repliés, dans les mains jointes derrière la nuque ; la
          physionomie basanée, rude, mais belle, sommeillait à demi, les paupières un
          peu relevées montraient ses prunelles noires et veloureuses. Les deux autres
          dockers s’allongeaient à plat ventre ; le fond de culotte cuireux et comme
          boucané bridait leur croupe protubérante dont elle accusait les méplats, et,
          le buste un peu relevé, le menton dans les poings calleux, appuyés sur leurs
          coudes, ils tournaient le dos au spectateur, montrant la tête crépue, des
          oreilles écartées, les puissantes attaches du cou, le dos râblé à l’envi, et
          béaient à un coin de la rade chatoyant entre des cépées de mâts.</p>
          <p rend="alinea">À Paris ce fut autour de cette toile audacieuse, une guerre d’ateliers,
          des polémiques féroces : depuis des années on n’avait plus bataillé ainsi.
          Marbol se conquit autant d’admirateurs que d’ennemis, ce qui est la bonne
          mesure. Un des gros marchands de la chaussée d’Antin ayant acquis cette
          composition scandaleuse, ceux d’Anvers en frémirent de rage et de stupeur.
          Quel honnête homme eût consenti à s’embarrasser de ce portrait de trois
          manœuvres déguenillés et dépoitraillés, mal vêtus, mal rasés, trop charnus,
          de cuir trop épais, de poings et de jarrets inquiétants ? Pour dire sa pleine
          horreur, M. Dupoissy avait écrit que ce tableau dégageait une odeur de suée,
          de hareng saur et d’oignon ; qu’il sentait la crapule.</p>
          <p rend="alinea">Arriva une nouvelle exposition à Paris ; Marbol y prit part avec un tableau
          non moins audacieux que le premier, et, à la stupéfaction redoublée des clans
          hostiles ou timorés, les jurés lui décernèrent la grande médaille.</p>
          <p rend="alinea">Si les bonzes de la peinture se renfermèrent vis-à-vis du jeune novateur
          dans leur attitude malveillante, ces succès, bientôt ratifiés à Munich,
          Vienne et Londres, donnèrent à réfléchir aux amateurs et aux collectionneurs
          de la haute société anversoise. On ne pouvait le nier ; le gaillard
          réussissait. S’il n’y avait eu pour leur prouver sa supériorité que ce qu’on
          appelle la gloire : des articles de gazettes, des applaudissements de
          crève-de-faim chez qui plus l’estomac manque d’aliments, plus la tête se
          nourrit de chimères, ces gens positifs eussent continué de hausser les
          épaules et de dire “ raca ” à ce tapageur, ce brouillon. Mais du moment que,
          comme eux-mêmes, il se mettait à palper des écus, son cas devenait
          intéressant.</p>
          <p rend="alinea">— Heu ! Heu ! Drôle de goût, pour sûr ! Peinture peu meublante, tableaux à ne
          pas avoir chez soi…, du moins dans un salon où se tiennent des dames… Mais un
          malin, pourtant, un compère adroit, après tout… Il n’avait pas si mal combiné
          son plan. Puis qu’importe s’il fait de la peinture à ne pas prendre avec des
          pincettes, nous recevons bien à la maison ce brave Vanderzeepen, alors que
          chacun sait que le digne homme a gagné ses deux cents maisons, son hôtel de
          la Place de Meir et son château de Borsbeek, au moyen de la ferme des
          vidanges… Comme Vanderzeepen, ce monsieur Marbol a trouvé la pierre
          philosophale ; sauf respect, il fait de l’or avec de la merde !</p>
          <p rend="alinea">Les préventions tombèrent. Les matadors de la finance commencèrent à
          saluer le pelé, le galeux d’autrefois ; risquèrent même de citer son nom
          devant leurs pudiques épouses, ce qui eût paru d’une inconvenance énorme
          quelques mois auparavant. Ne pouvant décemment prôner cette peinture
          pétroleuse et anarchiste, on affecta de priser l’habileté, le génie,
          commerçant de ce Marbol qui endossait si facilement ses croûtes désagréables,
          ses épouvantails à moineaux, à des gogos parisiens, à des Yankees facétieux
          ou aux Anglais, friands, comme on sait, de scènes monstrueuses et
          excentriques.</p>
          <p rend="alinea">Le musicien Rombaut de Vyvéloy, l’autre ami de Door Bergmans, rappelait,
          avec sa haute taille, sa coupe robuste, son masque léonin, sa crinière
          abondante, sa complexion sanguine, la figure du maître des dieux dans <title>Jupiter
          et Mercure chez Philémon et Baucis</title>, de Jordaens. C’était, sinon un païen, du
          moins un “ Renaissant ” que ce Brabançon. Rien, ni au physique, ni au moral,
          des types émaciés, blafards et béats, des primitifs à la Memlinck et à la Van
          Eyck. Il avait converti au panthéisme l’oratorio chrétien du vieux Bach.</p>
          <p rend="alinea">L’art fougueux et essentiellement plastique de Vyvéloy devait
          impressionner plus profondément encore Laurent Paridael que les peintures à
          tendances hardies, mais à réalisation un peu molle et un peu frigide, pas
          assez vibrante, — comme il le constata de plus en plus par la suite — de son
          ami Marbol.</p>
          <p rend="alinea">Cette année-là, Anvers inaugura les fêtes du troisième centenaire de la
          naissance de Rubens par une cantate de Rombaut de Vyvéloy, exécutée le soir
          en plein air sur la Place Verte. Laurent ne manqua pas de se rendre à cette
          cérémonie.</p>
          <p rend="alinea">Près de la statue du grand Pierre-Paul, les chœurs et l’orchestre
          occupent une tribune à gradins, disposée en arc de cercle au centre duquel
          trône le compositeur. Le square, ceint de cordeaux, est ménagé aux bourgeois.
          Le peuple s’écrasant alentour respecte la démarcation et les rues
          convergentes ont beau vomir de nouvelles cohues, cette multitude effrayante
          parait plus digne et plus recueillie encore que les spectateurs privilégiés
          et moins séditieuse que la déplaisante police et les encombrants gendarmes à
          cheval. Pas une contestation, pas un murmure. Depuis des heures, ouvriers et
          petites gens piétinent philosophiquement sur place, sans rien perdre de leur
          belle humeur et de leur sérénité. Quel fluide réduit au silence ces langues
          frondeuses, ces caboches turbulentes ? Les bras se croisent placidement sur
          les poitrines haletant de curiosité. Pressentent-ils, ces Anversois de souche
          robuste, mais infime, la splendeur, unique de la fête qui se prépare, pour
          qu’ils y préludent avec cette onction ? Les poupons sur les bras des ménagères
          s’abstiennent de vagir et les chiens de rue circulent entre cette compacte
          plantation de jambes sans se faire molester par les gavroches, leurs
          tourmenteurs naturels.</p>
          <p rend="alinea">Et dans cet imposant et magnétique silence, au-dessus de cette mer étale,
          aux vagues, figées, sur laquelle l’ombre bleue qui descend doucement, pleine
          de caresses, met une paix, une solennité de plus, tombèrent tout à coup de la
          plus haute galerie de la tour, où les yeux essayaient en vain de discerner
          les hérauts d’armes, quelques martiaux éclats de trompettes a l’unisson. Et
          les soprani des Villes sœurs — Gand et Bruges — hélèrent et acclamèrent à
          plusieurs reprises la Métropole. Leurs vivats de plus en plus chauds et
          stridents, étaient suivis chaque fois des appels un peu rauques de l’aérienne
          fanfare. Après ce dialogue le carillon se mit à tintinnabuler : d’abord
          lentement et en sourdine comme une couvée qui s’éveille à l’aube dans la
          rosée des taillis ; puis s’animant, élevant la voix, lançant à la volée une
          pluie d’accords de jubilation. Un ensoleillement. Alors l’orchestre et les
          chœurs entrèrent en lice. Et ce fut l’apothéose de la Richesse et des
          Arts.</p>
          <p rend="alinea">Le poète vanta le Grand Marché dans des strophes à l’emporte-pièce, par
          de sonores et hyperboliques lieux communs auxquels la mise en scène, l’extase
          de la foule, la musique de Vyvéloy prêtaient une portée sublime. Les cinq
          parties du monde venaient saluer Anvers, toutes les nations du globe lui
          payaient humblement tribut, et comme s’il ne suffisait pas des temps modernes
          et du moyen âge pour frayer à l’orgueilleuse cité sa voie triomphale, la
          cantate remontait à l’antiquité et engageait pour massiers et licteurs les
          quarante siècles des pyramides. Tout, l’univers et le temps, la géographie et
          l’histoire, l’infini et l’éternité, se rapportait, dans cette œuvre, à la
          ville de Rubens. Et en fermant les yeux, on s’imaginait voir défiler un
          majestueux cortège devant le trône du peintre triomphal par excellence…</p>
          <p rend="alinea">Quand ce fut fini, quand les musiques de la garnison ouvrant la retraite
          aux flambeaux reprirent, en marche, le thème principal de la cantate, Laurent
          pincé jusqu’aux moelles, les fibres travaillées par on ne sait quel
          contagieux enthousiasme, momentanément dépossédé de son moi, emboîta le pas
          aux soldats, et s’ébranla avec la foule aussi suggestionnée, aussi surexcitée
          que lui, et, dans laquelle, exceptionnellement, bourgeois et ouvriers,
          confondus, bras dessus bras dessous, entonnaient à l’unisson à pleins
          poumons, le chant dithyrambique.</p>
          <p rend="alinea">Infatigable, Laurent parcourut tout l’itinéraire tracé au cortège.</p>
          <p rend="alinea">L’escorte ondoyante avait beau se renouveler, se relayer à chaque
          carrefour, l’exalté ne parvenait pas à la quitter. Cette musique de Vyvéloy
          l’eût conduit au bout du monde. Alors que d’autres se blasaient sur
          l’héroïsme de cette promenade aux lumières et s’éclipsaient par les rues
          latérales, lui se sentait de plus en plus d’intrépidité aux jambes et de
          flammé au cœur. D’ailleurs d’antres manifestants remplaçaient ceux qui
          faisaient défection et la physionomie du cortège variait avec les quartiers
          qu’il traversait. Le long de la rade et des bassins, Laurent sentit le coude
          à des matelots et à des débardeurs ; au cœur de la cité, il se mêla aux
          garçons de magasin et aux filles de boutique ; sur les boulevards de la ville
          neuve il se retrouva avec des fils de famille et des commis de “ firmes ”
          souveraines ; enfin, dans les dédales du quartier Saint-André, habitacles des
          claquedents et des va-nu-pieds, des gaillardes en cheveux lui prirent
          familièrement le bras et de fauves voyous, peut-être des <foreign xml:lang="en">runners</foreign>,
          l’emportèrent dans leur farandole. Tout à Anvers, tout à Rubens. Laurent
          n’entendait que la cantate, il en était rempli et saturé. Il reconduisit les
          musiques jusqu’à l’étape finale, triste et presque déçu lorsque les
          canonniers, étant descendus de cheval, soufflèrent les lanternes vénitiennes
          accrochées à leurs lances de bois et étouffèrent sous leurs bottes les
          dernières torches de résine.</p>
        </div>

        <div xml:id="LElection" type="div2">
          <head>
            V
            <lb/>L’Élection.
          </head>
          <p rend="alinea">— Ah ! ville superbe, ville riche, mais ville égoïste, ville de loups si
          âpres à la curée qu’ils se dévorent entre eux lorsqu’il n’y a plus de moutons
          à tondre jusqu’aux os. Ville selon le cœur de la loi de Darwin, Ville,
          féconde mais marâtre. Avec ta corruption hypocrite, ton tape-à-l’œil, ta
          licence, ton opulence, tes instincts cupides, ta haine du pauvre, ta peur des
          mercenaires ; tu m’évoques Carthage… N’avez-vous pas été frappés, vous autres,
          du préjugé qu’ils entretiennent, ici, contre le soldat ? Même les Anversois
          qui ont de leurs garçons à l’armée, sont impitoyables et féroces à l’égard
          des troupiers. Nulle part en Belgique on n’entend parler de ces terribles
          bagarres entre militaires et bourgeois ; de ces guets-apens où des assommeurs
          tombent dessus au permissionnaire ivre, regagnant la caserne faubourienne ou
          le fort perdu à l’extrémité de la banlieue [6]…</p>
          <p rend="alinea">Qui avons-nous à la tête d’Anvers ? Des magistrats vaniteux, sots, gonflés
          comme des suffètes. Leur dernier trait, Bergmans, le connais-tu, leur dernier
          trait ?</p>
          <p rend="alinea">Un jour, n’ayant plus rien à démolir et à rebâtir, chose qui a toujours
          ennuyé des magistrats communaux, ils décrètent de supprimer la Tour Bleue, un
          des derniers spécimens, en Europe, de l’architecture militaire du <hi rend=
          "smallcaps">xiv</hi><hi rend="ordinal">e</hi> siècle. Tout ce que la ville
          compte encore d’artistes et de connaisseurs ici
          s’émeut, proteste, envoie à la “ Régence ”, des pétitions… Devant cette
          opposition, que font nos augures ? Ils daignent consulter l’expert par
          excellence, Viollet-Le-Duc. Cet archéologue conclut avec tous les artistes en
          faveur du maintien de la vieille bastille. Voyez-vous cet original qui se
          permet d’être d’un autre avis que ces marchands omnisapients ? Aussi n’ont-ils
          rien de plus pressé que de raser, sans autre forme de procès, la vénérable
          relique…</p>
          <p rend="alinea">Et pourtant, ville sublime. Tu as raison, Rombaut, de vanter son charme
          indéfinissable, qui clôt la bouche à ses détracteurs. Nous ne pouvons lui en
          vouloir de s’être donnée à cette engeance de ploutocrates. Nous l’aimons
          comme une femme lascive et coquette, comme une courtisane perfide et
          adorable. Et ses parias même ne consentent pas à la maudire !</p>
          <p rend="alinea">C’était au cabaret de la <emph>Croix Blanche</emph>, sur la Plaine du Bourg,
          Laurent Paridael qui déblatérait ainsi devant Bergmans, Rombaut et
          Marbol.</p>
          <p rend="alinea">— Bon, voilà le jeune <foreign xml:lang=
          "nl-BE">natiegast</foreign> qui prend le mors au dents ! dit
          Vyvéloy. Et tout cela parce qu’il a trouvé que dans ma cantate je faisais
          trop large la part du chauvinisme, aux dépens des communiers de Bruges et de
          Gand… Parbleu ! On comprend l’esprit de clocher, quand ce clocher est la
          flèche de Notre-Dame !</p>
          <p rend="alinea">— Absolument, approuva Bergmans. D’ailleurs, Anvers se relèvera moralement
          aussi. Elle secouera le joug qui la dégrade. Elle sera rendue à ses vrais
          enfants. Tu le verras, Paridael, l’insubordination gagne les masses
          opprimées. Je te promets du neuf pour bientôt. Un souffle d’émancipation et
          de jeunesse a traversé la foule ; il y a mieux ici qu’une riche et superbe
          ville ; il y a un peuple non moins intéressant qui commence à regimber contre
          des mandataires qui le desservent et le compromettent.</p>
          <p rend="alinea">La prédiction de Bergmans ne tarda pas à se réaliser. Depuis longtemps il
          y avait de l’électricité dans l’air.</p>
          <p rend="alinea">La véhémente cantate de Vyvéloy ne contribua pas dans une faible mesure à
          ce réveil de la population.</p>
          <p rend="alinea">Les riches, en prenant l’initiative d’un jubilé de Rubens, ne
          s’attendaient pas à provoquer cette fermentation.</p>
          <p rend="alinea">Il arriva que les peintres delà Renaissance évoquèrent les pasteurs
          d’hommes, de ce <hi rend="smallcaps">xvi</hi><hi rend="ordinal">e</hi> siècle,
          les Guillaume le Taciturne, les Marnix de
          Sainte-Aldegonde. On exhuma pour s’en parer ce quolibet insultant jeté aux
          patriotes de l’époque de Charles-Quint et de Philippe II, ce nom de gueux
          dont les vaillants ancêtres aussi s’étaient enorgueillis comme d’un titre
          honorifique.</p>
          <p rend="alinea">La noblesse, momifiée, désintéressée de tout, et de plus ultramontaine, se
          réjouit peut-être des désagréments que le courant nouveau préparait aux
          parvenus, mais n’osa patronner un parti placé sous le vocable et le drapeau
          des adversaires victorieux de la catholique Espagne.</p>
          <p rend="alinea">L’effervescence régnait surtout dans le peuple des travailleurs du
          Port.</p>
          <p rend="alinea">Des conflits isolés avaient déjà éclaté entre Béjard et les Nations. Ce
          furent d’abord des tiraillements à propos d’un mémoire à payer par l’armateur
          à l’<emph>Amérique</emph>. L’armateur refusait toujours de régler son compte, lorsque
          arriva de Riga un bateau-grenier avec chargement à la consignation du payeur
          récalcitrant.</p>
          <p rend="alinea">Béjard s’adressa, pour le déchargement de ces marchandises, à une Nation
          rivale de sa créancière, mais dans de pareilles circonstances, les
          corporations font cause commune et la Nation sollicitée refusa l’entreprise à
          moins que le négociant ne s’acquittât d’abord envers leurs concurrents.</p>
          <p rend="alinea">Il s’adressa à une troisième, à une quatrième Nation, partout il se buta
          au même refus.</p>
          <p rend="alinea">Entêté et furieux, il fit venir des dockers de Flessingue, le port de mer
          le plus proche. Les débardeurs anversois jetèrent plusieurs Hollandais dans
          les bassins et les en retirèrent à demi noyés pour les y replonger encore, si
          bien que tous reprirent le même jour le train pour leur patrie, en jurant
          bien qu’on ne les repincerait plus à venir contrecarrer, dans leurs grèves,
          ces Anversois expéditifs. De fait, lorsque ces manœuvriers aussi placides
          que vigoureux s’avisaient de devenir méchants, ils le devenaient à la façon
          des félins.</p>
          <p rend="alinea">Béjard, en apprenant la désertion des Hollandais après le traitement qui
          leur avait été infligé, écumait de colère et jurait de se venger tôt ou tard
          de Vingerhout et de ces insolentes Nations. Mais comme, entre temps, son blé
          menaçait de pourrir à fond de cale, il céda aux prétentions des
          débardeurs.</p>
          <p rend="alinea">À quelque temps de là l’occasion se présenta pour lui de rouvrir les
          hostilités contre cette plèbe par trop séditieuse. On venait d’inventer aux
          États-Unis, des “ élévateurs ”, appareils tenant à la fois lieu de grues,
          d’allèges et de compteurs, dont l’adoption pour le déchargement des grains,
          devait fatalement supprimer une grande partie de la main-d’œuvre et
          entraîner par conséquent la ruine de nombreux compagnons de nations.</p>
          <p rend="alinea">Aussi l’agitation fut grande parmi le peuple quand il apprit que Béjard
          avait préconisé, dans les conseils de la Régence, l’acquisition de semblables
          engins.</p>
          <p rend="alinea">Le soir où en séance des magistrats municipaux la proposition de Béjard
          devait être mise aux voix, <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign>,
          doyens, compagnons, convoqués par Jan
          Vingerhout se massaient de manière à représenter une armée compacte et
          formidable, sur la Grand’Place, devant l’Hôtel-de-Ville. En costume de
          travail, les manches retroussées, leurs biceps à nu, ils attendent là,
          terriblement résolus, poings sur les hanches, le nez en l’air, les yeux
          braqués vers les fenêtres illuminées. L’air goguenard, pipe aux dents,
          radieux comme s’il s’agissait d’aller à la danse, Jan Vingerhout circule de
          groupe en groupe pour donner la consigne à ses hommes. Quoiqu’il n’ait pas
          besoin de secrétaire pour la besogne de ce soir, il s’est fait accompagner du
          jeune Paridael enchanté de la petite explosion qui menace l’odieux
          Béjard.</p>
          <p rend="alinea">— Nous allons rire, <foreign xml:lang=
          "nl-BE">kerel</foreign>, fait Jan en se frottant les mains, de
          manière à faire craquer les os de ses phalanges.</p>
          <p rend="alinea">Siska a retenu, non sans peine, son homme à la maison.</p>
          <p rend="alinea">Quelques badauds de mine suspecte, du genre des jeunes
          <foreign xml:lang="en">runners</foreign> du Doel,
          s’approchent aussi des solides compagnons, mais Jan n’entend pas
          s’embarrasser d’alliés compromettants. Il les récuse sans trop les rabrouer
          toutefois. Les braves gens suffiront à la besogne.</p>
          <p rend="alinea">Les policiers ont essayé de disperser les rassemblements, mais ils
          n’insistaient pas devant la façon très digne et très explicite dans son calme
          dont les accueillent les mutins.</p>
          <p rend="alinea">Une rue assez longue, le Canal au Sucre, sépare la Grand’Place de
          l’Escaut, mais deux cents mètres ne représentent pas une distance pour ces
          gaillards, et les argousins, de futés gringalets, ne seraient pas lourds à
          porter jusqu’à l’eau.</p>
          <p rend="alinea">Que vont-ils faire ? se demandent les policiers, alarmés par cette inertie,
          par l’air résolu et vaguement ironique de ces débardeurs. Les musards du Coin
          des Paresseux ne sont pas plus offensifs, en attendant le <foreign xml:lang=
          "nl-BE">baes</foreign> qui les
          abreuve. À ceux qui les interrogent, les travailleurs répondent par certain
          <foreign xml:lang="latin">vade retro</foreign> aussi bref, qu’énergique,
          intraduisible dans un autre idiome que
          ce terrible flamand, et auquel la façon de le faire sonner ajoute une
          éloquente saveur.</p>
          <p rend="alinea">Les croisées de l’aile gauche, au deuxième étage de l’antique
          Hôtel de ville, sont illuminées. Il parait qu’on délibère encore.
          Le vote est imminent ; tous, ces gens s’entendent comme marchands
          en foire.</p>
          <p rend="alinea">Neuf heures sonnent. Au dernier coup, voilà que, sur un coup de sifflet de
          Vingerhout, simultanément les compagnons se penchent, et flegmatiquement, se
          mettent en devoir de déchausser les pavés, devant eux. Ils vont même vite en
          besogne, si vite que les alguazils s’essoufflent inutilement à vouloir les en
          empêcher.</p>
          <p rend="alinea">Et alors, Jan Vingerhout, pour montrer comment s’emmanche la partie,
          envoie adroitement un pavé dans une des fenêtres du Conseil. D’autres bras
          s’élèvent, chaque bras tient son pavé avec la fermeté d’une catapulte. Mais à
          un signe de Vingerhout, les hommes remettent leur charge par terre :</p>
          <p rend="alinea">— Tout doux, il suffira peut-être d’un simple avertissement.</p>
          <p rend="alinea">En effet, un huissier accourt sur la place, essoufflé et avisant
          Vingerhout, lui dit que ces messieurs du Conseil ajournent leur décision.</p>
          <p rend="alinea">— Que restent-ils fagoter alors ? demande Vingerhout, toujours sollicité
          par les croisées illuminées.</p>
          <p rend="alinea">Au fond, ce terrible Vingerhout est un malin compère, mais un bon compère ;
          il connaît les aîtres de l’Hôtel de ville, il savait que le pavé lancé
          tomberait dans un espace vide de la salle. Mais il n’avoue cela qu’à
          Laurent.</p>
          <p rend="alinea">Les croisées rentrent dans l’ombre. Bourgmestre, échevins, conseillers
          sortent du palais communal, penauds, entourés de leur nuée de policiers ; on a
          mis en réquisition la gendarmerie et la grand’garde, on a télégraphié aux
          commandants des casernes, Béjard a même voulu demander des secours à
          Bruxelles. Mais les Nations jugent suffisant le résultat de leur petite
          manifestation, et, abandonnant leurs pavés, se dispersent lentement, comme de
          bons géants qu’ils sont, en se contentant d’envoyer une huée bien
          significative aux conseillers, surtout à M. Béjard, qui a cru très
          sérieusement qu’on allait le traiter comme le diacre Etienne.</p>
          <p rend="alinea">Intimidé, le Conseil décide sagement d’enterrer la question par trop
          brûlante jusqu’après les élections pour le renouvellement des Chambres
          législatives.</p>
          <p rend="alinea">Bergmans ayant pris nettement parti pour les débardeurs et s’étant porté
          candidat contre Freddy Béjard, les <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> des corporations embrassèrent
          chaleureusement sa cause. Laurent était entré dans une société d’exaltés de
          son âge, la <emph>Jeune Garde des Gueux</emph>, recrutée parmi les gens de
          métier et les petits-bourgeois autochtones.</p>
          <p rend="alinea">À mesure qu’elle avançait, la période électorale s’exaspérait. Les riches,
          maîtres des journaux, se livraient à une débauche d’affiches tirant l’œil,
          multicolores, énormes, de brochures, de pamphlets, imprimés en grosses
          lettres.</p>
          <p rend="alinea">L’agitation se propageait dans les classes inférieures.</p>
          <p rend="alinea">— Qu’importe ! rageait Béjard, ces maroufles ne sont pas électeurs. Je
          serai élu tout de même.</p>
          <p rend="alinea">En effet, la plupart des “ censitaires ” en tenaient pour les riches. Mais
          ceux-ci, craignant que l’impopularité de Béjard ne compromît le reste de leur
          liste, essayèrent d’obtenir, de l’armateur qu’il remît sa candidature à des
          temps meilleurs. Il refusa net. Il attendait depuis trop longtemps ; on lui
          devait ce siège pour le dédommager des longs et précieux services rendus à
          l’oligarchie. Ils n’insistèrent point. D’ailleurs, il les tenait. Mille
          secrets compromettants, mille cadavres existaient entre eux et lui. Ses
          doigts crochus de marchand d’ébène tenaient l’honneur et la fortune de ses
          collègues. Puis ce diable d’homme possédait le génie de l’organisation, au
          point de se rendre indispensable. Lui seul savait mener une campagne
          électorale et faire manœuvrer les cohortes de boutiquiers en chatouillant
          leurs intérêts. Sans son concours, autant se déclarer vaincu d’avance.</p>
          <p rend="alinea">Peu scrupuleux, quant aux moyens, ses suppôts multipliaient les tournées
          dans les cabarets, et les visites à domicile. Ils avaient mission de voir les
          boutiquiers gênés, de leur promettre des fonds ou des clients. Aux plus
          défiants, on alla jusqu’à remettre une moitié de billet de banque, l’autre
          moitié devant leur être délivrée le soir même du scrutin, si le directeur de
          la <title>Croix du Sud</title> l’emportait.</p>
          <p rend="alinea">D’autres employés de son imposante administration électorale, compliquée
          et nombreuse comme un ministère, confectionnaient des billets de vote
          marqués, destinés aux électeurs suspects ; d’autres encore se livraient à des
          calculs de probabilités, à la répartition du corps électoral en
          <emph>bon</emph>, <emph>mauvais</emph> et <emph>douteux</emph>.
          Les prévisions donnaient au moins un millier de voix de majorité
          au Béjard. Il continuait pourtant d’en acheter, répandant à pleines mains
          l’argent de l’association, puisant même dans sa propre caisse. Pour réussir
          il se serait ruiné.</p>
          <p rend="alinea">Ses courtiers travaillaient l’imagination des campagnards de
          l’arrondissement, gens orthodoxes comme la noblesse et, de plus,
          superstitieux. Ignorant l’histoire, ces ruraux prenaient au pied de la lettre
          le nom de <emph>gueux</emph>. Le moindre petit terrien entretenu dans ses terreurs par les
          récits des vieux, aux veillées, se voyait déjà mis au pillage, battu et
          incendié comme sous les cosaques, et, par anticipation, la plante des pieds
          lui cuisait. Pas souvent qu’il voterait pour des grille-pieds et des
          chauffeurs. Au village, les courtiers colportaient naturellement, sur
          Bergmans et les siens, des fables monstrueuses, des calomnies extravagantes,
          d’un placement difficile à la ville, mais qui passaient auprès de ces
          rustauds, comme articles d’évangile.</p>
          <p rend="alinea">Door den Berg n’avait à opposer à ces menées que son caractère, son
          talent, sa valeur personnelle, ses convictions chaudes, son éloquence de
          tribun, sa figure avenante ; dans la bataille à coups de journaux, d’affiches
          et de brochures, il avait le dessous ; en revanche, dans les réunions
          publiques, autrement dites <term xml:lang="en">meetings</term>,
          où se discutaient les mérites des
          candidats, il tenait le bon bout. D’ailleurs, il fallait être inféodé au clan
          de Béjard, pour prendre encore au sérieux sa prose et son éloquence, ou
          plutôt celles de Dupoissy, car c’était son familier qui lui confectionnait
          ses discours et ses articles.</p>
          <p rend="alinea">Rien d’écœurant comme ces tartines humanitaires, collections de lieux
          communs dignes des pires gazettes départementales, ramassis de clichés,
          aphorismes creux, mots redondants et sans ressort, rhétorique si basse et si
          déclamatoire que les mots même semblent refuser de couvrir plus longtemps ces
          mensonges et ces saletés.</p>
          <p rend="alinea">L’avant-veille du scrutin, il y eut un grand
          <foreign xml:lang="en">meeting</foreign> aux Variétés,
          immense salle de danse où les parades politiques alternaient avec les
          mascarades des jours gras.</p>
          <p rend="alinea">Pour la première fois depuis des années qu’il régalait les gobets et ses
          créatures de harangues doctrinaires prononcées toujours de la même voix
          nasarde et monocorde, Béjard y fut hué d’importance : on ne le laissa même pas
          achever.</p>
          <p rend="alinea">La salle houleuse, électrisée par une copieuse philippique de Bergmans, se
          porta comme une terrible marée à l’assaut du bureau, sur l’estrade, en
          passant par-dessus la cage de l’orchestre, renversa la table, foula aux pieds
          et mit en loques le tapis vert, inonda le parquet de l’eau des carafes
          destinées aux orateurs, fit sonner à coup de bottes la cloche du président et
          peu s’en fallut qu’on n’écharpât les organisateurs du métingue.</p>
          <p rend="alinea">Heureusement, en voyant approcher le cyclone, ces gens prudents avaient
          battu en retraite, patrons et candidats réunis, et cédé la place au
          peuple.</p>
          <p rend="alinea">Il se leva enfin, le jour des élections, un jour gris d’octobre ! Dès le
          matin, les tambours de la garde civique battant l’appel des électeurs, la
          ville s’animait d’une vie extraordinaire qui n’était pas l’activité
          quotidienne, l’affairement des commis et des commerçants, le camionnage et le
          trafic. Des électeurs endimanchés sortaient de chez eux, montrant sous le
          tuyau de poêle la physionomie grave, un peu pincée, de citoyens conscients de
          leur dignité. Ils gagnaient, le bulletin à la main, d’un pas rapide, les
          bureaux électoraux : bâtiments d’écoles, foyers de théâtres et autres édifices
          publics.</p>
          <p rend="alinea">De jeunes gandins, fils de riches, exhibaient à la boutonnière une cocarde
          orange, couleur du parti, réquisitionnaient les voilures de place pour
          charroyer les électeurs impotents, malades ou indifférents. Ils se donnaient
          de l’importance, consultaient leurs listes, s’abordaient avec des raines
          mystérieuses, mordillaient le crayon qui allait leur servir à “ pointer ” les
          électeurs. Des omnibus étaient allés prendre très tôt dans les bourgades
          éloignées les électeurs ruraux, ils rentraient en ville avec leur chargement
          humain. Ébaubis, rouges, les paysans se groupaient par paroisses ; et des
          soutanes noires allaient de l’un à l’autre de ces sarraux bleus pour leur
          faire quelque recommandation et contrôler leurs billets de vote. Des groupes
          se formaient devant les portes des bureaux. On lisait les affiches encore
          humides, où l’un ou l’autre des candidats dénonçait une “ manœuvre de la
          dernière heure ” de ses adversaires et lançait une suprême proclamation,
          laconique et à l’emporte-pièce. Presque tous ces manifestes commençaient par
          “ Électeurs, on vous trompe ”. Des marchands aboyaient les journaux fraîchement
          parus. De chaque côté de la porte se tenait un voyou, porteur d’un écriteau
          engageant à voter pour l’une ou l’autre liste. De groupe en groupe, de
          cocarde bleue à rosette orange, s’échangeaient des regards de défi ; des gens
          généralement inoffensifs prenaient un air terrible, et des mains
          tourmentaient fiévreusement le pommeau de leurs cannes… On causait beaucoup,
          mais à voix basse, comme des conspirateurs.</p>
          <p rend="alinea">Cependant, chaque bureau étant pourvu d’un président et de deux
          “ scrutateurs ”, les opérations du vote commençaient. À l’appel de leurs noms,
          dans l’ordre alphabétique, les votants se frayaient un passage à travers
          l’attroupement, passaient derrière une cloison, se présentaient devant les
          trois hommes graves. Ceux-ci siégeaient derrière la table, recouverte du
          traditionnel tapis vert et supportant une vilaine caisse noire et cubique,
          pompeusement qualifiée d’urne. L’électeur promenait un instant sous le nez
          soupçonneux et binocle du président son bulletin plié en quatre et timbré aux
          armes de la ville, et le laissait choir dans l’urne fendue comme un tronc,
          une tire-lire ou une boite à lettres. Il y en avait que cette simple action
          impressionnait terriblement ; ils perdaient contenance, laissaient tomber leur
          canne, se confondaient en salamalecs et s’obstinaient à vouloir loger leur
          papier dans l’encrier du scrutateur.</p>
          <p rend="alinea">À la cloison, du côté de la salle d’attente, s’étalaient les listes
          électorales ; des myopes s’y collaient le nez et des doigts sales s’y
          promenaient comme sur l’horaire affiché dans les gares. Il puait le chien
          mouillé et le bout de cigare éteint, dans cette salle de classe où traînaient
          aussi des relents d’écoliers pauvres et de cuistres mangeurs de
          charcuterie.</p>
          <p rend="alinea">Il y avait des abstentions. Des “ jeunes gardes ” des deux partis, de
          faction à l’entrée, reconnaissaient leurs hommes et envoyaient des voitures
          prendre, en prévision du contre-appel, les manquants de leur bord. La
          kyrielle des noms, la procession des votants se déroulaient, lamentables. Des
          incidents en relevaient de loin en loin la monotonie. Un quidam omis ou rayé
          se fâchait ; des homonymes se présentaient l’un pour l’autre ; on persistait à
          appeler des morts qu’on aurait absolument voulu voir voter, en revanche on
          tentait de persuader à des vivants qu’ils n’étaient plus de ce monde.</p>
          <p rend="alinea">Au sortir de l’isoloir leur expression béate et soulagée, leur air
          guilleret aurait donné à supposer qu’ils s’étaient isolés pour d’autres
          motifs.</p>
          <p rend="alinea">Les opérations du vote, appel et contre-appel, duraient jusqu’à midi, puis
          commençait le dépouillement. On ne savait rien, mais on supputait les
          résultats. “ Peu d’abstentions ! ”</p>
          <p rend="alinea">Les cocardes oranges se plaignaient à la fois de l’affluence des blouses,
          des gens gantés et des tricornes ; en revanche, les bleus s’inquiétaient du
          contingent extraordinaire de <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> de Nations, de petits-commerçants et
          d’officiers patriotes.</p>
          <p rend="alinea">Personne ne rentrait chez soi ; tous mangeaient mal dans les tavernes
          bourrées de consommateurs, et la fièvre, l’anxiété séchant les gosiers, ils
          s’enivraient à la fois de bière et de paroles.</p>
          <p rend="alinea">On commençait à se masser, le nez en l’air, sur la Grand-Place devant le
          local de l’ ” Association ”, le club de Béjard et des riches, où viendraient
          s’encadrer tout à l’heure, entre les châssis des huit fenêtres du premier,
          les résultats des vingt-six bureaux ; et aussi au port, devant l’estaminet de
          la <title>Croix Blanche</title>, où se réunissaient les “ Nationalistes ”, partisans de
          Bergmans.</p>
          <p rend="alinea">Une pluie fine trempait les badauds, mais la curiosité les rendait
          stoïques. Des camelots continuaient de glapir l’article du jour, les cocardes
          bleues ou oranges.</p>
          <p rend="alinea">Il y avait de l’orage et de la menace dans la foule nerveuse et taciturne,
          grossie à présent de beaucoup d’ouvriers, de petits employés, d’étudiants, ne
          payant pas le cens. Enragés de ne pas avoir pu donner leur voix à Door den
          Berg, ils nourrissaient au fond de leur cœur un violent désir de manifester
          d’une autre façon leurs préférences.</p>
          <p rend="alinea">Aussi, à présent, les cocardes bleues dominaient, dans la foule. Les
          ouvriers les piquaient à leur gilet de laine. Des rixes avaient éclaté dans
          la matinée, aux abords des bureaux ou votaient les campagnards. Aussi,
          intimidés par les regards de haine que leur jetaient les compagnons des
          bassins, les sarraux s’empressaient-ils, leur voix donnée selon le cœur de
          leur curé, de regrimper en toute hâte sur les impériales et de mettre des
          lieues de polders ou de bruyères entre eux et les remparts de la
          métropole.</p>
          <p rend="alinea">Les affiliés s’entassaient dans les salons mêmes de l’Association, où
          siégeaient, attendant les résultats, les chefs et les candidats du parti. La
          voix métallique et acerbe de Béjard dominait le bourdonnement des colloques ;
          Dupoissy, bénisseur et inspiré ; M. Saint-Fardier, turbulent, agressif,
          parlant de se débarrasser à coups de fusil de ce Bergmans et de tout ce sale
          peuple ; M. Dobouziez, sobre de paroles, vieilli, l’air soucieux, peu mêlé à
          la politique active et maugréant à part lui, contre l’ambition coûteuse de
          son gendre ; enfin les jeunes Saint-Fardier, bâillant à se démantibuler la
          mâchoire, regardaient, en tapotant les vitres, le populaire s’amasser sur la
          place.</p>
          <p rend="alinea">À la <title>Croix Blanche</title>, Door n’avait pas assez de ses mains pour presser
          toutes celles qui tenaient à secouer les siennes. L’affection, l’exubérance,
          la sincérité de ces natures frustes et droites le touchaient vivement.</p>
          <p rend="alinea">Laurent, les Tilbak, Jan Vingerhout, Marbol et Vyvéloy ne restaient pas en
          place, sortaient, allaient aux informations, couraient au bureau central où
          se faisait le dépouillement général.</p>
          <p rend="alinea">Les premiers résultats, favorables tour à tour à Béjard et à Bergmans
          étaient accueillis, par des huées à l’Association, par des vivats à la <title>Croix
          Blanche</title>, ou réciproquement. Mais les manifestations de rassemblée des riches
          trouvaient chaque fois un écho contradictoire sur la Place. Ainsi,
          l’affichage aux fenêtres de l’Association, des chiffres de majorité attribués
          à Béjard fit partir des applaudissements timides promptement étouffés sous
          des grognements et des sifflets ; le contraire se produisait lorsque la chance
          avait favorisé “ notre Door ”.</p>
          <p rend="alinea">Quelque temps les suffrages se balancèrent. La majorité des censitaires de
          la ville se déclaraient pour le tribun. Déjà la foule, dans la rue et à la
          <title>Croix Blanche</title>, se trémoussait d’allégresse ; on se donnait l’accolade, on
          félicitait Bergmans. Paridael voulait même qu’on arborât le drapeau des
          gueux, orange, blanc et bleu, avec les deux mains fraternellement enlacées,
          les mains amputées et écartelées sur l’écusson d’Anvers. Bergmans, moins
          optimiste, eut de la peine à empêcher ses amis de triompher trop tôt. Il
          avait raison de se défier. Nos enthousiastes comptaient sans les campagnes.
          Non seulement les bureaux ruraux comblèrent rapidement l’écart des voix entre
          les deux listes, mais le total de ces suffrages campagnards grossissant,
          s’enflant toujours, engloutit comme une stupide marée, submergea sous ses
          flots les légitimes espérances de la majorité des citadins.</p>
        </div>

        <div xml:id="LesTroubles" type="div2">
          <head>
            VI
            <lb/>Les Troubles.
          </head>
          <p rend="alinea">Ce fut d’abord de la consternation, ensuite de la rage, qui s’emparèrent
          de la population anversoise, à l’issue définitive de la lutte. Les riches
          l’emportaient, mais avec le concours de la corruption et de la bêtise. Les
          campagnards avaient opposé leur veto à la volonté de la grande ville. Les
          vainqueurs, qui ne pouvaient se dissimuler l’aloi équivoque de ce triomphe,
          commirent la faute de vouloir le célébrer et, assez penauds, intérieurement,
          ils payèrent d’audace, affectèrent de la jubilation et déterminèrent, chez la
          foule, par leurs bravades et leurs défis grimaçants, l’explosion des
          sentiments hostiles qu’elle contenait, à grand’peine, depuis le matin.
          Toutefois ils n’osèrent pas se montrer au balcon de leur club où les appelait
          ironiquement la fourmilière, la houle de têtes convulsées, pâles et blêmes de
          dépit, ou rouges et échauffées, rictus sardoniques, lèvres pincées, yeux qui
          rencognent des larmes de rage.</p>
          <p rend="alinea">Cinq heures. La nuit est tombée. Les riches regagnent leurs hôtels de la
          ville neuve, en se glissant timidement a travers la foule qui continua de
          stationner sur le forum.</p>
          <p rend="alinea">Tous restent là angoissés, ne sachant a quoi se résoudre, les poings
          fermés, certains que “ cela ne se passera pas ainsi ”, mais ignorant comment
          “ cela se passera ”.</p>
          <p rend="alinea">En prévision des troubles, le bourgmestre a consigné la garde civique, les
          postes sont doublés, la gendarmerie est sous les armes.</p>
          <p rend="alinea">Bergmans traversant la place a été reconnu, acclamé, porté en triomphe. Il
          se dérobe comme il peut à ces ovations : depuis le matin, il exhorte au calme
          et à la résignation tous ceux qui l’approchent : “ Nous vaincrons la fois
          prochaine ! ”</p>
          <p rend="alinea">Le drapeau orange flottant au balcon de l’Association nargue et exaspère
          ses amis. Dans les premiers moments, après la nouvelle de la défaite, la
          consternation des vaincus a permis aux riches d’arborer impunément leur
          pavillon.</p>
          <p rend="alinea">Tout à coup une poussée se produit. Paridael et ses camarades de la “ Jeune
          Garde des Gueux ”, travaillant des coudes, sont parvenus jusqu’au Club.</p>
          <p rend="alinea">Porté sur les épaules de Jan Vingerhout, Laurent, leste comme un singe,
          s’aidant des pieds et des mains, s’accrochant aux moindres saillies, parvient
          jusqu’au balcon, l’escalade, empoigne la hampe, essaie de la dégainer, finit
          par s’y suspendre, en tirant sur l’étoffe : on entend un craquement, le bois
          se brise…</p>
          <p rend="alinea">La foule jette un cri d’anxiété.</p>
          <p rend="alinea">Le drapeau est conquis, mais le hardi conquérant s’abat dans le vide avec
          son trophée. Il se serait rompu le cou sur le pavé si le vigilant et solide
          Vingerhout n’eût été là. Notre hercule reçoit son ami dans ses bras, sans
          fléchir sur ses jarrets, comme il attraperait à la volée une balle de riz ou
          un sac de céréales. Puis il le dépose tranquillement à terre avec un juron
          approbateur. Le jeune gars, remis sur ses jambes, agite son drapeau au-dessus
          des têtes. D’orageuses acclamations éclatent et se prolongent. Des agents de
          police tentent de prendre Laurent au collet. Des centaines de mains, à
          commencer par la poigne de Vingerhout, le dégagent, bousculent les flics et
          les réduisent à l’impuissance.</p>
          <p rend="alinea">Les jeunes gens prennent la tête d’une colonne immense qui s’ébranle après
          trois bordées de sifflets envoyées au balcon dégarni, en chantant à pleins
          poumons l’<title>Hymne des Gueux</title>, composé par Vyvéloy, ou bien ce refrain
          improvisé en l’honneur de leur chef :</p>
          <lg>
            <l>Leven onzen Door en hij mag er wezen !</l>
            <l>Leven onzen Door en hij mag er zijn !</l>
          </lg>
          <p rend="alinea">Mais au loin, une musique entonne l’air du parti des riches. D’où peut
          partir ce défi ? Un frisson électrique parcourt l’immense cortège.</p>
          <p rend="alinea">Sus aux téméraires ! Et de traverser au pas gymnastique la place de
          Meir.</p>
          <p rend="alinea">Au tournant de cette place, à l’endroit où elle s’étrangle, en boyau, les
          Gueux tombent sur une bande de jeunes manifestants à cocardes bleues,
          accompagnés d’un orphéon et de torches. Avec une clameur terrible, ils
          s’abattent sur ces provocateurs. En un rien de temps, les torches sont
          arrachées des mains des porteurs, la grosse caisse trouée d’un coup de
          gourdin, la bande balayée, culbutée, sans que les assaillis aient opposé la
          moindre résistance.</p>
          <p rend="alinea">Et quand le gros et la queue de la colonne débouchent à leur tour a
          l’endroit où vient d’avoir lieu la bagarre, les fuyards sont déjà loin.</p>
          <p rend="alinea">Cependant les Gueux apprennent que dans la ville neuve, au boulevard
          Léopold, les riches, se croyant à l’abri des atteintes populaires, ont
          pavoisé et illuminé leurs façades.</p>
          <p rend="alinea">— Chez Béjard ! braillent les manifestants. Depuis la place de Meir, la
          manifestation revêt un caractère sinistre. Les rangs des ouvriers, des
          débardeurs et des petits bourgeois se sont éclaircis, pour faire place à une
          traînée de gaillards sans vergogne. Ceux-ci ne chantent plus l’<title>Hymne des
          Gueux</title>, mais ils hurlent des refrains incendiaires.</p>
          <p rend="alinea">En route, avenue des Arts, un <foreign xml:lang=
          "en">runner</foreign> jette un pavé à travers la porte de
          l’hôtel Saint-Fardier, dont les fenêtres sont garnies de lampions. Les vitres
          volent en éclats. En agitant un rideau de soie, le vent le rapproche de la
          flamme des lampions ; l’étoffe prend feu. La foule féroce se trémousse et
          acclame l’incendie, ce complice inattendu.</p>
          <p rend="alinea">— C’est cela. Faisons flamber la cambuse !</p>
          <p rend="alinea">Mais un peloton de gendarmes, la police et une compagnie de gardes
          civiques les empêchent de pousser cette plaisanterie jusqu’au bout.</p>
          <p rend="alinea">Tandis qu’une partie de la colonne s’attarde et donne du fil à retordre
          aux gendarmes, les autres en profitent pour déboucher au boulevard Léopold
          par des rues latérales, presque en face de l’hôtel Béjard.</p>
          <p rend="alinea">— À bas Béjard !… À bas le marchand d’âmes ! … À bas le négrier !… À bas le
          tourmenteur d’enfants !…</p>
          <p rend="alinea">Des explosions de cris sanguinaires affrontent la demeure de l’oligarque.
          A-t-il eu vent de ce qui se préparait, mais Béjard, l’étranger, l’élu des
          paysans s’est abstenu d’illuminer.</p>
          <p rend="alinea">Les volets du rez-de-chaussée sont clos et il semble qu’il n’y ait pas de
          lumière a l’intérieur.</p>
          <p rend="alinea">Mais cette discrétion ne désarme pas les manifestants. Ils se sont rués
          comme des fous sur la maison maudite. Les rôdeurs et les vagabonds, composant
          à présent le gros du cortège, excellent surtout dans les démolitions. Les
          volets fendus sont arrachés des fenêtres, les glaces mises en pièces.</p>
          <p rend="alinea">— À mort ! À mort ! hurlent les émeutiers.</p>
          <p rend="alinea">Confiant le drapeau à son fidèle Vingerhout, Paridael s’interpose et veut
          les empêcher de se jeter dans la maison, car subitement toute sa pensée est
          retournée à la femme de l’impopulaire armateur, à sa cousine Gina. Qu’on
          écharpe et qu’on pende Béjard, il ne s’en soucie guère, qu’on ne laisse plus
          pierre sur pierre de la maison, et il s’associera volontiers aux
          démolisseurs, mais il donnerait jusqu’à sa dernière goutte de sang pour
          épargner une frayeur et une émotion à M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard !</p>
          <p rend="alinea">Ah ! misérable, comment n’a-t-il pas prévu plus tôt ce danger !</p>
          <p rend="alinea">Il appelle Vingerhout à l’aide. Mais ils sont débordés. Impossible
          d’endiguer la masse des furieux. Il n’y a plus qu’à les suivre, ou mieux à
          les précéder dans la maison, afin de porter secours à la jeune femme. Laurent
          saute par une croisée dans le selon. Déjà une nuée de forcenés s’y démènent
          comme des épileptiques, brisent les bibelots et les meubles, déchirent les
          rideaux, décrochent les cadres, percent et trouent les coussins, arrachent
          les tentures et les réduisent en charpie, jettent les débris dans la rue,
          saccagent, dégradent tout ce qui leur tombe sous la main.</p>
          <p rend="alinea">Laurent les a devancés dans la pièce voisine ; elle est obscure et déserte.
          Il pénètre dans un troisième salon : personne ; dans la salle à manger :
          personne encore ; il fouille l’orangerie, la serre, sans rencontrer âme qui
          vive.</p>
          <p rend="alinea">Cependant les autres le suivent. Fatigués de tout casser, ils voudraient
          faire son affaire à Béjard ! Laurent se lance dans le vestibule, avise
          l’escalier, le monte quatre à quatre.</p>
          <p rend="alinea">Il atteint le palier du premier étage, pénètre dans les chambres à
          coucher, dans un cabinet de toilette, inspecte une autre pièce. Personne. Il
          appelle : “ Gina ! Gina ! ” Pas l’ombre de Gina. Il continue ses perquisitions,
          fouille tous les coins, ouvre les placards et les armoires, regarde sous les
          lits. Toujours rien. Elle n’est pas dans les mansardes, elle n’est pas dans
          le grenier. En descendant, désespéré, il se cogne aux meneurs qui lui
          réclament Béjard. Pour un peu ils accuseraient Paridael d’avoir fait échapper
          son ennemi. Heureusement Vingerhout survient à temps pour l’arracher de leurs
          mains.</p>
          <p rend="alinea">Cependant, au dehors le tumulte augmente, Laurent descend au jardin,
          visite les écuries, sans plus de succès.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, il se résout à quitter cette maison déserte. Dans la rue, où des
          centaines de badauds, mêlés aux émeutiers, assistent avec une curiosité béate
          au sac de cette demeure luxueuse, il apprend par les domestiques de Béjard
          que leurs maîtres dînent chez M<hi rend="exposant">me</hi> Athanase Saint-Fardier. Rassuré, il
          s’éloigne du théâtre de la saturnale, lorsque des battues furieuses résonnent
          dans le lointain.</p>
          <p rend="alinea">— La garde civique à cheval ! Sauve qui peut !</p>
          <p rend="alinea">Pillards et destructeurs interrompent leur besogne.</p>
          <p rend="alinea">Le demi-escadron approche au galop. Arrivé à une centaine de mètres de la
          cohue, le capitaine, Van Frans, le banquier, ami de la famille Dobouziez,
          commande halte.</p>
          <p rend="alinea">Tous riches et fils de riches, cavaliers de parade, montés sur des bêtes
          de race, fiers de leur bel uniforme vert sombre, de leur tunique à boutons
          d’argent et à brandebourgs noirs, de leur pantalon à bande amaranthe, de leur
          talpak d’astrakan à chausse rouge et à gland d’argent. Leurs montures ont des
          chabraques assorties à l’uniforme, aux coins desquelles sont brodés des
          clairons d’argent, et le manteau d’ordonnance enroulé sur le devant de la
          selle.</p>
          <p rend="alinea">Pâles, l’air ému, les yeux brillants, ils font caracoler et piaffer leurs
          chevaux. Comme ils se sont arrêtés, les mutins s’enhardissent et leur lancent
          des moqueries : soldats de carton ! polichinelles ! cavaliers des dimanches !
          Laurent reconnaît Athanase et Gaston Saint-Fardier, et entend le premier, qui
          pousse son cheval en avant, dire à Van Frans : “ Chargerons-nous bientôt ces
          voyous, commandant ? ” En passant avenue des Arts, les deux frères ont aperçu
          les dégâts causés à la maison paternelle, et ils brûlent d’impatience de
          venger cet affront.</p>
          <p rend="alinea">Jusqu’à présent, le service de cet escadron d’honneur avait été une
          récréation, un simple sport, un prétexte à promenades et à excursions, à
          parties de campagne. Ce n’était pas de leur faute, à ces jolis dilettanti de
          l’uniforme, si cette gueusaille les obligeait de se prendre au tragique.</p>
          <p rend="alinea">— Sabre… clair !… commande Van Frans d’une voix un peu émue. Et les lames
          vierges, tirées du fourreau avec un bruissement métallique, mettent une
          flamme livide au point ganté de chaque cavalier.</p>
          <p rend="alinea">Il n’en faut pas plus pour que la panique gagne la bande des émeutiers. La
          masse fonce en avant et se jette, à droite et à gauche, dans les rues
          latérales. Les plus hardis courent se garer sur le trottoir d’en face ou
          entre les arbres de l’avenue.</p>
          <p rend="alinea">— Chargez ! commande alors seulement Van Frans… En avant !</p>
          <p rend="alinea">Et l’escadron part au grandissime galop ; étriers et fourreaux
          s’entrechoquent, le pavé s’incendie comme une enclume.</p>
          <p rend="alinea">Après avoir dépassé les rassemblements et feint de donner la chasse aux
          fuyards, les cavaliers font halte, demi-tour et chargent une seconde fois
          dans la direction opposée.</p>
          <p rend="alinea">La police achevait de disperser les derniers rassemblements et, en nombre
          à présent, opérait des arrestations, pinçait les meneurs.</p>
          <p rend="alinea">Pourchassés de ce côté, les plus acharnés se résignaient à aller
          manifester ailleurs.</p>
          <p rend="alinea">En tournant le coin d’une rue, Laurent se trouva nez à nez avec Régina. La
          nouvelle des émeutes venait de surprendre les Béjard à table, et tandis que
          le mari se rendait à l’Hôtel de ville pour se concerter avec ses amis, Gina,
          malgré les efforts pour la retenir, était sortie seule, curieuse de constater
          l’impopularité de l’élu.</p>
          <p rend="alinea">Laurent la prit par le bras : — Venez, Régina… Vous ne pouvez rentrer chez
          vous ; votre hôtel est une ruine, la rue même est mauvaise pour vous…
          Retournez plutôt chez votre père…</p>
          <p rend="alinea">Elle vit qu’il portait à la casquette les couleurs des partisans de
          Bergmans :</p>
          <p rend="alinea">— Vous faites cause commune avec eux ; vous étiez de la petite expédition
          chez moi… Vrai, Laurent, il ne vous manquait plus que cela… C’est du
          propre !</p>
          <p rend="alinea">— Ce n’est pas le moment de récriminer et de me dire des choses
          désagréables ! fit Paridael avec un aplomb qu’il n’avait jamais eu de la vie
          en lui parlant. Venez-vous ?</p>
          <p rend="alinea">Frappée par son air de résolution, matée, elle se laissa entraîner et prit
          même son bras… Il la fit monter dans la première voiture qu’ils
          rencontrèrent, jeta au cocher l’adresse de M. Dobouziez et s’assit en face
          d’elle, sans qu’elle eût risqué une observation.</p>
          <p rend="alinea">— Excusez-moi, dit-il. Je ne vous quitterai que lorsque je vous saurai en
          lieu sûr.</p>
          <p rend="alinea">Elle ne répondit pas. Ils ne desserrèrent plus les dents.</p>
          <p rend="alinea">Les genoux de Laurent frôlaient ceux de la jeune femme ; leurs pieds se
          rencontrèrent, elle se retirait avec des soubresauts effarouchés et se
          rencognait dans le fond de la voiture ou affectait de regarder par la
          portière. Laurent retenait sa respiration pour mieux écouter la sienne ; il
          aurait voulu que ce trajet durât toujours… Tous deux songeaient à la dernière
          fois qu’ils s’étaient rencontrés. Elle gagnait peur : lui se sentait redevenir
          l’amoureux d’autrefois.</p>
          <p rend="alinea">Ils croisaient des <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ivres, brandissant des gourdins au bout
          desquels étaient attachés des lambeaux d’étoffes arrachés aux meubles et aux
          tentures des hôtels dévastés. À chaque réverbère, Laurent avait la rapide
          vision de la jeune femme. L’alarme qu’il causait à sa cousine le chagrinait
          atrocement. Il lui serait donc toujours un sujet d’aversion et d’épouvante !
          Arrivé à la fabrique, il descendit le premier et lui offrit la main. Elle mit
          pied à terre sans son aide et lui dit, par politesse : “ Vous n’entrez
          pas ? ”</p>
          <p rend="alinea">— Vous savez bien que votre père a juré de ne plus me recevoir…</p>
          <p rend="alinea">— C’est vrai. Je n’y pensais plus… Au fait, je vous dois des
          remerciements, n’est-ce pas ? M. Béjard compte des ennemis chevaleresques…</p>
          <p rend="alinea">— De grâce, ne raillons pas, cousine… Si vous saviez combien vos sarcasmes
          sont injustes ?… Croyez plutôt à mon inaltérable dévouement et à ma profonde…
          admiration pour vous.</p>
          <p rend="alinea">— Vous parlez comme une fin de lettre ! fit-elle, avec une tendance à
          reprendre son ancien ton persifleur, mais cette pointe manquait de belle
          humeur et de sincérité. “ C’est égal… Encore une fois, merci. ” Et elle entra
          dans la maison.</p>
        </div>

        <div xml:id="Gendreetbeau-pere" type="div2">
          <head>
            VII
            <lb/>Gendre et beau-père.
          </head>
          <p rend="alinea">M. Freddy Béjard, nouveau député, donne à ses amis politiques le grand dîner
          retardé par le sac de son hôtel et l’effervescence populaire.</p>
          <p rend="alinea">L’émeute n’a pas duré. Dès le lendemain, les bons bourgeois, que le tumulte de
          la nuit empêchait de dormir et faisait trembler dans leurs lits, prenaient comme
          but de promenade les principales maisons ravagées par la populace. Comme les
          riches ne manquent pas d’imputer ces actes de sauvagerie à Bergmans, malgré les
          protestations et les désaveux énergiques de celui-ci, M. Freddy Béjard bénéficie
          de l’indignation des gens rassis et timorés.</p>
          <p rend="alinea">Les gazettes persécutées par M. Dupoissy publient durant des semaines des
          considérations de “ l’ordre le plus élevé ”, sur “ l’hydre de la guerre civile ” et
          le “ spectre de l’anarchie ”, si bien que nombre de bons Anversois, détestant
          Béjard et les étrangers et portés pour Bergmans, craindraient, en continuant
          d’appuyer celui-ci, de provoquer de nouveaux désordres.</p>
          <p rend="alinea">Comme il incombait à la ville de dédommager les victimes des démagogues,
          M. Béjard n’a rien perdu non plus de ce côté-là, et en a profité pour grossir
          l’évaluation des dégâts.</p>
          <p rend="alinea">De sorte que c’est dans un hôtel repeint et meublé à neuf, plus cossu que
          jamais, où rien ne porte trace de la visite des <foreign xml:lang="en">runners</foreign>,
          que M. le député traite
          ses féaux et amis ; ses collègues du “ banc ” d’Anvers au Parlement, ses égaux, les
          riches : Dobouziez, Vanderling, Saint-Fardier père, les deux jeunes couples Saint-
          Fardier, Van Frans et autres Van, les Peeters, les Willems, les Janssens, sans
          oublier l’indispensable Dupoissy.</p>
          <p rend="alinea">La belle M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard préside à ce dîner : plus en beauté que jamais. On
          l’accable de compliments et de félicitations et Dupoissy ne peut lever son verre
          sans s’incliner galamment du côté de M<hi rend="exposant">me</hi> la représentante.</p>
          <p rend="alinea">À la vérité, M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard est profondément malheureuse.</p>
          <p rend="alinea">Ce mari, qu’elle n’a jamais aimé, elle le déteste et le méprise à présent. Il
          y a longtemps que leur ménage est devenu un enfer : mais par fierté, devant le
          monde, elle se fait violence et parvient à “ représenter ” de manière à tromper les
          malveillants et les indiscrets.</p>
          <p rend="alinea">Elle sait que son mari entretient une Anglaise du corps de ballet ; une grande
          fille commune et triviale, qui jure comme un caporal-instructeur, fume des
          cigarettes à s’en brûler le bout des doigts et boit le gin au litre.</p>
          <p rend="alinea">Honnête et droite, orgueilleuse, mais d’un caractère répugnant aux actions
          malpropres, Gina a dû subir les confidences cyniques de cet homme. Les infamies
          de la vie privée ou publique des gens de son monde lui ont été révélées par cet
          ambitieux. Et, d’un coup, elle a vu clair dans cette société si brillante au
          dehors ; et elle a compris l’intransigeance de Bergmans, elle l’en a aimé
          davantage allant jusqu’à épouser au fond du cœur, elle, la fière Gina, la cause
          de ce révolutionnaire, de ce roi des poissardes, comme l’appelle le député
          Béjard.</p>
          <p rend="alinea">Et pendant les troubles, lorsqu’elle rencontra Laurent Paridael, si elle
          s’était montrée distante et railleuse c’était par habitude, par une sorte de
          pudeur, par une dernière fausse honte qui l’empêchait de paraître convertie à des
          sentiments de générosité qu’elle avait méprisés et blâmés chez lui.</p>
          <p rend="alinea">En réalité, lors de l’élection, elle forma des vœux ardents pour Bergmans et
          maudit le succès de son mari. À telle enseigne que le sac de leur maison avait
          même répondu ce soir de furie populaire à son état d’énervement, de dépit et de
          déconvenue. C’est qu’elle appartient, à présent, à Bergmans, qu’elle est sienne
          de pensées et de sentiments. Mais comme elle ne sera jamais son épouse elle
          tiendra jusqu’à la mort ces sentiments renfermés au plus profond de son cœur.
          Elle ne vit plus que pour son fils, un enfant d’un an qui lui ressemble ; et pour
          son père, à elle, le seul riche qu’elle aime et qu’elle estime encore. Les
          petites tentatrices, Angèle et Cora, continuent de perdre leur peines en voulant
          lui inculquer leur philosophie spéciale.</p>
          <p rend="alinea">Prendre la vie comme une perpétuelle partie de plaisir, ne se forger aucune
          chimère, s’attacher modérément de façon à se détacher facilement, profiler de la
          jeunesse et du sourire des occasions ; fermer les yeux aux choses tristes ou
          maussades, à la bonne heure. Voyez-les à ce dîner, appétissantes, décolletées, la
          chair heureuse, rire et bruire comme des plantes vivaces aux souffles conquérants
          de l’été ; piailler, caqueter, agacer leurs voisins et se lancer, par moments,
          d’un côté à l’autre de la table, des regards de connivence. Bien naïve leur amie
          Gina d’héberger des diables bleus et des papillons noirs !</p>
          <p rend="alinea">M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard, souffrant d’une migraine atroce, préside, avec un tact
          irréprochable, ce dîner qui n’en finit pas.</p>
          <p rend="alinea">Combien elle voudrait relever les vilenies dont, pour flatter le maître de la
          maison, ses familiers, Dupoissy en tête, saupoudrent la renommée de Bergmans.</p>
          <p rend="alinea">— Oh ! très drôle, très fin… Avez-vous entendu ?</p>
          <p rend="alinea">Et le Sedanais s’empresse de répéter, à mots discrets, à Gina la petite
          malpropreté. Si elle n’y applaudit pas, du moins lui faut-il approuver du
          sourire, d’une flexion de tête.</p>
          <p rend="alinea">Béjard s’essaie à son rôle nouveau. Il disserte et papote à l’envi avec ses
          collègues, jargonne comme eux, rapports, enquêtes, commissions, budgets.</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez parle encore moins que d’habitude. Savoir sa fille malheureuse,
          l’a vieilli, et elle a beau faire bonne figure et affecter du contentement, il
          l’aime trop pour ne pas deviner ce qu’elle lui cache. Veuf depuis un an, ses
          cheveux ont blanchi, sa poitrine ne se bombe plus si fièrement qu’autrefois, et
          son chef autoritaire s’incline. Il faut croire que quelques-uns de ses problèmes
          sont restés sans solution ou que l’algébriste a trouvé des résultats
          incompatibles ?</p>
          <p rend="alinea">Au dessert, on prie M<hi rend="exposant">me</hi> la représentante de chanter. Régina a encore sa belle
          voix, cette voix puissante et souple de la soirée d’Hémixem, mais enrichie aussi
          de cette expression, de cette mélancolie, de ce charme de maturité qu’a revêtu sa
          physionomie autrefois trop sereine. Et ce n’est plus la valse capricante de <title>Roméo</title>
          qu’elle gazouille aujourd’hui, c’est une mélodie large et passionnée de Schubert,
          l’<title>Adieu</title>.</p>
          <p rend="alinea">Assis dans un coin, à l’écart, M. Dobouziez est suspendu aux lèvres de sa
          fille, lorsqu’une main se pose sur son épaule. Il sursaute. Et Béjard, à
          mi-voix :</p>
          <p rend="alinea">— Passons un moment dans mon cabinet, beau-père, j’ai un mot à vous dire…</p>
          <p rend="alinea">L’industriel, un peu désappointé d’être arraché à une des seules distractions
          qui lui restent encore, suit son gendre, frappé par l’étrange intonation de la
          voix du député.</p>
          <p rend="alinea">Installés l’un en face de l’autre devant le bureau, Béjard ouvre un tiroir,
          furette dans un casier, tend à Dobouziez une liasse de papiers.</p>
          <p rend="alinea">— Veuillez prendre connaissance de ces lettres !</p>
          <p rend="alinea">Il se renverse dans son fauteuil, ses doigts tambourinent les coussinets de
          cuir, tandis que ses yeux suivent sur la physionomie de Dobouziez les impressions
          de la lecture.</p>
          <p rend="alinea">Le visage de l’industriel se décompose ; il pâlit, sa bouche se plisse
          convulsivement, tout à coup il s’interrompt.</p>
          <p rend="alinea">— Me direz-vous ce que cela signifie ? fait-il en regardant son gendre avec
          plus d’angoisse que de courroux.</p>
          <p rend="alinea">— Tout simplement que je suis ruiné et qu’on proclamera ma faillite avant un
          mois, avant quinze jours peut-être, à moins que vous ne veniez à mon aide…</p>
          <p rend="alinea">— À votre aide ! ” Et Dobouziez se cabre. “ Mais malheureux, je me suis déjà
          enfoncé, pour vous, dans des difficultés dont je ne sais comment sortir !… Et en
          ce moment même le désastre qui vous frappe m’englobe… Vous êtes fou, ou bien
          impudent, de compter encore sur moi ! ”</p>
          <p rend="alinea">— Il faudra pourtant que vous vous exécutiez, monsieur… Ou bien
          préfèreriez-vous passer pour le beau-père d’un homme insolvable, d’un failli ? …
          Mais vous n’avez pas fini de lire ces lettres… Je vous en prie, continuez… Vous
          verrez que la chose mérite tout au moins réflexion… Avouez que ce n’est pas de ma
          faute. La débâcle de Smithson et C<hi rend="ordinal">o</hi>, à New-York, une
          banque si solide ! Qui
          pouvait prévoir cela ? … Ces mines de cuivre, de Sgreveness, dont les actions
          viennent de tomber à vingt, au-dessous du pair, ce n’est pas moi pourtant qui
          vous les ai vantées. Soyez de bonne foi et rappelez-vous votre confiance en ce
          petit ingénieur, votre camarade du génie, qui vint vous proposer l’affaire…</p>
          <p rend="alinea">— Taisez-vous, interrompt Dobouziez… Ah, taisez-vous ! Ces spéculations
          effrénées sur les cafés, qui ont englouti, en moins de quatre jours, la totalité
          de la dot de votre femme ! Dites, est-ce moi aussi qui vous les ai conseillées ?
          Et ce jeu sur les fonds publics, auquel vous employez votre Dupoissy ? Croyez-vous
          les gens qui fréquentent la Bourse assez bêtes pour supposer un seul instant que
          les cent mille et les deux cent mille francs de différences payés par ce mérinos,
          qui n’a jamais possédé de laine pour son compte, que celle que porte sa tête
          cafarde, soient sortis de ses propres coffres ? Et pour comble voilà que ce pied-
          plat qui lèche l’empreinte de vos talons est tout doucement en train de vous
          lâcher. Il faudrait entendre comme il vous traite en votre absence ! Vous dégoûtez
          jusqu’à ce paltoquet. En Bourse il ne se gène pas pour dire haut ce qu’il pense
          de votre nouvelle… industrie, celte agence d’émigration qui pourrait bien vous
          valoir des démêlés avec la justice. Fi donc !</p>
          <p rend="alinea">— Monsieur ! fit Béjard en sursautant, Dupoissy est un calomniateur que je
          ferai traîner en prison !</p>
          <p rend="alinea">Mais sans prendre garde à l’interruption, Dobouziez continuait :</p>
          <p rend="alinea">— Quelle dégringolade ! Tomber jusqu’à devenir trafiquant en chair blanche.
          Vraiment, c’est à croire aux fables qu’on raconte sur vous. D’abord la traite des
          noirs, ensuite celle des blancs : c’est dans l’ordre ! Parole d’honneur, je ne sais
          qui préférer d’un négrier ou d’un agent d’émigration. Vous n’avez pas même eu la
          pudeur de donner un autre nom à la <emph>Gina</emph>, le navire qui emporte aujourd’hui tous
          ces misérables à Buenos-Ayres ! Et votre politique, est-ce moi peut-être, qui
          puise dans votre caisse les pièces d’or et les billets de banque à l’aide
          desquels vous vous êtes fait élire député… Je ne vous rappellerai pas avec quel
          enthousiasme et quelle sincérité…</p>
          <p rend="alinea">Et terrible, retrouvant son beau port de tête d’autrefois et son ton souverain
          et acerbe, Dobouziez jetait à la face de son gendre cette hottée de griefs…</p>
          <p rend="alinea">— Et comme si cela ne suffisait pas, reprit-il, non content de vous ruiner
          sottement, de disposer avec une légèreté criminelle du bien de votre femme et de
          votre enfant, vous rendez Gina malheureuse ; vous ne la sacrifiez pas seulement à
          vos ambitions politiques, mais vous avez des maîtresses…, il vous faut entretenir
          des actrices… Sous prétexte que cela pose un homme, ça ! Ce n’est pas tout. Les
          lupanars du Riet-Dyck n’ont pas de client plus assidu et plus prodigue que le
          député Béjard ! Ah, tenez, si je m’écoutais, dès ce soir, je reprendrais Gina chez
          moi avec son enfant, et je vous laisserais grimacer vos grands airs de
          représentant, devant votre coffre-fort vide et votre crédit épuisé…</p>
          <p rend="alinea">— Votre fille ! Parlons-en de votre fille ! ricana Béjard qui tirait et
          mordillait rageusement ses favoris roux. Vous ne comptez donc pour rien les
          exigences et les fantaisies de Madame ? Fichtre ! il m’a bien fallu recourir aux
          spéculations et à des industries lucratives, pour faire face à son luxe de
          lorette. Mes bénéfices d’armateur n’y auraient pas suffi… Mais, c’était à
          prévoir, après la jolie éducation que vous lui avez donnée !…</p>
          <p rend="alinea">— Que ne me la laissiez-vous, alors ? fit Dobouziez. Si j’étais heureux et
          fier, moi, de la voir bien mise, rayonnante, entourée d’objets coûteux et à son
          goût ? Ah, si je n’avais eu à solder que ses frais de toilette, qu’à la pourvoir
          de distractions, de bijoux, de bibelots, je ne serais pas aussi bas,
          entendez-vous, monsieur, que depuis qu’il m’a fallu intervenir dans les frais de
          votre sport politique, et couvrir de ma signature vos sottes et extravagantes
          entreprises. Vrai, ne me parlez pas de ce qu’elle m’a coûté ; des gaspilleurs et
          des faiseurs de votre espèce ne me tiennent pas quitte à si bon compte, ils
          m’enlèveraient jusqu’à l’honneur…</p>
          <p rend="alinea">Et Dobouziez se laissa tomber, épuisé, dans un fauteuil.</p>
          <p rend="alinea">Béjard avait écouté presque tout le temps, en se promenant de long en large,
          et en opposant une sorte de sifflement aux vérités les plus cinglantes.</p>
          <p rend="alinea">Au-dessus, dans les salons, la voix de M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard continuait de résonner,
          profonde et mélancolique. Et cette voix remuait l’industriel jusqu’au plus
          profond des entrailles. Car, si Dobouziez souffrait dans sa probité et sa
          prudence de négociant de s’être mépris à ce point sur la vertu commerciale de son
          gendre, il s’en voulait surtout d’avoir exposé le repos, la fortune et l’honneur
          de sa fille aux risques et aux accidents de pareille association.</p>
          <p rend="alinea">Dobouziez avait songé au divorce, mais il y avait l’enfant, et la mère
          craignait d’en être séparée. En invoquant les difficultés de sa propre situation,
          le fabricant n’exagérait pas. À des années de prospérité, succédaient un marasme
          et une accalmie prolongée. Depuis longtemps, l’usine fabriquait à perte ; elle
          n’occupait plus que la moitié de son personnel d’autrefois… Dobouziez s’était
          saigné à blanc, dix fois, pour remettre à flot les affaires de Béjard. La
          suspension de paiements de la maison américaine notifiée à Béjard, l’atteignait
          aussi. Comment ferait-il face à cette nouvelle complication ? Il ne pourrait se
          tirer d’affaire lui-même qu’en hypothéquant la fabrique et ses propriétés.</p>
          <p rend="alinea">Mais pouvait-il laisser mettre en faillite le mari de sa fille, le père de son
          petit-fils et filleul ?</p>
          <p rend="alinea">Béjard l’attendait à ce silence. Il l’avait laissé se débattre et expectorer
          sa bile, il lisait sur le visage contracté du vieillard les pensées qui se
          combattaient en lui. Lorsqu’il jugea le moment venu de reprendre le débat, il
          recourut à son ton doucereux de juif qui ruse :</p>
          <p rend="alinea">— Trêve de récriminations, beau-père, dit-il. Et nous nous jetterions durant
          des heures nos torts réels ou prétendus à la tête, que cela ne changerait rien à
          la situation. Parlons peu, parlons bien. Rien n’est désespéré, que diable ! Bien
          entendu si vous ne vous obstinez point à me plonger vous-même dans le bourbier où
          je me sens enfoncer. J’ai calculé sur cette feuille — et vous pourrez l’emporter
          pour vérifier, à loisir, à tête plus reposée, l’exactitude de mes chiffres — que
          ma dette et mes obligations s’élèvent à deux millions de francs… De grâce, plus
          de secousses électriques, n’est-ce pas ?… Que j’achève au moins de vous exposer la
          situation… J’ai de quoi, en caisse, faire face aux quatre premières échéances,
          représentant près de huit cent mille francs. Cela nous mène jusqu’au premier du
          mois prochain…</p>
          <p rend="alinea">— Et alors ?</p>
          <p rend="alinea">— Alors je compte sur vous…</p>
          <p rend="alinea">— Vous comptez sérieusement que je vous procure plus d’un million ?</p>
          <p rend="alinea">— On ne peut plus sérieusement.</p>
          <p rend="alinea">Le même mortel et crispant silence, pendant que Gina chantait là-haut, en
          s’accompagnant, les nobles mélodies des classiques allemands. Dobouziez se prend
          le front à deux mains, l’étreint comme s’il voulait en exprimer la cervelle, puis
          il le lâche brusquement, se lève, ferme les poings, et sans s’ouvrir autrement
          auprès de Béjard d’une résolution extrême qu’il vient de prendre, il lui dit :</p>
          <p rend="alinea">— Laissez-moi quinze jours pour aviser… et ne vous empêtrez pas davantage
          d’ici là…</p>
          <p rend="alinea">L’autre comprend que le beau-père le sauve, et marche vers lui, la main
          tendue, confit en douceâtres formules de gratitude…</p>
          <p rend="alinea">Mais Dobouziez se recule, porte vivement les mains derrière le dos :</p>
          <p rend="alinea">— Inutile !… Si vous êtes réellement capable de quelque reconnaissance, c’est à
          Gina et à l’enfant que vous la devrez… S’ils n’étaient pas en cause !…</p>
          <p rend="alinea">Et il n’achève pas ; Béjard ne manquant pas d’entendement n’insiste plus.</p>
          <p rend="alinea">Tous deux remontent dans les salons et feignent de poursuivre une conversation
          indifférente.</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez va se retirer. Gina l’accompagne dans le vestibule et l’aide à
          endosser sa pelisse, puis, elle lui tend le front. Dobouziez y appuie longuement
          les lèvres, lui prend la tête dans les mains, la contemple avec orgueil et
          tendresse :</p>
          <p rend="alinea">— Serais-tu heureuse, mignonne, de demeurer encore avec moi ?</p>
          <p rend="alinea">— Tu le demandes !</p>
          <p rend="alinea">— Eh bien, si tu te montres bien raisonnable, surtout si tu reprends un peu de
          ta gaieté d’autrefois, je m’arrangerai pour venir m’installer chez toi… Mais
          garde-moi le secret de ce dessein. Bonsoir, petite…</p>
        </div>

        <div xml:id="Daelmans-Deynze" type="div2">
          <head>
            VIII
            <lb/>Daelmans-Deynze.
          </head>
          <p rend="alinea">À rentrée d’une des rues riveraines du Marché-aux-Chevaux, où des hôtels un
          peu froids, habités par des patriciens, voisinent, comme en rechignant, avec
          des bureaux et des magasins de négociants, théâtre d’un va-et-vient continuel
          de ruche prospère, — court, sur une quarantaine de mètres, un mur bistré,
          effrité par deux siècles au moins, mais assez massif pour subsister durant de
          longues périodes encore.</p>
          <p rend="alinea">Au milieu, une grande porte charretière s’ouvre sur une vaste cour fermée de
          trois côtés par des constructions remontant à l’époque des archiducs Albert et
          Isabelle, mais qui ont subi, depuis, des aménagements et des restaurations en
          rapport avec leurs destinées modernes.</p>
          <p rend="alinea">Un des solides vantaux noirs étale une large plaque de cuivre,
          consciencieusement astiquée, sur laquelle on lit en gros caractères : J.-B.
          Daelmans-Deynze et C<hi rend="exposant">ie</hi>. Le graveur voulait ajouter :
          denrées coloniales. Mais a
          quoi bon ? lui avait-on fait observer. Comme deux et deux font quatre, il est
          avéré, à Anvers, que Daelmans-Deynze, les seuls Daelmans Deynze, sont
          commerçants en denrées coloniales, de père en fils, en remontant jusqu’à la
          domination autrichienne, peut-être jusqu’aux splendeurs de la Hanse.</p>
          <p rend="alinea">Si l’on s’engage sous la porte, profonde comme un tunnel de fortifications,
          et qu’on débouche dans la cour, on avise d’abord un petit vieillard alerte,
          quoique obèse, rouge de teint, monté sur de petites jambes minces et torses,
          arc-boutées plus que de nécessité, mais qui sont en mouvement perpétuel. C’est
          Pietje le portier. Pietje <foreign xml:lang="nl-BE">de kromme</foreign>
          — le cagneux — comme l’appellent
          irrévérencieusement les commis et les journaliers de la maison, sans que Pietje
          s’en offusque. Aussitôt qu’il vous aura aperçu, il ôtera sa casquette de drap
          noir à visière vernie et, si vous, demandez le patron, le chef de la firme, il
          vous dira, suivant l’heure de la journée : “ Au fond, dans la maison, s’il vous
          plaît, monsieur ”, ou bien : “ à droite, sur son bureau, pour vous servir… ”</p>
          <p rend="alinea">La cour, pavée de solides pierres bleues, s’encombre généralement de sacs,
          de caisses, de tonnes, de futailles, de dames-jeanne, d’outres et de paniers de
          toutes couleurs et dimensions.</p>
          <p rend="alinea">Mais Pietje, jouissant de votre surprise candide, vous apprendra que ceci ne
          vous représente qu’un dépôt infime, un stock d’échantillons.</p>
          <p rend="alinea">C’est à l’entrepôt Saint-Félix, ou dans les docks, aux Vieux-Bassins, que
          vous en verriez des marchandises importées ou exportées par
          Daelmans-Deynze !</p>
          <p rend="alinea">De lourds chariots, attelés de ces énormes chevaux de “ Nations ” aux croupes
          rondes et luisantes, attendent, dans la rue, qu’on les charge ou qu’on les
          allège. M. Van Liere, le magasinier, en veston, fluet, rasé de près, l’œil
          douanier, le crayon et le calepin à la main, prend des notes, aligne des
          chiffres, remplit les formules, empoigne des lettres de voiture, parcourt les
          factures, saute parfois, agile comme un écureuil, sur le monceau des
          marchandises dont il constate la condition en poussant des cris et des
          interpellations, gourmandant ses aides, pressant les charretiers dans une
          langue aussi inintelligible que du sanscrit pour qui n’est pas initié aux
          mystères des denrées coloniales.</p>
          <p rend="alinea">Les débardeurs, de grands diables, taillés comme des dieux antiques, avec
          leur tablier de cuir, leurs bras nus où les muscles s’enroulent comme les
          fibres d’un câble, rouges, empressés, soulèvent, avec un “ han ! ” d’entrain, les
          lourds ballots et, le poids assis sur leurs épaules, ne semblent plus supporter
          qu’un faix de plumes. Le charretier en blouse bleue, en culotte de velours brun
          à côtes, le feutre rond déformé et déteint par les pluies, son court fouet à
          large corde sous le bras, écoute respectueusement les observations de M. Van
          Liere.</p>
          <p rend="alinea">— Minus, dérangez-vous un peu ! Laissez passer monsieur, dit ce potentat avec
          un sourire de condescendance, en comprenant, d’un coup d’œil, l’embarras de
          votre situation alors que vous enjambez les sacs et les caisses sans savoir
          comment cette gymnastique finira.</p>
          <p rend="alinea">Un des colosses déplace, comme d’un revers de sa main calleuse, un des
          barils persécuteurs et avec un “ Merci ” de naufragé recueilli, vous poussez,
          enfin, dans l’angle du mur de la rue et du corps de bâtiment à droite, une
          porte vitrée sur laquelle se lit le mot : Bureaux.</p>
          <p rend="alinea">Mais vous n’entrez encore que dans l’antichambre.</p>
          <p rend="alinea">Une nouvelle poussée. Courage ! La porte capitonnée de cuir à l’intérieur
          glisse sans bruit. Vingt plumes infatigables grincent sur le papier épais des
          registres ou frôlent la soie des copies de lettres ; vingt pupitres adossés,
          deux à deux, se prolongent à la file sur toute la longueur du bureau éclairé du
          côté de la cour par six hautes fenêtres ; vingt commis juchés sur un nombre égal
          de tabourets, les manches en lustrine aux bras, le nez penché sur la tâche,
          semblent ne pas s’être aperçus de votre intrusion. Vous toussez, n’osant
          recourir à une interpellation directe… — Artie étrangère ? M’sieur ?… —
          Correspondance ? Caisse ?… L’article corinthes… Dattes… Pruneaux… Huile d’olive ?…
          vous demandent machinalement, sans même vous dévisager, les ministres de ces
          départements divers, jusqu’à épuisement de la liste. — Non ! dites-vous au moins
          imposant de ce personnel… un jeune homme à l’air doux et novice,
          saute-ruisseau, vêtu de chausses trop courtes pour son long corps, ses bras en
          <foreign xml:lang="en">steeple-chase</foreign> continuel
          avec la manche de sa veste battant de la longueur d’une
          main, d’un poignet, d’une partie d’avant-bras, l’étoffe poussive. — Non !
          dites-vous, je désirerais parler à M. Daelmans… — Daelmans-Deynze ! rectifie le
          jeune homme effaré… M. Daelmans-Deynze… la porte du fond devant vous…
          Permettez que je vous précède… Il peut être occupé… Votre nom, monsieur ?…</p>
          <p rend="alinea">Enfin, la dernière formalité étant remplie, vous avancez, longeant la file
          des pupitres, passant pour ainsi dire en revue, et de profil, les vingt commis
          gros ou maigres, chlorotiques ou couperosés, lymphatiques ou sanguins, blonds
          ou noirs, variant de soixante à dix-huit-ans — l’âge du jeune homme effaré —
          mais tous également préoccupés, tous profondément dédaigneux du motif profane
          qui vous amène, vous, simple observateur, artiste, travailleur intermittent,
          dans ce milieu d’activité incessante, un des sanctuaires de dilection du
          Mercure aux pieds ailés.</p>
          <p rend="alinea">Et c’est à peine si M. Lynen, le vieux caissier, a relevé vers vous son
          front chauve et ses lunettes d’or, et si M. Bietermans, son second en
          importance, le correspondant pour les langues étrangères, a campé pour vous
          lorgner un instant, son pince-nez japonais sur son nez au busc
          diplomatique.</p>
          <p rend="alinea">Mais ces comparses comptent-ils encore lorsque vous êtes en face du chef
          suprême de la “ firme ” ? — Entrez, a-t-il dit de sa voix sonore. Il est là devant
          vos yeux, cet homme solide comme un pilier, un pilier qui soutient sur ses
          épaules une des maisons-mères d’Anvers. Il vous a dévisagé de ses yeux
          bleuâtres, gris et clairs ; cela sans impertinence ; d’un seul regard il vous
          jauge aussi rapidement son homme qu’il combinera une affaire en Bourse ; il a
          non seulement le compas, mais la sonde dans l’œil ; il devinera de quel bois
          vous vous chauffez, et éprouvera, avec une certitude aussi infaillible que la
          pierre de touche, si c’est de l’or pur ou du doublé que porte votre mine.</p>
          <p rend="alinea">Un terrible homme pour les consciences véreuses, les financiers de hasard,
          que Daelmans-Deynze ! Mais un ami de bon conseil, un aimable protecteur, un
          appui intègre que Daelmans-Deynze pour les honnêtes gens, et vous en êtes, car
          c’est avec empressement ; qu’il vous a tendu sa large main et qu’il a serré la
          vôtre.</p>
          <p rend="alinea">La plume derrière l’oreille, la bouche souriante, la physionomie ouverte et
          cordiale, il vous écoute, scandant vos phrases de politesse de “ très bien ! ”
          obligeants, en homme sachant qu’on s’intéresse à ce qui le concerne. Sa santé ?
          Vous vous informez de sa santé. Pourrait-on porter plus gaillardement ses
          cinquante-cinq ans ! Ses cheveux correctement taillés et distribués des deux
          côtés de la tête par une raie irréprochable, grisonnent quelque peu, mais ne
          désertent pas ce noble crâne ; ils lui feront plus tard une auréole blanche et
          donneront un attrait nouveau à ce visage sympathique. Les longs favoris, bruns,
          que sa main tortille machinalement, s’entremêlent ; aussi de fils blancs, mais
          ils ont grand air, tels qu’ils sont. Et ce front, y découvre-t-on la moindre
          ride ; et ce teint rose, n’est-il pas le teint par excellence, le teint de
          l’homme sans fiel, au tempérament bien équilibré, aussi foin de la phtisie que
          de l’apoplexie ?… Il ne porte même pas de lunettes, Daelmans-Deynze. Un binocle
          en or est suspendu à un cordon. Simple coquetterie ! il lui rend aussi peu de
          services que le paquet de breloques attaché à sa chaîne de montre. Son costume
          est sobre et correct. Le drap très noir et le linge très blanc, voilà son seul
          luxe en matière de toilette. Grand, large d’épaules, il se tient droit comme un
          I, ou plutôt, comme nous l’avons dit, un pilier, un pilier sur lequel reposent
          les intérêts d’une des plus anciennes maisons d’Anvers.</p>
          <p rend="alinea">Digne Daelmans-Deynze ! À la rue, ce sont des coups de chapeau à chaque pas.
          Depuis les écoliers qui se rendent en classe, jusqu’aux ouvriers en bourgeron,
          tous lui tirent la casquette. Et jusqu’au vieux et hautain baron Van der
          Dorpen, son voisin, qui le salue, souvent le premier, d’un amical “ Bonjour,
          monsieur Daelmans ”… C’est que son écusson de marchand n’a jamais été entaché.
          Réclamez-vous de cette connaissance et pas une porte ne vous sera fermée dans
          la grande ville d’affaires, depuis la Tête de Grue jusqu’à Austruweel.</p>
          <p rend="alinea">Dans les cas litigieux, c’est lui que les parties consultent de préférence
          avant de se rendre chez l’avocat. Combien de fois son arbitrage n’a-t-il pas
          détourné des procès ruineux et son intermédiaire, sa garantie, des faillites
          désastreuses. Vous vous informez de sa femme ?… Elle se porte très bien, grâce a
          Dieu, M<hi rend="exposant">me</hi> Daelmans… Je vous conduirai auprès d’elle… Vous déjeunerez avec nous,
          n’est-ce pas ?… En attendant, nous prendrons un verre de Sherry.</p>
          <p rend="alinea">Il vous met sa large main sur l’épaule en signe de possession ; vous êtes son
          homme, quoi que vous fassiez. On ne refuse pas, d’ailleurs, une si cordiale
          invitation. Il pourrait vous conduire directement du bureau dans la maison par
          la petite porte dérobée, mais il a encore quelques ordres à donner à
          MM. Bietermans et Lynen. — Une lettre de notre correspondant de Londres ? dit
          Bietermans en se levant. Ah ! De Mordnunt-Hackey… Très bien… Très bien… !
          L’affaire des sucres, sans doute… Écrivez-lui, je vous prie, que nous
          maintenons nos conditions… Messieurs, je vous salue… Qui fait la Bourse
          aujourd’hui ? Vous, Torfs ? N’oubliez pas alors de voir M. Berwoets… Excusez-moi,
          mon ami… Là, je suis à vous…</p>
          <p rend="alinea">Ô l’aimable homme que Daelmans-Deynze !</p>
          <p rend="alinea">Ces ordres étaient donnés sur un ton paternel qui lui faisait des
          auxiliaires fanatiques de son peuple d’employés.</p>
          <p rend="alinea">Une remarque à faire, et ce n’était pas là une des moindres causes de la
          popularité de Daelmans à Anvers, c’est que la firme n’occupait que des commis
          et des ouvriers flamands et surtout anversois, alors que la plupart des grosses
          maisons accordaient, au contraire, la préférence aux Allemands.</p>
          <p rend="alinea">Le digne <foreign xml:lang="nl-BE">sinjoor</foreign>
          ne voulait même pas accepter les étrangers comme
          volontaires, il ne reculait pas devant une augmentation de frais pour donner du
          pain aux “ gars d’Anvers ”, aux <foreign xml:lang="nl-BE">jongens van
          Antwerpen</foreign>, comme il disait, heureux
          d’en être, de ces gars d’Anvers.</p>
          <p rend="alinea">Les autres négociants trouvaient originale cette façon d’agir. Le banquier
          rhénan Fuchskopf haussait les épaules et disait à ses compatriotes résidant à
          Anvers : “ Ce ger Taelman vé té la boézie ! ”, mais le digne Flamand “ faisait bien
          et laissait dire ”, et les Tilbak parlaient avec attendrissement du patriotisme
          du millionnaire du Marché-aux-Chevaux, et Vincent faisait miroiter aux yeux de
          son petit Pierket, bon écolier, cette perspective : “ Toi, tu entreras un jour
          chez Daelmans-Deynze. ”</p>
          <p rend="alinea">Il vous a entraîné au fond de la cour dans la maison dont la façade antique
          est tapissée d’un lierre pour le moins contemporain de la bâtisse. À gauche, en
          face du bureau, sont les écuries et la remise. On gravit quatre marches, on
          pousse la grande porte vitrée précédée d’une marquise.</p>
          <p rend="alinea">— Joséphine ! voici un ressuscité…</p>
          <p rend="alinea">Et une bonne tape dans le dos, de la main de votre hôte, vous met en
          présence de M<hi rend="exposant">me</hi> Daelmans.</p>
          <p rend="alinea">Celle-ci, qui travaillait à un ouvrage au crochet, jette une exclamation de
          surprise et s’extasie sur l’heureuse inspiration à laquelle on doit votre
          visite.</p>
          <p rend="alinea">Si le mari a bonne mine et l’abord sympathique, que dire de sa “ dame ” ? Le
          type par excellence de la ménagère anversoise, soigneuse, proprette et
          diligente.</p>
          <p rend="alinea">Elle a quarante ans, M<hi rend="exposant">me</hi> Daelmans. Des bandeaux bien lisses de cheveux noirs
          encadrent un visage réjoui, où brillent deux yeux bruns affectueux et où
          sourient des lèvres maternelles. Les joues sont fournies et colorées comme la
          chair d’une pomme mûrissante.</p>
          <p rend="alinea">Elle est petite, la bonne dame, et se plaint de devenir trop épaisse.
          Cependant, ce n’est pas la paresse qui est cause de cette corpulence. Levée dès
          l’aube, elle est toujours sur pied, active et remuante comme une fourmi. Elle
          préside à toutes les opérations du ménage, avoue-t-elle, mais ce qu’elle ne dit
          pas, c’est qu’elle met elle-même la main à toutes les besognes. Rien ne marche
          assez vite à son gré. Elle en remontre à sa cuisinière dans l’art de bouillir
          le pot au feu, et au domestique dans celui d’épousseter les meubles. Elle court
          de l’étage au rez-de-chaussée. À peine a-t-elle l’envie de s’asseoir et mis la
          main sur le journal ou le : tricot entamé, que lui vient une inquiétude sur le
          sort du ragoût qui mijote dans la casserole, ou de la provision de poires du
          cellier : Lise aura fait trop grand feu et Pier négligé de retourner les fruits
          qui commençaient à se piquer d’un côté. Avec cela pas d’humeur ; la bonne dame
          est vigilante sans être tatillonne. Elle fera largement l’aumône aux pauvres de
          la paroisse, mais ne tolérera pas qu’on perde un morceau de pain, petit comme
          le doigt.</p>
          <p rend="alinea">Aussi comme elle est tenue, la vieille maison de Daelmans-Deynze ! Dans la
          grande chambre où l’on vous a introduit, vous ne serez pas frappé par un luxe
          de la dernière heure, un mobilier flambant neuf, des peintures auxquelles un
          décorateur à la mode vient de donner un coup de pinceau hâtif. Non, c’est
          l’intérieur cossu et simple dont vous avez rêvé en voyant les maîtres. Ces
          meubles ne sont pas les compagnons d’un jour achetés par un caprice et
          remplacés par une lubie, ce sont de solides canapés, de massifs fauteuils en
          acajou, style empire, garnis de velours pistache. On en renouvelle les coussins
          avec, un soin jaloux ; on polit consciencieusement le bois séculaire ; on les
          entretient comme de vieux serviteurs de la maison : on ne les remplacera
          jamais.</p>
          <p rend="alinea">La dorure des glaces, des cadres et du lustre a perdu, depuis longtemps, le
          luisant de la fabrique, et les couleurs de l’épais tapis de Smyrne ont été
          mangées par le soleil, mais les vieux portraits de famille gagnent en intimité
          et en poésie patriarcale dans ces médaillons de vieil or, et le tapis laineux a
          dépouillé ses couleurs criardes ; ses bouquets éclatants ont pris lès tons
          harmonieux et apaisés d’un feuillage de septembre. Il y a bien des années que
          ces grands vases d’albâtre occupent les quatre encoignures de la vaste pièce ;
          que ce cuir de Cordoue revêt les parois ; que la table ronde en palissandre
          trône au milieu de la salle, que la pendule à sujet, au timbre vibrant et
          argentin, sonne les heures entre les candélabres de bronze à dix branches. Mais
          ces vieilleries ont grand air ; ce sont les reliques des pénates. Et les housses
          ajourées, œuvre du crochet diligent de la bonne dame Daelmans, prennent sur
          ces coussins de velours sombre des plis sévères et charmants de nappe
          d’autel.</p>
          <p rend="alinea">C’est devant ce Daelmans-Deynze que Guillaume Dobouziez se présente, le
          lendemain du dîner politique chez M. Freddy Béjard.</p>
          <p rend="alinea">Ces deux hommes, camarades de collège, s’estimaient beaucoup et se
          fréquentaient assidûment il y a des années ; et c’est le luxe trop ostensible,
          le train de maison tapageur et surtout les relations remuantes et cosmopolites
          de l’industriel qui ont éloigné M. Daelmans d’un confrère dont il apprécie les
          connaissances solides, l’application et la probité. Autrefois même, il fut
          sérieusement question entre eux d’une association commerciale. Daelmans
          comptait mettre ses capitaux dans la fabrique. Mais c’était à l’époque de la
          pleine prospérité de cette industrie et Dobouziez préférait en demeurer
          propriétaire principal. Aujourd’hui il vient proposer humblement au négociant
          de reprendre ses actions.</p>
          <p rend="alinea">Daelmans-Deynze sait depuis longtemps que l’usine périclite, il n’ignore pas
          moins les sacrifices auxquels se résigna Dobouziez pour établir sa fille et
          venir en aide à Béjard ; il pourrait manifester à son interlocuteur un certain
          étonnement devant une pareille proposition, et ravaler l’objet offert afin de
          l’obtenir à des conditions léonines ; mais Daelmans-Deynze y met plus de
          discrétion et moins de rouerie. Au fond, il ne nourrit pas grande envie de
          s’embarrasser d’une affaire nouvelle par ce temps de crise et de stagnation,
          mais il a deviné, dès les premiers mots de l’entretien, voire par la démarche
          même à laquelle s’est décidé Dobouziez, que celui-ci se trouve dans des
          difficultés atroces, et Daelmans appartient à la classe de plus en plus
          restreinte de commerçants qui s’entraident. Non, admirez le tact avec lequel M.
          Daelmans débat les conditions de la reprise. Afin de mettre M. Dobouziez à
          l’aise, il ne feint aucune surprise, il ne prend pas ce ton de compassion qui
          offenserait si cruellement un homme de la trempe du fabricant ; il ne lui
          insinue même pas que s’il consent a racheter la fabrique, de la main à la main,
          c’est uniquement pour obliger un ami dans la détresse. Pas une récrimination,
          pas un reproche, aucun air de supériorité !</p>
          <p rend="alinea">Oh ! le brave Daelmans-Deynze ! Et ces bons sentiments ne l’empêchent pas
          d’examiner et de discuter longuement l’affaire. Il entend concilier son intérêt
          et sa générosité ; il veut bien obliger un ami, mais à condition de ne pas
          s’obérer soi-même. Quoi de plus équitable ? C’est à la fois strictement
          commercial et largement humain. Cependant ils vont conclure.</p>
          <p rend="alinea">Reste un point que ni l’un ni l’autre n’osent aborder. Il faut bien s’en
          expliquer cependant ; tous deux l’ont au cœur. Mais Dobouziez est si fier et
          Daelmans si délicat ! Enfin, Daelmans se décide à prendre, comme il dit, le
          taureau par les cornes :</p>
          <p rend="alinea">— Et, sans indiscrétion, monsieur Dobouziez, que comptez-vous faire à
          présent ?</p>
          <p rend="alinea">L’autre hésite à répondre. Il n’ose pas exprimer ce qu’il souhaiterait.</p>
          <p rend="alinea">— Écoutez, reprend M. Daelmans, voua accueillerez mes ouvertures comme voua
          l’entendrez et il est convenu d’avance que vous me les pardonnez, au cas où
          elles vous paraîtraient inacceptables… Voici. La fabrique changeant de
          propriétaire, il serait désastreux qu’elle perdit du même coup son directeur…
          Vous me comprenez ? Je dirai même que cette éventualité suffirait pour faire
          hésiter l’acquéreur. Des capitaux se remplacent, monsieur Dobouziez, l’argent
          se gagne, se perd — se gaspille, allait-il dire, mais il se retint — se
          regagne. Mais ce qui se trouve et ce qui se remplace difficilement, c’est un
          homme de talent, un homme instruit, actif, expérimenté, un homme du métier…
          C’est pourquoi je vous demande, monsieur Dobouziez, si vous verriez quelque
          inconvénient à demeurer à la tête d’une industrie que vous avez édifiée et que
          vous seul pouvez maintenir et perfectionner… Nous comprenons-nous ?</p>
          <p rend="alinea">S’ils se comprenaient ! Ils ne pouvaient mieux se rencontrer.
          C’était précisément la solution qu’espérait M. Dobouziez.</p>
          <p rend="alinea">Entre gens si honnêtes et si droits, on convint avec tout autant de facilité
          du chiffre des appointements du directeur ; sauf ratification par Saint-Fardier
          et les petits actionnaires : une simple formalité. Il va sans dire que M.
          Daelmans mit vos appointements à un chiffre très respectable. Il voulait même
          que le directeur continuât d’occuper la somptueuse maison attenante à la
          fabrique. Mais le père esseulé désirait retourner auprès de son enfant.</p>
          <p rend="alinea">Ah ! personne comme Daelmans-Deynze n’aurait pu adoucir à Dobouziez
          l’amertume et l’humiliation de ce sacrifice ! Qui s’imaginerait pareille
          délicatesse et pareilles nuances de procédés chez cet homme de négoce !
          Dobouziez dut se l’avouer au fond de son cœur si blindé, si fier, si peu
          accessible aux émotions. Et, au moment de prendre congé de M. Daelmans — son
          patron — comme il articulait quelque correcte formule de remerciements, il
          sentit se fondre brusquement comme des glaçons dans sa poitrine, et, se
          ravisant, se précipita dans les bras de son ami, son sauveur.</p>
          <p rend="alinea">— Courage ! lui dit l’autre avec sa simplicité et sa rondeur habituelles.</p>
        </div>

        <div xml:id="LaBourse" type="div2">
          <head>
            IX
            <lb/>La Bourse.
          </head>
          <p rend="alinea">Une heure ! l’heure réglementaire de l’ouverture de la Bourse sonne à
          l’horloge, dernier vestige de l’ancien édifice incendié, à la diligente horloge
          qui, lorsque les flammes la serraient de près et avaient tout dévoré autour
          d’elle, s’obstinait, servante féale, à mourir au champ du devoir en donnant
          l’heure officielle à la ville marchande[7]…</p>
          <p rend="alinea">Une heure ! Dépêchez, retardataires ! Expédiez votre lunch, n’en faites qu’une
          bouchée, hommes d’affaires, hommes d’argent ! Joueurs de dominos, d’autres
          combinaisons vous réclament ! Achevez de siroter votre café, de sabler la fine
          champagne. Plantez là le journal pourtant si concis et rédigé, en nègre, à
          votre intention. Réglez et filez, ou gare l’amende.</p>
          <p rend="alinea">Une heure ! Ils affluent de tous les points de la ville et de la Cité. Riches
          d’aujourd’hui, riches de demain et aussi riches de la veille, qui s’évertuent
          et luttent contre la débâcle, millionnaires dont l’herbe a fait du foin qu’ils
          engrangent dans leurs bottes, ou encore millionnaires dont le foin a flambé
          comme un simple feu de paille !</p>
          <p rend="alinea">Va, cours, vole — parfois dans les deux sens du verbe — misérable suppôt de
          la Fortune ! La roue tourne, accroche-toi à ses rais, essaie d’en régler le
          mouvement ! Voyez-les se bousculer, se passer sur le corps, pour agripper la
          roue fatale, pour s’y cramponner avec l’opiniâtreté des rapaces ; aujourd’hui
          au-dessus, demain en dessous ! La roue tourne et tourne, et l’essieu grince et
          craque… Et ses craquements ont de sinistres échos : Krach !</p>
          <p rend="alinea">Depuis le matin, boursiers, boursicotiers, vont et viennent, se croisent
          dans les rues, affairés, fiévreux, sans s’arrêter, échangeant à peine un
          bonjour sec comme le tic-tac de leur chronomètre : <quote xml:lang=
          "en">Time is money !</quote> Avant la
          soirée les meilleurs amis ne se reconnaissent plus. <quote xml:lang=
          "en">To buy or not to buy ? That
          is the question !</quote> monologue le sordide Hamlet du commerce. Il n’envisage plus
          l’univers qu’au point de vue de l’offre et de la demande. Produire ou
          consommer : tout est là !</p>
          <p rend="alinea">Une heure ! Allons, que la meute avide de curée s’engorge par les quatre
          portes de l’élégant palais. Avec ses voûtés magnifiques, décorées d’attributs,
          de symboles et d’écussons de tous les pays, sous ses nervures de fer,
          contournées en arceaux, ce monument d’un gothique panaché de réminiscences
          mauresques et byzantines, mi-partie aryen, mi-partie sémite, présente un
          compromis bien, digne de ce temple du dieu Commerce, par excellence le dieu
          furtif et versatile.</p>
          <p rend="alinea">Les rites commencent. Le bourdonnement sourd des incantations s’élève
          parfois jusqu’au brouhaha. Debout, chapeau sur la tête comme à la synagogue,
          les fidèles s’entassent et jabotent. Et, graduellement l’atmosphère se vicie.
          On distingue à peine les métaux et les couleurs des peintures murales ; les
          élégants rinceaux se noient dans un brouillard d’haleines et de fumées opaques !
          Le pouacre encens ! Les têtes ont l’air détachées du corps ! et flottent
          au-dessus des vagues.</p>
          <p rend="alinea">À première vue, en tombant dans cette assemblée, on songe aux conventicules
          et aux sabbats. Jamais grenouillère altérée ne coassa avec pareil ensemble pour
          demander la pluie. Mais ces batraciens-ci réclament force pluie d’or.</p>
          <p rend="alinea">Peu à peu, on parvient à démêler les uns des autres ces groupes de gens
          d’affaires et de mercantis.</p>
          <p rend="alinea">Voici le coin des gros négociants se rendant encore à la Bourse par
          habitude. Ils traitent les affaires en affectant de parler d’autre chose, ou se
          déchargent de ces soucis sur quelque coadjuteur qui, de temps en temps,
          s’approche du patron pour prendre le mot d’ordre, la consigne. Ainsi le
          plénipotentiaire consulte le potentat. Là trônent, pontifient, les mages
          billionnaires, les grands prêtres. Piliers mêmes du négoce, aussi solides que
          les colonnes de leurs temples. Colonnes philistines, hélas, contre lesquelles
          l’honnête Samson ne prévaudrait jamais ! Commettants, propriétaires, armateurs,
          courtiers de navires, banquiers, se prélassent dans leur importance, mains en
          poches ou sur le dos, et parlent peu, et parlent’ d’or — au propre et au
          figuré. Ploutocrates ventripotents, augures redoutables, leurs oracles
          sybillins entament ou rehaussent le crédit du faiseur subalterne. Un mot de
          leur bouche vous enrichit ou vous ruine. Les girouettes de la chance tournent à
          leur haleine. De leur fantaisie dépendent les fluctuations du marché universel.
          Ce sont leurs lunes qui règlent ces marées. Avec leurs affiliés des autres
          grands ports, ils sont de force à livrer, le pauvre monde à la famine et à la
          guerre.</p>
          <p rend="alinea">Successeurs des Fugger et des Salviati, de ces Hanséates hautains qu’un
          cortège de hérauts et de musiciens richement costumés précédait chaque jour à
          l’heure de la Bourse, ils trafiquent des empires et des peuples comme d’une
          simple partie de riz ou de café ; mais, s’ils leur arrive encore de prêter de
          l’argent aux rois, moins fastueux et moins artistes que ces Focker légendaires,
          ils ne jetteraient plus aux flammes d’un foyer, alimenté de cannelle la créance
          d’un César, leur débiteur considérable, mais leur hôte glorifié ! Les autres
          étaient des patriciens, ceux-ci ne sont que des ; parvenus.</p>
          <p rend="alinea">Spéculateurs à la hausse et à la baisse consultent comme un infaillible
          baromètre les rides de leurs fronts, le pli de leur bouche et la couleur de
          leur regard. Ils sont les vicaires de la divinité que symbolise la pièce de
          cent sous.</p>
          <p rend="alinea">Ainsi, lorsqu’un interlocuteur candide se méprend jusqu’à parler au
          juif rhénan Fuchskopf, d’un noble caractère, d’un génie, d’un saint
          médiocrement pourvu de ducats ou jusqu’à solliciter l’appui de cet Iscariote en
          faveur d’une infortune digne d’émouvoir tout mortel à figure plus ou moins
          humaine, l’affreux pressureur, le marchand d’urnes, le fournisseur de souliers
          sans semelles aux massacrés des récentes guerres, l’actionnaire insatiable que
          les bouilleurs brûlés par le grisou, affamés par la grève ou fusillés par la
          troupe ont maudit en agonisant, le youtre tire de son porte-monnaie un luisant
          écu de cinq francs et au lieu de le consacrer à une exceptionnelle aumône, le
          passe à deux ou trois reprises sous le nez du solliciteur, puis le presse
          amoureusement entre ses doigts crochus et moites comme des ventouses,
          l’approche même de ses lèvres comme s’il baisait une patène et, fléchissant à
          moitié le genou, adresse cette intraduisible oraison au fétiche :</p>
          <lg>
            <l>Ach lieber Christ !</l>
            <l>Wo du nicht bist</l>
            <l>Ist lauter Schweinerei !</l>
          </lg>
          <p rend="alinea">Puis, ricanant, remet l’hostie dans son gousset et jouit de la déconvenue du
          malencontreux intercesseur et de l’approbation de ses courtisans et
          complices.</p>
          <p rend="alinea">Autrement loquaces et remuants que les bonzes de la finance et du négoce se
          révèlent les agents de change. Pimpants, astiqués, ils toupillent, virevoltent,
          s’empressent, s’insinuent, s’interposent, butinent l’or en papillonnant. Ce
          sont les danseurs sacrés, et leur pantomime fait partie des incantations.</p>
          <p rend="alinea">De locomotion moins vertigineuse, serrés dans des habits plus sombres et de
          coupe plus roide, circulent les trafiquants en fonds publics, bricolant des
          liasses d’actions négligemment roulées dans des fardes ou de vieilles gazettes,
          et griffonnant leurs bordereaux sur le dos d’un client secourable.</p>
          <p rend="alinea">Couverts de complets de fatigue, les commissionnaires en marchandises
          entreposent force sachets d’échantillons, au fond de leurs poches.</p>
          <p rend="alinea">Celui-ci pile dans la paume de la main une fève de Chéribon et en fait
          subodorer l’arôme à l’épicier qu’il capte et circonvient.</p>
          <p rend="alinea">Celui-là vous persuade de la supériorité de son tabac, Kentucky ou Maryland,
          et finirait par endosser la récolte au preneur timoré qui n’en demande qu’un
          boucaut.</p>
          <p rend="alinea">À chaque spécialité, à chaque article son coin, sa dalle fixe. On ne se
          figure pas l’ordre régnant dans cette apparente pétaudière, le nombre des
          démarcations, des classements, des subdivisions. Raffineurs, distillateurs,
          importateurs de pétroles ou de guanos, facteurs en douanes, assureurs occupent,
          du premier janvier au trente-et-un décembre, sans empiéter sur le domaine du
          voisin, les quelques pieds carrés assignés à leur partie. Un colin-maillard
          habitué de la Bourse, retrouverait sans peine, au milieu de cette fourmilière,
          le quidam dont il a besoin.</p>
          <p rend="alinea">Le sujet des conversations, l’objet débattu varie de pas en pas. Des
          quirateurs ou propriétaires collectifs d’un navire discutent avec les
          affréteurs les clauses d’une charte-partie. Un entrepositaire baragouine
          cédules et warrants. L’air retentit de mots exotiques et barbares : cent
          weights, primage, emprunt à la grosse aventure. Il est question de crimes
          spéciaux prévus par des codes exclusifs. Un armateur se plaint de barateries
          commises par ses capitaines. Ailleurs s’évalue un total de droits de
          navigation. Un expéditeur confère avec son subrécargue. Des dispacheurs règlent
          un compte d’avaries.</p>
          <p rend="alinea">Casquette à la main, un doyen de “ nation ” offre ses services à un
          importateur de bœufs vivants de la Plata et à un autre qui reçoit en conserves
          le bétail du même pays. Un officier de la douane taxe de fraude et
          d’irrégularités les <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> d’une “ nation ”, qui mettent en cause, de leur côté, le
          négociant entrepositaire.</p>
          <p rend="alinea">Le long du pourtour, sous les galeries, règnent des files de hauts pupitres
          d’où dégringolent pour s’y rejucher aussitôt après, comme atteints de vertige,
          des calculateurs ; chiffres faits hommes, s’égosillant à glapir les côtes que
          les reporters de moniteurs financiers consignent hâtivement sur leurs
          tablettes.</p>
          <p rend="alinea">Que de manœuvres pour arriver à ce but : l’argent. Tel a l’air taciturne,
          presque funèbre, parle affaires avec componction ; tel autre traite Mercure
          par-dessous la jambe et entremêle son boniment de facéties de rapin.</p>
          <p rend="alinea">Des bateliers, baes de <foreign xml:lang=
          "nl-BE">beurts</foreign> et de chalands, le visage briqueté, les
          oreilles ornées d’anneaux d’argent, se tiennent à part, près des portes et, se
          balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, crachent, chiquent, pipent,
          graillonnent en attendant le noliseur. Des capitaines anglais en bisbille,
          élèvent la voix comme pour commander l’abordage et crispent désagréablement un
          conciliabule de jeunes beaux et de vieux bellâtres, mutinés de spéculateurs
          qui, non loin de là, se chuchotent la chronique scandaleuse, dénombrent leurs
          bonnes fortunes de la veille, dévoilent les mystères de l’alcôve, et les
          secrets du comptoir, lient des parties fines pour la soirée et farcissent de
          potins de boudoirs et de coulisses l’aride rituel commercial :</p>
          <p rend="alinea">— Avec leurs <mentioned xml:lang="en">goddam</mentioned> ils
          feraient goddamner un saint ! déclare le plus
          spirituel des deux jeunes Saint-Fardier, visant les loups de mer tapageurs, et
          il se retire sur ce mot. Son frère l’accompagne, aussi radieux que si le mot
          était de lui. On leur donne le temps de s’éloigner ; puis le cercle se
          rapproche :</p>
          <p rend="alinea">— Elles vont bien leurs petites femmes ! En voilà qui font
          <foreign xml:lang="en">goddamner</foreign> leurs
          maris ? Athanase n’a rien à envier à Gaston ; leur ressemblance est plus grande
          que jamais. On se demande lequel est le plus sganarellisé des deux ;
          Connaissez-vous le dernier patito de Cora ?</p>
          <p rend="alinea">— Notre grand Frédéric Barberousse !</p>
          <p rend="alinea">— Non, au rancart le robin ! En ce moment le képi supplante la loque.</p>
          <p rend="alinea">— Un képi de l’armée belge…</p>
          <p rend="alinea">— Ou à peu près…</p>
          <p rend="alinea">— Autant dire un garde civique…</p>
          <p rend="alinea">— Eurêka !</p>
          <p rend="alinea">— Connais pas…</p>
          <p rend="alinea">— Cet excellent Pascal qui n’entend pas le grec.</p>
          <p rend="alinea">— Van Dam, le consul de Grèce ? Mais il n’est pas de la garde civique.</p>
          <p rend="alinea">— Qui te dit le contraire ! Ô Pascal… agneau ! C’est Von Frans, parbleu !</p>
          <p rend="alinea">— Et c’est là tout ce que vous savez ? intervient un nouveau venu, De Zater,
          l’homme toujours ganté. Quel vieux neuf ! Voici bien d’autre nanan : Lucrèce,
          l’imprenable Lucrèce…</p>
          <p rend="alinea">— Eh bien ?</p>
          <p rend="alinea">— … a fini par imiter ses petites folles de cousines…</p>
          <p rend="alinea">— Avec qui ?</p>
          <p rend="alinea">— Avec le nouvel associé de son mari ; le <foreign xml:lang=
          "es">señor</foreign> Vera-Pinto, un Chilien, un Fuégien ou un Patagon, je ne
          sais au juste…</p>
          <p rend="alinea">— Comment ! Le rastaquouère avec qui Freddy Béjard entreprend les transports
          d’émigrants en Argentine et qui lui a proposé l’opération des cartouches…
          Messieurs, cette coïncidence ne vous entrouvre-t-elle pas des horizons
          nouveaux, comme on dit au Palais ?</p>
          <p rend="alinea">— Tu ne prétends pas que le mari soit de connivence avec la femme : ils se
          détestent trop pour cela.</p>
          <p rend="alinea">— Peuh ! L’intérêt les rapproche…</p>
          <p rend="alinea">— Voilà donc leur débâcle doublement conjurée. Car, vous n’ignorez pas, je
          suppose, que le papa Dobouziez vend sa part dans l’exploitation de la fabrique
          et jusqu’à sa maison… Hé, Tolmoch, combien font les métalliques ?</p>
          <p rend="alinea">— Que cornez-vous là ? Le père Dobouziez, ce rigide matois, ce “ tirez-vous de
          là comme vous pourrez ! ” se sacrifier pour un autre ! pour un Béjard !</p>
          <p rend="alinea">— Ah ça, vous tombez donc tous de la lune… On ne parle que de cette
          liquidation depuis ce matin, sur le tramway, au port, dans les bureaux…</p>
          <p rend="alinea">— Daelmans-Deynze devient propriétaire de l’usine. Le père Saint-Fardier
          aussi abandonne la fabrication des bougies. Il lâche le beau-père pour
          commanditer le gendre. Saint-Fardier remplacera Dupoissy, qui manquait de
          poigne, au bureau des enrôlements pour l’Amérique et c’est lui qui s’occupera
          de l’emménagement des navires. Il y a des milliers et des milliers de francs à
          gagner. On annonce le prochain départ de la <emph>Gina</emph> avec une cargaison de cinq
          cents têtes.</p>
          <p rend="alinea">— Au lieu de bois d’ébène voilà que Béjard se met à vendre de l’ivoire !
          conclut finement De Zater.</p>
          <p rend="alinea">— À propos, De Maes, je vous prends vos consolidés à terme…</p>
          <p rend="alinea">— Dobouziez consent à rester comme directeur aux appointements d’un
          ministre, m’affirmait à l’instant le caissier de la fabrique.</p>
          <p rend="alinea">— Deux mots, monsieur de Zater, au sujet des huiles : faut-il acheter ou
          vendre ?</p>
          <p rend="alinea">— Vendre ! Que vous êtes jeune, Tobiel : télégraphiez sans retard à Marseille
          et emparez-vous de tout ce qui reste encore sur le marché…</p>
          <p rend="alinea">— Ecco l’opération des cafés ; j’expédie par le
          <foreign xml:lang="de">Feldmarschall</foreign> deux cents
          balles Java à Brand Frères, de Hambourg, et, en même temps, je charge mon
          commissionnaire d’acheter avec le produit une partie de cuirs…</p>
          <p rend="alinea">— Messieurs, j’ai bien l’honneur… De Zater, je suis le vôtre…
          Vous parliez du grr…and désintéressement de Dobouziez…</p>
          <p rend="alinea">— Non, cela me passe. On n’est pas honnête à ce point.</p>
          <p rend="alinea">— Honnête ! ricane Brullekens, de maniaque qui fait décaper chaque matin son
          argent de poche ; c’est un autre mot, que vous diriez, vous, hé ! Fuchskopf ?</p>
          <p rend="alinea">— Ce Taelmans-Teince, engore un orichinal, un ardiste… Dummes
          <foreign xml:lang="de">Zeug ! Lauter Schweinerei ! Bettlern !</foreign> Oui, té mentiants !</p>
          <p rend="alinea">— Toujours explicites ces Teutons !… Mais, De Zater, pour en revenir à
          Lucrèce et à son rastaquouère…</p>
          <p rend="alinea">— Qu’est-ce donc cette affaire de cartouches ?</p>
          <p rend="alinea">— Pour le moins, un vol de grand chemin…</p>
          <p rend="alinea">— Pas mal ! Mais je mets “ cartouches ” au pluriel et sans majuscule.</p>
          <p rend="alinea">— Eh bien, voici : Béjard, l’unique Béjard, lui, toujours lui, vient
          d’acheter au dernier dictateur chilien, par l’entremise du senor Vera-Pinto et
          de compte à demi avec celui-ci, un solde de cinquante millions de cartouches,
          mises hors d’usage par suite de la réforme de l’armement. Il paraît que la
          digne paire d’amis s’est acquis ces munitions de rebut pour une croûte de pain…
          Or, ce malin de Béjard compte revendre séparément la poudre, le fulminate, le
          plomb et le cuivre qu’il retirera de ces cartouches, et réaliser de ce chef le
          joli bénéfice de plus de cinq cents pour cent…</p>
          <p rend="alinea">— Une opération de génie ! opinèrent avec autant d’admiration que d’envie
          tous ces monteurs de coups constamment a l’affût des occasions de faire fortune
          du jour au lendemain. Jamais ils n’auraient trouvé ce moyen-là, si simple,
          pourtant. Vrai, ce Béjard pouvait être une canaille, mais il était diantrement
          fort, et leur maître à tous !</p>
          <p rend="alinea">— Toutefois, des difficultés se présentent, continua Brullekens. Le tout
          n’est pas d’amener jusqu’ici ce lot colossal de cartouches ; il s’agit de se
          mettre en règle avec la douane, puis d’obtenir de la Ville l’autorisation de
          décharger ces redoutables produits, représentant une affaire de deux cents à
          deux cent cinquante mille kilos de poudre, c’est-à-dire plus qu’il n’en
          faudrait pour faire sauter Anvers et son camp retranché… La régence hésite
          d’autant plus à assumer une grave responsabilité dans celte litigieuse affaire,
          que Bergmans, le vigilant agitateur, l’inconciliable ennemi de Béjard, ayant eu
          vent des manigances de celui-ci, ne cesse d’intimider notre magistrat et
          d’exciter contre Béjard et sa mirifique entreprise les terreurs et la colère
          des portefaix du port qui n’ont pas encore oublié l’affaire des “ élévateurs ”.
          Aussi impopulaire qu’il soit, Béjard pare quelque peu les assauts du bouillant
          tribun en faisant miroiter aux yeux de cette population riveraine, généralement
          besogneuse, la perspective du travail facile et lucratif que leur procurera son
          industrie.</p>
          <p rend="alinea">“ À la Ville, il promet d’extraire tous les jours mille kilos de poudre des
          cartouches, de manière à en finir au bout de neuf mois. De plus, il s’engage à
          fournir toutes les garanties et à se conformer à telles mesures de précaution
          que lui imposera l’autorité. Et vous verrez, — au fond, je le souhaite, car
          l’affaire est trop sublime ! — que ce diable d’homme aura raison des obstacles
          qu’on lui suscite et qu’il se moquera une fois de plus, de la ville, de la
          province, du gouvernement, des foudres de Bergmans et même du
          <foreign xml:lang="latin">vox populi</foreign> ! ”</p>
          <p rend="alinea">Un mouvement qui se produisait de groupe en groupe vers l’entrée occidentale
          de la Bourse, jusqu’au quartier des coulissiers et des tripoteurs en effets
          publics, interrompit cet édifiant colloque. Les éclats d’une aigre contestation
          dominaient les psalmodies coutumières. La poussée et le vacarme devinrent tels
          que l’opulent Verbist, suprême amiral d’une flotte marchande de vingt navires,
          daigna s’enquérir auprès de son commis de la cause de cette perturbation.</p>
          <p rend="alinea">— Claesaens, que signifie…</p>
          <p rend="alinea">— Un escogriffe qu’on somme de payer ses différences, monsieur.
          Une triste espèce, à ce qu’on m’assure !</p>
          <p rend="alinea">La face bouffie et adipeuse, blafarde comme un astre hydropique, sourit
          lugubrement, les épaules eurent un sinistre haussement et, en spectateur blasé
          sur ce genre d’exécutions et qui n’en était plus à compter les banqueroutes de
          ses contemporains, Verbist ne s’informa même pas du nom de l’agioteur
          indélicat, mais continua de se curer les dents le plus confortablement du
          monde.</p>
          <p rend="alinea">C’était pourtant le bénin, le suave, l’unique Dupoissy que l’on prenait si
          vivement à partie. Le hasard voulait que le Sedanais s’abîmât sans retour le
          jour même où Béjard, son maître, son patron, doublait victorieusement le cap de
          la ruine.</p>
          <p rend="alinea">La fréquentation de Béjard lui avait donné foi dans sa propre étoile. Ce
          satellite s’était cru planète. Ce volatile s’était pris pour un aigle et avait
          voulu voler de ses ailes. Le jour où les bruits de l’imminente déconfiture de
          Béjard commencèrent à circuler, le prudent Dupoissy le lâcha avec la
          désinvolture d’un laquais. D’ailleurs Béjard, mis au courant des trahisons de
          ce gluant personnage, n’avait rien fait pour le retenir.</p>
          <p rend="alinea">Au temps de la prospérité de Béjard, Dupoissy s’était assuré de fortes
          commissions et lui qui n’avait jamais possédé un sou vaillant, dans sa patrie
          ou ailleurs, se trouva un moment à la tête d’un capital fort sérieux. Au lieu
          de s’établir et de se livrer, par exemple, au Commerce des laines et des draps,
          “ parties ” dans lesquelles il se proclamait d’une compétence sans égale, il
          risqua tout son avoir dans des opérations aléatoires et de longue haleine. Tant
          que Béjard fut là, le tripoteur profitait de ses conseils et quittait la
          partie, sinon sans profit, du moins sans perte désastreuse. Mais, abandonné à
          sa propre initiative, il se fit complètement ratiboiser. Il en était arrivé à
          négliger les précautions les plus élémentaires ; c’est à peine s’il s’enquérait
          de l’état du marché. Persuadé de son génie, il spéculait indifféremment sur les
          changes, les métaux, les effets publics et les marchandises. Quelque temps il
          parvint à faire escompter ses effets et à continuer ses “ marchés fermes ” ; puis,
          l’un après l’autre, les banquiers lui coupèrent le crédit ; enfin, à part
          quelques pigeons que dupait sa mine confite et onctueuse, son accent papelard,
          son fleur de <foreign xml:lang="en">respectability</foreign>, et qui, sur la foi de ses jérémiades, le
          considéraient comme une victime de Béjard, il n’y eut plus pour lui livrer leur
          signature que des flibustiers aussi mal cotés que lui.</p>
          <p rend="alinea">Il paya même cher la longanimité dont il bénéficia tout un temps.</p>
          <p rend="alinea">C’était précisément, à la Bourse, jour de grande liquidation. Le faiseur, à
          bout d’expédients, avait passé la matinée à battre les guichets de la place,
          sans trouver à emprunter quarante sous. Cela ne l’empêcha point de se présenter
          en Bourse, comme d’habitude, luisant, bichonné, bénisseur, tendant à tous ses
          mains chattemiteuses et feignant de ne pas s’apercevoir des rebuffades et des
          affronts. Avisant un de ses contractants sur lequel il avait tiré à boulets
          rouges, il l’aborda, la bouche en cœur et se mit à l’entretenir d’une voix
          doucereuse et avec des gestes enveloppeurs, d’une opération
          superlificoquentieuse (il aimait ce mot) qui devait les enrichir tous les
          deux.</p>
          <p rend="alinea">Il tombait mal cette fois.</p>
          <p rend="alinea">— Je ne demande pas mieux que de traiter de nouveau avec vous, lui répondit
          le marchand, mais, auparavant, si vous voulez bien, nous liquiderons cette
          petite affaire de la Rente française. Vous savez ce que je veux dire… Voilà,
          trois mois que vous ajournez le règlement de cette bagatelle…</p>
          <p rend="alinea">Dupoissy ne cessa pas de sourire et se récria :</p>
          <p rend="alinea">— Comment donc ! Mais volontiers, cher ami. Et même à la minute… Justement
          j’allais vous prier de passer ce soir chez moi… Si je vous parlais de cette
          nouvelle affaire, c’est parce qu’elle se rattache étroitement à celle que nous
          savons terminée ; si étroitement, que nous pourrons les combiner je dirai, même
          les fusionner…</p>
          <p rend="alinea">— Pardon ! interrompit l’autre, il ne s’agit pas de tout cela. En voilà assez
          de vos combinaisons continues. Avant de m’embarquer avec vous dans d’autres
          entreprises, je désire connaître enfin la couleur de votre argent…</p>
          <p rend="alinea">— Monsieur Vlarding ! fit Dupoissy, jouer l’homme irréprochable outragé dans
          ses sentiments. Monsieur Vlarding, mon bon ami !</p>
          <p rend="alinea">— Ta ta ta ! Il n’y a pas de Vlarding et de bon ami qui tiennent ! Vous allez
          me payer recta deux mille francs en échange du reçu que voici…</p>
          <p rend="alinea">— Mais, mon vieil ami, pareils procédés de votre part, après tant d’années
          de mutuelle confiance…</p>
          <p rend="alinea">— Trêve de protestations ! Je ne vous dis que ce mot :
          <foreign xml:lang="it">pagare, pagare</foreign> !</p>
          <p rend="alinea">— Lorsque je vous répète que je n’ai pas cet argent sur moi ! gémit Dupoissy
          à voix basse, et en pressant le bras de son interlocuteur. De grâce,
          calmez-vous… on nous écoute !</p>
          <p rend="alinea">On commençait, en effet, à faire cercle autour d’eux. À l’ordinaire
          badauderie se joignait une curiosité maligne, attente d’une bagarre.</p>
          <p rend="alinea">Mais plus Dupoissy essayait d’amadouer Vlarding, plus celui-ci criait :</p>
          <p rend="alinea">— Pour la dernière fois, monsieur Dupoissy, êtes-vous disposé à me solder
          les deux mille francs ?</p>
          <p rend="alinea">— Quand je les aurai ! laissa échapper le malheureux Dupoissy, perdant
          décidément la tramontane.</p>
          <p rend="alinea">Vlarding bondit comme un chien flâtré.</p>
          <p rend="alinea">— Comment dites-vous cela ? cria-t-il dans le visage du débiteur
          insolvable.</p>
          <p rend="alinea">D’autres dupes faisaient chorus, à présent, avec Vlarding. C’était à qui
          réclamerait son dû.</p>
          <p rend="alinea">— Payera ! Payera pas ! chantait la galerie, sur l’air des lampions, en se
          trémoussant, en trépignant de joie féroce.</p>
          <p rend="alinea">— Messieurs, mes bons messieurs, laissez-moi sortir, je vous en conjure ! Je
          suis citoyen français, messieurs, j’en appelle au consul de mon pays…
          Messieurs, c’est une indignité…</p>
          <p rend="alinea">— As-tu fini ? goguenardaient les jeunes Saint-Fardier. Haro sur le
          déserteur ! Haro sur l’homme de Sedan ! Ferme ta cassolette ! À la porte,
          Badinguet !</p>
          <p rend="alinea">Mais les créanciers s’échauffaient et le menaçaient du poing, du parapluie
          et de la canne. Vlarding venait de lui abattre le chapeau de la tête.</p>
          <p rend="alinea">— Non, non ! Pas de violence ! intercédait hypocritement la majorité des
          assistants. Faisons durer le plaisir.</p>
          <p rend="alinea">Tremblant de peur, hagard, livide, la sueur et la pommade fondue lui
          découlant du front et des oreilles, le gros homme ne bougeait plus. Il
          embaumait à outrance. Mais moins heureux que le putois, son odeur ne tenait pas
          ses ennemis à distance. Comment aurait-il échappé à leur coalition ! La consigne
          avait été donnée. On ne le frapperait pas ; on se bornerait à le bousculer. Le
          jeu avait des règles consacrées par de nombreux précédents. Plus d’un boursier
          malhonnête avait été exécuté de la sorte. Les mains enfoncées dans leurs
          poches, les bourreaux ne jouaient que des coudes, des genoux ou des reins.
          Ainsi les vagues ballottent et roulent longtemps le naufragé, et le harcèlent
          de toutes parts, et se le renvoient l’une à l’autre, en lui faisant le moins de
          mal possible.</p>
          <p rend="alinea">Dupoissy était bien un homme à la mer !</p>
          <p rend="alinea">Il virait de droite et de gauche, louvoyait quelque temps dans un même sens,
          puis courait des bordées fantastiques. À peine un flot de tortionnaires
          l’avait-il projeté dans une direction, qu’un autre flot le ramenait à son point
          de départ. D’autres fois il restait immobile, broyé entre deux courants de même
          force, presque réduit en bouillie, aux trois quarts époumoné. Les
          questionnaires les plus rapprochés de lui risquaient de partager, son sort.</p>
          <p rend="alinea">— Arrêtez ! Pas si fort ! criaient-ils à leurs camarades.</p>
          <p rend="alinea">Une joie carnassière se repaissait de sa détresse. Un unique sentiment de
          cruauté confondait ces centaines de boursicotiers s’acharnant sur un joueur
          maladroit, ainsi que des collégiens sur leur souffre-douleur. Et, comme
          toujours les plus véreux, les plus obérés, prenaient à cette brimade la part la
          plus féroce.</p>
          <p rend="alinea">Les millionnaires podagres se faisaient représenter à cette fête par leurs
          héritiers et leurs commis.</p>
          <p rend="alinea">La police se tenait discrètement en observation. Tant qu’on n’endommageait
          pas la peau du patient et qu’on se bornait à le bousculer, elle n’avait pas
          mission d’intervenir. La tradition, autorisait les négociants assemblés à
          châtier, dans cette mesure, le spéculateur de mauvaise foi.</p>
          <p rend="alinea">Entre les arcades du premier, étage, accoudés à la travée du promenoir,
          penchés sur cette véritable arène, les petits porteurs de dépêches jubilaient
          non sans éprouver quelque stupeur à la vue de ces personnages barbus et
          généralement compassés, s’émancipant comme des vauriens de leur âge, et l’envie
          leur démangeait de descendre dans la piste pour participer à ce sport de haut
          goût. Mais outre que les placides “ gardes-ville ” ne leur auraient pas assuré
          les mêmes immunités qu’aux boursiers, à la tangue un sentiment de terreur et de
          pitié entrait dans l’âme des gamins : ils regardaient encore, les yeux
          écarquillés, mais ils avaient cessé de rire.</p>
          <p rend="alinea">Aucun des anciens amis du Sedanais, aucun, des amphitryons qui le recevaient
          autrefois à leur table, n’accourait à sa rescousse. Les plus humains, voyants
          la tournure critique que prenait l’altercation entre Dupoissy et ses
          créanciers, s’étaient prudemment esquivés, de peur d’être mêlés à l’esclandre
          ou pour s’épargner la vue de ces scènes pénibles.</p>
          <p rend="alinea">Pendant, la tempête, une barque de pêche essaie d’enfiler le goulet du port.
          L’esquif a beau calculer son élan chaque fois la barre l’entraîne à la dérive
          ou menace de le briser contre les estacades. La tourmente humaine leurrait
          ainsi le pitoyable Sedanais et ne le rapprochait d’une des portes de salut que
          pour le rejeter à l’intérieur, et cela parfois en risquant de le fracasser
          contre les piliers.</p>
          <p rend="alinea">Comme après bien des affres et bien des péripéties, une formidable impulsion
          le dirigeait pour la vingtième fois vers la sortie, un retardaire venant de la
          rue poussa la porte capitonnée.</p>
          <p rend="alinea">— Tenez la porte ouverte, Béjard ! mugit en s’épongeant Saint-Fardier père,
          qui s’était passionné pour ce jeu comme un étudiant d’Oxford à un match de
          foot-ball.</p>
          <p rend="alinea">Ganté de frais, la taille prise dans un pardessus de coupe irréprochable, la
          boutonnière fleurie, plus superbe, plus maître de lui, plus dominateur que
          jamais, Béjard devina la situation, et n’ayant plus rien de commun avec son
          ancienne créature, tenant surtout à affirmer qu’il la répudiait sans merci,
          notre homme se prêta avec empressement à ce que la cohue attendait de lui.</p>
          <p rend="alinea">S’effaçant contre la muraille, il tint la porte entrebâillée pour livrer
          passage à la victime. Son visage s’éclairait d’une joie satanique. Vrai, il
          était propre à présent, le patelin lâcheur ! De son côté, Dupoissy reconnut son
          ancien associé. Se voir ainsi houspillé devant lui ! C’était là le coup de
          grâce, le suprême opprobre ! Franchement il ne méritait pas ce surcroît
          d’ignominie ! Il concentra tout ce qui lui restait de ressort, de flamme,
          d’énergie vitale, pour lancer au triomphateur un regard d’atroce rancune,
          quelque chose comme une imprécation muette. Le crapaud doit avoir de ces
          regards sous le sabot d’un maroufle. Béjard ne broncha pas sous ce fluide
          vindicatif. Rien n’était, au contraire, plus flatteur pour lui. Au moment où
          une dernière ruée accélérait l’essor du Sedanais et où il filait avec la
          véhémence d’un projectile devant le député Béjard, celui-ci lui fit une
          révérence profonde de tabellion qui reconduit un visiteur considérable.</p>
          <p rend="alinea">Le Dupoissy alla rouler comme un ballot avarié sur le pavé entre les deux
          trottoirs. Béjard le vit se ramasser, s’épousseter et se traîner, en longeant
          les murailles, avec des façons de limace.</p>
          <p rend="alinea">Puis, lent et correct, sans s’occuper davantage de cette épave, le grand
          homme laissa retomber la porte et entra dans le temple où l’attendaient les
          félicitations et les hommages d’une tourbe prête à le traiter comme Dupoissy le
          jour où la Fortune cesserait de l’élire si manifestement pour son favori.</p>
        </div>
      </div>

      <div xml:id="LaurentParidael" type="div1">
        <head>
          Troisième partie
          <lb/>Laurent Paridael
        </head>

        <div xml:id="LePatrimoine" type="div2">
          <head>
            I
            <lb/>Le Patrimoine.
          </head>
          <p rend="alinea">Laurent venait d’atteindre sa majorité et le directeur de la fabrique
          l’invita par lettre strictement polie à passer par ses bureaux. Laurent
          retrouva son tuteur comme il l’avait quitté quatre ans auparavant, du moins
          quant à l’allure, à la tenue et à l’abord. Son masque impassible et lisse était
          un peu ridé, ses cheveux avaient blanchi et il levait moins haut son front
          autoritaire. Sur le bureau déshonoré il y a des années par le malencontreux
          <title>Robinson Suisse</title> s’étalaient à présent une liasse de banknotes et une feuille de
          papier couverte de chiffres alignés en colonne.</p>
          <p rend="alinea">L’industriel, toujours à la besogne, répondit à peine au : “ Bonjour, cousin ! ”
          que Laurent essayait de rendre aussi soumis, aussi affectueux que possible.</p>
          <p rend="alinea">— Veuillez prendre connaissance de ce tableau et vérifier l’exactitude des
          calculs. Ceci vous représente mes comptes de tutelle : d’un côté vos revenus, de
          l’autre les frais de votre entretien et de votre éducation… Vous m’accorderez
          que je me suis abstenu autant que possible d’ébrécher votre petit capital.
          Lorsque vous aurez examiné ce travail, je vous prie, si vous l’approuvez, de
          signer ici… Vous pourrez emporter un double de cette pièce…</p>
          <p rend="alinea">Laurent fit un mouvement pour saisir la plume et signer de confiance.</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez lui arrêta le bras, et de sa voix égale : “ Pas de cela !… Vous me
          désobligeriez… Lisez d’abord. ”</p>
          <p rend="alinea">Quoi qu’il en eût, Laurent s’assit devant le pupitre et fit mine de revoir
          attentivement le détail des opérations. En attendant, son tuteur lui tournait
          le dos et regardait par la fenêtre, en tambourinant les vitres.</p>
          <p rend="alinea">Laurent n’osa pas couper trop vite court à ce simulacre de vérification. Il
          attendit cinq minutes ; puis se risqua à appeler l’attention de son parent :</p>
          <p rend="alinea">— C’est parfait, cousin !</p>
          <p rend="alinea">Et il se hâta de signer de son mieux ce tableau dressé avec tant de netteté
          et de minutie.</p>
          <p rend="alinea">M. Dobouziez se rapprocha du pupitre, passa le buvard sur la pièce approuvée
          et la serra dans un tiroir.</p>
          <p rend="alinea">— Bon. Il vous revient donc trente-deux mille huit cents francs.
          Voyez là, si vous trouvez votre compte.</p>
          <p rend="alinea">Pris a la fois de dépit et de chagrin, Laurent empochait, pêle-mêle, les
          billets et les espèces.</p>
          <p rend="alinea">— Comptez d’abord ! arrêta M. Dobouziez.</p>
          <p rend="alinea">Le jeune-homme obéit de nouveau, compta même à haute voix, puis, suffoquant,
          avant d’être arrivé à bout de sa numération, repoussa, d’un mouvement brusque,
          billets et numéraire entassés…</p>
          <p rend="alinea">— Eh bien ? Y a-t-il erreur ?</p>
          <p rend="alinea">Le féroce honnête homme !</p>
          <p rend="alinea">Laurent aurait voulu lui dire : “ Gardez cet argent, tuteur… Placez-le
          vous-même… Je n’en ai pas besoin ; je le dépenserai, il m’échappera, car il ne
          me connaît pas… Tandis que vous êtes homme à le manier et à en user comme il
          convient… ”</p>
          <p rend="alinea">Mais il craignit que le superbe Dobouziez, habitué à jouer avec des
          millions, ne prît pour une insultante familiarité l’offre de ce capital
          dérisoire…, l’héritage de feu Paridael, ce pauvre commis…</p>
          <p rend="alinea">Et pourtant, comme le fils Paridael eût prêté et même donné de bon cœur les
          économies du commis défunt à ce patron de la veille, devenu commis à son
          tour.</p>
          <p rend="alinea">— Dépêchons ! répéta M. Dobouziez d’un ton glacial après avoir consulté son
          chronomètre.</p>
          <p rend="alinea">Force fut à Laurent de prendre son bien. Il s’attardait encore en regagnant
          la porte : “ Permettez-moi au moins, cousin, de vous remercier et de vous
          demander… ” balbutia-t-il, poussant la conciliation jusqu’à se repentir de ses
          torts involontaires et à se reprocher l’antipathie qu’il avait inspirée, malgré
          lui, à ce sage.</p>
          <p rend="alinea">— C’est bien ! c’est bien !</p>
          <p rend="alinea">Et le geste et la physionomie imperturbables de Dobouziez continuaient de
          lui répéter : “ J’ai fait mon devoir et n’ai besoin de la gratitude de
          personne ! ”</p>
          <p rend="alinea">Les opérations étaient exactes. Le patrimoine avait été géré d’une manière
          irréprochable. Le résultat était prévu. Tout était prévu !</p>
          <p rend="alinea">Ah ! il ne se doutait pas, le rationnel Dobouziez, de la façon hétéroclite
          dont l’orphelin lui témoignerait bientôt sa reconnaissance ! Il oubliait, le
          parfait calculateur, que certains problèmes ont plusieurs solutions. Sinon, il
          aurait peut-être rappelé le jeune homme qu’il congédiait si catégoriquement et
          lui aurait dit : “ Soit, malheureux enfant, laisse-moi ton petit pécule et
          surtout ne te crois jamais <emph>notre</emph> obligé, le débiteur de Gina et de son père, le
          vengeur fatidique de ma fille… ”</p>
          <p rend="alinea">Laurent ne se doutait pas, en ce moment, de ce qui devait arriver et,
          cependant, il se sentait monter au cœur une sourde et opaque tristesse. Avant
          de se rendre à la fabrique, il s’était réjoui à l’idée de devenir son propre
          maître, de toucher un vrai capital, presque une fortune !… Et à présent qu’il
          tenait ces billets et cet or, ils lui brûlaient la poche et l’inquiétaient
          comme s’ils ne lui eussent pas appartenu. Vrai, un voleur n’eût pas été plus
          soucieux que ce propriétaire.</p>
          <p rend="alinea">Il était autrement confiant et dispos lorsqu’il s’était séparé, la dernière
          fois, de son tuteur. Que d’illusions et que d’espérances alors ! Avec les cent
          francs qu’il palpait mensuellement, il se croyait le plus riche des mortels et
          à présent que son avoir se chiffrait par milliers de francs, il n’avait jamais
          lié aussi embarrassé de sa personne, aussi indécis, aussi mal dans son
          assiette.</p>
          <p rend="alinea">Arrivé dans la rue, le Fossé lui sembla effluer des miasmes prophétiques : le
          Fossé lui-même se tournait contre lui ! Paridael flairait d’occultes menaces
          dans ces émanations, mais sans parvenir à déchiffrer ces vagues présages. En
          attendant, sa mauvaise humeur retournait sur l’usinier :</p>
          <p rend="alinea">— Quelle banquise ! marmonnait-il outragé dans ses fibres aimantes. Il m’a
          reçu comme le dernier des coupables. À la fin, si je ne m’étais contenu, je lui
          aurais jeté ce sale argent au visage… ce sale argent !</p>
          <p rend="alinea">Et se sentant très seul, très abandonné, prenant peur de lui-même, redoutant
          ce premier tête-à-tête avec sa pesante fortune, afin de secouer ses pensées
          noires, l’idée lui vint de se rendre chez les Tilbak.</p>
          <p rend="alinea">L’autre fois aussi, cette visite avait été la première après son départ de
          la fabrique. Aussitôt, reprenant possession de lui-même, aux trois quarts
          rasséréné, il pressa le pas. En marchant, il se représentait d’avance le
          vivifiant et salubre milieu où il allait se retremper.</p>
          <p rend="alinea">Depuis quelque temps, il avait négligé ses bons amis. Des scrupules
          honorables étaient cause de cette apparente indifférence. Henriette ne semblait
          plus la même son égard : non pas que son affection pour lui eût diminué, bien au
          contraire ! mais quelque chose de fébrile et de contraint se mêlait maintenant à
          sa parole et, sans y mettre la moindre fatuité, le jeune homme se croyait, de
          la part de la jeune fille, l’objet d’un sentiment plus vif qu’une amitié
          fraternelle. Or, incapable d’oublier la superbe Gina, Laurent craignait
          d’alimenter cette passion à laquelle il ne voyait point d’issue, car il se fût
          tué avant d’abuser de la confiance que Vincent et Siska plaçaient en lui.</p>
          <p rend="alinea">Mais comme il cheminait aujourd’hui vers la
          <emph>Noix de Coco</emph> et qu’une réaction
          bienfaisante s’opérait dans son esprit, l’image d’Henriette lui apparut plus
          douce, plus touchante que jamais, et, à cette évocation, il éprouva ou du moins
          s’excita à éprouver pour la jeune fille une inclination moins quiète et moins
          platonique que par le passé. Qu’avait-il erré si longtemps ! Il tenait le
          bonheur sous la main. Il ne pouvait mieux inaugurer sa vie nouvelle et rompre
          avec ses anciennes attaches qu’en épousant la saine et honnête enfant des
          Tilbak.</p>
          <p rend="alinea">L’état dans lequel l’avait plongé son entrevue avec Dobouziez contribua à
          accélérer cette résolution. Rien ne lui parut plus raisonnable et plus
          réalisable. Le consentement des parents lui était acquis d’avance. On
          publierait aussitôt les bans.</p>
          <p rend="alinea">En caressant ces perspectives matrimoniales,
          il arriva à la <emph>Noix de Coco</emph> et,
          traversant la boutique, entra directement, en familier, dans la chambre du
          fond. Il trouva tous les membres de la famille réunis, mais fut frappé par
          leurs mines allongées et chagrines. Avant qu’il eût eu le temps de leur
          demander une explication, Vincent l’entraîna dans la pièce de devant et, après
          une quinte de toux nerveuse, lui dit d’une voix engorgée :</p>
          <p rend="alinea">— C’est décidé, monsieur Lorki, nous émigrons, nous partons pour
          Buenos-Ayres…</p>
          <p rend="alinea">Laurent crut s’effondrer.</p>
          <p rend="alinea">— Mais, mon brave Vincent, vous perdez la tête…</p>
          <p rend="alinea">— Nullement, c’est tout à fait sérieux. Ce matin j’ai pris moi-même mon
          passage chez M. Béjard, au quai Sainte-Aldegonde. Je vais m’embarquer… J’ai
          même touché la prime… Voilà des mois que ce projet me trottait par la caboche.
          Il n’y a plus rien à entreprendre ici pour nous. Le commerce des bousingots et
          des casquettes ne va plus. Le biscuit se fait rare.</p>
          <p rend="alinea">“ On a gâté le métier. Avec ces
          <foreign xml:lang="en">runners</foreign> qui accaparent le marin dès
          l’embouchure de l’Escaut et l’entraînent, ivre et abruti, au fond de leurs
          cavernes où ils le plument et l’écorchent jusqu’à la moelle, le petit
          boutiquier doit renoncer à la lutte… À moins de compagnonner avec eux, recourir
          à leurs pratiques, de leur disputer la proie à coups de poing et de couteau !
          Autant m’engager tout de suite dans une bande de francs voleurs !</p>
          <p rend="alinea">“ D’autre part l’invention des allèges à vapeur me force de vendre mon
          batelet pour du bois à brûler… Et, pour nous achever, voilà que nos fils ne
          trouvent plus à se placer… Nos grands chefs de maisons n’engagent que des
          volontaires allemands. Les mieux, disposés pour leurs pauvres concitoyens,
          notamment M. Daelmans-Deynze et M. Bergmans, sont assaillis de demandes et ont
          embauché déjà plus du double d’employés nécessaires ! Par une faveur spéciale
          ils ont bien voulu se charger de notre Félix. Encore parlent-ils de l’envoyer à
          Hambourg : dans une de leurs maisons succursales. Il faudrait pouvoir attendre
          qu’une place devint vacante pour notre Pierket. Mais d’ici là, nous avons le
          temps de nous serrer le ventre… Vous le voyez, c’est la fin. Anvers ne veut
          plus de nous. Aussi avons-nous pris le parti de nous en aller tous. Et, s’il
          nous faut crever, du moins aurons-nous vaillamment tenté jusqu’au dernier
          effort pour vivre !… ”</p>
          <p rend="alinea">Et Tilbak refoula par un terrible juron l’émotion qui l’étranglait.</p>
          <p rend="alinea">— Non, non, s’écria Laurent, en ; lui donnant des tapes dans le dos, pour le
          réconforter : Vous ne partirez pas, mon brave Vincent. Et je bénis doublement
          l’inspiration qui m’amène ici ! Depuis ce matin je suis riche, mon excellent
          gaillard ! Je possède largement de quoi vous venir en aide à vous et aux vôtres.
          C’est plus de trente mille francs que je tiens à votre disposition, mon très
          cher. Vous n’avez jamais douté de moi, je suppose. Eh bien, alors ! Allons qu’on
          cesse de se lamenter… Mais avant de retrouver Siska et vos enfants, laissez-moi
          compléter ma démarche L’argent qu’il vous répugnerait peut-être de tenir d’un
          ami, vous serez obligé de l’accepter d’un fils, oui, d’un fils — Siska ne
          m’a-t-elle pas toujours considéré comme son aîné ? — ou, si vous l’aimez mieux,
          de votre gendre… Vincent, accordez-moi la main de votre fille Henriette !</p>
          <p rend="alinea">Tilbak lui appuya les mains sur les épaules et le regarda au fond des
          yeux :</p>
          <p rend="alinea">— Merci, monsieur Laurent. Votre offre généreuse ne nous touche pas moins
          profondément que votre demande, mais nous ne pouvons y donner suite… Il y a
          longtemps que ma femme a lu dans le cœur de notre fille et qu’elle combat le
          sentiment déraisonnable qui s’y est logé ; Pour ne rien vous cacher, cet amour
          est même une des causes de notre départ… Tous, ici, nous avons besoin de
          changer d’air…</p>
          <p rend="alinea">“ Je vous le dis, à vous aussi monsieur Laurent, ce mariage est impossible.
          Même si j’y avais consenti, ma femme s’y serait opposée de toutes ses forces.
          Vous ne connaissez pas encore notre Siska. Elle entretient sur le devoir des
          idées peut-être très singulières, mais certes très arrêtées. Du moment qu’elle
          a dit : ceci est blanc et cela noir, vous auriez beau la prêcher, vous ne l’en
          feriez plus démordre… Savez-vous qu’elle croirait manquer à la mémoire des
          chers morts vos parents, si jamais elle autorisait une alliance entre sa
          famille et la vôtre… Vous êtes jeune, monsieur Laurent, vous possédez un gentil
          avoir, on vous a donné l’instruction, des parents riches vous laisseront
          peut-être leur fortune… et vous ferez un parti digne de cette fortune, de cette
          éducation et de votre nom : un parti répondant aux vues que vos pauvres chers
          morts, eux-mêmes, auraient entretenues concernant votre avenir… Voyez-vous
          votre opulente famille reprocher à notre Siska de vous avoir endossé sa fille
          et la considérer comme une intrigante, une misérable intruse…</p>
          <p rend="alinea">— Vincent ! s’écria Laurent en lui fermant la bouche… Soyez raisonnable,
          Vincent… Je me moque bien de ma noble famille… Vrai, pour ce qu’il m’en reste,
          il serait absurde de me contraindre… Vous finiriez, en me parlant ainsi, par me
          la faire haïr !… Que n’assistiez-vous tout à l’heure à l’accueil que m’a fait ce
          Dobouziez ! L’âge et les mécomptes l’ont rendu plus pisse-froid que jamais… Je
          ne suis plus des leurs. Je me demande même si je l’ai jamais été ! Je ne leur
          dois rien. Nos derniers liens sont brisés… Et c’est à ces parents qui me
          renient, que je sacrifierais mes affections !… Allons, votre refus n’est pas
          sérieux… Siska sera plus raisonnable que vous…</p>
          <p rend="alinea">— Inutile ! monsieur Laurent. Sachez même que si ma femme avait prévu cette
          amourette, jamais elle ne vous aurai attiré ici… Épargnez-lui la peine de
          devoir encore accentuer mon refus…</p>
          <p rend="alinea">— Soit, dit Laurent. Mais si mes visites vous importunent, si un faux point
          d’honneur, oui, je dis bien, tant pis si vous vous fâchez ! vous interdit de
          m’agréer pour gendre, moi qui comptais si loyalement rendre heureuse votre
          Henriette ! du moins rien ne vous empoche de m’accepter pour créancier et,
          désormais, il est inutile d’émigrer…</p>
          <p rend="alinea">— Merci encore, monsieur Laurent, mais nous n’avons besoin de rien… Pour
          tout vous dire, Jan Vingerhout, le <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> de 1’ “ Amérique ”, votre ami, nous
          accompagne… Il a réalisé son dernier sou et lui aussi va tenter la fortune dans
          une autre Amérique…</p>
          <p rend="alinea">— Ah ! je devine ! s’écria Paridael, C’est à lui que vous donnez
          Henriette…</p>
          <p rend="alinea">— Eh bien, oui !… Jan est un brave garçon de notre condition, que vous, tout
          le premier, avez apprécié… Et j’aurai même à vous demander une grâce, monsieur
          Paridael… Jamais notre ami ne s’est douté de l’amour d’Henriette pour vous… Oh,
          faites qu’il ignore toujours le caprice extravagant de notre fillette…</p>
          <p rend="alinea">— C’en est trop ! interrompit Laurent. Ne vous faut-il pas que j’entre dans
          vos plans jusqu’à me faire haïr de votre fille ?</p>
          <p rend="alinea">Et intérieurement il se disait : “ Trop pauvre pour Gina, trop riche pour
          Henriette ! ” Puis, donnant libre cours à son amertume :</p>
          <p rend="alinea">— Vrai, mon cher Tilbak, vous êtes tous les mêmes à Anvers… Vous ravalez
          tout à une question de gros sous. Mon digne cousin Dobouziez vous approuverait
          sans réserves… Les liens du cœur, les sympathies ne comptent pas. Tout
          s’efface devant des considérations de boutique. L’or seul rapproche ou divise.
          Ah ! tenez, tous, tant que vous êtes, avez une tirelire à la place du cœur !
          Vous-mêmes, les Tilbak, que je considérais comme les miens, vous ne valez pas
          mieux que le reste !… Et je suis destiné à vivre toujours seul, et toujours
          incompris… Éternel déclassé, créature d’exception, nulle part je ne
          rencontrerai des pairs, des semblables, des vivants de ma trempe !…</p>
          <p rend="alinea">Et, en proie à une crise nerveuse qui couvait depuis le matin, le corps
          tendu et secoué par ces émotions réitérées, il s’affala sur une chaise et
          serait à fondre en larmes comme un enfant.</p>
          <p rend="alinea">Cependant Siska, attirée par les éclats des voix, avait, entrouvert la porte
          et entendu la fin de cette conversation. Elle s’approcha du jeune homme et
          essaya de le calmer par de maternelles paroles :</p>
          <p rend="alinea">— Méchant enfant ! Parler ainsi de nous ! Écoutez-moi, mon cher Laurent, et ne
          vous fâchez pas. Nous nous expliquerons encore une fois sur toutes ces choses
          avant notre départ, mais pas aujourd’hui. Vous êtes trop exalté. Qui sait ?
          Peut-être vous ouvrirai-je les yeux sur l’état de vos propres sentiments !</p>
          <p rend="alinea">Un peu intimidé par le ton solennel dont la maîtresse femme prononça ces
          quelques mots, Laurent se contint et, après une conversation indifférente,
          rentra dans la pièce de derrière et prit, avec assez de calme, congé de la
          famille.</p>
          <p rend="alinea">À quelques jours de là, Paridael retourna chez les Tilbak. Siska s’occupait
          vaillamment des préparatifs du départ. Laurent lui ayant demandé l’explication
          promise, elle interrompit son travail, et coulant un regard inquisiteur
          jusqu’au fond des yeux du jeune homme :</p>
          <p rend="alinea">— Ce que j’avais à vous dire, Laurent, dit-elle, c’est simplement que vous
          n’avez jamais aimé Henriette.</p>
          <p rend="alinea">Laurent essaya de protester, mais comme les yeux clairs et fermes de la
          digne femme continuaient de scruter les siens, il rougit et baissa même la
          tête.</p>
          <p rend="alinea">— Et cela parce que vous en aimez une autre ! poursuivit Siska. Je vous dirai
          même quelle est cette autre : votre cousine Gina, devenue M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard… Vous ne le
          nierez pas. Croyiez-vous donc pouvoir me cacher ce secret ? Votre trouble
          lorsqu’on parlait de M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard ; votre affectation, à vous, de ne jamais en
          parler, l’aurait révélé à des devineresses moins adroites que moi. Oui,
          Henriette elle-même a su de quel côté tendait votre réel amour… Certes, vous
          chérissez notre enfant… Sous l’impulsion de vos sentiments généreux vous seriez
          prêt à épouser la petite. Mais au fond, vous auriez continué de préférer
          l’autre. Son souvenir se serait placé entre Henriette et vous. Et ni vous ni
          votre femme n’auriez rencontré le bonheur que vous méritez tous deux… Aussitôt
          que ma fille a soupçonné votre passion pour M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard, j’ai achevé de lui
          dessiller complètement les yeux et suis parvenue à la guérir de son amour pour
          vous… Ah, il le fallait ! Je mentirais en disant que la guérison a été facile…
          Laurent, si vous me jurez que vous aimez réellement Henriette et qu’elle est à
          la fois la préférée de votre cœur et de votre chair, je suis encore proie à
          vous la donner ! En agissant autrement, je serais deux fois mauvaise mère…</p>
          <p rend="alinea">Pour toute réponse, le gars sauta au cou de sa clairvoyante amie et lui
          confessa longuement ses peines et ses postulations contradictoires.</p>
        </div>

        <div xml:id="LesEmigrants" type="div2">
          <head>
            II
            <lb/>Les Émigrants.
          </head>
          <p rend="alinea">Béjard, Saint-Fardier et Vera-Pinto avaient bien choisi leur moment pour
          faire le trafic de la viande blanche, de l’ivoire comme disait De Zater. Il y
          avait gros à gagner par ce vilain commerce. C’était dans leurs étroits bureaux
          un défilé, une procession continuelle. Saint-Fardier trônait, et faisait
          marcher à la baguette ces hordes, ces tribus de pauvres diables. C’était lui
          qui envoyait les recruteurs battre et drainer le pays.</p>
          <p rend="alinea">Originaire de l’Irlande, l’émigration gagna la Russie, l’Allemagne, puis le
          Nord de la France. Des milliers d’étrangers s’étaient déjà expatriés, avant que
          cette fièvre se fût inoculée aux Belges. D’abord la contagion se mit parmi les
          ouvriers du Borinage et du pays de Charleroi, houilleurs que leur dur et
          servile travail souterrain empêche à peine de mourir, cyclopes déchus, placés
          entre l’intolérance des meneurs et la dureté des capitalistes, énervés par le
          chômage et les grèves, et, lorsque le grisou les épargne, achevés par les
          balles des soldats.</p>
          <p rend="alinea">Et, après avoir dépeuplé la Wallonie, la rage de l’expatriation ébranla les
          Flandres. Tisserands et filateurs gantois, les poumons obstrués par le ploc,
          plièrent bagage et passèrent en Amérique comme, il y a des siècles, leurs
          ancêtres s’étaient transportés en Angleterre.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, l’impulsion se communiqua au pays d’Anvers.</p>
          <p rend="alinea">Longtemps les dockers, peinant au rivage même, d’où s’éloignaient, parqués
          comme des ouailles, de pleines cargaisons de proscrits, résistèrent à
          l’entraînement général. Méfiants, sceptiques, ils ne se souciaient point
          d’engraisser, de leurs carcasses, les terres d’où nous viennent les guanos
          fameux, après avoir cédé leur dernier liard aux agences d’émigration, qu’ils
          voyaient prospérer et gonfler autour d’eux, comme des sangsues gorgées du sang
          des vieux locatis.</p>
          <p rend="alinea">Auparavant, le départ d’un paysan ou d’un ouvrier stupéfiait tout le
          quartier ou toute la paroisse. On le considérait comme un coup de tête, une
          apostasie, l’acte d’un être dénaturé. Il n’y avait, de loin en loin, que les
          mauvais journaliers, les valets de ferme renvoyés de partout, la racaille, qui,
          ne sachant plus à quels <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> louer leurs bras, finissaient, sous l’influence
          d’une dernière ribote, par se vendre au racoleur de volontaires pour l’armée
          des Indes hollandaises.</p>
          <p rend="alinea">Mais voilà que l’expatriation entrait dans les mœurs des bons sujets. Par
          centaines, urbains et ruraux, des bords de l’Escaut ou des dunes ou des
          garigues de la Campine, terrassiers du Polder, lieurs de balais de la Bruyère,
          fuyaient le pays comme pourchassés par les flots d’une inondation occulte.</p>
          <p rend="alinea">L’inquiétude du toit familier, le doute de la bonté patriale, une impatience
          de nomades, un instinctif besoin de déplacement, pénétraient et rongeaient les
          écarts lointains.</p>
          <p rend="alinea">Les mêmes pionniers qui n’auraient jamais, au grand jamais, consenti à
          échanger leur servage aussi ingrat, aussi pénible qu’il fût, contre une
          lucrative besogne dans la cité, subissaient du jour au lendemain le vertige de
          l’exode et s’expatriaient en masse.</p>
          <p rend="alinea">Combien pourtant, de ces terriens invétérés, leurs entrailles presque
          jumelles de la dure, plus dure chez eux que partout ailleurs, subissant avec
          une volupté de fanatique les réactions sournoises du climat et de l’atmosphère,
          leurs soubassements charnus adhérant aux labours fauves comme leurs grègues,
          avaient souffert autrefois d’âpre nostalgie, lorsque la conscription les
          transplantait brutalement au milieu du brouhaha et du tourbillon urbain, les
          dépouillait de leur trousse de laboureur pour leur faire endosser la livrée du
          milicien et les détenait dans ses casernes putrides, loin des balsamiques
          landes natales, ou les jetait à certains jours, mornes, ahuris, sur le pavé
          semé d’embûches ! Quelle détresse, quelles aspirations vers le misérable là-bas !
          Que d’heures à ruminer des riens de souvenirs !</p>
          <p rend="alinea">Ah ! les retours furtifs du soldat au pays ; les minutes exactement supputées,
          la route brûlée comme par un fugitif.</p>
          <p rend="alinea">Le congé d’un jour, la courte sortie utilisée pour passer une heure, rien
          qu’une heure, au foyer natal, les apparitions inopinées, en nage, pantelant,
          essoufflé comme un batteur d’estrade qui aurait fait un mauvais coup ; seulement
          le temps d’aller et de repartir, de toucher pied au terroir de ses exclusives
          délices, d’embrasser les anciens et la promise, de respirer l’odeur des brûlis
          dans l’émolliente humidité du crépuscule !</p>
          <p rend="alinea">Et, à présent, ces mêmes rustauds endurcis se voyant acculés dans une
          alternative sinistre, consentent, remplis d’une poignante et farouche
          résolution, à se laisser amputer de leur patrie !</p>
          <p rend="alinea">Longtemps leurs âmes féales ont résisté. Tant qu’ils parvinrent à partager,
          entre les leurs, la croûte de pain noir et l’écuellée de pommes de terre, ils
          se sont roidis, le ventre serré, butés dans leur attachement au pays, comme les
          chrétiens dans leur foi ; mais, du jour où les femmes, les petits mêmes n’eurent
          plus rien à se mettre sous la dent, oh ! leur sombre héroïsme a fléchi, et un
          matin ils se sont décidés à l’exil, comme on se résigne au suicide.</p>
          <p rend="alinea">C’en est fait. La maisonnée vide le chaume patrimonial ; son chef renonce aux
          terres affermées, vend le bétail, les chevaux, les attelages, les instruments
          de culture !…</p>
          <p rend="alinea">La défaite des plus tenaces partisans du terroir, des meilleurs, parmi les
          blousiers, ébranle, affole le reste de la population ; la panique se propage de
          clocher en clocher.</p>
          <p rend="alinea">Des fermiers qui auraient pu tenir bon quelques années encore et résister à
          la crise, prennent peur, emboîtent le pas à leurs valets et aux meurt-de-faim.
          Ils se sont rappelés tant de leurs voisins et des plus argenteux, qui avaient
          toujours espéré, qui s’étaient évertués contre les épreuves redoublées, contre
          la chronique détresse, jusqu’à ce que l’insuffisance des récoltes, encore
          aggravée par la concurrence des greniers transatlantiques, les eût réduits sur
          leurs vieux jours, à prendre, service dans la ferme même où ils avaient
          commandé.</p>
          <p rend="alinea">Les prévoyants emportaient leur outillage et leurs bêtes de labour. Ils
          allaient bravement à ces pays fertiles, à ces terres promises, à ces eldorados,
          à ces contrées de cocagne, mystérieux royaumes de quelque prêtre Jean,
          Amériques croulantes de blés et de fruits, dont les produits, bétail gras,
          viandes savoureuses, blés prolifiques, inondaient, par delà les océans, les
          marchés de l’Europe, confondaient et submergeaient la faune et la flore
          dérisoires arrachées à nos pâturages et à nos guérets épuisés. Non, plutôt que
          d’attendre le coup de grâce, colons de l’Europe caduque passeraient au
          continent pléthorique.</p>
          <p rend="alinea">Et, pour achever la déroute et transformer en nomades ces ruraux réputés
          indéracinables, des embaucheurs à la langue bien pendue, adroits et insinuants,
          se rendaient de bourgade en bourgade, visitaient les cabarets aux jours de
          vente et d’assemblées et profitaient de la prostration et du déboire dès
          pauvres gars les soirs de dimanche, les lendemains de kermesses pour effréner
          leurs cervelles dans de troublants mirages de prospérité. Afin de mieux écouter
          le tentateur, au mielleux bagout, à la clinquante loquèle, les vachers en
          garouage, les faneurs calleux et poupards, bouche bée, regards extatiques,
          laissaient s’éteindre leur pipe de terre. Le fluide de la merveillosité
          traversait leur derme hâlé et luisant, chatouillait jusqu’aux moelles leurs
          fibres ingénues, stupéfiait leur sens matois, et les tenait haletants,
          suspendus aux lèvres du drôle d’où partaient en feu d’artifice, des
          descriptions plus éblouissantes, plus enluminées que les chromos de la balle du
          mercier et le paravent du marchand de complaintes.</p>
          <p rend="alinea">Une nuée de ces maquignons recrutés parmi des procureurs de bas étage
          s’était abattue sur le pays comme des chacals sur un champ de bataille. Ils
          avaient des allures louches, des façons familières, des dégingandements de
          mauvais camelots qui’ eussent dû mettre en défiance des âmes moins simples.</p>
          <p rend="alinea">Ainsi, ils examinaient les manouvriers de fière mine, les inspectaient des
          pieds jusqu’à là tête avec une persistance presque gênante, allant même jusqu’à
          leur passer la main sur les bras et les cuisses, les palpant, les attouchant,
          les éprouvant comme on fait au bétail et à la volaille, les jours de marché ;
          leur prenant le menton comme s’il s’agissait de vérifier l’âge en bouche d’un
          poulain ; encore un peu ils auraient invité ces simples à se déshabiller pour
          les ausculter et les visiter plus à l’aise. Sur les marchés de bois d’ébène les
          négriers ne se comportent pas autrement avec les noirs. Ils manœuvraient
          surtout autour des jeunes gens vigoureux, captaient leur confiance,
          gouailleurs, paternes, plaisantins comme des chirurgiens militaires présidant
          au conseil de révision.</p>
          <p rend="alinea">Ces embaucheurs, transfuges des campagnes ou efflanqués de barrière, rompus
          aux besognes malpropres, s’entendent à allumer les convoitises dans ces cœurs
          primitifs, mais complexes ; attisent ce vague besoin de jouissance qui dort au
          fond des brutes ; amorcent ces illettrés, les chauffent, les malaxent au moral
          comme au physique.</p>
          <p rend="alinea">Circonvenus, ravis comme dans un rêve, nos rustauds hument le mielleux
          discours, se prêtent aux insidieuses caresses ; jamais on ne leur en a tant dit,
          jamais témoignages aussi flatteurs ne les ont réhaussés à leurs propres yeux,
          les patauds ! Imprégnés de tiédeur, ils se laissent faire, deviennent la chose
          lige de leurs magnétiseurs et ne bougent plus de peur que cette douceur, ce
          long énervement ne cessent ! Et tout à l’heure, le recruteur n’aura qu’à tirer
          son filet pour y tenir la copieuse et florissante recrue.</p>
          <p rend="alinea">Ah ! ils ne sont pas dégoûtés, les entrepreneurs d’émigration ! Après avoir
          opéré dans le reste de l’Europe et drainé des races prolifiques, mais
          dégénérées, voici qu’ils jettent leur dévolu sur le meilleur sang des Flandres,
          sur de solides et fermes gaillards, patients et laborieux comme leurs chevaux.
          “ Il nous faut cent mille Belges et nous les aurons dans six mois ! ” ont déclaré
          Béjard, Saint-Fardier et Véra-Pinto. Et leurs racoleurs à gages de se mettre à
          l’œuvre. Hardi, les imposteurs ! À la curée, les vampires ! La commission vaut
          la peine qu’on se dérange. C’est quinze à vingt francs, suivant sa qualité,
          pour chaque tête de Flamand livrée à l’expéditeur de viande humaine.</p>
          <p rend="alinea">Mais ils se gardent bien d’avouer leurs profits, les rabatteurs et les
          traqueurs subalternes. À les entendre, ce sont les plus désintéressés des
          apôtres, de purs philanthropes, particulièrement dévoués aux campagnards.</p>
          <p rend="alinea">Les boniments ruissellent d’or et de soleil. Les courtiers en mensonges
          promènent leurs écoutants par les possessions promises ; des jardins
          paradisiaques et des palais de féerie. L’ardeur et la lumière des tropiques
          embrasent et illuminent tout à coup les horizons mélancoliques de ces
          visionnaires : un écran magique dans une chambre obscure. Les blés mûrs
          couronnés d’épis aussi gros que leurs tignasses blondes, lèvent leurs gerbes à
          hauteur des toits ; les arbres ploient sous des citrouilles qui sont des pommes.
          Ces sablons rapportent du tabac ; des ruisseaux de lait irriguent les novales ;
          des potagers montent doucement vers le ciel plus bleu que la robe des
          congréganistes, filles de Marie ; et cette pourpre subitement avivée et
          scintillante qui drape, à perte de vue, les flancs de ces coteaux infinis,
          n’est plus, celle de vos bruyères, ô mes épais buveurs de bière, mais celles de
          vos vignobles, ô futurs broyeurs de raisins.</p>
          <p rend="alinea">Parfois le charmeur s’interrompt, autant pour reprendre haleine que pour
          donner aux simples, qu’il accable de ses promesses, le temps de savourer et de
          humer ces évocations parfumées.</p>
          <p rend="alinea">Il vante ensuite la bonté de la température, la clémence du climat,
          l’éternel sourire des saisons, et aucun hiver, aucun ouragan pour déconcerter
          les prévisions du cultivateur et pour confondre ses récoltes.</p>
          <p rend="alinea">Là, le travail est un délassement ; pas de propriétaire, pas de maître, pas
          de soucis ; ni servitude, ni même de redevance.</p>
          <p rend="alinea">Tour à tour badin et attendri, l’imposteur enivre absolument son auditoire.
          À la pompe d’un descriptif forain, aux hyperboles d’un dentiste, le suppôt des
          marchands d’âmes mêle des lazzis de carrefour ; il saupoudre son éloquence des
          grosses épices du luron en sabots ; il flatte les faiblesses, émoustille la
          sensualité brutale, appâte la gloutonnerie charnelle de ces amoureux sans
          vergogne, leur fait entrevoir des proies complaisantes, des victimes très
          pitoyables à leur afflux de sève, à leurs dégorgements d’humeur, à leurs
          frénésies, exaspérées par des continences prolongées et des effusions
          contrariées. Les maroufles s’affriolent, la gorge sèche, ou se trémoussent, aux
          images croustilleuses, harcelés, déniaisés par le vice subtil et piquant de ce
          drôle, de ce ribaud pervers et squammeux comme les sirènes.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, pour frapper un dernier coup, l’entremetteur propose de lire des
          lettres d’aventuriers qui ont fait fortune là-bas : Ah ! elles sont authentiques
          comme l’Évangile, ces épîtres ! Vérifiez plutôt, vous l’instituteur qui savez
          lire ! Voyez les cachets et les empreintes de l’enveloppe les noms de bureaux de
          poste escales… Et ces timbres, ces “ petites têtes ” comme vous les appelez, ne
          réfléchissent point les traits de notre roi “ Liapol ”. Lisez vous-même, hé ! le
          maître d’école ?… Vous voyez bien que je neveux pas leur en faire accroire.
          Voici mes dires écrits noir sur blanc !</p>
          <p rend="alinea">Dans ces lettres les éloges fluent, grossiers, dictés
          d’Europe ou élaborés dans les <foreign xml:lang="es">facendas</foreign>
          des pourvoyeurs de là-bas. Le compérage désabuserait des
          écoutants plus lettrés. “ Oui, garçons, je repars moi-même dans quelques jours…
          Voyons, qu’on se décide qui de vous m’accompagne ? Aussi vrai qu’il y a un Dieu,
          je ne parviendrais plus à me réhabituer à notre pauvre petite Europe.</p>
          <p rend="alinea">Et le drille facétieux les presse, les capte, les englue. Parfois, pour
          mieux appuyer ses discours, il fait rouler, avec une feinte négligence une
          poignée d’or sur la table poissée par les culs de verres. Ce sont des monnaies
          étrangères, énormes. Là-bas on ne paie qu’en or et en pièces grandes comme nos
          misérables cinq francs en argent. Au tintement des piastres, les prunelles du
          petit vacher lancent des flammes de conquistador : sa maritorne commande à des
          centaines de servantes, ne vêt que des dentelles et se vautre dans la
          couette.</p>
          <p rend="alinea">Rentrés chez eux, les gars ruminent ces images, ils n’en dorment pas ou les
          revoient en rêve. Les maris discutent sur l’oreiller avec leurs ménagères ;
          d’abord bougonnes et réfractaires, peu à peu celles-ci se laissent convaincre
          et éblouir.</p>
          <p rend="alinea">Aux champs devant le ciel maussade, au milieu du navrement de la plaine, en
          éventrant la terre qui leur parait plus récalcitrante que jamais, le mirage
          revient les hanter, et, lâches à la peine, les coudes et le menton appuyés sur
          la paume de la houe, ou en sifflant indolemment ses bœufs, le laboureur se
          remémore les pays fabuleux et songe aux promesses de l’embaucheur.</p>
          <p rend="alinea">Et cet or que l’allumeur manipulait ! Un seul de ces disques jaunes
          représente plus du triple des blancs écus, joints, bout à bout, qu’il gagne
          chez son base…</p>
          <p rend="alinea">Et voilà pourquoi, par ce matin de janvier,
          les flancs de la <emph>Gina</emph> — ce grand
          navire naguère si coquet, à présent radoubé plus d’une fois et uniformément
          peint en noir comme un cercueil de pauvre — devraient être élastiques pour
          loger toute la viande humaine qu’on y enfourne, tous ces parias à qui des
          thaumaturges astucieux évoquent, dans les brouillards plombés de l’Escaut,
          l’éblouissement du lointain Pactole.</p>
          <p rend="alinea">Cependant les deux camions de la Nation d’Amérique, réquisitionnés par Jan
          Vingerhout, débouchent sur le quai. Pour lui faire honneur, on y a attelé deux
          couples de ces chevaux de Furnes, énormes palefrois d’épopée, de ces majestueux
          travailleurs à l’allure lente et délibérée, dont le pas égal et solennel aurait
          raison du trot d’un coursier. Jamais les fières bêtes n’avaient charroyé
          d’aussi légères et d’aussi pitoyables marchandises ; les bagages s’amoncellent,
          mais ne pèsent pas lourd. À telle enseigne que pour ne pas humilier les
          puissants chevaux, les émigrants aussi ont pris place sur ces fardiers.</p>
          <p rend="alinea">Parmi l’éboulement, le pêle-mêle des caisses blanches clouées, ficelées à la
          diable, des sacs éventrés, des piètres trousseaux noués dans des foulards de
          cotonnade, se prélassent, des groupes de jeunes émigrants de Lillo, Brasschaet,
          Santvliet, Pulderbosch et Viersel.</p>
          <p rend="alinea">Quelques-uns, fanfarons, pleins de jactance, riaient, fringuaient et
          clamaient, interpellaient les curieux, semblaient exulter. En réalité, ils
          s’efforçaient de se donner le change à eux-mêmes, de se déprendre de leur idée
          fixe, bourrelante comme un remords. Même, sous prétexte de réconforter leurs
          compagnons d’une contenance moins faraude, d’allure, moins exubérante, ils
          leurs allongeaient de grandes bourrades dans le dos. Au nombre de ces
          villageois on en comptait un ou deux tout au plus dont cette joie désordonnée
          et démonstrative fût sincère. Les autres s’étaient montés le coup. Mais,
          puisque le sort en était jeté et qu’ils ne pouvaient plus se raviser ou se
          dédire, à mesure que les fumées des illusions se dissipaient et que la
          conscience patriale se réveillait dans leur fressure, pour se donner du cœur
          ils entonnaient force rasades d’alcool comme le jour du tirage au sort.</p>
          <p rend="alinea">Les yeux fous, les pommettes rouges, à la fois endimanchés et
          débraillés, on les eût pris à première vue pour ces jeunes valets et servantes
          qui, à la SS. Pierre et Paul, se font trimbaler, dès l’aube jusqu’au soir, dans
          des charrettes bâchées de feuillage et de fleurs <note xml:id="not08" n="8"
          place="bottom">Voir les <title>Nouvelles Kermesses</title> : la fête des
          SS. Pierre et Paul.</note>.</p>
          <p rend="alinea">Mais la plupart étaient silencieux et apathiques, abîmés dans
          des réflexions. Si, gagnés par la frénésie de leurs voisins, ils se mettaient
          d’aventure à battre quelques entrechats et à graillonner un refrain de
          kermesse, le “ Nous irons au pays des roses ”, des <foreign xml:lang=
          "nl-BE">Rozenlands</foreign> de la SS. Pierre et Paul, ou “ Nous arrivons de
          Tord-le-Cou ”, des <foreign xml:lang="nl-BE">Gansrijders</foreign> <note
          xml:id="not09" n="9" place="bottom">Voir, dans <title>Kees Doorik</title>, la
          troisième partie.</note> du mardi gras, les notes s’étranglaient bien vite dans
          leur gorge et ils retombaient dans leur méditation.</p>
          <p rend="alinea">En avance sur la marche du navire il arrivait aussi que leur
          pensée planât là-bas, par-dessus l’immensité des espaces voués aux flots et aux
          nuages, vers les côtes lointaines où les attendaient les patries nouvelles ; ou
          bien leur esprit retournait en arrière et les ramenait au village natal, quitté
          la veille, à l’ombre du clocher d’ardoises dont la voix mélancolique ne les
          exhorterait plus à la résignation ! Ô ces cloches qui soulevaient autrefois les
          guérilleros en sarreau contre les étrangers régicides <note xml:id="not10" n=
          "10" place="bottom">Voir les <title>Fusillés de Malines</title>.</note> et qui
          n’avaient pas de tocsin assez éloquent, à présent, pour refouler l’invasion de
          la Faim ! En souvenir, les transfuges déjà repentis se transportaient sous le
          chaume de leur précaire héritage ; parmi les cultures péniblement assolées et
          gagnées après tant de luttes sur les folles bruyères (adorables ennemies ! tant
          maudites, mais déjà tant regrettées) ; ou encore, au bord de ces
          <foreign xml:lang="nl-BE">vennes</foreign> et de ces <foreign xml:lang=
          "nl-BE">meers</foreign>, où ils pochaient les grenouilles
          en gardant leurs vaches maigres ; ou bien autour des feux de <foreign xml:lang=
          "nl-BE">scaddes</foreign> <note xml:id="not11" n="11" place=
          "bottom"><foreign xml:lang="nl-BE">Vennes</foreign>, <foreign xml:lang=
          "nl-BE">meers</foreign>, étangs et mares de la Campine ; <foreign xml:lang=
          "nl-BE">scaddes</foreign>, feux de bruyère et de branches de sapins.</note>,
          combattant de leur arôme résineux la moiteur paludéenne des soirées d’octobre.
          </p>
          <p rend="alinea">Ô le doux hameau où ils ne remettraient plus jamais les pieds, où ils
          n’iraient même pas dormir leur dernier et meilleur somme en terre deux fois
          sainte à côté des réfractaires d’autrefois !</p>
          <p rend="alinea">Laurent lisait l’arrière-pensée de ces braillards. Sa compassion pour les
          Tilbak s’étendait à leurs compagnons. Entre mille épisodes poignants un surtout
          l’émut pour la vie et sembla condenser la détresse et le navrement de ce
          prologue de l’exil.</p>
          <p rend="alinea">Au moins une trentaine de ménages de Willeghem, bourgade de l’extrême
          frontière septentrionale, s’étaient accordés pour quitter ensemble leur
          misérable pays. Ceux-là n’avaient point pris place sur les camions, mais, un
          peu après l’arrivée du gros des émigrants flamands, ils se présentèrent en bon
          ordre, comme dans un cortège de festival. Soucieux de faire bonne figure, de se
          distinguer de la cohue, désirant qu’on dise après leur départ : “ Les plus crânes
          étaient ceux de Willeghem. ”</p>
          <p rend="alinea">Les jeunes hommes venaient d’abord, puis les femmes avec leurs enfants, puis
          les jeunes filles et enfin les vieillards. Quelques mères allaitaient encore
          leur dernier-né. Combien d’aïeules, s’appuyant sur des béquilles et comptant
          sur un renouveau, sur une mystérieuse jouvence, devaient s’éteindre en route,
          et, cousues dans un sac lesté de sable, basculées sur une planche, se verraient
          destinées à nourrir les poissons ! Des hommes faits, en nippes de terrassiers,
          vêtus de gros velours côtelé, avaient la pioche et la houe sur l’épaule et le
          bissac et la gourde au flanc. Des couvreurs et des briquetiers allaient
          appareiller pour des pays où l’on ignore la tuile et la brique.</p>
          <p rend="alinea">Une jeune fille, l’air d’une innocente, moufflarde et radieuse, emportait un
          tarin dans une cage.</p>
          <p rend="alinea">En tête marchait la fanfare du village, bannière déployée.</p>
          <p rend="alinea">Fanfare et drapeau émigraient aussi. Les musiciens pouvaient hardiment
          emporter leurs instruments et leur drapeau, car il ne resterait personne à
          Willeghem pour faire encore partie de l’orphéon.</p>
          <p rend="alinea">Laurent avisa, marchant à côté du porte-drapeau, un
          ecclésiastique à cheveux blancs, le prêtre de la bourgade. Malgré son grand
          âge, le pasteur avait tenu à conduire ses paroissiens jusqu’à bord, comme il
          les accompagnait jadis chaque année au pèlerinage de Montaigu <note xml:id=
          "not12" n="12" place="bottom">Voir les <title>Milices de
          Saint-François</title></note>. L’avaient-ils priée et conjurée, la bonne
          Vierge de Montaigu, depuis des années que durait la crise ! Pourquoi, patronne
          de la Campine et du Hageland, restais-tu sourde à ce cri de détresse ? Au lieu
          de remonter, comme aux temps légendaires, les fleuves limoneux du pays, dans
          des barques sans pilotes et sans mariniers, pour atterrir aux rivages élus par
          leur divin caprice et s’y faire édifier de miraculeux sanctuaires, les madones
          désertaient donc, à présent, leurs séculaires reposoirs et avaient redescendu
          les premières les mêmes cours d’eau qui les conduisirent autrefois, des
          continents inconnus, au cœur des Flandres. Pourtant les simples de la plaine
          flamande t’avaient édifié une basilique sur un des seuls monts de leur pays,
          autant afin qu’on vît de très loin resplendir la coupole étoilée de ton temple
          de miséricorde que pour te rapprocher de ton Ciel. Vierge inconstante,
          donnais-tu toi-même l’exemple de l’émigration à tous ces nostalgiques des
          pauvres landes de l’Escaut ?…</p>
          <p rend="alinea">Mais, ce soir, après avoir vu disparaître le navire au tournant du fleuve et
          se confondre les spirales de fumée avec les brumes du polder, lui, le bon
          pasteur, regagnerait à pas lents le bercail, triste comme un berger qui vient
          de livrer lui-même au redoutable inconnu la moitié du troupeau marqué d’une
          croix rouge par le toucheur.</p>
          <p rend="alinea">Si, pourtant, les hauts et nobles propriétaires, hobereaux et baronnets,
          avaient consenti à diminuer un peu les fermages, ces fanatiques du terroir
          n’auraient pas dû s’en aller ! Ils seraient bien avancés, les beaux sires, le
          jour où il n’y aurait plus de bras pour défricher leurs onéreux domaines !</p>
          <p rend="alinea">Quelques-uns des émigrants de Willeghem portaient à la casquette une
          brindille de bruyère ; d’autres avaient attaché une brassée de la fleur
          symbolique au bout de leurs bâtons, au manche de leurs outils, et les plus
          fervents emportaient, puérilité touchante ! tassée dans une cassette ou cousue
          dans des sachets, en manière de scapulaire, une poignée du sable natal.</p>
          <p rend="alinea">Ingénument, non pour récriminer contre la patrie mauvaise nourricière, mais
          pour lui témoigner une dernière et filiale attention, ces pacants arboraient
          leur costume national, leurs nippes les plus locales et les plus
          caractéristiques ; les hommes, leurs bouffantes et hautes casquettes de moire,
          leurs bragues de pilou et de dimitte, leurs <foreign xml:lang=
          "nl-BE">kiels</foreign> d’une coupe et d’une
          teinte si spéciales, de ce bleu foncé tirant sur le gris ardoisé de leur ciel
          et qui permet de distinguer à leur blaude les paysans do Nord de ceux du Midi ;
          — les femmes : leurs coiffes de dentelles à larges ailes qu’un ruban à ramages
          attache au chignon, et ces chapeaux bizarres, en cône tronqué, qui n’ont
          d’équivalent en aucune autre contrée de la terre.</p>
          <p rend="alinea">Au moment de délaisser la terre natale, c’était comme s’ils songeaient à la
          célébrer et à s’en oindre d’une manière indélébile. Même ils parlaient à haute
          voix, mettant une certaine ostentation à faire rouler les syllabes grasses et
          empâtées de leur dialecte ; ils tenaient à en faire répercuter les diphtongues
          dans l’atmosphère d’origine.</p>
          <p rend="alinea">Mais ils trouvèrent encore moyen d’accentuer l’inconsciente et tendre ironie
          de leurs démonstrations.</p>
          <p rend="alinea">Arrivés sous le hangar, avant de s’engager sur la passerelle du navire
          chauffant pour le départ, les gars de la tête firent halte et volte-face,
          tournés vers la tour d’Anvers, et, embouchant leurs cuivres, drapeau levé,
          attaquèrent — et non sans couacs et sans détonations, comme si leurs
          instruments s’étranglaient de sanglots — l’air national, par excellence, l’<title>Où
          peut-on être mieux</title> du Liégeois Grétry, la douce et simple mélodie qui rapproche
          par les accents du plus noble langage, les Flamands et les Wallons, fils de la
          même Belgique, tempéraments dissemblables, mais non ennemis, quoi qu’en
          puissent penser les politiques. Aussi les bouilleurs borains massés sur le pont
          portèrent mains tendues au-devant des <foreign xml:lang="wallon">Flamins</foreign>.</p>
          <p rend="alinea">Tels se réconcilient et s’embrassent deux orphelins au lit de mort de leur
          mère.</p>
          <p rend="alinea">Les conjectures vraiment pathétiques de cette dernière aubade au pays
          déterminèrent chez Laurent un afflux de pensées. Il entendait rauquer dans cet
          hymne attendri, scandé et modulé d’une façon si bellement barbare, par ces
          bannis si affectifs, toutes les expansions refoulées et tous les
          désenchantements de sa vie. Cette scène devait lui rendre plus cher que jamais
          le monde des opprimés et des méconnus.</p>
          <p rend="alinea">Qu’il était loin déjà le jour d’insouciance de l’excursion à Hémixem et loin
          aussi le jour de son retour à Anvers et de sa longue contemplation des rives du
          fleuve bien-aimé !</p>
          <p rend="alinea">Par ce dimanche ensoleillé, l’air vibrait aussi de fanfares, mais aucune de
          ces phalanges rurales n’avait quitté la rive pour ne plus la revoir !</p>
          <p rend="alinea">L’arrivée des Tilbak et de Jan Vingerhout porta l’exaltation de Laurent à
          son paroxysme. Il tressaillit comme un somnambule lorsque le maître débardeur
          lui toucha l’épaule. Il avait la poitrine trop gonflée pour parler, mais sa
          contenance, sa physionomie convulsée, leur exprimaient mieux que des
          protestations le monde d’angoisses qu’il ressentait.</p>
          <p rend="alinea">Il embrassa Siska et Vincent, hésita un moment, puis, consultant du regard
          le brave Jan Vingerhout, il appliqua un long et fraternel baiser au front
          d’Henriette, serra contre sa poitrine l’ancien <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> de la Nation d’Amérique,
          et, prenant les mains d’Henriette, il les mit dans celles de son mari, et les
          tint pressées entre les siennes, comme pour s’unir à eux dans cette étreinte
          quasi sacramentelle.</p>
          <p rend="alinea">Puis sentant l’émotion lui nouer la gorge, il n’eut que le temps de se
          tourner vers Lusse et Pierket qui lui tendaient leurs mains et leurs lèvres.
          Et, sous les larmes que Laurent ne parvenait plus à retenir, Pierket, qui
          adorait son grand ami, éclata en sanglots et se suspendit à son cou comme s’il
          voulait l’entraîner avec eux par delà les mers.</p>
          <p rend="alinea">Aussi cette lugubre et ironique coïncidence qui faisait s’embarquer
          Henriette et les siens à bord de la <hi>Gina</hi>, avait par trop étreint le cœur de
          Paridael. Il reconnaissait le mauvais génie de Béjard et de sa femme. Cette
          Gina lui ravissait Henriette et tous ceux qu’il aimait !</p>
          <p rend="alinea">D’autres corrélations bizarres et inattendues se présentèrent encore. Ce
          village de Willeghem qui émigrait en masse, était précisément celui de Vincent
          et de Siska. Comme ils l’avaient quitté enfants, ils ne reconnaissaient
          personne. Mais en interrogeant ce monde ils retrouvèrent quelques noms,
          démêlèrent des traits de famille dans les physionomies, finirent par se
          découvrir des cousins. Ces reconnaissances eurent ceci de bon qu’elles
          étourdirent et dissipèrent un peu les partants. Jan Vingerhout dit en riant :
          “ Willeghem sera donc au complet, là-bas ! Et nous fonderons une nouvelle colonie
          à laquelle nous donnerons le nom, du cher village ! Vive le
          Nouveau-Willeghem ! ”</p>
          <p rend="alinea">Et tous de faire chorus.</p>
          <p rend="alinea">Mais d’autres camarades que les paysans accaparaient l’attention des Tilbak.
          La Nation d’Amérique au grand complet : doyens, <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign>, compagnons, voituriers,
          mesureurs, arrimeurs, gardes-écuries, chargeurs, routeurs, et même nombre de
          chefs des autres corporations avaient fait escorte au digne Jan, au mieux voulu
          de leurs chefs et de leurs compères. Que d’efforts dépensés par ces braves gens
          pour le retenir ! Car, s’il prétextait le dégoût du métier, l’envie de voir du
          pays, la dureté des temps, au fond, les plus perspicaces savaient que le digne
          garçon, compromis comme principal meneur dans les derniers troubles, craignait,
          en demeurant à leur tête, d’attirer sur ses amis le mauvais gré des riches et
          de nuire aux intérêts de leur gilde.</p>
          <p rend="alinea">Dans la masse des dockers se trouvaient jusqu’aux musards du “ Coin des
          Paresseux ” de ces cogne-fêtu taillés en athlètes, aussi rogues qu’indolents, au
          demeurant les meilleurs bougres, qui avaient si souvent désarmé Jan Vingerhout
          par leur flegme superbe, lorsqu’ils ne le faisaient pas endêver par leur
          inertie et leur désertion devant le labeur. Ces baguenaudiers se bousculaient
          pour broyer affectueusement les mains du partant dans leurs crocs énormes ; et,
          dérogeant à leurs habitudes de pure représentation, ils aidaient même à
          transborder les colis.</p>
          <p rend="alinea">Les détaillants voisins de la <emph>Noix de Coco</emph> se
          pressaient, de leur côté,
          autour des Tilbak. La population maritime et ouvrière du port et des bassins
          s’associait toute entière à cette manifestation de regret et de sympathie. Dans
          la cohue, Laurent crut même reconnaître quelques jeunes <foreign xml:lang=
          "en">runners</foreign> valant
          peut-être mieux que leur réputation et tenant, eux aussi, à témoigner de leur
          sympathie pour ces braves gens.</p>
          <p rend="alinea">Ces démonstrations apportèrent une heureuse diversion aux adieux, en
          étourdissant ceux qui en étaient l’objet. Les ouvriers des quais, sains et
          joyeux gaillards, ne mâchant de noir que leur chique de tabac, affectaient bien
          une gaîté un peu forcée, ou exagéraient leur humeur drolatique, se mettaient
          l’esprit à la torture pour trouver des saillies de haute graisse, mais plus
          d’un se mouchait avec trop de fracas ou se frottait le visage du revers de sa
          manche, alors qu’il n’y avait pourtant point la moindre sueur à essuyer.</p>
          <p rend="alinea">Jan Vingerhout ne se laissait pas démonter non plus ; ferré sur la réplique,
          il parvenait encore à gonfler les plus grosses bourdes, et, fidèle jusqu’au
          bout à sa réputation de boute-en-train des “ Nations ”, se livrait à une débauche
          d’aphorismes et de monostiques stupéfiants, où pantalonnait et pétardait
          l’esprit du père Cats et d’Ulenspiegel.</p>
          <p rend="alinea">À toute force il lui fallut prendre encore quelques verres avec eux,
          à l’estaminet le plus proche. Paridael n’avait pas pu refuser non plus les
          politesses de ses dignes patrons et camarades. Et, devant le comptoir, où les
          tournées se succédaient au feu roulant des gaillardises, aux bordées de jurons,
          aux. francs coups de poing sur les tables, Laurent aurait encore pu se croire
          au “ local ”, après le travail, les soirs de reddition de comptes. Quelques-uns
          de ces rudes bouleux apportaient des souvenirs à <emph>leur</emph> Jan, celui-ci une pipe,
          celui-là une blague à tabac, qui une rémige de frégate. Un de ces braves avait
          même eu l’idée de remettre du papier à lettres de trois couleurs à Vingerhout.
          Il s’agissait de dérouter les interceptions et le cabinet noir des facenderos.
          Lorsque Jan écrirait sur du papier blanc, ce serait signe que les choses
          allaient bien, le rosé signifierait condition précaire, mais supportable, enfin
          le vert indiquerait une profonde détresse. Et cela en dépit de ce que la lettre
          contiendrait d’optimiste et de rassurant.</p>
          <p rend="alinea">L’heure pressait. Laurent s’éclipsa pour aller installer les femmes, avec
          Tilbak, dans l’entrepont de la <emph>Gina</emph>. On fit d’abord quelque difficulté de
          recevoir Laurent à bord. L’accès des aménagements d’émigrants était strictement
          interdit aux curieux, et pour cause. Une fois sur le bateau il était même
          défendu aux voyageurs de retourner à terre, sous peine de perdre leur place et
          même l’argent de leur passage. Toutefois, grâce à l’obligeance d’un gabier,
          avec lequel Tilbak avait été amateloté jadis, il fut permis Paridael
          d’inspecter le nouveau domicile de ses amis.</p>
          <p rend="alinea">La <emph>Gina</emph> contenait plus de six cents lits de camp
          en bois blanc, ou plutôt
          des châssis mal varlopés, tendus d’une sangle, couplés et superposés par
          groupes de douze dans les entreponts. La literie de cos branles consistait en
          un sac bourré de paille fétide, dont un pourceau n’eût pas même voulu pour
          litière, vrai réceptacle de la vermine.</p>
          <p rend="alinea">Malgré le long aérage il régnait dans ces couloirs une odeur indéfinissable
          d’hôpital mal tenu, mélange de bouteilles et de faguenas. Que serait ce plus
          tard, lorsque toutes ces épaves humaines s’y encaqueraient, les haillons et les
          corps exsudant autant de miasmes qu’un grouillement de fauves ; surtout pendant
          les gros temps, lorsqu’on ferme les écoutilles.</p>
          <p rend="alinea">Les règlements prescrivaient de séparer les sexes a bord et d’éloigner
          autant que possible des adultes les enfants en bas âge. Mais Béjard et consorts
          n’étant pas hommes à tenir compte de ces prescriptions, on ne les observait
          qu’en vue du port.</p>
          <p rend="alinea">Avant même de gagner la mer, on bouleversait tous ces
          arrangements ; on n’empêchait plus la promiscuité ; on recevait en fraude un
          surcroît de passagers que des embarcations interlopes amenaient de la rive
          pendant la nuit. <foreign xml:lang="en">Runners</foreign> et <foreign
          xml:lang="en">smoglers</foreign> n’avaient
          pas de client plus précieux que Béjard.</p>
          <p rend="alinea">Les cambuses étaient fournies de lard, de viande fumée, de
          biscuits de mer, de bière, de café, de thé, “ en quantité plus que suffisante
          pour le double de la durée du voyage ”, renseignaient les prospectus, la
          dernière œuvre littéraire de Dupoissy, l’homme des impostures et des
          charlataneries. À la vérité c’est à peine si l’aiguade suffirait ! On rationnait
          les malheureux comme une garnison assiégée. Chaque passager recevait une petite
          gamelle en fer blanc ressemblant à celle des troupiers. La distribution des
          vivres se faisait deux fois par jour ; les aliments mesurés à la livre, les
          liquides au boujaron, litre spécial et réduit en usage sur les bateaux.
          Naturellement un froid perçant régnait sans cesse dans les entreponts, les
          vents coulis y prodiguaient les rhumes sans toutefois balayer l’odeur
          invétérée.</p>
          <p rend="alinea">Et c’est la qu’allaient devoir gîter la bonne Siska et la
          chère Henriette.</p>
          <p rend="alinea">— Bah ! disait Tilbak en voyant la mine déconfite de Laurent. La traversée
          n’est pas longue. Et j’en ai vu bien d’autres !</p>
          <p rend="alinea">Ils remontèrent sur le pont. Laurent remarqua quelques box en bois,
          contenant onze chevaux de labour, l’écurie de quelqu’un de ces fermiers aisés
          affolés par la crise et s’expatriant avant la ruine. À voir ces installations,
          autant eût valu jeter les bêtes à l’Escaut. Leurs propriétaires étaient bien
          naïfs s’ils s’imaginaient qu’elles supporteraient la traversée dans ces
          conditions. Les exploiteurs s’arrangeraient de façon à les leur faire céder à
          bas prix. L’entretien de ces chevaux coûterait gros à leurs possesseurs et à la
          longue ils en retireraient a peine le prix de la peau. Au-dessus de ces écuries
          sommaires, sans le moindre auvent, dans des caisses de bois blanc s’entassaient
          le foin, la paille et l’avoine.</p>
          <p rend="alinea">Cependant l’ivoire s’amoncelait un peu à la diable. Le pont revêtait
          l’apparence d’un bivac de fugitifs, d’un campement de bohémiens. En frôlant ces
          parias de toutes les contrées, apportant on ne sait quelle couleur et quelle
          odeur spéciale dans leurs bardes, Laurent remarqua qu’ils étaient vêtus très
          légèrement et que beaucoup claquaient déjà des dents et tremblaient de la
          lèvre. Un des agents de Béjard passait entre leurs groupes et pour les
          réconforter disait que ce froid ne durerait que quelques jours. Une fois passé
          le golfe de Gascogne, commencerait l’été perpétuel. L’agent n’ajoutait pas
          qu’entre l’Afrique et les côtes du Brésil les passagers cuiraient au point de
          ne pouvoir se tenir sur le pont, et que la calenture, le délire furieux,
          emporterait quelques-uns de ceux qui auraient tenu tête à la fièvre paludéenne.
          Il leur cachait surtout les horreurs de ta traversée, l’arbitraire et la
          brutalité qui les attendaient au débarquement et les misères sans nombre à
          endurer en ces milieux incompatibles.</p>
          <p rend="alinea">— Il est temps de repasser la planche, car on démarre, camarade ! vint dire
          obligeamment le gabier à Paridael.</p>
          <p rend="alinea">Le sifflet strident de la machine alternant avec des rauquements de bête
          féroce, appelait longuement les retardataires. Laurent s’arracha aux effusions
          de ses amis et regagna le quai.</p>
          <p rend="alinea">Comme si ce n’eût pas encore été assez de détresse et d’horreur, un incident
          lamentable se produisit à la dernière minute.</p>
          <p rend="alinea">Un misérable, dépenaillé, à la fois jaune et livide, les yeux hagards, les
          cheveux en désordre, sous l’empire d’une violente excitation alcoolique,
          entraînait de force vers l’embarcadère du navire en partance, une pauvre femme,
          de mine honnête, mais non moins ravagée, maigre, couverte de haillons moins
          sordides, mais tout aussi usés, qui résistait, se débattait, criait, deux
          pauvres mômes accrochés à ses jupes. Sans doute la malheureuse mère n’entendait
          pas suivre son ivrogne de mari en Amérique et estimait comme plus atroce que la
          faim endurée au pays natal, l’exil loin de toute connaissance amie, de tout
          visage et de tout objet familier, dans des parages où rien ne la consolerait de
          l’ignominie et de la crapule de son époux.</p>
          <p rend="alinea">Écœurés par cette scène, Laurent avec quelques
          <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> et compagnons de
          Nations, eurent bientôt délivré la mère et les enfants. Tandis que les uns
          conduisaient la pauvre femme, presque morte d’inanition, dans une auberge
          riveraine, les autres emmenaient le mauvais sujet vers la <emph>Gina</emph>, et
          d’un bon coup vous l’embarquaient plus rapidement qu’il n’eût voulu, en le projetant
          par delà la passerelle au risque de le précipiter dans le fleuve.</p>
          <p rend="alinea">Le soûlard, hébété, sembla se résigner à son divorce inattendu ; d’ailleurs
          la communication avec la rive venait d’être rompue. Sans plus se soucier des
          siens, il s’approcha du bordage et les assistants le virent retirer de la poche
          de son paletot crasseux une bouteille de genièvre encore à moitié pleine.</p>
          <p rend="alinea">— Voyez, bredouillait-il en titubant et en brandissant la bouteille
          au-dessus de sa tête, voici tout ce qui me reste ; dans ce flacon s’est fondu le
          dernier argent que je possédais encore… Et, tenez, je bois cette gorgée d’adieu
          à la Belgique !</p>
          <p rend="alinea">Et portant la bouteille à ses lèvres, il la vida d’un seul trait ; puis il la
          jeta de toutes ses forces contre le mur du quai, de manière à en éparpiller les
          éclats dans le fleuve. Et avec un rire idiot, il hurla :</p>
          <p rend="alinea"><foreign xml:lang="es">Evviva l’America !</foreign></p>
          <p rend="alinea">Cependant les matelots ramenaient à eux et enroulaient les amarres détachées
          des bornes de pierre, l’hélice commençait à patiner les vagues, sur la dunette
          le capitaine hurlait les ordres répétés a l’avant et à l’arrière et transmis
          par un mousse, au moyen d’un porte-voix, aux hommes de la chambre de chauffe ;
          manœuvré par le timonier à la barre, le navire vira lentement de bord et un
          bouillonnement de vaguilles lécha les flancs de la <emph>Gina</emph>.</p>
          <p rend="alinea">À un choc de la manœuvre, l’arsouille venait de s’écrouler comme une masse
          aux pieds de ses compagnons de route.</p>
          <p rend="alinea">Laurent détourna les yeux vers des personnages plus sympathiques.</p>
          <p rend="alinea">La fanfare de Willeghem agita son drapeau de velours à broderies et à
          crépines d’or, et reprit l’<title>Où peut-on être mieux</title>, que les Borains, rapprochés
          des Campinois, chantaient en chœur.</p>
          <p rend="alinea">Dans le papillotement des têtes échauffées ou blêmes, Laurent finit par ne
          plus voir que le groupe des Tilbak. Jusqu’à la dernière heure il avait songé à
          prendre passage, sans rien leur dire, à bord de la <emph>Gina</emph>, pour partager leur
          sort et affronter l’inconnu avec eux ; seule la crainte de désobliger Vincent et
          Siska, de rouvrir une blessure fraîchement cicatrisée au cœur de leur fille,
          et de porter ombrage à l’honnête Vingerhout, en un mot, de leur être un
          perpétuel objet de contrainte et de gêne, le retint à Anvers.</p>
          <p rend="alinea">Puis, un vague aimant l’empêchait de dire adieu à sa cité : il entretenait le
          pressentiment d’un devoir fatal à remplir, d’un rôle indispensable à jouer. Il
          ne savait lesquels. Main sans se rendre compte des intentions que le destin
          avait sur lui, il attendrait son heure.</p>
          <p rend="alinea">Sur la <emph>Gina</emph>, les noëls, les hourrahs, un fracas,
          un tumulte d’appellations
          dominaient les accords mêmes de la fanfare. On répondait ferme, à cœur et a
          poumons non moins dilatés, de la cohue massée sur le quai. Le navire et le
          rivage se donnaient la réplique, faisaient assaut de verve, de crânerie, de
          vaillance. Les casquettes volaient en l’air, des mouchoirs de couleur
          s’agitaient comme des pavillons bariolés les jours où les vaisseaux font
          parade.</p>
          <p rend="alinea">Des femmes qui avaient l’air de rire et de pleurer à la fois, soulevaient
          leurs enfants sur leurs bras. Et plus le navire s’éloignait, plus les gestes
          devenaient frénétiques. Il semblait que les bras s’allongeassent désespérément
          pour s’étreindre et se reprendre encore par-dessus les flots séparateurs.</p>
          <p rend="alinea">À cause de son énorme tirant d’eau et de sa cargaison plus que complète, le
          navire resta longtemps en vue des regardants. Laurent en profita pour courir un
          peu plus loin à l’extrémité de la Tête de Grue, à l’entrée des bassins, afin de
          pouvoir suivre le bâtiment jusqu’au moment où il tournerait. Henriette était
          déjà descendue dans l’entrepont avec Jan Vingerhout. Siska et Pierket
          continuaient à lui envoyer des baisers ; il entendit la voix mâle et copieuse de
          Vincent lui lancer une dernière injonction à la force d’âme.</p>
          <p rend="alinea">Mais, à chaque tour de l’hélice, Laurent se sentait perdre un peu de sa
          sécurité et de sa confiance. L’Où peut-on être mieux s’éloignait, s’éteignait,
          comme un murmure.</p>
          <p rend="alinea">C’est de ce même promontoire que Paridael avait assisté, quelques années
          auparavant, à la féerie du soleil couchant sur l’Escaut. Aujourd’hui, il
          faisait gris, brumeux et trouble ; au lieu de pierreries le fleuve roulait du
          limon ; les levées du Polder étalaient des gazons jaunis ; la tristesse de la
          saison concertait avec celle des êtres. Le carillon lui parut plus sourd, et
          les mouettes d’autrefois, les prêtresses hiératiques et accueillantes,
          criaient, vociféraient comme autant de sibylles de malheur.</p>
          <p rend="alinea">Lorsque la masse du bâtiment eut disparu derrière le coude de la rive de
          Flandre, Laurent continua de regarder la cheminée, un clocher ambulant pointé
          par-dessus les digues ; puis graduellement, ce ne fut plus qu’une ligne noire,
          et enfin, la dernière banderole de fumée se confondit avec la désolation de la
          brume de janvier.</p>
          <p rend="alinea">Quand une petite pluie insidieuse et glaciale eu tiré le jeune homme de son
          hypnotisme, il constata qu’il n’était pas seul en observation a l’extrémité de
          ce promontoire.</p>
          <p rend="alinea">Le curé de Willeghem cherchait encore à discerner le sillage et le remous de
          la <emph>Gina</emph>. Deux grosses larmes descendaient lentement de ses joues et il traçait
          dans l’air un lent signe de croix. Mais le vol éparpillé des oiseaux de mer
          avec des giries de sorcières qui se hèlent, semblait parodier ce doux geste
          professionnel aux quatre coins de l’horizon. Crispé par leurs sarcasmes,
          Laurent se retourna vers la ville. Un bruit de pioches et d’écroulement se
          mêlait au grincement des grues du port, au fracas des marchandises jetées à
          fond de cale, à la retombée du pic des calfats.</p>
          <p rend="alinea">En vue d’élargir les quais on avait décrété la démolition des vieux
          quartiers de la ville et voici que l’abattage commençait. Déjà des pans de mur
          gisaient en gravats, au coin des carrefours ; des masures ouvertes, éventrées,
          amputées de leurs pignons, montraient leurs carcasses de briques sanguinolentes
          auxquelles pendillaient, comme des lambeaux de chair et des lanières de peaux,
          de tristes tentures. On aurait dit de ces carcasses de bête accrochées à l’étal
          des bouchers.</p>
          <p rend="alinea">Çà et là les brèches pratiquées dans les flots de vénérables bicoques
          antérieures à la domination espagnole, dans ces maisons branlantes et
          vermoulues, rapprochées comme de vieilles frileuses, ouvraient une échappée sur
          des constructions plus reculées encore, démasquaient des vestiges de donjons
          millénaires, mettaient à jour les burgs romans ou même romains des premiers
          âges de la ville.</p>
          <p rend="alinea">Sur une partie de l’alignement des quais à rectifier, les nobles arbres sous
          lesquels les deux Paridael s’étaient si souvent promenés avaient déjà
          disparu.</p>
          <p rend="alinea">Non seulement la glorieuse Carthage rejetait son surcroît de population,
          exilait sa plèbe, mais, non contente de déloger ses parias, elle démolissait et
          sapait leurs habitacles. Elle se comportait comme une parvenue qui rebâtit, et
          transforme de fond en comble une noble et vieille résidence seigneuriale ;
          mettant au rancart ou détruisant les reliques et les vestiges d’un passé
          glorieux, et remplaçant les ornements pittoresques et de bon aloi par une
          toilette tapageuse, un luxe flambant neuf et une élégance improvisée.</p>
          <p rend="alinea">La nouvelle des attentats et des vandalismes auxquels se livraient les
          Riches imbéciles sur sa ville natale, avait chagriné Laurent au point de
          l’éloigner du théâtre des démolitions dont les progrès l’eussent trop vivement
          affligé.</p>
          <p rend="alinea">Le hasard voulait qu’il fût témoin de ces dévastations le jour même où il
          venait d’assister au départ de ses amis. Le contraste entre l’activité des
          quais et les ruines qui commençaient à border le fleuve n’était pas de nature à
          le consoler.</p>
          <p rend="alinea">À l’heure où les tombereaux emportaient les gravats, les plâtrés, les
          matériaux des maisons démolies pour les conduire vers de lointaines décharges,
          La Gina enlevait aussi comme autant de matériaux hors d’usage, de non-valeurs,
          de parasites encombrants, les ouvriers sans travail, les paysans sans terre,
          les démolis, les rafalés, les pauvres diables de la glèbe et des métiers !</p>
          <p rend="alinea">Pour beaucoup de gens du peuple et d’Anversois de vieille roche, c’était
          comme si le superbe Escaut répudiait sa première épouse. Il remplaçait
          l’ancienne Anvers par une marâtre apportant des agences, des modes nouvelles,
          une langue étrangère favorable a l’éclosion d’autres mœurs. Elle éloignait peu
          à peu les enfants du premier lit, proscrivait brutalement les descendants de la
          souche primitive, pour attirer à elle d’arrogants bâtards, pour y substituer
          dans les faveurs paternelles une population de métis, d’interlopes et de
          juifs.</p>
          <p rend="alinea">Même il était question, dans les conseils de la Régence, de démolir le
          Steen, le vieux château, tout comme ils avaient démoli la Tour-Bleue et la
          porte Saint-Georges. En vérité, ils avaient un peu anéanti, malgré eux,
          l’admirable arc de triomphe. Ces bons gâteux ne s’étaient-ils pas avisés de
          déplacer cette porte en en numérotant les quartiers, bloc par bloc, comme dans
          un jeu de patience. Seulement, nos aigles avaient compté sans le travail des
          siècles, et à ce jeu d’architectes tombés en enfance, quel ne fut leur
          ahurissement de voir s’effriter les moellons vénérables entre leurs doigts
          profanateurs !</p>
          <p rend="alinea">Ah ! il était temps que les Tilbak se fussent expatriés. Autant valait partir
          que d’assister à ces dégâts et à ces spoliations. Ceux qui reviendraient
          courraient grand risque de ne plus reconnaître leur patrie.</p>
          <p rend="alinea">Les démolisseurs avaient déjà renversé les tènements avancés du savoureux
          quartier des Bateliers. Des terrassiers commençaient à combler le vieux canal
          Saint-Pierre.</p>
          <p rend="alinea">Laurent s’enfonça plus avant dans la ville, errant finalement dans les
          ruelles menacées, et accordant à ces murailles agonisantes une part de la
          sympathie et de la mansuétude éprouvées pour les expulsés.</p>
          <p rend="alinea">Et sous leurs pignons échancrés, ces façades, endeuillies avaient l’émotion
          de visages humains, des physionomies solennelles de moribondes, et les fenêtres
          à croisillons, les vitrages glauques, pleuraient comme des yeux d’aveugles, et
          çà et là, dans la lointaine et discordante musique d’un bouge, sanglotait le
          dernier <title>Où peut-on être mieux ?</title> de la fanfare de Willeghem.</p>
        </div>

        <div xml:id="LeRiet-Dijk" type="div2">
          <head>
            III
            <lb/>Le Riet-Dijk.
          </head>
          <p rend="alinea">Au nombre des quartiers sur le point de disparaître se trouvait le
          Riet-Dijk : une venelle étroite s’étranglant derrière la bordure des maisons
          du quai de l’Escaut, aboutissant d’un côté à une façon de canal, bassin de
          batelage et garage de barques, de l’autre, à une artère plus large et plus
          longue, le Fossé-du-Bourg.</p>
          <p rend="alinea">Riet-Dijk et Fossé-du-Bourg agglomèrent les lupanars. C’est
          le “ coin de joie ”, le <foreign xml:lang="nl-BE">Blijden Hoek</foreign> des
          anciennes chroniques. Dans la ruelle, les maisons
          galantes hautement tarifées ; dans la rue large, les gros numéros pour les
          fortunes modiques et précaires. Chaque caste, chaque catégorie de chalands
          trouve, en cet endroit, le bordel congruent : riches, officiers de marine,
          matelots, soldats.</p>
          <p rend="alinea">Les uns joignent au confort et à l’élégance modernes le luxe des anciennes
          “ étuves ” et des maisons de baigneurs, bateaux de fleurs où le vice se
          complique, se raffine, se prolonge. Dans les autres, sommaires, primitifs, on
          cherche moins le plaisir que le soulagement ; les gaillards copieux, que
          congestionnent les continences prolongées, y dépensent leurs longues épargnes
          des nuits de chambrée et d’entrepont sans s’attarder aux fioritures et aux
          bagatelles de la porte, sans entraînement préparatoire, sans qu’il faille
          recourir aux émoustillants et aux aphrodisiaques. Ces bouges subalternes sont
          aux premiers ce que sont les bons débits de liqueurs où le soiffard se tient
          debout et siffle rapidement son vitriol sur le zinc, aux cafés où l’épicurien
          s’éternise et sirote, en gourmet, des élixirs parfumés.</p>
          <p rend="alinea">Les soirs, harpes, accordéons et violons crincrinent et graillonnent à
          l’envi dans ce béguinage de l’ordre des hospitalières par excellence, et
          intriguent et attirent de très loin le passant ou le voyageur. Mélodies
          précipitées, rythmes canailles, auxquels se mêlent comme des sanglades et des
          coups de garcette, des éclats de fanfare et de fifre : musique
          raccrocheuse.</p>
          <p rend="alinea">C’est, à la rue, le long des rez-de-chaussée illuminés, un va-et-vient de
          kermesse, une flâne polissonne, une badauderie dégingandée.</p>
          <p rend="alinea">C’est, à l’intérieur, un entrain de concert et de bal. Des
          ombres des deux sexes passent et repassent devant les carreaux mats garnis de
          rideaux rouges. Sur presque chaque seuil, une femme vêtue de blanc, penchée,
          tête à l’affût, épie, des deux côtés de la rue, l’approche des clients et leur
          adresse de pressantes invites. Matelots ou soldats déambulent par coteries,
          bras dessus, bras dessous, déjà éméchés. Parfois ils s’arrêtent pour se
          concerter et se cotiser. Faut-il entrer ? Ils retournent leurs poches jusqu’à ce
          que, affriandé par un dernier boniment de la marchande d’amour, tantôt l’un,
          tantôt l’autre donne l’exemple. Le gros de la bande suit à la file indienne,
          les hardis poussant les timorés. Ceux-ci, des recrues, miliciens de la
          dernière levée, conscrits campagnards, fiancés novices et croyants que leur
          curé met en garde contre les sirènes de la ville, courbent l’échine, rient
          faux, un peu anxieux, rouges jusque derrière les oreilles <note xml:id=
          "not13" n="13" place="bottom">Voir les <title>Milices de
          St-François</title>.</note>. Ceux-là,
          crânes, esbrouffeurs, durs à cuir, remplaçants déniaisés, galants assidus et
          parfois rétribués de ces belles-de-nuit, poussent résolument la porte du
          bouge. Et l’escouade s’engloutit dans le salon violemment éclairé,
          retentissant de baisers, de claques et d’algarades, de graillements, de
          bourrées de locmans et de refrains de pioupious.</p>
          <p rend="alinea">D’autres, courts de quibus sinon de désirs, baguenaudent et, pour se
          venger de la débine, se gaussent des appareilleuses en leur faisant des
          propositions saugrenues.</p>
          <p rend="alinea">À l’entrée du Riet-Dijk, la circulation devient difficile. Les
          escouades de trôleurs et de ribauds se multiplient. Outrageusement fardées,
          vêtues de la liliale tunique des vierges, les filles complaisantes se balancent
          au bras de leurs seigneurs de hasard. Les gros numéros, à droite et à gauche,
          se succèdent de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux achalandés.
          De chapelles ils se font temples. Aquariums dorés que hantent les sages Ulysses
          du commerce et leurs précoces Télémaques, desservis par des sirènes et des
          Calypsos très consolables ; bien différents des viviers squammeux où se
          dégorgent les marins pléthoriques. Maisons célèbres, universelles ; enseignes
          désormais historiques : chez M<hi rend="exposant">me</hi> Jamar on vantait la
          “ grotte ”, chef-d’œuvre peu orthodoxe de l’entrepreneur des grottes de
          Lourdes ; chez M<hi rend="exposant">me</hi> Schmidt on appréciait le mystère,
          l’incognito garanti par des entrées particulières donnant accès à de petits
          salons aménagés comme des tricliniums ; M<hi rend="exposant">me</hi> Charles
          se recommandait par le cosmopolitisme de son personnel, un service
          irréprochable, et surtout les facilités de paiement ; le Palais de Cristal
          monopolisait les délicieuses et neuves Anglaises ; au ; Palais des Fleurs
          florissaient les méridionales ardentes et jusqu’à des bayadères de l’Extrême-
          Orient, créoles lascives, mulâtresses volcaniques, quarteronnes capiteuses et
          serpentines, négresses aléacées.</p>
          <p rend="alinea">Les façades, hautes comme des casernes, croisent les feux de leurs
          fenêtres. Des vestibules pompéiens, dallés de mosaïque, ornés de fontaines et
          de canéphores, claironnent les surprises de l’intérieur. Derrière de hautes
          glaces sans tain ; incrustées de symboles et d’emblèmes, sous les lambris
          polychromes à l’égal des oratoires byzantins où les cinabres, les sinoples et
          les ors affolants, vacarment et explosent à l’éclat des girandoles, le
          passant devine les stades de la débauche, depuis les baisers colombins et les
          pelotages allumeurs sur les divans de velours rouge, jusqu’aux possessions
          intimes dans les chambrettes des combles, grillées comme des cellules de
          non-nains.</p>
          <p rend="alinea">Ce quartier se saturait d’un composé d’odeurs indéfinissables où l’on
          retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du
          goudron, les senteurs du musc et des pommades. Et les fenêtres ouvertes des
          alcôves dégageaient, à travers leurs carreaux, les miasmes du rut, forts et
          contagieux.</p>
          <p rend="alinea">À mesure que la nuit avançait, les femmes, plus provocantes, entraînaient,
          presque de force, les récalcitrants et les temporisateurs. Des hourvaris
          accidentaient le brouhaha de la cohue. Et toujours dominaient le raclement
          des guitares barcarollantes, les pizzicati chatouilleurs des mandolines, les
          grasses et catégoriques bourrées des musicos, et par moments des cliquetis de
          verres, des rires rauques, des détonations de Champagne.</p>
          <p rend="alinea">Jusqu’à onze heures, les pensionnaires de ces lupanars avaient
          la permission de circuler, à tour de rôle, dans le quartier et même d’aller
          danser au <emph>Waux-Hall</emph> et au <emph>Frascati</emph>, deux salles de
          bal du Fossé-du-Bourg.</p>
          <p rend="alinea">Passé cette heure, couvre-feu partiel, ne vaguaient plus que
          les habitués sérieux sur qui, peu à peu, les bouges tiraient définitivement
          leur huis. Les crincrins s’assoupissaient aussi. Bientôt on n’entendait plus
          que la lamentation du fleuve à marée haute, les vagues battant les pilotis des
          embarcadères et les giries intermittentes d’un vapeur tisonné dans sa chambre
          de chauffe, en prévision du départ matinal.</p>
          <p rend="alinea">C’était l’heure des parties en catimini, des priapées hypocrites, des
          conjonctions honteuses. Noctambules, collet relevé, chapeau renfoncé sur les
          yeux, se glissaient le long des maisons jaunes et tambourinaient de
          maçonniques signaux aux portes secrètes des impasses.</p>
          <p rend="alinea">Toute régalade, toute assemblée se terminait par un pèlerinage au
          Riet-Dijk. Les étrangers s’y faisaient conduire le soir, après avoir visité,
          le jour, l’hôtel de l’imprimeur Plantin-Moretus et les Rubens de la
          Cathédrale. Les orateurs des banquets, y portaient leurs derniers toasts.</p>
          <p rend="alinea">Les hauts et les bas de ce quartier original concordaient avec les
          fluctuations du commerce de la métropole. La période de la guerre
          franco-allemande représenta l’âge d’or, l’apogée du Riet-Dijk. Jamais ne
          s’improvisèrent tant de fortunes et ne surgirent parvenus aussi pressés de
          jouir.</p>
          <p rend="alinea">Les contemporains se redirent, en attendant que la légende les eût
          immortalisées, les lupercales célébrées dans ces temples par des nababs
          sournois et d’aspect rassis. À certains jours fastes, les familiers
          appelaient à la rescousse, réquisitionnaient tout le personnel par une
          habitude de spéculateurs accaparant tout le stock d’un marché.</p>
          <p rend="alinea">Ils se complaisaient en inventions croustilleuses, en tableaux vivants, en
          simulacres de sadisme, en chorégraphies et pantomimes ultra-scabreuses ;
          prenaient plaisir au travail des lesbiennes, mettaient aux prises
          l’éléphantesque Pâquerette et la fluette et poitrinaire Lucie.</p>
          <p rend="alinea">On composait des sujets d’invraisemblables fontaines ; saoules de
          Champagne, les nymphes finissaient par s’en asperger et consacraient le vin
          guilleret aux ablutions les plus intimes.</p>
          <p rend="alinea">Béjard le négrier et Saint-Fardier le Pacha organisèrent dans les
          salonnets multicolores de M<hi rend="exposant">me</hi> Schmidt, surtout dans la chambre rouge, célèbre
          par son lit de Boule, à coulisses et à rallonges, véritable lit de société,
          des orgies renouvelées à la fois des mièvreries phéniciennes et des
          exubérances romaines.</p>
          <p rend="alinea">Dans ces occasions, le Dupoissy, l’homme à tout faire, remplissait les
          fonctions platoniques de régisseur. C’était lui qui s’abouchait avec Mme
          Adèle, la gouvernante, débattait le programme et réglait l’addition. Pendant
          que se déroulaient les allégories de plus en plus corsées de ces “ masques ”
          dignes d’un Ben Johnson atteint de satyriasis, le glabre factotum, la mine
          d’un accompagnateur de beuglant, tenait le piano et tapotait des saltarelles
          de cirque. À chaque pause, les actrices nues ou habillées de longs bas et de
          loups noirs, gueusaient l’approbation des détraqués béats et, à quatre pattes
          comme des minets, frottaient leur chair moite et poudrederizée aux funèbres
          habits noirs.</p>
          <p rend="alinea">Telle était la prestigieuse renommée de ces bordels, que pendant les
          journées de carnaval les honnestes dames des clients réguliers, se rendaient,
          en domino, dans ces ruches diligentes — aux heures de chômage s’entend — et
          inspectaient, sous la conduite du patron et de la patronne, les cellules
          douillettes et capitonnées, dorées comme des reliquaires, les lits machinés
          et jusqu’aux peintures érotiques se repliant comme des tableaux d’autel.</p>
          <p rend="alinea">Et, s’il fallait en croire les médisances des petites amies, Mmes
          Saint-Fardier n’avaient pas été des dernières à mettre à une si extravagante
          épreuve la complaisance et la docilité de leurs maris.</p>
          <p rend="alinea">Laurent devint un visiteur assidu de ce quartier. Il s’y déphosphorait les
          moelles, sans parvenir à déloger de son cerveau l’obsession de Gina. Au
          moment des spasmes, l’image tantalisante s’interposait entre sa vénale
          amoureuse et ses postulations toujours leurrées.</p>
          <p rend="alinea">— Oh, la cruelle incompatibilité ! se disait-il. Les atroces
          chassés-croisés ! Les êtres épris, à en perdre la tête et la vie, des êtres
          qui, aimant ailleurs, les éluderont éternellement !… L’amitié raisonnable
          offerte comme l’éponge dérisoire du Golgotha à la soif du frénétique ! Les
          ferveurs et les délicatesses de l’amour se fanant à la suite dès possessions
          brutales !</p>
          <p rend="alinea">Au Riet-Dijk, des types curieux, des composés interlopes de la
          civilisation faisandée de la Nouvelle Carthage, lui ménageaient de
          pessimistes sujets d’observations. Après des nuits blanches, il assistait à
          la toilette de ces dames, surprenait leur trac, leur instinctive terreur à la
          visite imminente du médecin : il notait en revanche leur familiarité, presque
          de femme à femme, avec l’androgyne garçon coiffeur.</p>
          <p rend="alinea">Plus que les autres commensaux ou fournisseurs de ces parcs aux biches
          l’intéressait Gay le Dalmate. Cet industrieux célibataire, commis à cent
          cinquante francs par mois, chez un courtier de navires, touchait annuellement
          quinze a vingt mille francs de commission, dans les principales maisons du
          Riet-Dijk. Il amenait aux numéros recommandables les capitaines auxquels les
          courtiers, ses patrons, l’attachaient comme guide et drogman, durant leur
          séjour à Anvers. Gay parlait toutes les langues, même les patois, les idiomes
          des pays vagues, jusqu’à l’argot des populaces reculées. Gay apportait une
          probité très appréciée dans ses transactions délicates. Jamais d’erreurs dans
          sa comptabilité. Lorsqu’il passait, de trimestre en trimestre chez les
          patrons de gros numéros pour percevoir les tantièmes convenus, ces négociants
          payaient de confiance leur éveillé et intelligent rabatteur. Gay acceptait à
          ces occasions, un verre de vin, de liqueur, pour boire à Madame, à Monsieur
          et à leurs pensionnaires.</p>
          <p rend="alinea">La discrétion de Gay était proverbiale. Avec ses petits
          favoris rouges, son large sourire, sa tenue proprette, ses manières affables,
          Gay ne comptait même pas d’envieux parmi ses collègues. On lui appliquait
          respectueusement l’adage anglais : <foreign xml:lang="en">The right man in the
          right place</foreign> : l’homme digne de sa place, la place digne de l’homme.</p>
          <p rend="alinea">Un mois après le départ des émigrants, Paridael fut accosté un
          matin sur la plaine Falcon par le bonhomme Gay, qui tout affairé, tout haletant,
          lui jeta cette effroyable nouvelle en pleine poitrine :</p>
          <p rend="alinea">— La <hi>Gina</hi> a péri corps et biens en vue des côtes
          du Brésil !… C’est affiché au Bureau Véritas…</p>
          <p rend="alinea">Et le Dalmate passa, sans se retourner, anxieux d’informer de
          ce sinistre le plus grand nombre de curieux ; ne se doutant pas un instant du
          coup qu’il venait de porter à Paridael.</p>
          <p rend="alinea">Celui-ci chancela, ferma les yeux et finit par s’affaler sur le seuil
          d’une porte, ses jambes refusant de le soutenir plus longtemps. Les syllabes
          des paroles fatales sonnaient le glas à ses oreilles. Lorsqu’il eut repris
          quelque peu connaissance : “ Le sang me sera monté au cerveau. L’apoplexie
          m’avertit ! ” se dit-il. “ J’ai eu un moment de délire pendant lequel j’aurai
          cru entendre raconter cette… horreur. Ces choses-là n’arrivent point ! ” Mais
          il se rappelait trop nettement la voix, l’accent exotique de Gay ; puis, en
          écarquillant les yeux, et en scrutant la perspective des Docks, ne vit-il pas
          s’éloigner là-bas, le Dalmate, de son pas sautillant.</p>
          <p rend="alinea">Laurent se traîna jusqu’au quai Saint Aldégonde où étaient les
          bureaux de Béjard, Saint-Fardier et C<hi rend="exposant">o</hi>. En tournant le
          coin des Paresseux il constata
          que même les indéracinables et insouciants journaliers s’étaient transportés
          plus loin, pour aller aux nouvelles. Le digne Jan Vingerhout était populaire
          jusque dans ce monde de flemmards invétérés. Et ils le savaient à bord de
          cette <emph>Gina</emph> de malheur !</p>
          <p rend="alinea">L’air de douloureuse commisération de ces maroufles ameutés sur le quai et
          mêlés à la foule devant l’agence d’émigration, prépara Laurent aux plus
          sinistres nouvelles. Un faible espoir continuait pourtant de trembloter dans
          les brusques ténèbres de son âme. Ce n’aurait pas été la première fois que
          des navires renseignés comme perdus revinssent au port où on les
          pleurait !</p>
          <p rend="alinea">Paridael fendit le rassemblement de débardeurs, de matelots et de femmes
          éplorées que rapprochait une commune douleur, rassemblement que rendait
          encore plus tragique la présence de plusieurs minables familles d’émigrants,
          désignées pour le prochain départ, peut-être marquées pour le prochain
          naufrage ! Des lamentations, des sanglots s’élevaient par intermittences
          au-dessus du sombre et suffocant silence.</p>
          <p rend="alinea">Laurent parvint à se faufiler jusque devant les guichets du bureau :</p>
          <p rend="alinea">— Est-ce vrai, monsieur, ce qu’on… raconte en ville ?…</p>
          <p rend="alinea">Il balbutiait à chaque mot et affectait des intonations dubitatives.</p>
          <p rend="alinea">— Eh oui !… Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ?… Autant de
          crève-de-faim en moins !… À présent, fichez-nous la paix !</p>
          <p rend="alinea">À ces mots abominables que seul un Saint-Fardier était capable de
          prononcer, Paridael se rua contre la cloison dans laquelle étaient ménagés
          les guichets.</p>
          <p rend="alinea">La porte condamnée s’abattit à l’intérieur.</p>
          <p rend="alinea">Laurent la suivit, empoigna avec une frénésie de fauve affamé l’individu
          qui venait de parler et qui n’était autre que l’ancien associé du cousin
          Guillaume.</p>
          <p rend="alinea">Le Pacha avait toujours eu l’âme d’un garde-chiourme ou d’un commandeur
          d’esclaves et l’ex-négrier Béjard avait trouvé en lui la brute implacable
          dont il avait besoin pour enfourner et expédier prestement la marchandise
          humaine.</p>
          <p rend="alinea">Sans l’intervention des magasiniers et des commis qui l’arrachèrent à son
          agresseur, le vilain homme fût certes resté mort sur le carreau. L’autre
          l’avait à moitié étranglé, et dans chacun de ses poings crispés il tenait une
          des côtelettes poivre et sel du maquignon d’âmes.</p>
          <p rend="alinea">Tandis que plusieurs employés maîtrisaient Laurent dont la rage n’était
          pas encore assouvie, leurs camarades avaient fait passer le blessé, fou de
          peur, dans le cabinet de Béjard, d’où il ne cessait de geindre et d’appeler
          la police.</p>
          <p rend="alinea">Les paroles provocantes et dénaturées de Saint-Fardier avaient été
          entendues par d’autres que Laurent et, mise au courant de ce qui se passait,
          la foule au dehors partageait son indignation et eût mis en pièces le
          policier qui se fût avisé de l’arrêter. Elle menaçait même, de déloger les
          associés de leur repaire et d’en faire expéditive justice. Aussi Béjard,
          entendant le tonnerre des huées et les sommations du populaire, jugea prudent
          de pousser Laurent dans la rue et de le rendre à ses terribles amis. Puis à
          la faveur de la diversion que produisait la réapparition de l’otage, Béjard
          fit rapidement fermer la porte derrière lui. Donnant congé à ses hommes pour
          le reste de la journée, il entraîna le piteux Saint-Fardier, par une porte de
          derrière, dans une ruelle déserte bornée d’entrepôts et de magasins, d’où ils
          gagnèrent, non sans louvoyer en évitant les quais et les voies trop
          passantes, leurs hôtels de la ville nouvelle.</p>
          <p rend="alinea">— Nous repincerons ce voyou ! disait en cheminant Béjard à Saint-Fardier
          qui tamponnait de son mouchoir ses bajoues ensanglantées par une trop brusque
          épilation. Il ne fallait pas songer à le coffrer. Il ne faut même pas y
          songer d’ici à longtemps, mon vieux, car on n’a déjà fait que trop de bruit à
          propos de ce petit sinistre et il ne serait pas bon que la justice regardât
          de trop près à nos affaires… Attendons que toute cette canaille ait fini de
          crier ! S’ils continuent à aboyer comme ce matin, ils seront égosillés avant
          ce soir ! Alors nous réglerons son compte à ce maître Laurent…</p>
          <p rend="alinea">“ En somme, l’affaire n’est pas mauvaise pour nous ! (ici l’exécrable
          trafiquant s’oublia jusqu’à se frotter les mains)… Le navire n’en avait plus
          pour longtemps. Les rats l’avaient déjà quitté tant l’eau pénétrait dans la
          cale. Un vieux sabot que l’assurance nous paiera le double de ce qu’il valait
          encore !… Et si nous perdons les primes versées d’avance à quelques émigrants
          vigoureux et florissants, comme ce Vingerhout — tu te rappelles, le suppôt de
          Bergmans, le meneur de l’émeute des élévateurs. Le voilà <foreign xml:lang=
          "latin">ad patres</foreign> ! — en
          revanche nous empochons les primes d’assurances des noyés de l’équipage… Il y
          a largement compensation !… ”</p>
          <p rend="alinea">L’armateur rentra dîner comme si rien ne s’était passé. Gina lui trouva
          une physionomie vilainement joviale et trigaude. Au dessert, tandis qu’il
          pelait méticuleusement une succulente calebasse et qu’il se versait un verre
          de vieux bordeaux, avec des précautions de dégustateur, il lui annonça d’un
          ton à peine circonstanciel, l’effroyable et total sinistre du navire qu’elle
          avait baptisé.</p>
          <p rend="alinea">Sans prendre garde à la pâleur qui envahissait le visage de sa femme, il
          entra dans des détails, supputa le nombre des morts. Elle voulut le faire
          taire ; il insistait et il poussa même le sardonisme jusqu’à lui évoquer le
          lancement au chantier Fulton. Alors, prête à se trouver mal, elle quitta la
          table et se réfugia dans ses appartements où elle songea au mauvais présage
          que, lors de la mise à l’eau du navire, certains, assistants avaient vu dans
          la maladresse et les hésitations de la marraine…</p>
          <p rend="alinea">Laurent, après s’être dérobé aux étreintes de la foule qui le questionnait
          pour en savoir plus long, courut tête nue — il avait négligé de ramasser sa
          casquette après la lutte — sans rien voir, sans rien entendre, jusqu’à sa
          pauvre mansarde et, se vautrant sur son lit, comme autrefois chez les
          Dobouziez, sous les combles, parvint à se débarrasser des larmes que la
          fureur avait refluées sous sa poitrine. Il ne s’interrompait de sangloter que
          pour redire ces noms : Jan !… Vincent… Siska… Henriette… Pierket !…</p>
          <p rend="alinea">Depuis, il ne s’écoula plus un jour sans qu’il se fredonnât
          meurtrièrement à lui-même, comme on s’inoculerait un très doux, mais très
          redoutable poison, l’<title>Où peut-on être mieux ?</title> de la fanfare de
          Willeghem.</p>
          <p rend="alinea">Sans se douter de la transformation qui s’opérait en son
          altière cousine, Laurent confondit désormais les deux Gina, la femme et le
          navire : jalouse, troublante et maléfique, c’était M<hi rend=
          "exposant">me</hi> Béjard qui, pour lui tuer sa bonne et
          sainte Henriette, avait voué le navire, son filleul, au naufrage. Et dire
          qu’il s’était repris un moment à aimer cette Régina ; le soir de l’élection de
          Béjard ! À présent, il se flattait bien de l’exécrer toujours…</p>
          <p rend="alinea">Son culte pour les chers morts se confondit bientôt, en haine de la
          société oligarque, non seulement avec l’affection qu’il portait aux simples
          ouvriers, mais avec une sympathie extrême pour les plus rafalés, les plus
          honnis, voire les plus socialement déchus des misérables. Il allait enfin
          donner carrière à ce besoin d’anarchie qui fermentait en lui depuis sa plus
          tendre enfance, qui le travaillait jusqu’aux moelles, qui tordait ses
          moindres fibres amatives.</p>
          <p rend="alinea">C’est vers les réprouvés terrestres que s’orienterait son immense
          nostalgie de communion et de tendresse.</p>
        </div>

        <div xml:id="Contumace" type="div2">
          <head>
            IV
            <lb/>Contumace.
          </head>
          <p rend="alinea">Laurent commença par se loger au fin fond de Borgerhout près d’une coupure
          de chemin de fer, non loin d’une voie d’évitement sur laquelle ne roulaient
          que des convois de marchandises. C’était un coin de la suggestive région
          observée, autrefois, de la mansarde chez les Dobouziez. L’agglomération
          citadine y dégénérait en une banlieue équivoque, clairsemée de maisons comme
          si leurs tènements s’étaient mis à la débandade, cabarets à tous usages,
          fourrières, chantiers de marbriers, de figuristes et d’équarisseurs. De la
          suie aux murs, de l’herbe entre les pavés. Pour monuments : un gazomètre dont
          l’énorme cloche en fer s’élevait ou s’abaissait dans sa cage de maçonnerie
          armée de bras articulés : un abattoir vers lequel des toucheurs poussaient
          leurs troupeaux sans méfiance, puis une caserne despotique engouffrant des
          victimes non moins passives, tous édifices d’un rouge sale, d’un rouge de
          stigmates sanguinolents.</p>
          <p rend="alinea">D’heure en heure le sifflet des locomotives, la corne du garde-barrière
          et la cloche de l’usine se donnaient la réplique, ou les clairons des
          conscrits, pitoyables se mariaient aux râles des ouailles. Jusqu’aux remparts
          des fortifications les terrains vagues alternaient avec des préaux où
          quêtaient des chiens gratteleux ; des jardins embryonnaires amenaient à de
          fades chalets fourvoyés dans cette zone rébarbative comme un joli cœur dans
          un repaire de marlous.</p>
          <p rend="alinea">Les petits chiffonniers avaient raclé depuis longtemps le goudron et
          défoncé ou disjoint les planches des palissades. Munis de profonds sacs en
          rapatelle, ils escaladaient, chaque matin, la cloison, après avoir exploré du
          regard l’enclave abandonnée. Trifouillant du crochet et des pattes, ils
          exultaient lorsque, parmi les drilles, ils rencontraient une peau de
          charogne. Ils se disputaient cette trouvaille comme une pépite d’or ou
          l’arrachaient aux roquets qui décaniliaient en grondant.</p>
          <p rend="alinea">Les péripéties de cette cueillette firent longtemps la seule distraction
          des matins de Paridael. Puis il avisa des sujets d’étude plus relevés.</p>
          <p rend="alinea">Autour du garde-barrière, un beau brin de mâle, brunet et trapu, dont la
          physionomie loyale tranchait sur la grimace et les convulsions de cette
          banlieue et de ces rogues indigènes, tournait, depuis quelque-temps, une
          particulière potelée à souhait, blonde et radieuse comme une emblavure, la
          carnation rose un peu fouettée de roux, mais des lèvres si rouges et si
          friandes et des yeux si enjôleurs !… Ses frais atours de camériste huppée ; ses
          jolis bonnets blancs et ses tabliers sans macule apprirent immédiatement à
          Paridael qu’elle était étrangère à ces parages. Sans doute, au hasard d’une
          flânerie, elle avait passé par ici et remarqué le gars de bonne mine. Elle
          n’était pas la première qu’eussent intriguée les prunelles couleur de café
          noir, la tignasse frisottée et l’air sérieux, mais non maussade, du costaud.
          Il avait, en outre, une façon militaire, tout bonnement irrésistible, de
          planter son képi, et sa veste de velours lui prenait la taille comme un
          dolman ! Voisines et pas seulement les plus proches ne passaient leur chemin
          qu’à regret en guignant le zélé manœuvre. Les plus hardies lui faisaient des
          avances, ne se gênaient pas pour lui dire leur caprice tout en semblant
          gouailler, et barbelaient d’une convoiteuse œillade le lardon qu’elles lui
          décochaient.</p>
          <p rend="alinea">La ligne étant peu importante, ce bien-voulu cumulait les fonctions de
          garde-barrière et d’aiguilleur. Même l’entretien du palier lui incombait
          comme à un simple homme d’équipe. Les évaporées le trouvaient toujours
          occupé. Sourd à leurs agaceries, un peu fier peut-être et les jugeant trop
          libres et trop trivales, il enchérissait sur son labeur, et lorsqu’il avait
          fini de sonner de la corne, de présenter, de dérouler et de planter son
          drapeau, d’ouvrir et de fermer la barrière, il s’empressait de brouetter le
          ballast, de recharger la voie et d’huiler les aiguilles.</p>
          <p rend="alinea">La soubrette aux blancs bonnets ne se laissa pas rebuter par ces façons
          dédaigneuses ou farouches. Plus mignonne et de meilleur genre que les
          commères du quartier, à la fois plus discrète et plus affriolante, doucement
          elle apprivoisa le sauvage. Il commença par se redresser lorsqu’il peinait,
          plié en deux, sur le railway, et par soulever légèrement sa casquette pour
          répondre à son bonjour ; la semaine d’après il venait à elle, un peu benêt, en
          rougissant, pour lui parler de la pluie ; la fois suivante, accoudé à la
          barrière il lui contait des balivernes qu’elle humait comme paroles
          d’évangile. On eût dit que, pour les importuner, les trains tapageurs
          défilaient en plus grand nombre ce jour-là. Mais elle attendait que le jeune
          homme accomplît ses multiples corvées, suivait ses mouvements, ravie de ses
          allures aisées, et ils reprenaient, ensuite, la causerie interrompue…</p>
          <p rend="alinea">La conjonction graduelle de ces deux simples amusa beaucoup Laurent
          Paridael, conquis par leurs ragoûtants types de brun et de blonde, si
          harmonieusement assortis.</p>
          <p rend="alinea">Auparavant il avait lié connaissance avec le garde ; aux heures de trêve,
          il lui offrait des cigares, lui payait la goutte et se faisait expliquer les
          particularités du métier. Il le complimenta sur sa conquête, et lorsqu’il les
          trouvait ensemble, d’un clin d’œil il l’interrogeait sur les progrès de leur
          liaison, et le rire un peu confus et l’œil émerilloné du galant lui
          répondaient éloquemment. Quant à la soubrette, elle était tellement occupée à
          reluquer son élu ’qu’elle ne s’apercevait pas de ces signaux d’intelligence
          et de l’intérêt que Paridael portait à leurs amours. Cette félicité des
          autres, cette idylle de deux êtres jeunes et beaux, béatifiait et suppliciait
          à la fois le fantasque Paridael, l’amant méconnu de Gina.</p>
          <p rend="alinea">Cependant les amoureux ne se possédaient plus de désir. Elle finit par
          aller le relancer dans sa maisonnette de bois les nuits qu’il était de
          service. Un soir d’hiver qu’il ventait et neigeait, par la porte entrouverte,
          Laurent les vit blottis frileusement dans un coin, la fille sur les genoux du
          garçon. Il n’y avait pas de lumière, mais le rougeoiement du poêle de fonte
          trahissait l’accouplement de leurs deux silhouettes.</p>
          <p rend="alinea">Une bordée tirée de l’autre côté de la ville éloigna Laurent de ses
          protégés. En s’en retournant, il fut assez surpris de ne voir le jeune homme
          ni sur la voie, ni dans la logette. S’il se le rappelait bien, c’était
          pourtant cette semaine que le gars prenait le service de jour. Était-il
          malade ? L’avait-on remplacé ? Paridael s’inquiéta de cette absence insolite
          comme si le pauvre diable lui eût tenu au cœur par les liens d’une amitié de
          longue date. Ce fut bien pis lorsqu’à la nuit tombante, un autre que le
          personnage attendu vint relever l’ouvrier de garde. Cédant encore une fois à
          sa timidité, à cette pudeur qu’il mettait dans ses moindres sympathies, il
          n’osa pas s’informer du déserteur. D’ailleurs Laurent ignorait son nom. Il
          lui eût fallu donner un signalement, entrer dans des explications, et il
          s’imaginait que sa démarche paraîtrait étrange. Il rentra donc, mais la
          pensée de l’absent le tenailla toute la nuit, et la corne, soufflée par un
          autre, appelait au secours et sonnait l’alarme.</p>
          <p rend="alinea">Le lendemain, le garde n’étant pas à son poste, Laurent se décida à
          aborder son remplaçant.</p>
          <p rend="alinea">Il apprit alors un funeste épilogue.</p>
          <p rend="alinea">En dépit des règlements, sous la menace des amendes ou d’une mise à pied,
          au risque d’être surpris par l’inspecteur en tournée, l’amoureux ne quittait
          plus sa maîtresse. Or, une nuit, ils étaient si bien enlacés, tellement
          éperdus, lèvres contre lèvres, qu’il n’eut ni la force, ni même la présence
          d’esprit de suspendre ces délices pour signaler un train et barrer le
          passage. Peut-être comptait-il aussi sur la solitude et l’abandon absolus de
          la route à cette heure indue ? Un terrible gloussement de détresse suivi d’une
          volée de jurons l’avait arraché à son extase. Lorsqu’il se précipita sur
          l’entrevoie, le train venait de stopper à quelques mètres de son poste après
          avoir écrabouilllé un vieux couple lamentable.</p>
          <p rend="alinea">Certain de devoir payer chèrement sa négligence, le coupable n’avait pas
          attendu le résultat de l’enquête, mais s’était sauvé pendant que robins et
          gendarmes instrumentaient contre lui. Il avait d’autant mieux fait de
          redouter les sévérités de la Justice, que les deux valétudinaires supprimés
          pendant cette veillée d’amour étaient de richissimes grigous et que leurs
          hypocrites héritiers devaient bien à leur mémoire de poursuivre sans merci
          l’instrument de leur massacre, alors même qu’au fond de l’âme ils bénissaient
          probablement l’intéressant homicide.</p>
          <p rend="alinea">La néfaste amoureuse disparut en même temps que son possédé et personne
          n’ouït où ils se cachaient. Jamais Laurent ne les revit. Mais, depuis cette
          aventure fatale, chaque fois que rauquait la corne d’un garde-barrière ou
          qu’il apercevait la cuve noire d’un gazomètre surplombant une hargneuse
          étendue faubourienne, qu’il lui arrivait de respirer l’âcreté du coke, —
          surgissaient aussitôt les jeunes gens accoudés à la barrière, lui, hâlé comme
          un faune, habillé de pilou mordoré, la corne de cuivre suspendue en sautoir à
          un bandereau de laine rouge ; elle, blonde, rose, prête à défaillir et, avec
          sa cornette et son tablier blanchissimes, appétissante comme le couvert d’un
          festin[14].</p>
          <p rend="alinea">Pour secouer ses regrets de la disparition du garde-barrière, il changea
          momentanément de pénates et battit en explorateur cette campagne anversoise
          que le souvenir des émigrants ruraux lui rendait chère. Willeghem devint même
          pour lui comme un but de pèlerinage.</p>
          <p rend="alinea">D’ailleurs, sans le quitter, sans cesser d’en fouler le sol et d’en
          respirer l’atmosphère, Laurent ressentait pour son pays la dévotion
          meurtrière, le voluptueux martyre de l’exilé. Il voyait, il percevait les
          moindres objets du terroir avec une intensité sensorielle que connaissent
          ceux-là seuls qui reviennent après une longue absence ou qui partent pour
          toujours ; ceux qui ressuscitent ou qui meurent. C’est seulement au rivage
          natal que les trois règnes de la nature se paraient de cette fraîcheur, de
          cette jeunesse, de cet attrait, de ce renouveau éternel.</p>
          <p rend="alinea">Sa piété fervente s’étendait des êtres besogneux et des quartiers
          excentriques de la grande ville, au sol gâcheux ou aride, au ciel
          hallucinant, aux blousiers taciturnes de la contrée, à ces steppes de la
          Campine que le touriste redoute comme le remords.</p>
          <p rend="alinea">Affrontant ouragans et giboulées, il se promenait par tous les temps.</p>
          <p rend="alinea">En pleine bruine automnale, il tomba souvent en arrêt devant un
          porte-blaude, arpentant la glèbe à larges enjambées et l’ensemençant d’un
          geste rythmique et copieux. L’été, un faucheur aiguisant gravement sa faux
          sur l’enclumette, le faisait demeurer sur place, comme un fidèle devant un
          épisode symbolique de l’office divin. Il élisait entre tous le village voisin
          de Willeghem où cette apparition s’était produite, retournait souvent se
          promener de ce côté, mais, subissant toujours cette vague pudeur, n’osait
          rien pour se rapprocher du sculptural paysan.</p>
          <p rend="alinea">On le pénétrait encore, à la moindre odeur de purin, ce soir d’avril où un
          rustaud trimbalait sa tinette et aspergeait, à pleines écopes, les soles en
          gésine. Le mépris de ce villageois pour le printemps attendri et
          chatouilleur, le flegme de ce fessu maroufle, à la pulpe mûre, aux cheveux
          filasse, en vaquant d’un pas appuyé à sa besogne utile, mais inélégante, le
          violent contraste du substantiel pataud avec la mièvrerie ambiante,
          conquéraient d’emblée Laurent Paridael et, du même coup, le décor avrilien,
          l’énervement de l’équinoxe, la langueur à laquelle Laurent inclinait, la
          présence dont il venait de jouir, lui parut insipide et frelatée comme une
          berquinade. Il n’avait plus de sens que pour ce jeune cultivateur. Ce même
          rural accosté par Laurent, cessait un instant de triturer le compost et de
          stimuler la glèbe, et narrait épanoui, simplard, en se grattant l’oreille :
          “ Oui, tel que vous me voyez, monsieur, à quatre garçons du hameau nous fîmes
          notre première communion le jour même où nous tombions au sort ! ”</p>
          <p rend="alinea">Et cette coïncidence du sacrement balsamique avec la brutale conscription
          ne se délogea jamais du cerveau de Laurent, et lui fut inséparable d’un
          mélange d’encens pascal et de pouacre purée, comme de l’odeur même du jour où
          ce fait exceptionnel lui fut raconté.</p>
          <p rend="alinea">À cette impression se rattachait intimement celle d’une matinée passée
          dans la noue avec une horde de vachers et de vachères. Un grand sécheron de
          fille garçonnière commandait la bande déguenillée et surveillait la cuisson
          des pattes de grenouilles pour raccommodement desquelles la générale
          réquisitionnait le beurre de toutes les tartines du clan. Les menottes
          alertes entassaient sous la casserole, comme au bivac, bois mort et fouées.
          Le rissolement du fricot semblait un artificiel frisselis de feuilles.</p>
          <p rend="alinea">Paridael s’ébaudissait ce jour-là en sauvageon, en primitif ; il en avait
          même oublié son deuil et sa rancœur, mais en moins d’un instant cette rare
          gaieté tomba : un des petiots, saoulé de genièvre par un mauvais charretier,
          dormait le long de la haie ; on avait beau le secouer, il ronflait, baveux,
          abruti comme un alcoolique ; les chenilles velues provoquaient un frisson sous
          son derme rugueux, et les taons rageurs et moites qui faisaient s’ébrouer et
          ruer là-bas une compagnie de poulains, arrachaient de temps en temps au
          dormeur une gouttelette de sang, couleur de mûre écrasée, et un vagissement
          qui criait vengeance au ciel.</p>
          <p rend="alinea">D’autres fois, Paridael remontait ou descendait les longs et droits canaux
          flamands, à bord d’un bateau d’intérieur. Il vivait la vie des gabariers,
          partageait leurs repas, dormait dans leurs cabines proprettes et mignonnes
          comme un boudoir de poupée, prêtait un coup de main à ses hôtes, mais
          s’éternisait, les trois quarts du temps, dans un rien-faire absolu, goûtait
          le délice de se morfondre, et de glisser, au fil de l’eau, sans bouger et
          d’être, à son tour, la chose immobile, passive, irresponsable, devant
          laquelle processionnaient les saules, génufléchissaient les oseraies,
          s’attroupaient des villages, se piétaient des clochers. Et les manœuvres,
          toujours les mêmes, répétées, aux diverses étapes, dans des sas construits
          sur l’unique modèle, les haltes en attendant l’éclusée, les bateaux du trait
          s’alignant, s’accotant dans la retenue, tandis que l’éclusier actionne les
          vannes, et que les carènes descendent avec le niveau qui baisse ! Et les mêmes
          colloques geignards s’engageant, de pont à pont, entre les ménagères !</p>
          <p rend="alinea">Parfois dans la dolente ritournelle s’introduit une modulation
          imprévue.</p>
          <p rend="alinea">Sitôt le bâclage opéré, un des aides profite du relais pour sauter à
          terre, déchausse une motte de gazon, au moyen de sa jambette, et, regagnant
          le chaland, se met en devoir de tasser cette herbe vive dans la cage de
          l’inséparable alouette. Sensible à cette attention, l’aimable captif
          accueille le régal par une vocalise étourdissante. Mais à cette allégresse
          intempestive, le vieux patron qui, ne pouvant venir à bout d’une manœuvre,
          bougonne et tempête depuis une minute, en réclamant son auxiliaire, l’avise à
          l’arrière du bateau et le relance au moment même où il refermait
          précipitamment la cage. Ah ! le fainéant ! À lui cette bourrade, à lui ce coup
          de pied ! Le déserteur pare la torgniole, embourse la ruade, pirouette
          stoïquement sur lui-même, sans une plainte, sans une riposte. Sa large bouche
          tressaille nerveusement, il rougit sous le hâle, mais ses grands yeux ne
          s’humectent pas. Ce qui le désarme, c’est moins la joie de l’oiselet que le
          regard affectueux et apitoyé que lui adresse la batelière, leur patronne et
          leur mie ! Ah ! pour se concilier la chère femme, il encourra volontiers les
          brutalités du patron ! Il se moque autant de la rage du mari que des
          aboiements du <foreign xml:lang="nl-BE">skipperke</foreign>. Parbleu, le
          servile roquet tient pour le <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign>, tandis
          que l’alouette est à la bazine !</p>
          <p rend="alinea">Et le voilà, sans rancune, qui se remet à l’œuvre ! Lui aussi y va de sa
          chanson ! Hardi le petiot ! Les vannes se rouvrent, le toueur repêche la chaîne
          sans fin, et d’un bord à l’autre les aides-bateliers assujettissent et se
          passent les amarres.</p>
          <p rend="alinea">Les bateaux s’émeuvent, reprennent la file. Lentement, tout droit, vers le
          Rupel, le trait dévale.</p>
          <p rend="alinea">Laurent vaguait aussi, en malle-poste, par les campagnes si lointaines et
          pourtant si proches ! Entre Beveren et Calloo, dans le pays de Waes, on
          percevait le bruit rythmique des fléaux battant l’airée. Le conducteur retint
          ses chevaux. Une fille, un peu dépoitraillée, luisante comme la pomme du
          pays, accourt, grimpe le talus de la chaussée, à temps pour attraper un
          paquet que lui jette le postillon. D’un mouvement sec, elle fait sauter le
          cachet ; hésite au moment de déplier la lettre, puis se décide à en prendre
          connaissance.</p>
          <p rend="alinea">Pas un muscle de son visage ne bouge ; mais Laurent croit
          entendre panteler son cœur. Et les batteurs immobiles, torses nus, le coutil
          bridant leurs cuisses — deux bronzes rosâtres dans le clair-obscur de la
          grange, — baignés d’une sueur plus volatile que liquide, — les batteurs
          attendaient aussi la <emph>nouvelle</emph> avec une certaine solennité. Une
          lettre de <emph>notre</emph> Jan, son frère, le “ fils de la maison ” ou de
          <emph>mon</emph> Frans, le <emph>promis</emph>, soldat à Anvers ? A-t-il eu la
          main malheureuse dans une bagarre, agonise-t-il à l’hôpital militaire, la
          lettre vient-elle de la prison de Vilvorde ? Laurent se pose ces questions. Il
          brûle d’interroger la jeune paysanne. Elle rentre dans la ferme. Il attendra
          toujours la réponse. La diligence poursuit sa course. Les grelots
          dindrelindent railleusement au collier des chevaux, le fouet claque sans
          vergogne, il fait fastidieusement chaud, une de ces chaleurs de plein jour
          qui nous porteraient à maudire le soleil et à regretter l’hiver. La cloche de
          Calloo sonne son midi mélancolique, l’heure si longue à sonner semble dire la
          cloche !… Les grillons se râpent rageusement les élytres. Et Laurent va
          toujours, toujours, vers un but qu’il s’est donné au hasard… Mais toujours,
          toujours, demain, après, fatalement, l’<emph>unique</emph> ferme du voyage, la pataude
          angoissée et les deux gars, moitié nus, jouant le bronze… Car sa seconde vue
          avertit le passant que la nouvelle est mauvaise. Il voudrait rebrousser
          chemin, consoler la belle terrienne ; il se sent capable de veiller, avec eux,
          l’ombre du mort. C’en est fait. Loin, bien loin déjà, il ne repassera de la
          vie par cette route. Mais il tient un souvenir de plus pour lui étreindre le
          cœur par les chaleurs suffocantes des canicules. Le tintement d’une cloche
          de village, la pâmoison des mouches dans le coup de soleil, les grillons
          grinçant des ailes, lui reprochent toujours l’image de gens qu’il aurait pu
          plaindre et aimer…</p>
          <p rend="alinea">Ainsi, quantité de scènes indifférentes pour le vulgaire et pour les
          observateurs de métier, un visage entrevu, un passant coudoyé, un regard
          intercepté, une allure topique, laissaient d’ineffaçables traces dans sa vie.
          Il entretenait de bourrelants regrets de compagnons d’une courte traite, de
          rencontres sans conséquence ; inconsolable des bifurcations de chemin que la
          destinée impose aux voyageurs les mieux assortis.</p>
          <p rend="alinea">De continuelles nostalgies le labouraient. Il lui prenait des envies
          lancinantes de conjurer coûte que coûte des visions fugaces ; il appétait ces
          apparitions bienvoulues et, dans sa mémoire, les souvenirs sympathiques se
          bonifiaient, se corsaient comme un vin généreux.</p>
          <p rend="alinea">Une douce et noble figure de peuple, un grand gars basané, aux profonds
          yeux scrutateurs, penché à la portière d’une caisse de troisième, dans un
          train qui croisait le sien. Et il n’en fallait pas davantage à Laurent pour
          se rattacher cet être qu’il ne reverrait plus. Il savourerait dans l’éternité
          cette minute trop rapide ; rien ne s’éventerait de l’atmosphère de ce moment :
          c’était près d’un viaduc et dans l’air ondoyaient une odeur d’eau stagnante
          et une chanson de haleur. Effluence boueuse, triste mélopée encadraient la
          noblesse suprême de l’attitude et les grands yeux affectifs de
          l’inconnu…[15]</p>
          <p rend="alinea">Pareils incidents devenaient pour Laurent des tableaux très poussés, d’une
          couleur magnétique, d’une pâte ragoûtante, mais avec, en plus, le parfum, la
          musique, le symbole, et ce je ne sais quoi qui différencie des autres les
          êtres et les objets élus. Quels chefs-d’œuvre, se disait-il, si on parvenait
          à rendre ces tableaux comme il les revoyait et les ruminait, lui, en fermant
          les yeux !</p>
          <p rend="alinea">Celui-ci encore :</p>
          <p rend="alinea">Un valet de ferme rentrait à l’écurie ses chevaux dételés, mais non
          dépouillés du harnais. L’avant-train des bêtes s’engageait déjà dans l’ombre,
          les croupes seules luisaient au clair-obscur sous la porte charretière.
          Dehors, le palonnier aux poings, le domestique, un gaillard râblé, d’une
          carre superbe, en manches de chemise, vu de dos, obliquait et se penchait un
          peu vers la droite, dans l’action de retenir les animaux trop impatients. On
          aurait entendu le hiu ho ! du paroissien, ou son claquement de langue
          flatteur, ou son juron impératif, mais on gardait, avant tout, le dessin de
          son geste, tant cette impulsion du corps était trouvée, unique, inséparable
          du personnage, harmonieuse et comme sublimée.</p>
          <p rend="alinea">Avec le rappel mental de ce geste, Laurent reconstituait la scène dans ses
          détails accessoires. À la vérité, elle résidait tout entière dans ce
          mouvement qu’il avait essayé de représenter à Marbol.</p>
          <p rend="alinea">Désespérant de se faire comprendre, il entraîna de force le peintre,
          devant la ferme où s’était produit ce geste capital. Ils se tinrent à l’affût
          vers le soir, mais, après avoir vainement guetté le modèle, Laurent s’informa
          de lui auprès des gens de la ferme.</p>
          <p rend="alinea">C’est à peine si ces rustauds reconnurent leur pareil, ou du moins un des
          leurs, au portrait exalté qu’il traça du personnage.</p>
          <p rend="alinea">— Ouais ! Le “ Frisotté ” finit par dire une des servantes avec une
          indifférence hypocrite, — car elle avait dû connaître de très près et
          apprécier à l’œuvre de chair ce fier compagnon de travail, — notre bazine
          l’a congédié il y a huit jours, et nous ne savons pas où il est allé se
          louer.</p>
          <p rend="alinea">— Avoir mime pareil sous les yeux et le mettre à la porte ! clama Laurent
          avec une indignation à laquelle cette matérielle valetaille ne comprit
          rien.</p>
          <p rend="alinea">Marbol tenta de persuader à son ami qu’ils retrouveraient bien la même
          attitude, le même coup de rein professionnel chez d’autres sujets de l’espèce
          du drôle éconduit. Et, en effet, pour flatter la manie de Paridael et le
          consoler de cette déplorable éclipse, ils assistèrent à la rentrée de
          quelques équipages de cultivateurs. Mais, au moment attendu, l’encolure,
          l’habitude du corps, la dégaine de ces marauds n’était qu’une parodie, une
          pâle contrefaçon, un à peu près maladroit, un piteux synonyme de la posture
          de Witte Sus. Marbol s’en serait contenté et avait même tiré son calepin de
          sa poche afin de crayonner ce période caractéristique de la manœuvre, mais
          Laurent ne lui laissa pas entamer le croquis et, comme Marbol le plaisantait
          sur son exclusivisme, il répondit avec conviction :</p>
          <p rend="alinea">— Ris tant que tu voudras, mon cher. Mais sache bien que pour assurer à
          mes yeux la volupté, la caresse de cette attitude du jeune pataud, j’irais
          jusqu’à me faire cultivateur ; oui uniquement, afin de prendre le gaillard à
          mon service. C’est peut-être un fort mauvais sujet, un caractère
          intraitable, un serviteur malhonnête, mais, fût-il ivrogne, paillard et
          voleur, je lui pardonnerais ses vices comme simples peccadilles à raison de
          sa plastique supérieure… Celui-ci et les autres que nous avons observés ne
          manquent pas de galbe, je t’accorde que leurs mouvements sont identiques.
          Bref, c’est la même recette, le même consommé : il n’y manque que le
          savouret.</p>
          <p rend="alinea">— Eh bien, il est heureux que tu ne saches dans quelle cuisine ce
          savouret, comme tu l’appelles, est allé relever le potage !…</p>
          <p rend="alinea">— Oui, car je serais capable de l’engager sur l’heure.</p>
          <p rend="alinea">Et comme Marbol ricanait de plus belle.</p>
          <p rend="alinea">— Oh ! tais-toi, supplia son ami. Si tu étais vraiment artiste, tu
          comprendrais cela !</p>
          <p rend="alinea">Et en retournant, abattu, renfrogné, il ne desserra plus les dents, de
          toute la route.</p>
          <p rend="alinea">Peu à peu l’équilibre, l’eucrasie, le bon sens, la saine raison de
          Bergmans lui déplurent. Il se blasait sur ses amis. Il allait maintenant
          jusqu’à trouver son inséparable triumvirat, trop tiède, trop prudent. Au
          peintre il reprochait l’épaisseur, l’opacité de ses vues, son manque de
          curiosité et d’inquisition. La santé exubérante, les luxuriances,
          l’épanouissement, l’optimisme du génie de Vyvéloy ne lui procuraient plus les
          jouissances d’autrefois.</p>
          <p rend="alinea">Ses sorties amusaient beaucoup son petit cercle. Ils traitaient leur
          censeur en enfant gâté et le ménageaient comme un cher convalescent. Leur
          bonté protectrice, leur mansuétude, leur indulgence, loin de calmer Laurent,
          achevaient de le mettre hors de lui et, ne parvenant pas à entamer leur
          sérénité, il leur brûlait la politesse, quitte à venir les retrouver quelques
          jours après. Les autres ne lui gardaient aucune rancune, et lui passaient ses
          incartades et ses propos passionnés comme autant de paradoxes et de sophismes
          d’un grand cœur.</p>
          <p rend="alinea">Mais, hanté par ses idées biscornues, Laurent rêvait d’y conformer sa
          conduite. Le moment arrivait où il dépouillerait ses derniers préjugés et
          enfreindrait les conventions sociales. Ses allures excentriques lassèrent
          enfin la tolérance de ses intimes et, en personnages ayant une situation à
          garder devant le monde, ils risquèrent quelques observations. Un jour, ils
          l’avaient rencontré en compagnie d’une couple de drilles assurément fort
          pittoresques, rôdeurs de quai, mauvais journaliers, modelés et nippés à
          souhait, mais d’une originalité par trop outrée, à qui, pourtant, de la
          meilleure foi du monde, il se flattait de les présenter. S’étant dérobés en
          toute hâte à cette compromettante accointance, ils furent taxés durement de
          philistinisme.</p>
          <p rend="alinea">Cette fois Bergmans riposta sèchement. Paridael leur en demandait trop, à
          la longue ! La plaisanterie tournait à l’aigre. S’intéresser au peuple qui
          travaille et qui souffre : rien de plus équitable. Mais se passionner pour les
          sacripants, frayer avec les irréguliers et la racaille, c’était se conduire
          en excentrique, pour ne pas dire plus ! Puis s’adoucissant, Bergmans tenta de
          montrer au dévoyé l’abîme vers lequel il glissait ; il lui reprocha son
          désœuvrement, sa vie à part, ses chimères, s’offrit même de le placer chez
          Daelmans-Deynze[16].</p>
          <p rend="alinea">Paridael refusa net. La plus légère dépendance, le moindre contrôle lui
          répugnaient comme une chaîne.</p>
          <p rend="alinea">Quelquefois, sensible à une parole émue il promettait de se ranger ; il
          ferait un effort et se contenterait de l’existence commune aux gens rassis ou
          du moins plus posés ; mais ces sages résolutions l’abandonnaient au premier
          froissement que lui causaient la platitude et la méconnaissance
          bourgeoises.</p>
          <p rend="alinea">Les pronostics du cousin Dobouziez pesaient sur lui comme une malédiction ;
          cet homme positif et clairvoyant avait scruté l’avenir de ce parent
          exceptionnel.</p>
          <p rend="alinea">Laurent en arrivait à se souhaiter irresponsable, à envier les internés
          criminels ou fous, que ne ronge plus le souci du pain quotidien et de la
          lutte pour l’existence. Sa bonté évangélique, une bonté hystérique comme
          celle des franciscains d’Assise, s’effrénait et le poussait aux dernières
          conséquences du panthéisme. Fataliste, il se croyait prédestiné ; sans
          ressort, sans foi, sans but, il souhaitait mourir et se replonger dans le
          grand tout, comme une pièce ratée que le fondeur remet au creuset. Après
          l’éparpillement de ses atomes et la diffusion de ses éléments, l’éternel
          chimiste les combinerait une autre fois avec plus de profit pour la
          création.</p>
          <p rend="alinea">La visite que Laurent fit, au plus fort de cette crise, à une maison
          pénitentiaire, exaspéra ces délétères nostalgies :</p>
          <p rend="alinea">“ Des malades, des inconscients, des malheureux ! ” plaidait-il, au retour de
          cette excursion, devant le tribun, le peintre et le musicien. “ Les bayeurs,
          les effarés, les éblouis, les éperdus, aux grands yeux visionnaires qui ne
          comprennent rien au monde et à la vie, au Code et à la morale, — des faibles,
          des pas-de-chance, moutons toujours tondus, instruments passifs, dupes qui
          coudoyèrent toutes les scélératesses et demeurèrent candides comme des
          enfants ; débonnaires qui ne tueraient pas une mouche quoique des escarpes les
          aient associés à leurs entreprises ; viciés, mais non vicieux, souffre-douleur
          autant que souffre-plaisir…[17]</p>
          <p rend="alinea">— Parlerais-tu pour toi ? interrompit Marbol.</p>
          <p rend="alinea">— Un artiste, toi ! fulmina Paridael sans répondre à cette pointe. Qu’as-tu
          souffert pour ton art, que lui as-tu sacrifié ? C’est là-bas que j’en ai
          rencontré un, d’artiste ! Et un vrai, et un sincère va !… Après m’avoir promené
          d’atelier en atelier, le directeur me fit entrer dans une forge modèle.
          Figurez-vous une triple rangée d’enclumes, autant de soufflets rythmant à
          leur haleine éolienne la danse rouge des flammes ; une centaine d’hommes, le
          poitrail et le ventre protégés par le tablier de cuir raide comme une armure,
          pileux, hirsutes, noircis, formidables, leurs bras nus aux muscles saillants
          battant allègrement du marteau ; un tonnerre et une température de cratère en
          éruption ; une affolante dissolution de limaille dans la sueur humaine ; des
          éclairs de coupelle alternant avec des girandes de feu ; et, s’éclaboussant
          d’étincelles, des torses comparables à celui du Vatican.</p>
          <p rend="alinea">À part ses dimensions énormes et son appareil plus nombreux, rien ne
          distinguait cependant cette forge de celles que nous avons rencontrées ; les
          forgerons robustes et magnifiques ressemblaient à tous les forgerons du
          monde. L’activité, la fièvre, l’émulation régnant dans ce hall immense
          étaient ni plus ni moins édifiantes que celles d’un atelier de travailleurs
          libres, et on eût stupéfait maint criminaliste, versé dans la science de Gall
          et de Lavater, en lui révélant les tares et les incompatibilités de ces
          athlètes de mine surhumaine.</p>
          <p rend="alinea">En passant entre les files d’enclumes, un des frappeurs surtout me conquit
          par ses dehors : c’était un gaillard chenu, bien découplé, d’une physionomie
          douce et pensive, d’au plus trente ans. Le directeur m’avait montré dans ses
          salons d’admirables objets en fer battu rappelant ou plutôt perpétuant les
          exquises ferronneries du Moyen-Âge et de la Renaissance.</p>
          <p rend="alinea">“ Voici me dit-il, l’auteur de ces morceaux ! ” et au marteleur qui ne
          cessait de corroyer le métal en ignition : “ Karel, ce Monsieur a bien voulu
          trouver quelque mérite à vos menus ouvrages. — Non pas quelque mérite, mais
          le plus grand mérite ! rectifiai-je avec empressement. Ces grillages de
          fenêtre, ce foyer, ces torchères, cette rampe d’escalier sont tout bonnement
          superbes, et je vous en félicite de grand cœur ! ” À l’accent convaincu, à
          l’expression catégorique de mes louanges, le visage sérieux du colon
          s’illumina d’un pâle sourire, ses prunelles orageuses irradièrent ; il me
          remercia d’une voix douce et pénétrée, mais sourire, intonations et regards
          étaient tellement poignants que si j’avais insisté, et pressé sur la même
          fibre, l’expression de la gratitude du pauvre diable se fût résolue, sans
          doute, dans les larmes et les sanglots. Du coup, je me sentis encore plus
          bouleversé que lui et après avoir touché furtivement sa main calleuse, je
          m’éloignai rapidement, la gorge serrée et un brouillard devant les yeux.</p>
          <p rend="alinea">“ Figurez-vous, me dit mon pilote, lorsque nous fûmes sortis et tandis que
          je me détournais pour lui cacher mon trouble, que j’avais très
          avantageusement placé ce gaillard-là chez le maréchal du village. Il gagnait
          un honnête salaire et son <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> le traitait avec force ménagements.
          D’ailleurs, j’avais pu recommander le sujet en toute confiance. Il avait
          fallu des afflictions infinies, la mort des siens, foudroyés pendant la
          dernière épidémie de typhus, pour le réduire au désespoir, à l’ivrognerie, à
          la misère et le faire échouer au seuil du Dépôt. Je me flattais de l’avoir
          réconcilié avec la vie et avec la société. Eh bien, ne s’est-il pas avisé de
          quitter brusquement ses patrons et de venir sonner à notre porte. Amené
          devant moi, il m’a supplié de le reprendre. Vous ne devineriez jamais sous
          quel prétexte ? Cet original trouvait en dessous de sa dignité de louer ses
          bras à un forgeron de village qui les employait à des travaux grossiers et il
          s’estimait beaucoup plus heureux de s’appliquer comme réclusionnaire, au
          Dépôt, parmi des rafalés, à des ouvrages de choix, à des travaux d’art du
          genre de ceux qu’on entreprend ici. Naturellement, je refusai de me prêter à
          cette singulière fantaisie et croyant lui avoir démontré l’absurdité de sa
          préférence, je l’éconduisis en lui promettant de lui chercher un atelier plus
          digne de son talent. Il n’objecta rien à mes raisons, sembla se soumettre,
          mais il me dit au revoir d’un ton sarcastique, tout à fait contraire à sa
          nature. Deux mois après cette entrevue, il me revenait mais, cette fois,
          escorté par les gendarmes, avec la fourgonnée quotidienne de canapsas que
          nous adresse l’autorité judiciaire ; il se faisait admettre non plus par
          faveur, mais de droit, bel et bien nanti, en manière de lettre
          d’introduction, d’une patente d’incorrigible pied-poudreux. Et lorsqu’il a eu
          purgé sa peine, pour lui épargner des récidives, j’ai consenti à le garder.
          Seulement ne répétez pas cette histoire, car, si elle arrivait aux oreilles
          du ministre, ma complaisance serait peut-être sévèrement jugée. Et pourtant
          ma conscience m’approuve ! Le moyen d’en agir autrement avec ce diable
          d’aristocrate ? ” Le croirez-vous, loin de le blâmer, je félicitai sincèrement
          ce fonctionnaire compréhensif et lui sus gré de ses bontés pour un des seuls
          complets artistes, un des vrais aristocrates, — c’était le mot — que j’eusse
          rencontrés… Oh ! rassieds-toi Marbol, et toi aussi Bergmans, je n’ai pas fini…
          Notre promenade s’acheva dans un mutisme lourd de pensées. Je me reprochais
          ma pusillanimité à l’égard de celui qui était resté dans la forge. J’aurais
          dû sauter au cou de cette victime des maldonnes sociales et lui crier : “ Moi
          je te comprends, orgueilleux misérable ! Combien ton apparente partialité est
          plausible ! Je partage ta prédilection pour cet asile où tu te livres sans
          entrave à la fantaisie créatrice, où celui qui te paie ne met pas aux prises
          ta conscience et ton intérêt. Combien d’artistes ne t’arrivent pas à la
          cheville ! Puis, mon brave, je te devine un caractère trop impressionnable
          pour qu’il te fût possible de te rapatrier avec la géométrique humanité. Une
          première défaillance te mettait au ban des mortels ostensiblement vertueux.
          Un faux pas t’aliénait à jamais ces austères équilibristes. Tu préfères à
          cette société hypocrite et rectiligne tes pairs étranges, tes compagnons de
          bagne. Tu vis sans mortification, tu produis à ta guise ! Ce pain que tu
          manges, aucun compétiteur ne te l’arrachera ; encore moins le voles-tu à ton
          frère dans la détresse. Plus de lutte pour l’existence, cette lutte qui finit
          par déteindre sur l’artiste. Pas de marchand, pas de parades, pas de public.
          Autour de toi de pauvres êtres qui, sans mieux comprendre nécessairement ton
          œuvre que les connaisseurs patentés, excusent et respectent ton art, ton
          vice, ton vice rare parce que tu ne songes pas non plus à leur faire un grief
          de leur subversive originalité ”. Après cette apologie du rafalé et de
          l’insoumis, une terrible discussion s’engagea entre Laurent et ses
          compagnons, quoique ceux-ci eussent tout fait pour rompre les chiens. Ces
          scènes se renouvelèrent, arrachant chaque fois un lambeau à l’ancienne
          intimité, et Laurent finit par ne plus voir ses féaux d’autrefois.</p>
          <p rend="alinea">Il se replongea plus avant dans les quartiers extrêmes illustrés par les
          amours du garde-barrière ; pratiqua les repaires de la limite urbaine, les
          coupe-gorge du Pothoek et du Doelhof, les ruelles obliques du
          Moulin-de-Pierre et du Zurenborg, dont la vue lui pénétrait le cœur,
          lorsqu’il était enfant, et lui inspirait une curiosité mêlée d’angoisse et
          une pitié malsaine, cette zone excentrique, à l’est de la ville, véritable
          vestibule des Dépôts, salles d’attente des Maisons centrales, grouillantes
          maladreries morales.</p>
          <p rend="alinea">Il battit aussi l’immense région des Bassins, commençant devant l’ancien
          Palais des Hanséates, dégarni de son campanile et de l’aigle impériale, et
          présentant une succession ininterrompue de réservoirs quadrangulaires,
          énormes et solides comme ces arènes inondées servant aux naumachies des
          Césars. Cependant les navires y affluaient en masses si compactes que, plus
          d’une fois, Paridael traversa ces docks, à pied sec, comme sur un pont de
          bateaux. Sans trêve on en creusait d’autres plus profonds et plus vastes
          encore. À peine inaugurés, ils se trouvaient insuffisants pour les flottes
          marchandes qui s’y rencontraient des cinq parties du monde, et, derechef, la
          métropole, glorieuse Messaline du négoce, insatiable et inassouvie,
          s’élargissait les flancs pour mieux recevoir ces arches d’abondance et,
          toujours stimulée, luttait d’expansion et de vigueur avec ses copieux
          tributaires[18].</p>
          <p rend="alinea">Et sans cesse une armée de terrassiers du Polder s’évertuait à creuser,
          pour la reine de l’Escaut, un lit à la taille de ses amants.</p>
          <p rend="alinea">Mais si elles étaient exigeantes, du moins ces amours étaient
          fécondes.</p>
          <p rend="alinea">Le long des quais, alentour de chaque bassin, se déployait un appareil de
          grues et de chèvres actionnées par les forces de l’eau et de la vapeur et
          desservies par des théories de débardeurs herculéens. Inquiétantes à l’égal
          des engins de balistique et de ces machines de siège, inventées autrefois par
          Giambelli, l’Archimède anversois, pour couler et fracasser les galions de
          Farnèse, leur bras démesuré brandi comme une menace perpétuelle vers le ciel,
          elles n’arrachaient plus les navires à leur élément, mais après avoir plongé,
          comme un poing armé du forceps, leurs crocs d’acier au tréfonds des cales,
          elles en guindaient, sans trop grincer des chaînes et des dents, les
          cargaisons recélées dans ces entrailles éternellement en gésine.</p>
          <p rend="alinea">Communiquant avec les docks et avec la rade par de puissantes écluses
          pourvues de passerelles et de ponts tournants s’alignaient les cales sèches,
          ainsi qu’un hôpital attenant à une maternité. Là se ravitaillaient les
          vaisseaux malades ou blessés. Une nuée d’opérateurs, calfats, peintres,
          étoupeurs, entreprenaient la carène avariée, l’écorchaient, l’adoubaient, la
          blindaient, la suiffaient, la peignaient à neuf ; et la rumeur des
          percussions, des maillets et des pics, couvrait les giries des cabestans, le
          sifflet des sirènes et le fracas du portage.</p>
          <p rend="alinea">Puis, après l’hôpital, la fourrière, la morgue. Des champs incultes où des
          carcasses de navires, couchées sur le flanc, lézardées, rongées de varech,
          lépreuses, la mine d’incurables, de baleines échouées, attendaient qu’on les
          déchirât ou achevaient de pourrir comme une charogne parmi les détritus et
          les menues épaves. La Gina ne serait-elle pas venue échouer en cet endroit ?
          Parfois Laurent tentait de reconnaître ces planches de rebut.</p>
          <p rend="alinea">Puis il poursuivait encore. Il tournait les entrepôts de matières
          inflammables. Des magasins de pétrole et de naphte s’immergeaient comme des
          îlots dans des bas-fonds marécageux. Ici s’arrêtait, pour le quart d’heure,
          l’industrie de la grande ville. Barrant l’entrée de la campagne, vers
          Austruweel, régnaient les glacis de la vieille citadelle du Nord, forteresse
          de rebut, boulevard encombrant et démodé, épouvantail déchu, poulailler
          chétif dont la ville utilitaire venait d’obtenir la cession et qu’elle
          s’empresserait de saper pour la convertir, comme ses autres annexions, en
          darses, en docks, en hangars, en cales sèches. Ah ! que ne pouvait-elle en
          agir de même avec tous ces retranchements et ces remparts dont on s’obstinait
          à l’entourer ! Car la cité, essentiellement marchande, subit à contre-cœur
          son rôle de place forte, quoiqu’elle y ait été prédestinée dès l’origine, par
          ce burg romain, son berceau, dont on voit encore aujourd’hui les vestiges et
          d’où la poésie spoliée et travestie guette son chevalier, comme, aux premiers
          jours, Elsa de Brabant, marquise d’Anvers, conjurait l’apparition de
          Lohengrin, son vicaire, dans le sillage éblouissant du cygne fatidique.</p>
          <p rend="alinea">Gardant au cœur un dernier scrupule filial, au lieu d’abattre le
          vénérable donjon, Anvers se contente de le bafouer en le flanquant de deux
          promenoirs aussi mesquins que des praticables d’opéra-comique.</p>
          <p rend="alinea">Mais elle n’userait même pas de ces contestables égards envers les
          bastilles plus récentes.</p>
          <p rend="alinea">Elle maudit comme une détestable servitude l’enceinte de fortifications
          que ses princes ne consentent à démolir de siècle en siècle que pour les
          transporter plus loin et les rendre inexpugnables.</p>
          <p rend="alinea">La Pucelle d’Anvers, plus hautaine que belliqueuse, foulerait volontiers
          aux pieds la couronne crénelée dont on la coiffa de force.</p>
          <p rend="alinea">L’histoire ne laisse pas de justifier la répugnance de la métropole pour
          cette toilette guerrière. Au lieu de la préserver, ces murailles et ces
          remparts attirèrent de tout temps sur elle les pires fléaux. Assiégée durant
          des mois, bombardée, puis forcée, envahie, pillée, saccagée, mise à feu et à
          sang, dévastée de fond en comble par les soldatesques étrangères, notamment
          lors de cette Furie espagnole, si bien nommée, elle faillit ne plus en
          réchapper, ne jamais se relever de ses cendres et disparaître avec sa
          fortune. Mais grâce à son fidèle Escaut, qui lui tient lieu à la fois de
          Pactole et de Jouvence, elle renaît chaque fois plus belle, plus désirable et
          recouvre même au décuple sa prospérité ravie. À mesure pourtant qu’elle
          s’enrichit, elle devient hargneuse et égoïste. Pressentirait-elle de nouveaux
          sinistres ? Elle étale un luxe si insolent et tant de misères l’environnent !
          Et plus son commerce fleurit, plus s’invétère sa haine contre ces
          fortifications néfastes, qui contrarient non seulement son essor, mais la
          désignent, en cas de guerre, pour théâtre des luttes désespérées et des
          effondrements suprêmes.</p>
          <p rend="alinea">Continuellement les remparts chargés de canons, les casernes bourrées de
          soldats, évoquent le spectre de la ruine et de la mort, à ces Crésus aussi
          arrogants que poltrons. Et la ville en arrive à envelopper dans la même
          animadversion les bastions qui l’étranglent et la garnison oisive et parasite
          qui semble insulter à son activité et dont elle conteste jusqu’au courage
          patriotique. Ainsi Carthage exécra jadis ses mercenaires.</p>
          <p rend="alinea">La manière dont se recrute l’armée ne contribue pas à la relever aux yeux
          de ces oligarques. Elle ne se compose, en majeure partie, que de pauvres
          diables ou de vauriens ; de conscrits ou de volontaires avec prime. Or les
          millionnaires, élevés dans le culte de l’argent, n’établissent guère de
          différence entre un indigent et un vagabond. L’armée tient à bon droit la
          garnison d’Anvers pour la plus inhospitalière. Les troupiers relégués dans ce
          milieu antipathique présentent bientôt une physionomie entreprise et
          contrainte. À la rue, instinctivement, ils s’effacent et cèdent le haut du
          pavé au bourgeois. Ils portent non pas l’uniforme du guerrier, mais la livrée
          du paria. Au lieu de représenter une armée, d’émaner du patriotisme d’un
          peuple, d’incarner le meilleur de son sang et de sa jeunesse, ils ont
          conscience de leur rôle de mortes-payes.</p>
          <p rend="alinea">Les Anversois confondent ces soldats du pays neutre avec les indigents
          secourus par la bienfaisance publique, avec les pensionnaires des orphelinats
          et des hospices[19].</p>
          <p rend="alinea">Et, par une étrange anomalie, le préjugé du bourgeois d’Anvers contre le
          soldat, aveugle les gens du peuple, ceux-là même qui risquent de devoir
          servir ou qui ont servi, les pères dont les garçons étaient ou deviendront
          soldats.</p>
          <p rend="alinea">Il ne s’agit plus d’une haine de castes, mais d’une véritable
          incompatibilité de mœurs, d’une rancune historique dont l’Anversois hérite
          comme d’une tradition inhérente à l’air qu’il respire et au lait qu’il a
          tété.</p>
          <p rend="alinea">Dans les guinguettes, les ouvrières refusent souvent de danser avec les
          soldats. Ailleurs, aux yeux des belles, la tenue revêt le galant d’une
          crânerie irrésistible ; ici elle tare le cavalier le plus fringant. Lorsqu’ils
          se sentent en nombre, les soldats rebutés ne digèrent pas l’affront, mais
          piqués au vif, élèvent la voix, prennent l’offensive, mettent le bal sens
          dessus dessous, tirent le bancal ou la latte, et se vengent du mépris de
          leurs donzelles sur les gindres et les garçons bouchers. Presque chaque
          semaine des bagarres éclatent entre pékins et soldats ; surtout dans ces
          tènements obliques, avoisinant les casernes de Berchem et de Borgerhout.
          Cette inimitié entre le civil et le militaire sévit même hors de l’enceinte
          fortifiée, dans la campagne des environs d’Anvers. Malheur au traînard qui
          regagne seul, le soir, un des forts avancés. Les ruraux apostés tombent sur
          lui, le criblent de coups, l’assomment, le traînent sur le pavé. Ces
          guets-apens appellent de terribles représailles. À la suivante sortie les
          frères d’armes de la victime descendent en force dans le village et s’ils ne
          parviennent pas à mettre la main sur les coupables, envahissent le premier
          cabaret venu, brisent le mobilier, cassent les verres, défoncent le tonneau,
          écharpent les buveurs, abusent des femmes. Il arrive que des rues entières de
          Berchem sont livrées aux excès de cette soudrille. À leur approche, les
          habitants se claquemurent. Ivres de rage et d’alcool, les forcenés enfoncent
          leurs sabres à travers portes et volets et ne laissent plus vitre entière
          dans les châssis.</p>
          <p rend="alinea">Le lendemain le colonel aura beau consigner le régiment dans ses casernes
          et interdire ensuite à ses hommes de hanter les estaminets de la région,
          après ces camisades la haine continue de couver, latente et sourde, et à la
          première rencontre éclatent de nouvelles et meurtrières conflagrations.</p>
          <p rend="alinea">Naturellement Laurent prenait, dans la plupart des cas, le parti des
          soldats, poussés à bout, contre leurs antagonistes, les farauds et les
          tape-dur du Moulin de pierre.</p>
          <p rend="alinea">Il se conciliait surtout les nouveaux venus, les novices, les plus
          dépaysées et les plus rebutées des recrues. Car celles-ci subissaient non
          seulement les avanies des bourgeois, mais servaient encore de bardot aux
          anciens du régiment. Souffre-douleurs d’autres souffre-douleurs, c’étaient
          pour la plupart des terriens poupards et massifs littéralement déracinés de
          leurs villages campinois.</p>
          <p rend="alinea">Laurent suivait les pauvres claudes dès ces grises après-midi de tirage au
          sort et de conseil de milice, où, crottés jusqu’aux reins, ils gambillaient
          et beuglaient par la brume et la fange des rues, la casquette renouée de
          papillotes et de rubans de feu, l’air fallacieusement faraud d’aumailles
          primées aux comices agricoles, les yeux humides et perdus, bras dessus bras
          dessous, outrageusement éméchés, battant de désordonnés “ en avant deux ” de
          quadrilles. Ce spectacle lui retournait l’âme.</p>
          <p rend="alinea">Puis il se représentait ces fanfarons d’allégresse, les premiers jours, à
          la caserne : Des instructeurs choisis parmi les plus braques, souvent parmi
          des remplaçants, injuriaient, brusquaient, molestaient ces patauds abalourdis
          au point de ne plus distinguer leur droite de leur gauche, de ne plus
          articuler leur nom ou celui de leur paroisse. Et les brimades atroces et
          dégoûtantes dans les chambrées ! Puis, les trôleries, à vau-de-rue, dans leur
          uniforme neuf ; par coteries de pays ; frileusement rapprochés comme des
          poussins de la même couvée ; les haltes béates devant les étalages et les
          tréteaux, leur marche dodelinante, leurs enjambées et leurs déhanchements
          rustauds, leur mine vaguement inquiète et suppliante de chien perdu ; le
          puéril travestissement guerrier s’adaptant mal à ces rudes manieurs d’outils
          et soulignant le contraste entre leur membrure terrible et leurs ronds et
          placides visages.</p>
          <p rend="alinea">Peut-être, samaritain renforcé, Laurent préférait-il encore au troupier
          soumis et passif, les déserteurs, les réfractaires, et jusqu’aux dégradés mis
          au ban de l’armée et affligés de la cartouche jaune.</p>
          <p rend="alinea">En commémoration de la poignante énigme posée entre Beveren et Calloo, il
          hébergea et recéla durant plus d’une semaine, le temps de dépister les
          gendarmes et de lui recueillir le viatique nécessaire pour passer à
          l’étranger, un évadé de la correction, un pauvre diable de disciplinaire,
          conscrit inoffensif et ahuri, condamné, pour une vétille, à croupir, jeune et
          brave comme il était, dans les caponnières d’un fort marécageux et à se
          tordre sous l’arbitraire d’un officier en disgrâce. À l’heure de la corvée,
          le pionnier avait chaviré la brouette, jeté loin la pioche et pris la fuite
          sous les yeux du piquet de garde qui le couchait en joue. Il avoua même à
          Laurent qu’il comptait moins regagner la liberté que recevoir le coup de
          grâce. Et comme tous ces fusils partirent sans le toucher, le débonnaire crut
          toujours que la maladresse des sentinelles, de ses frères les paysans, avait
          été de la miséricorde.</p>
        </div>

        <div xml:id="LesRunners" type="div2">
          <head>
            V
            <lb/>Les « Runners ».
          </head>
          <p rend="alinea">Laurent se rapprocha même de ces écumeurs de rivière, squales d’eau douce,
          voyous ou <foreign xml:lang="en">runners</foreign> que l’honnête Tilbak tenait à distance, modèles que le
          peintre Marbol répudiait comme trop faisandés.</p>
          <p rend="alinea">Engeance topique entre toutes, la plupart voient le jour ou ce qui en
          tient lieu, dans les ruelles batelières, au fond d’une boutique de mareyeur
          ou sous le toit d’une herberge cosmopolite. Impasses, culs-de-sac où la
          marmaille grouille et pullule tellement, qu’on croirait les marchands
          d’anguilles et de moules aussi prolifiques que leurs marchandises. Les
          fièvres paludéennes et les contagions balaient ces morveux par portées
          entières, les lourds chariots des Nations en rouent au moins une couple
          chaque semaine ; le lendemain, ils foisonnent en rassemblements aussi compacts
          que la veille. Toutefois, les unions légitimes des pêcheurs et des
          poissonniers ne suffiraient pas à encrasser de ce varech humain le pavé de
          ces habitacles. Des amours aussi passagères et aussi capricieuses que celles
          des plantes, président à la propagation de l’espèce. Tels fils de servante
          blonde, comme la blonde Germanie, héritèrent du teint citronneux et des
          sourcils noirs de leur père, le timonier italien échoué une nuit chez le
          logeur allemand, <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign> de cette Gretchen. Ces boulots de complexion
          apparemment septentrionale proviennent du croisement furtif d’un lamaneur
          hollandais et de la pensionnaire d’une posada espagnole[20].</p>
          <p rend="alinea">L’atmosphère fiévreuse et vénale de la rade émancipe de bonne heure cette
          progéniture de matelots et de filles. Ils se vengeront de leurs trente-six
          pères en écorchant et en juivant de leur mieux les pauvres diables de
          marins.</p>
          <p rend="alinea">L’ambigu de leur métier complique l’indéterminé de leur origine. Leur
          existence s’écoule au fil des vastes nappes fluviales. À force de les emplir
          de visions lubrifiantes, l’eau communique sa vertu, son aimant pervers, à
          leurs prunelles. Musculeux et pourtant dégagés, futés mais intrépides,
          adroits comme des bravi florentins, ces métis participent des nixes à la voix
          insinuante, aux quenottes voraces, aux griffes affilées. Ils parlent, comme
          d’intuition, une dizaine de langues, autant de dialectes, et chacun avec
          l’accent local ou plutôt en relevant celui-ci d’une pointe canaille, d’un
          timbre parodiste et argotique dont ils pimentent même leur propre patois et
          auquel on les reconnaît entre leurs congénères des autres grands ports.</p>
          <p rend="alinea">Mâtinés, échappés de toutes les races, leurs disparates s’harmonisent,
          s’amalgament de manière à composer une physionomie autochtone, très arrêtée,
          à les marquer d’une estampille sans analogue, d’un indélébile et vigoureux
          cachet de terroir.</p>
          <p rend="alinea">Laurent prisait fort leur élégance féline, leur indolence affectée. Cette
          variété de la plèbe anversoise quintessenciait les vices et les perfections
          mêmes de la grande ville.</p>
          <p rend="alinea">À la longue, Paridael contractait leurs habitudes de corps, leurs
          déhanchements, leur élocution lente et farcie. Le fumet violent de ces
          dessous de métropole florissante condimentait sa vie, longtemps insipide. Il
          s’adaptait à ses entours. Certains jours il se culottait, comme les “ capons
          du rivage ”, de dimittes boucanées et de pilous rogneux, ouvrait sur la blouse
          courte du débardeur le vieux paletot à basques flottantes, se coiffait de la
          casquette marine à visière impudente, du piriforme ballon de soie cher aux
          blatiers ruraux, d’un pétase picaresque ou même d’une simple natte à figues
          croustilleusement pétrie.</p>
          <p rend="alinea">Dans cette tenue topique il se débraillait, se dépoitraillait, roulait des
          hanches, frétillait de la langue, traînaillait des savates, entrechoquait les
          sabots. Adossé au mur d’un hangar, la joue fluxionnée d’une chique, les bras
          nus, il se caressait les biceps avec des coquetteries de tombeur forain ou,
          la main à la braguette, rajustait d’un geste cynique ses chausses toujours
          tombantes, ou tourmentait le fond de ses poches et, en quête de gredineries,
          béait, musait des heures, au va-et-vient des passants.</p>
          <p rend="alinea">Les jeux de mains ne lui répugnaient plus ; il se complaisait dans les
          ruées sur un camarade en défaut, subissait ou distribuait les fessées au
          hasard des turlupinades, provoquait et entretenait les culbutes, croupes
          par-dessus têtes, se prêtait aux privautés, aux apostrophes risquées. Au
          sortir de ces tournois on l’eût pris pour le boueux ou le tombelier qu’il
          venait de vautrer dans la voirie.</p>
          <p rend="alinea">Durant le jour <foreign xml:lang="en">runners</foreign> et
          <foreign xml:lang="nl">louffers</foreign> déambulaient le plus souvent chacun de
          son côté. Allongés sur une pile de ballots, sur un camion lège, au comble
          d’un tas de planches, ou encore au fond d’un bachot, ils ne dormaient que
          d’un œil. Vers la brune il y avait de subits branle-bas, ils convergeaient
          de flair et d’instinct aux mêmes stationnements. Tassés à croupetons,
          semblables à une tribu de champignons germés en commun par une nuit humide et
          ténébreuse, ils tenaient de véritables sabbats, ruminaient quelque pillerie,
          liaient des parties de maraude, se proposaient aussi de brutales gageures,
          enchérissaient de turpitudes, épouvantaient par leurs gueulées et leurs
          tortillements les guenuches qui louvoyaient dans leurs parages.</p>
          <p rend="alinea">Un essaim de mauvaises mouches, de cantharides invisibles semblait piquer
          simultanément la tapée licencieuse et c’était alors, jusqu’au potron-minet,
          le long du fleuve et des canaux, sous les hangars, parmi les marchandises
          amoncelées, des courses de dératés, des ruses de guérilleros, des randonnées
          furieuses, des picorages furtifs, des flibusteries formidables ameutant et
          consternant gabelous et policiers.</p>
          <p rend="alinea">S’il ne passait pas la nuit au dehors, il gîtait avec les insubordonnés de
          tout poil dans les pouilleries du Schelleke, du Coude Tortu, de l’Impasse du
          Glaive et de la Montagne d’Or. Encore lui fallait-il acquitter d’avance les
          deux sous de la nuitée. Il tirebouchonnait au gré d’un escalier charbonneux
          et vermoulu jusqu’au galetas garni de sordides literies suspendues à la façon
          des branles. Les habitués du lieu s’allongeaient au petit bonheur, le plus
          souvent tout habillés, sans prendre garde aux coucheurs voisins, âges et
          sexes confondus, dos à dos, ventre à ventre, tête-bêche, grouilleux,
          incontinents. Cette promiscuité déterminait des accouplements presque
          inconscients et somnambuliques, des méprises amoureuses, parfois aussi des
          prises de possession poivrées de carnage, des scènes de jalousie et de
          rivalité se prolongeant jusqu’au chant du coq. Et par ces nuits chargées
          d’ozone, les désirs crépitaient à fleur de peau comme les feux-follets sur la
          tourbière. Laurent entendait bruire et chuchoter les lèvres haletantes. Des
          marchés se débattaient autour de lui, de fatales initiations se consommaient
          à la faveur des ténèbres. Où commençait la réalité, où finissait le
          cauchemar ? Les noctambules se renversaient, battaient des bras et des jambes,
          se ramassaient dans des postures de jugement dernier ou de chute des anges,
          jusqu’à ce qu’au plus fort de la tourmente générale, d’inoubliables giries,
          une clameur plus atroce, plus stridente que les autres, arrachât, en sursaut,
          cette chambrée de complices à leur enfer anticipé[21].</p>
          <p rend="alinea">La police patrouillait chaque nuit dans ces cloaques dont l’atmosphère eût
          jugulé un cureur d’égouts. De loin en loin elle opérait une coupe sombre,
          mais procédait chaque nuit à un émondage partiel.</p>
          <p rend="alinea">Précédé du <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign>, le policier promenait le rayon de la lanterne sourde sous
          le nez des dormeurs. Son choix fait, il secouait le récidiviste, l’invitait
          presque cordialement à se lever, à se vêtir, et ne sortait qu’après lui.
          L’homme obéissait, morne, grognonnant avec des allures d’ours muselé. Cette
          formalité se renouvelait si souvent que les autres ouvraient à peine un œil,
          ou après avoir salué d’un “ bon voyage ” gouailleur le camarade et son acolyte
          se rendormaient sans accorder d’autre attention à cette cueillette. Demain
          arriverait leur tour ! Puis il y a des mortes-saisons pour leur métier comme
          pour les autres ! Et, en temps de chômage, autant couler ses jours au Dépôt ou
          rue des Béguines !…</p>
          <p rend="alinea">À la pointe du jour, le logeur se présentait au seuil du dortoir et après
          s’être gargarisé d’une toux et d’un crachat, il clamait d’une voix
          professionnelle, un peu nasarde de commissaire-priseur procédant à une
          adjudication :</p>
          <p rend="alinea">“ Debout, les garçons !… Un… Deux… Trois !… ”</p>
          <p rend="alinea">Puis, sans autre sommation, il détendait brusquement les sangles soutenant
          les paillasses, et, au risque de défoncer les planches moisies, la masse des
          coucheurs s’abattait brutalement sur le parquet.</p>
          <p rend="alinea">Habitué des audiences de la correctionnelle, s’éternisant des heures parmi
          les récidivistes et les apprentis larrons, qu’affriolaient des débats
          consacrés aux exploits de leurs copains, se complaisant dans le contact des
          guenilles imprégnées de senteurs aventurières, Paridael dut à des miracles de
          n’être pas impliqué lui-même dans l’une ou l’autre affaire de ces
          détrousseurs terrorisant la banlieue.</p>
          <p rend="alinea">Il connaissait plus d’un affilié de ces bandes célèbres établies dans les
          hameaux borgnes aux confins des faubourgs populeux : au Stuivenberg, au
          Doelhof, au Roggeveld, au Kerkeveld. Les policiers le ménageaient et le
          tenaient pour un original, un toqué, un fou inoffensif. Ils le veillaient
          plus qu’ils ne le surveillaient malgré ses éhontés compagnonnages avec la
          crème des repris de justice : le Hareng, le Sans-Cul, Fleur d’Égout.</p>
          <p rend="alinea">Lui aussi avait été gratifié d’un sobriquet. Ce n’était pas le premier :
          autrefois, dans son monde, Béjard, Saint-Fardier, Félicité et même Régina
          affectant de ne voir que la carnation trop montée de son visage l’avaient
          appelé le “ Paysan ”. La populace avec laquelle il s’emboîtait à présent,
          remarqua plutôt la blancheur et la petitesse de ses mains, la cambrure de ses
          pieds de femme, la finesse de ses attaches ; et pour les receleuses mamelues,
          pour les rogues escarpes, aux larges poignes, aux pesantes fondations, il fut
          le Jonker, le Hobereau.</p>
          <p rend="alinea">Comment arriva-t-il à se faire chérir par tous ces apaches, alors qu’on
          aurait pu s’attendre plutôt à le trouver un matin saigné, étripé dans une
          arrière-cour de tapis-franc ou à le voir retirer de la vase des Bassins, le
          ventre déjà grouillant d’anguilles ?</p>
          <p rend="alinea">Il excitait au contraire dans ces bas-fonds une sorte de respect
          superstitieux et de déférente sympathie. Ils lui avaient d’ailleurs tendu des
          goures dont il sortit à l’honneur de sa discrétion. L’esprit de contumace
          rapprochait ce déclassé de ces hors-la-loi.</p>
          <p rend="alinea">Pour flatter et chatouiller leur instinct de combativité, pincer leur
          fibre frondeuse, exalter leur muscularité sanguine, aux heures de cagnardise
          il leur raconta ses lectures, transposa Shakespeare à leur intention :
          Othello, Macbeth, Hamlet, le roi Lear, mais surtout ceux de la guerre des
          Deux Roses, Rois et Reines des périodes expiatoires, fauves tigrés de stupre
          et d’héroïsme.</p>
          <p rend="alinea">Plus d’une fois au sortir de ces lectures, réveillé par l’approbation
          véhémente, le pantellement de ces corps de gladiateurs, le fluide de ces âmes
          irresponsables comme la nature même, il lui semblait que son rêve venait de
          s’épancher dans la réalité.</p>
          <p rend="alinea">C’est parmi les plus jeunes de ces <foreign xml:lang="en">runners</foreign> que les colombophiles
          recrutaient leurs coureurs les dimanches de concours. Il arriva à Laurent de
          faire partie des relais et, serrant entre les dents les coins de la musette
          contenant le pigeon victorieux, de s’élancer pieds nus, les jarrets
          élastiques comme ceux d’un héros de la palestre.</p>
          <p rend="alinea">Il découvrit le photographe chargé par la justice de perpétuer l’image des
          criminels à l’issue de leur procès et se fendit d’une épreuve de la
          collection intégrale. Il s’absorbait avec une joie amère dans la
          contemplation de cette galerie de trouble-bourgeois bien patentés et les
          comparait, sans prévention, au bronze, au marbre, même à la chair des mortels
          augustes. À défaut des lettres d’or illustrant les monuments de la
          reconnaissance civique, le nom du condamné éclatait en caractères blancs sur
          la poitrine de chaque photographie. Cette inscription semblait pilorier et
          tatouer au fer rouge jusqu’à la pauvre effigie du sujet. Au revers de la
          carte figuraient le signalement, le sobriquet, le lieu de naissance, le
          numéro du dossier et l’objet de la prévention.</p>
          <p rend="alinea">Laurent s’amusait des leurres et des trompe-l’œil des physionomies.
          Certains masques de satyres eussent convenu au plus vénéré des notables et au
          plus chaste des puceaux.</p>
          <p rend="alinea">À la suite du viol d’une demoiselle de rayon par six paysans de la
          banlieue, il s’attabla souvent au cabaret banal d’où les garnements s’étaient
          rués pour s’assouvir. Il affectionnait la chaussée de mine délabrée avec ses
          ravières, ses fourrés galeux, ses roidillons, sa bordure d’arbres grêles,
          écorcés et entaillés sans doute par les mêmes touche-à-tout qui devaient
          s’acharner à l’occasion sur une victime moins passive.</p>
          <p rend="alinea">Grâce à son album de célébrités patibulaires il reconnut un des héros de
          cette équipée, en un goujat de dix-huit ans condamné par la Cour d’assises,
          puis libéré en vertu du droit régalien. Si la photographie très ressemblante
          de cet échappé de centrale, une de celles auxquelles Paridael revenait
          obstinément, l’avait déconcerté par la candeur presque séraphique des traits,
          combien plus inoffensif et plus avenant encore lui apparut le cachotier en
          chair et en os ! Rien de sinistre ou même de suspect dans l’enseigne de cette
          âme. Un petit paysan, rose et propret, charnu, la taille dégagée, de grands
          yeux bleus, pâles et limpides, les joues légèrement duvetées, le nez assez
          gros, les narines relevées, la bouche mutine, des cheveux blonds, fins et
          plats, régulièrement séparés par une raie sur le côté — une mèche rebelle, un
          épi se hérissant au-dessus de l’oreille ; — habillé d’une veste et d’une
          culotte de velvétine roussâtre à côtes, de sabots de vacher, un foulard
          rouge, noué comme une corde, autour du cou : la dégaîne d’un enfant de chœur
          surpris à voler des pommes.</p>
          <p rend="alinea">Laurent lui payait chope et se faisait raconter les stades du crime,
          savourant le contraste entre la scabreuse aventure et l’air ingénu du
          ravisseur. Cette voix douce et dolente de pénitent au confessionnal, lui
          faisait venir, à certains moments, la chair de poule. Le curieux bonhomme
          entrait sans une angoisse, sans un rétrécissement de la gorge, dans les
          détails les plus croustilleux, comme s’il récitait une autre complainte que
          la sienne, et concluait ainsi :</p>
          <p rend="alinea">“ Le plus étrange c’est que la partie étant jouée, nous n’osions plus nous
          quitter, les camarades et moi. Et cependant leur voix me faisait mal… Willeki
          ayant proposé de retourner, là-bas, achever la malheureuse pour lui clore à
          jamais le bec, je m’escampai à toutes jambes… Un chien hurlait à la mort :
          “ C’est le spits de Lamme Taplaar ” me disais-je à moi-même… Au loin, entre les
          arbres, et par-dessus la plaine, le gaz de la ville dessinait un immense dôme
          d’église lumineuse dans le ciel noir. Et cette pensée de la ville trop proche
          ne suscitait en moi aucune peur des gendarmes. Il tombait une pluie fine.
          J’avais la tête en feu, mes tempes battaient ; je gardais dans les narines,
          dans mes frusques, j’emportais au bout des doigts une odeur de carne et de
          boucherie qui m’écœurait comme le fumet de la mangeaille après une ventrée.
          Je dormis très bien cette nuit, en rêvant de la grande église blanche dans le
          ciel…[22]“ </p>
          <p rend="alinea">Les hasards de la naissance, de l’éducation et du costume autant que les
          inconséquences de la nature, offraient à Paridael des comparaisons de
          décourageante philosophie.</p>
          <p rend="alinea">Devant une bâtisse il s’indignait en voyant de plastiques et décoratifs
          adolescents s’éreinter, se déhancher, se déjeter, à faire office de plâtriers
          et d’aide-maçons pour ériger un palais à quelque suffète podagre. Le
          propriétaire conférait flegmatiquement avec l’architecte ou l’entrepreneur
          obséquieux, sans accorder la moindre attention à ces manœuvres qui
          s’arc-boutaient, ahanaient et tiraient la langue sous la charge. Mais autant
          le richard suait la morgue, bête et empotée, se montrait grotesque et
          vulgaire, autant ces artisans, même foulés et strapassés, déployaient de
          naturel et de vaillance, se moulaient bien dans leurs hardes grossières et
          dégageaient de fluide affectif.</p>
          <p rend="alinea">Et Laurent se représentait le valet de maçon élevé à la façon des riches,
          vêtu en masher ou en swell anglais, entraîné aux saines et eurythmiques
          fatigues du sport ; et la supériorité du rustaud ainsi transformé sur les
          jeunes Saint-Fardier et les gringalets de leur anémique et friable entourage.
          Souvent la fantaisie lui prit de vider sa bourse entre les mains d’un
          apprenti et de lui dire : “ Imbécile, vis, ménage tes forces, entretiens ta
          jeunesse, préserve ta belle mine, paresse, rêve, aime, abandonne-toi ! ”</p>
          <p rend="alinea">Dès son enfance, chez les Dobouziez, il réprouvait les arts insalubres,
          les travaux trop durs et trop exclusifs, les manœuvres ne mettant en action
          qu’un seul côté du corps, les opérations exigeant un invariable coup de rein
          ou d’épaule, l’effort implacablement réclamé des mêmes agents musculaires. Il
          maudissait les ateliers créateurs de monstres, usines, hauts— fourneaux,
          charbonnages, où se déflorent, s’effeuillent et se dégradent les jeunes
          pousses humaines. Et il entretenait des utopies, rêvait un renouveau
          franchement païen où refleurirait, libre et absolu, le culte du nu,
          l’adoration des formes ressenties et des chairs dévoilées. Que ne pouvait-il
          s’entourer d’affranchis du travail, d’une cour de plastiques figures
          humaines ! Au lieu de statues et de tableaux il eût collectionné ou plutôt
          sélectionné des chefs-d’œuvre vivants. Et dans son enthousiasme pour la
          beauté physique il blasphémait cette parole de la Genèse : “ Tu gagneras ton
          pain à la sueur de ton front ”. Ladrerie morale et difformité corporelle
          n’avaient pas d’autre origine. La loi de Darwin confirmait celle de
          Jéhovah.</p>
          <p rend="alinea">Puis, par une étrange contradiction, il convenait du charme impérieux et
          tragique de ce temps. Les contemporains offraient une beauté caractériste et
          psychique, sinon aussi régulière infiniment plus pittoresque et même plus
          sculpturale que celle des générations révolues. Il conciliait alors les deux
          genres de beautés, associait le nu du passé et le costume du présent,
          modernisait l’antique, créait des Antinoüs en tricot de chaloupier, des Vénus
          nippées comme des cigarières, des Bacchantes en trieuses de café et en
          balayeuses, des Hercule en garçons bouchers et en forts de la minque. Mercure
          s’incarnait dans un runner aux reins cambrés et aux mollets fuselés comme
          ceux du bronze de Jean de Bologne ; Apollon endossait l’uniforme du cavalier ;
          Bacchus tireur de vin se doublait d’un incorrigible buffeteur. Une équipe de
          terrassiers évoluant parmi les étrésillons, une coterie de paveurs, coudés et
          rebondis, au-dessus d’une bordure de route, lui rappelaient des théories de
          discoboles s’exerçant dans la palestre, et depuis son retour aux rives de
          l’Escaut, il ne se figurait point bas-relief d’une orchestique supérieure au
          mouvement d’une brigade des “ Nations ”.</p>
          <p rend="alinea">Dimanches et lundis Paridael dansait, jusqu’à l’aube, dans les bastringues
          des faubourgs dramatisés par les frottées entre blouses et uniformes, ou dans
          les musicos du quartier des bateliers où se trémoussaient les <foreign xml:lang="en">runners</foreign> et gens
          de mer.</p>
          <p rend="alinea">Et quelles danses alors ! Quelles loures, quelles bourrées, quels hornpipes
          vertigineux accompagnés d’un triangle, d’une clarinette et d’un accordéon ! La
          crapule éjouie de ces égrillards aux contorsions figurées, aux soubresauts
          trides, aux déhanchements balourds, aux énervants et galvaniques tricotages
          des jarrets et des talons.</p>
          <p rend="alinea">Une crevasse dans le soufflet de l’accordéon détermine une lamentable
          fuite de mélodie et, à chaque appel de la note perforée, le son s’échappe
          avec un couac de moribond…</p>
          <p rend="alinea">À la pause, entre deux reprises, tandis que les couples se promènent et
          acquittent, dans la main du “ tenancier ”, leur redevance pour ces
          toupillements, l’arrosoir d’un garçon de salle abat la poussière en dessinant
          des festons humides sur le plancher.</p>
          <p rend="alinea">Puis les clarinettes repartent, les danseurs appellent du pied, et
          souliers et sabots se remettent à trépigner.</p>
          <p rend="alinea">Des barboteuses cinquantenaires, les pommettes allumées, daignent fringuer
          avec des apprentis-calfats luisants de courée et de galipot, la culotte
          enfoncée dans leurs bas, qui se frottent goulûment à ces opulentes matrones
          décolletées et vêtues de percaline et de satin d’Écosse.</p>
          <p rend="alinea">Dans la galerie du pourtour, les marsouins en belle humeur, les mousses
          émerillonnés, les pêcheurs fleurant le brome et le fiel de poisson,
          s’attablent, pintent, et font boire à leur verre les femmes qui circulent, et
          les attirent à eux, et les calent sur leurs cuisses, despotiquement.</p>
          <p rend="alinea">Les gens de mer se rencontrent avec les bateliers, les patrons de beurts
          et leurs “ garçons de cahute ”, moins basanés, moins gercés, plus roses, plus
          poupards, les oreilles écartées de la tête et percées de bélières
          d’argent.</p>
          <p rend="alinea">Dans le tourbillon de la poussière, des halenées, des sueurs et des tabacs
          âcres et noirs comme la tourbe, les formes des danseurs sombrent ou émergent
          par fragments. Casquettes, bérets, suroîts ou zuidwesters goudronnés,
          chignons à boucles, affleurent à la surface du lourd nuage. À la faveur d’une
          éclaircie, lorsque l’entrée ou la sortie d’un couple ventile momentanément la
          place, on perçoit aussi les jerseys bleus bridant comme des maillots, des
          vareuses à large collet, des tailles décolletées et mamelues, des culottes
          collantes, un moutonnement de croupes et de fesses, un ballonnement de jupes
          courtes, de grandes bottes de pêche, des bas bien tendus montrant entre les
          mailles assez lâches le rosé d’un mollet plus ou moins ferme. C’est un
          carambolage de têtes rapprochées ; les lèvres claquent, appétées ; les yeux
          s’amorcent de câlines irradiations ; il y a des sourires de langueur, des
          rires chatouillés, des accolades initiales, de magnétiques flexions de
          genoux, des spasmes mal réprimés…</p>
          <p rend="alinea">Le lendemain de ces sauteries féroces, Paridael, avide d’air respirable,
          rejoignait au Doel la tribu de ses camarades, les écumeurs de rivière.</p>
          <p rend="alinea">La quarantaine fonctionne au Doel. Le canot du service accoste tous les
          navires remontant l’Escaut, le docteur prend connaissance des papiers du bord
          et des lettres de santé, et les bâtiments arrivant d’Orient ou d’Espagne, où
          le choléra règne à la façon d’un roi du Dahomey, sont forcés de larguer et de
          s’arrêter ici durant huit jours, à hauteur de l’ancien fort Frédéric.</p>
          <p rend="alinea">Déjà cinq vapeurs stationnent immobiles, comme de mornes Léviathans, les
          feux éteints, la vapeur renversée, la cheminée dépouillée de son long panache
          de fumée. Ils arborent le sinistre pavillon jaune, qui les retranche
          provisoirement du monde social, et le seul qui tienne à distance jusqu’aux
          <foreign xml:lang="en">runners</foreign>, si difficiles à épouvanter pourtant.</p>
          <p rend="alinea">Mais ce n’est que partie remise, et il suffira que les navires infectés ou
          seulement en observation purgent la quarantaine et ramènent le drapeau soufré
          pour que la nuée des sinjoors qui les guette avidement, comme un chat guigne,
          de loin, un oiselet auquel il ne peut mettre la patte, et rendus encore plus
          âpres à la curée par ce long ajournement, s’abattent sur eux, avec
          l’inéluctable arbitraire d’un nouveau fléau.</p>
          <p rend="alinea">D’ici là, pour se tenir en haleine les <foreign xml:lang="en">runners</foreign> jetteront leur dévolu sur
          le Dolphin, un grand trois-mâts australien arrivant des Indes hollandaises et
          de l’Indo-Chine. Un bateau-pilote profitant de la marée haute, le remorque
          depuis Flessingue vers Anvers et il passera devant le Doel à trois heures de
          l’après-midi.</p>
          <p rend="alinea">En attendant que les mâts du vaisseau promis pointent, du côté de Bats,
          par-dessus les Polders, nos ruffians se répandent sur la digue herbeuse
          derrière laquelle se tasse en contre-bas, le placide village qu’ils
          terrorisent pareils à une descente de Normands en l’an mille.</p>
          <p rend="alinea">Leur présence au Doel prête un charme malsain de plus à l’atmosphère de
          lazaret planant depuis un mois autour de ce nid de crânes bateliers à
          l’épreuve de toute épidémie. Ô le cimetière de pêcheurs et de naufragés où
          l’on enfouit récemment quatre cholériques !</p>
          <p rend="alinea">Les doyens de la rapace confrérie, les routiers, des gaillards pileux,
          terribles, aquilins, se mêlent à leurs dignes apprentis. Sous la large
          visière de leur casquette ceux-ci représentent des têtes bretaudées, ou
          crépues, polissonnes, étrangement avenantes mais vicieuses, déflorées par les
          coups de garcette et la crapule. Transfuges de marins, pseudo-navigateurs,
          quelques-uns mal remis des excès d’une nuit blanche, roupillent, croupe en
          l’air, les mains jointes dans la nuque. D’autres couchés sur le ventre,
          redressés à mi-corps sur les coudes, le menton dans les paumes : position de
          sphinx aposté ou de vigie malfaisante.</p>
          <p rend="alinea">Cillant et clignant de l’œil, ils conjurent l’horizon et semblent
          fasciner jusqu’à les immobiliser les steamers pavoisés de jaune.</p>
          <p rend="alinea">Parfois, pour tromper leur impatience, les <foreign xml:lang="en">runners</foreign> se remettent sur leurs
          pieds, bâillent, s’étirent, ploient et écartent les jambes, esquissent
          lentement et comme à regret des feintes de lutteur, traînent quelques pas,
          puis se rafalent et retombent peu à peu dans leur immobilité expectante.</p>
          <p rend="alinea">Il y en a de remuants et de turbulents, qui, semblables aux guêpes,
          taquinent et assaillent les dormeurs, ou qui barbotent, pieds nus, dans la
          vase et en sortent chaussés d’un noir cothurne.</p>
          <p rend="alinea">Mais l’une des vedettes signale le voilier ! Trêve de paresse et de
          baguenaude ! À la vue de leur proie, ne songeant plus qu’à la curée, ils
          enjambent les dormeurs, dévalent vers la petite crique où sont garées leurs
          pirogues, embarquent leurs appeaux et leurs provisions, ramassent les avirons
          et se mettent en devoir de démarrer. Opération critique, car la passe est
          étroite, les embarcations se touchent et dans son égoïsme ombrageux chacun
          voudrait partir avant les autres. Tous s’ébranlent, se démènent à la fois,
          aucun ne prétend céder le pas à son voisin, au concurrent.</p>
          <p rend="alinea">De là des criailleries, des invectives et des bousculades. Pour arriver
          beau premier le <foreign xml:lang="en">runner</foreign> coulerait sans vergogne non seulement le canot du
          camarade, mais le camarade lui-même. D’ailleurs, il n’y a plus de camaraderie
          qui tienne, l’instinct du lucre reprend le dessus ; et les complices qui
          piquaient tout à l’heure au même plat et buvaient à la même bouteille, se
          dévisagent à présent d’un air torve, prêts à s’entre-déchiqueter.</p>
          <p rend="alinea">Mais, profitant de ce chamaillis qui menace de tourner en un engagement
          naval, voilà qu’un canot, puis un second, puis un autre encore, montés par
          des gaillards plus avisés, se sont doucement coulés entre les antagonistes
          et, narquois, boutent allègrement au large.</p>
          <p rend="alinea">À cette vue, les querelleurs suspendent les hostilités et le gros de la
          flottille se détache de la rive.</p>
          <p rend="alinea">Les retardataires nagent à toutes rames, silencieux, remplis d’angoisse,
          dévorant leur haine envieuse, résolus à l’emporter coûte que coûte sur leurs
          compétiteurs, ruminant chape-chute et coups de Jarnac. Ils manœuvrent si
          bien qu’ils rejoignent leurs avant-coureurs.</p>
          <p rend="alinea">Et à présent ils marchent de conserve, une force égale, une même énergie,
          semble les animer ; aucune équipe ne gagnera notablement sur la masse. Leur
          respiration haletante s’accorde avec le rythme de leur nage ; ils se penchent
          et se renversent spasmodiquement, les tolets gémissent à chaque coup
          d’aviron, et l’eau dégouttant des palettes promène à travers la nappe glauque
          un ruissellement d’escarboucles.</p>
          <p rend="alinea">Du bâtiment, point de mire de cette passionnante régate, on a vu s’avancer
          leur flottille, qui semblait de loin, tant elle se tient compacte et serrée,
          un banc de poissons migrateurs. Le monde se presse sur le pont. Le capitaine
          et son équipage suspectent et flairent en ces rameurs endiablés les
          émissaires des mercantis et des pourvoyeurs du port.</p>
          <p rend="alinea">Le chef, qui n’en est pas à sa première rencontre avec ces landsharks, ces
          requins d’eau douce, change de couleur et se met à sacrer comme un diable.
          Les matelots, eux, quoique ayant ample sujet de rancune contre cette race,
          affectent bien quelque humeur, mais ne grommellent que du bout des lèvres ;
          ils rient plutôt sous cape et s’émoustillent à l’idée des plaisirs
          usurairement payés mais si copieux et si intenses que leur procureront ces
          entremetteurs.</p>
          <p rend="alinea">À une encablure du vaisseau, les canotiers de la tête hèlent le capitaine,
          un Anglais congestionné qui accueille leurs ouvertures par une recrudescence
          d’imprécations et les menace même, s’ils ne décampent au plus vite, de les
          canarder comme une compagnie de halbrans. Mais les <foreign xml:lang="en">runners</foreign>, incomparables
          louvoyeurs, possèdent leur code maritime. Ils en tournent aussi adroitement
          les pénalités qu’ils esquivent les rapides et les hauts-fonds de l’Escaut.
          Pures rodomontades que les sommations de l’Anglais ! Il se garderait bien de
          s’attirer une vilaine affaire. Aucune loi belge ne l’arme contre
          l’investissement de son navire par les commis de victuaillers.</p>
          <p rend="alinea">Aussi, forts de la connivence légale, les sacripants affectent d’autant
          plus de pateline conciliation, que le rageur leur lance, à défaut d’autre
          mitraille, les plus gros projectiles de son arsenal de gueulées. Les damned
          son of a whore ! alternent avec les bloody son of a bitch !</p>
          <p rend="alinea">Sur ces entrefaites, les autres équipes, lâchant les rames pour se servir
          de harpons, s’accrochent à l’arrière, grimpent le long des œuvres mortes,
          jouent des pieds et des mains, et foulent le pont avant que le capitaine ne
          soit arrivé à bout de son chapelet d’imprécations.</p>
          <p rend="alinea">L’équipage n’exécute plus ou n’écoute que mollement les voix. À dire vrai
          les matelots pactisent avec les envahisseurs. L’approche du port amollit ces
          grands gaillards, la discipline se relâche ; ils sont puérils et distraits
          comme des collégiens à la veille des vacances. Depuis les bouches de
          l’Escaut, dans le vent moins âpre qui souffle de la terre, ces internés
          hument le bouquet des libertés prochaines et reniflent bruyamment, les
          effluves des haras hospitaliers.</p>
          <p rend="alinea">Loin d’en vouloir à ces nautoniers cauteleux qui ne se jettent à leur cou
          que pour les écorcher de nouveau en exploitant leurs fringales et leurs
          pléthores, ces bonnes pâtes les accueillent comme les annonciateurs des
          prochaines bâfrées et des imminentes débondes.</p>
          <p rend="alinea">Pas moins de trente canots, chacun monté par deux ou trois <foreign xml:lang="en">runners</foreign>,
          adhèrent à la carcasse du Dolphin avec l’inéluctable opiniâtreté des
          pieuvres. Tandis que les matelots organisant un simulacre de résistance,
          refoulent mollement l’invasion à bâbord, on les déborde à tribord. Repoussés
          de la poupe, les pendards se jettent à la proue ou, se portant à la fois sur
          un seul point, ils se font la courte échelle. L’un grimpe sur les épaules ou
          s’assied sur la tête d’un gaillard qui pèse de tout son poids sur les
          omoplates d’un troisième. Le dernier arrivé supporte à son tour la charge
          d’un autre compère sur lequel viendra s’en jucher un cinquième, et ainsi de
          suite. Les patients du dessous geignent, soufflent, renâclent, demandent
          qu’on se dépêche, n’en peuvent plus, ceux du dessus s’esclaffent et
          batifolent ; les talons menacent de défoncer les mâchoires, les mains se
          cramponnent aux tignasses, les nippes se déchirent avec un craquement, les
          croupes offusquent et éborgnent les visages, et ainsi agglutinés, culbutés
          les uns sur les autres, ils rappellent ces francs lurons de kermesse, qui
          s’échafaudent et se superposent jusqu’à ce que le plus haut perché puisse
          décrocher au profit de tous, les prix d’un inaccessible mât de cocagne. À
          chaque oscillation du navire qui continue de filer son nœud, cette pyramide
          humaine menace de s’écrouler dans le fleuve ; le frêle batelet sur lequel
          repose tout l’édifice, risque vingt fois de chavirer avec sa cargaison.</p>
          <p rend="alinea">La témérité des <foreign xml:lang="en">runners</foreign> confond le capitaine lui-même et son mépris pour
          cette racaille se transforme en l’admiration indicible que tout Anglo-Saxon
          éprouve pour les casse-cou.</p>
          <p rend="alinea">Courage ! une poussée encore et les voilà maîtres de la place !</p>
          <p rend="alinea">Après l’abordage il s’agit de lotir le butin. Partage délicat, car pour
          vingt à trente chrétiens montant le navire, on compte près d’une centaine de
          rapaces. Harcelé, tiré à quatre, interpellé dans toutes les langues et de
          tous les côtés à la fois, le matelot ne sait auquel entendre. Le pont revêt
          l’aspect d’une Bourse de commerce. De groupe à groupe se débat la valeur
          représentée par chaque tête de l’équipage. Les vétérans intimident les
          faibles et les novices ; les politiques s’efforcent d’évincer les béjaunes.
          Quelques <foreign xml:lang="en">runners</foreign> lâchent pied. Mais la plupart se le disputant en vigueur et
          en astuce, les conférences s’animent et tournent en colloques. On montre les
          dents, des poings se ferment, renards redeviennent loups. Les altercations du
          rivage se renouvellent ; envenimées par l’ajournement, cette fois les
          querelles se videront pour de bon. Il suffira d’un corps à corps isolé pour
          amener une bagarre générale. Ils se daubent, se prennent à la gorge, se
          terrassent, s’agrippent comme des dogues, jouent de la griffe et même du
          croc, et s’ils craignent le dessous recourent aux feintes déloyales, aux
          coups félons.</p>
          <p rend="alinea">Les marins se gardent bien d’intervenir dans ces passes d’armes dont ils
          représentent l’enjeu. D’ailleurs, eux-mêmes ont la tête trop près du bonnet
          pour contrarier ces règlements de compte. Ils font cercle, passifs,
          affriolés, jugeant des coups. Leurs dépouilles appartiendront aux vainqueurs.
          Ces convoitises féroces déchaînées chez les mercantis, flattent peut-être les
          grands enfants prodigues, résolus à fondre jusqu’à leur dernier jaunet dans
          n’importe quelle fournaise. Un œil poché, une lèvre fendue, une dent
          déchaussée, quelques contusions et quelques estafilades décident de la
          victoire. Terrassés, le genou du vainqueur pesant sur leur poitrine, beaucoup
          se rendent avant d’avoir été mis hors de combat. Ils regagnent piteusement
          leurs barques et battent en retraite vers le Doel, à moins que, de loin, ils
          ne s’obstinent à escorter le Dolphin et à poursuivre de huées leurs heureux
          compétiteurs.</p>
          <p rend="alinea">À présent, ceux-ci s’amadouent, rentrent les griffes, étanchent le sang de
          leurs égratignures, réparent les ruines et les brèches de leur accoutrement,
          et sous le boucanier, héroïque à ses heures, reparaît le trafiquant sordide,
          le roué de comptoir.</p>
          <p rend="alinea">Ils se rabattent sur les matelots comme, après une bataille décisive entre
          deux fourmilières, les triomphateurs s’empressent d’emporter et de traire les
          gros pucerons des vaincus.</p>
          <p rend="alinea">Paniers de victuailles, rouleaux de tabac, caisses de cigares, tablettes
          de cavendish, et surtout tonnelets de liquide, bières, gins, whiskeys,
          tisanes gazeuses jouant le champagne, bordeaux plus ou moins frelatés ou
          alcoolisés, pimentés à emporter la mâchoire d’un bœuf, émergent, surgissent,
          comme par enchantement, des mystérieuses cachettes où les avaient dissimulés
          les belligérants. Le champ de bataille se résout en un champ de foire et le
          carnage en un bivac. Les bouchons sautent, les bondes perforent les
          tonnelets. Robinets de tourner, pintes et verres de se remplir, et les marins
          de répondre aux avances des insinuants capteurs. Les débagouleurs se font
          chattemiteux et presque mignards.</p>
          <p rend="alinea">Les officiers se contentent de veiller à l’exécution des manœuvres
          indispensables et pour plus de sûreté mettent eux-mêmes la main à la besogne.
          Et graduellement l’ambiante langueur les gagne :</p>
          <p rend="alinea">— Oh ! se déprendre au plus vite du morne et rigide devoir, dépouiller le
          sacerdoce avec l’uniforme, s’humaniser ; oui, même s’animaliser… En attendant,
          pourquoi ne pas tâter des rafraîchissements que ces gueux nous apportent !
          Voilà trois semaines que, sous prétexte de brandy, le steward ne nous sert
          plus que de la ripopée et l’estomac répugne au biscuit de mer, aux conserves
          et aux salaisons.</p>
          <p rend="alinea">Ainsi monologuent les officiers en arpentant le pont. L’austère capitaine
          lui-même se sent plus faible et plus indulgent que de coutume.</p>
          <p rend="alinea">Un <foreign xml:lang="en">runner</foreign> devine ce trouble,
          car il s’approche du commandant et, avec un
          geste câlin, en lui versant une rasade de mixture mousseuse : “ Un verre de
          champagne, mon capitaine ! ”. Le capitaine dévisage l’effronté, prêt à lui
          tirer les oreilles, mais le juron courroucé expire entre les poils de sa
          moustache grise, il ébauche à peine un rictus sourcilleux, et, tantalisé,
          accepte le verre, le siffle d’un trait, claque des lèvres et le tend au jeune
          échanson, non pour le rendre mais bien pour qu’il le lui remplisse.</p>
          <p rend="alinea">Ce drôle dégourdi qui vient de l’induire si victorieusement en tentation
          ne laisse pas d’intriguer le capitaine, presbytérien rigide et quelque peu
          puritain. Il a la taille d’un jeune mousse, la mine d’une fillette, et
          pourtant la hanche plus fournie et les reins plus cambrés, plus modelés, que
          les autres lurons de sa volée. Comme la plupart de ses pareils, celui-ci
          porte un déguisement d’aspirant de marine. “ Où diable cette confrérie de
          fieffés bandits a-t-elle déniché d’aussi gentilles recrues ? ” marronne le
          respectable capitaine, et, plus sollicité qu’il ne se l’avoue par
          l’expression agaçante de l’échanson, il s’éloigne en maugréant, lorsque le
          soi-disant <foreign xml:lang="en">runner</foreign> lui jette les bras autour
          du cou et lui révèle son double travestissement.</p>
          <p rend="alinea">— Damnation ! clame le commandant, en voyant mille lucioles, c’est qu’ils
          finiront par nous amener tout leur sacré b…</p>
          <p rend="alinea">— À vos ordres mon capitaine !</p>
          <p rend="alinea">Et railleusement, elle lui désigne les lieutenants lutinés
          par des <foreign xml:lang="en">runners</foreign>
          auprès de qui ces officiers, bons connaisseurs, ne tardent pas à partager
          l’agréable méprise de leur commandant.</p>
          <p rend="alinea">Cependant, la présence de ces femmes à bord, active et irrite l’appétence
          des matelots et leur fait paraître séculaire la demi-heure qui les sépare
          des quais anversois. Et l’ivresse aidant, nos simples suspectent encore
          d’autres supercheries et menacent de confondre avec les quatre midship-women,
          les polissons imberbes, qui les accablent de chatteries. Pourquoi ceux-là
          aussi ne seraient-ils pas des nonnains d’un couvent de joie ? Illusion
          d’autant plus plausible, que dans ce monde équivoque, les filles corrodent
          leur gentillesse et leur amabilité natives, à la forfanterie, à l’abord rogue
          et à la parole enrouée des pilotins en rupture de hune, tout comme les
          mousses de cette marine de ribleurs recourent pour duper les matelots
          réguliers à des effusions et à des jolivetés quasi féminines. Si l’orgie et
          la traversée se prolongeaient de scabreux quiproquos résulteraient des
          obsessions du <foreign xml:lang="en">runner</foreign> et de l’abrutissement du marin.</p>
          <p rend="alinea">Le Dolphin entre en rade.</p>
          <p rend="alinea">À un dernier méandre du fleuve, le panorama d’Anvers s’étale dans sa
          majestueuse et grandiose splendeur. Sur une longueur de plus d’une lieue, la
          ville présente aux regards des arrivants un front imposant de hangars, de
          halles, de monuments, de tours et de clochetons, que domine la flèche de
          Notre-Dame. Ce phare de bon conseil prémunit les voyageurs contre les
          embûches et les dédales de perdition qui s’enroulent au pied de la
          cathédrale, comme le serpent se repliait à l’ombre de l’arbre de vie. Le
          crépuscule rosit le monument admirable, flamboie dans les dentelles de la
          pierre, et, en même temps qu’à sa nichée de corneilles le beffroi donne la
          volée aux notes de son carillon…</p>
          <p rend="alinea">Mais le marin du Dolphin ne lève plus les yeux à cette hauteur et n’entend
          même plus la voix des cloches vespérales. Pourquoi, la flèche altière ne
          s’apercevait-elle pas des bouches de l’Escaut et le bourdon si sonore
          n’a-t-il pas résonné jusqu’au Doel ? Les émissaires du diable prirent les
          devants sur les messagers des cieux. Même lorsqu’il se trouve en présence de
          ces bons génies, il n’aura d’oreilles que pour les boniments des courtiers et
          de regards que pour les ruelles obliques dont les fenêtres rougeoient comme
          des fanaux de malheur.</p>
          <p rend="alinea">Aussi dès que le matelot met pied à terre, les <foreign xml:lang="en">runners</foreign> l’acheminent sans
          peine vers les dispensaires clandestins où le publicain s’associe à la
          prostituée pour le détenir et pour le gruger. Celle-ci s’attaque à ses
          moelles ; celui-là le soulage de son vaillant. La fille va l’énerver ; puis le
          procureur le plumera sans résistance.</p>
          <p rend="alinea">Afin de le livrer pieds et poings liés à leur maître, les <foreign xml:lang="en">runners</foreign> lui
          avancent une partie de son gage et le déterminent ensuite à confier à ses
          hôtes la poignée d’or amassée au prix d’un travail pénible comme un supplice.
          Désormais, il ne s’appartient plus.</p>
          <p rend="alinea">Il ne s’arrache des bras de la gouine que pour ivrogner avec le
          ruffian.</p>
          <p rend="alinea">On l’empêtre de toutes sortes d’emplettes de pacotille qu’on lui endosse à
          des prix exorbitants. Il paie dix et vingt fois leur valeur, pour en faire
          présent à son entourage, à ceux-là même qui viennent de les lui coller, des
          flacons d’outrageuses essences, des basses parfumeries, des colifichets
          criards, des miroirs en écaille, de la coutellerie anglaise, des bagues en
          similor, du clinquant, des rassades avec lesquelles les civilisateurs ne
          parviendraient même plus à éblouir les Cafres et les Sioux. Jamais il ne sort
          seul, jamais il ne franchit les confins de la région excentrique.</p>
          <p rend="alinea">Le long du jour il s’accoude au comptoir de la salle commune. Les parois
          se tapissent de pancartes : matous de l’Old Tom Gin, triangles rouges du
          pale-ale, bruns losanges du stout. Les chromolithographies sentimentales des
          Christmas Numbers alternent avec les épilepsies des Police News, de même que,
          sur le dressoir, les sirops et les élixirs à goût de pommade voisinent avec
          les alcools corrosifs.</p>
          <p rend="alinea">Pour obtenir le droit de contempler perpétuellement la créature dévolue à
          ses tendresses, il ingurgite tous les poisons de l’étalage. Peu à peu, sous
          l’influence de ses libations, elle lui semble revêtir l’apparence d’une
          madone trônant sur un reposoir, les bouffées de la pipe embaument l’encens,
          le dressoir joue le retable, les liqueurs composent des sujets de vitrail, et
          les oraisons jaculatoires ne dégagent pas la ferveur des discours qu’il tient
          à cette drôlesse. Alors, un rire moqueur lui rend le sentiment de l’endroit
          où il se trouve et de la déesse qu’il invoque.</p>
          <p rend="alinea">Si son ivresse tourne exceptionnellement en frénésie, s’il tapage et se
          démène un brin, ces accès ne durent qu’un moment.</p>
          <p rend="alinea">La gaupe est même chargée de les provoquer par sa coquetterie, car non
          seulement on porte largement la casse en compte au jaloux, mais afin de se
          faire pardonner ses incartades, celui-ci ne se montre que plus coulant, que
          plus malléable. Pour reconquérir sa boudeuse maîtresse il n’est pas de folie
          qu’il ne commette, de dispendieuse fantaisie à laquelle il ne se livre.</p>
          <p rend="alinea">Chaque matin le dépositaire lui remet un louis sur son capital et chaque
          soir le flambard a consciencieusement dépensé cet argent mignon. Il paie
          recta, comme s’il possédait la pistole volante ou la bourse de
          Fortunatus.</p>
          <p rend="alinea">Aussi, son ébahissement, le jour où le publicain lui présente un mémoire
          établissant qu’il doit à son hôte près du double de ce qu’il croyait posséder
          encore. Cette fois le pigeon se regimbe et va cogner pour de bon, mais en
          prévision du grabuge le logeur a stipendié ses satellites ordinaires qui
          maîtrisent le récalcitrant. On le menace aussi de la police maritime,
          mystérieuse juridiction inconnue de ce simple et qu’il s’imagine draconienne
          comme un Saint-Office. Un énorme abattement succède à ses velléités de
          révolte. Plutôt que d’aller en prison il engagera sa carcasse.</p>
          <p rend="alinea">Ici commence la phase la plus douloureuse de la traite du matelot :</p>
          <p rend="alinea">Le juif de Venise ne prenait au débiteur insolvable qu’une livre de sa
          chair, les Shylocks anversois dépècent et charcutent moralement le mauvais
          payeur en l’impliquant dans une série de forfaitures : ils le contraignent de
          déserter, lui procurent un nouveau contrat de louage, font main basse sur
          l’avance qu’on lui paie ; le forcent de signer un deuxième engagement, raflent
          une deuxième fois la prime ; l’embauchent de nouveau, retournent de nouveau
          ses poches, et répètent ce jeu jusqu’à ce que l’autorité consulaire s’émeuve
          et se prépare à sévir.</p>
          <p rend="alinea">Ils l’ont exprimé comme une orange. À les en croire il ne leur aurait pas
          encore rendu ce qu’il leur doit. Mais il devient compromettant, il s’agit de
          s’en défaire. C’est seulement de crainte qu’il ne parle et ne les fasse
          pincer avec lui que les trafiquants le recèlent dans un taudion en dehors des
          fortifications.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, ils brocantent une dernière fois la pauvre marchandise humaine tant
          grevée, à un capitaine peu scrupuleux et, par une nuit ténébreuse, le <foreign xml:lang="en">runner</foreign>,
          toujours prêt aux missions risquées, le même <foreign xml:lang="en">runner</foreign> qui l’enivrait et le
          cajolait sur le Dolphin, charge le contumax sur une allège, dissimulée en
          aval du port, et le conduit clandestinement à bord de l’interlope.</p>
          <p rend="alinea">À peine retourné à son élément, à son rude labeur, le matelot ne pense
          plus aux vicissitudes du dernier mouillage. Le souvenir des récentes
          abjections se fond au souffle rédempteur du large.</p>
          <p rend="alinea">Si bien qu’après des circumnavigations prolongées, le pauvre diable tout
          prêt à recommencer sa désastreuse expérience, s’adonnera corps et âme, aux
          mauvais messies des rives de l’Escaut.</p>
          <p rend="alinea">En somme, il n’y a encore que ces pressureurs pour lui offrir les
          délassements absolus !</p>
          <p rend="alinea">Aux escales des antipodes sous ces climats véhéments, dans ces terres de
          feu peuplées d’êtres à pulpe citronneuse, de femmes reptiliennes et d’hommes
          efféminés, auprès de ces populations jaunes et félines comme leurs fièvres,
          les Européens refoulent leurs postulations charnelles, ou ne se prêtent au
          soulagement qu’avec la répugnance d’un apoplectique qui se fait tirer une
          palette de sang.</p>
          <p rend="alinea">Ou bien ils affrontent le lupanar comme un danger, en se montant le coup,
          avec des allures de bravache, et, pressés d’en finir, mènent les débauches
          féroces à travers les fumées de l’opium. Une flore capiteuse et entêtante,
          les épices, les venins et l’incandescence de l’atmosphère les fouettent, les
          emballent, et les précipitent tout d’un bloc vers des voluptés cuisantes
          suivies de stupeurs et de remords…</p>
          <p rend="alinea">Âmes enfantines et mystiques ne goûtant pas le plaisir sans une sourdine
          d’intimité et de ferveur, ils associent à leurs nostalgies amoureuses les
          doux météores, les fraîches nuaisons des mers germaniques : la température
          lénifiante des côtes occidentales, les brises viriles et réconfortantes, même
          la cordialité bourrue des grains et la brusquerie des sautes de vent
          succédant à l’énervante caresse alizéenne ; le sourire discret et attendri du
          septentrion, les harmonieux rideaux de nuages tirés enfin sur le rayonnement
          implacable, et surtout le baiser quasi lustral du premier brouillard…</p>
          <p rend="alinea">En revanche, ils se reprochent leur commerce avec les païennes comme un
          rite sacrilège.</p>
          <p rend="alinea">Et jamais ils ne se reporteront à ces attentats sans que surgisse aussi le
          cauchemar des tourmentes de typhons et de cyclones durant lesquelles
          d’occultes prêtresses de Sivah, avec des sifflements et des torsions de
          tarasques, ne semblent pomper l’huile bouillante de la mer que pour y
          substituer les laves telluriennes et les métaux en fusion du firmament…</p>
        </div>

        <div xml:id="LeCarnaval" type="div2">
          <head>
            VI
            <lb/>Le Carnaval.
          </head>
          <p rend="alinea">Le cousinage de Laurent Paridael avec les couches dangereuses ou
          indigentes de la population, n’allait évidemment pas sans une prodigalité
          effrénée. On aurait dit que pour mieux ressembler à ses entours, il lui
          tardait de se trouver sans sous ni maille. Le vague dégoût mêlé de terreur
          qu’il conçut pour l’argent le jour même de sa majorité, à peine était-il
          entré en possession de son pécule, n’avait fait qu’augmenter depuis son
          explication avec les Tilbak.</p>
          <p rend="alinea">Comme à 1’ “ Or du Rhin ” dans la tétralogie wagnérienne, il attribuait au
          capital une vertu maligne et lénifère, cause de toutes les calamités
          humaines, et il rapportait aussi ses afflictions personnelles. N’était-ce pas
          l’argent qui le séparait à la fois de Régina et d’Henriette ? Cet argent qui
          n’avait même pu lui rendre le grand service de retenir à Anvers ses chers
          amis de la Noix de Coco !</p>
          <p rend="alinea">Cependant, du train dont il maltraitait son avoir, il en aurait raison en
          moins d’une année.</p>
          <p rend="alinea">Après le départ des émigrants et sa brouille avec Bergmans, aucun
          contrôle, aucune exhortation ne l’arrêtait plus. Il éprouvait de la volupté à
          se défaire de ces écus abhorrés, à les rouler dans la boue ou à les répandre
          dans les milieux faméliques où ils consentent rarement à briller. Il
          affichait autant de mépris pour ce levier du monde moderne que les négociants
          lui vouaient de respect et d’idolâtrie.</p>
          <p rend="alinea">Il inventait force extravagances afin de scandaliser une bourgeoisie
          essentiellement timorée et pudibonde, au point que sa dissipation ostensible
          outrageait comme un sacrilège et un blasphème les thésauriseurs et même tous
          les gens d’ordre. On lui eût pardonné ses autres travers, son encanaillement
          à vif et à cru, sa lutte ouverte contre la société, mais ses grugeries
          féroces lui méritèrent l’anathème des esprits les plus tolérants.</p>
          <p rend="alinea">Ne s’avisait-il, pas en plein jour, ayant trop bien déjeuné, de s’engager,
          avec ses convives peu accointables, le créat et le piqueur d’un manège en
          faillite non moins éméchés que lui, par les rues les plus passantes afin de
          croiser les gens d’affaires se rendant à la Bourse ! Par surcroît de
          provocation, à quelques pas devant l’édifiant trio, marchait le chasseur du
          restaurant, portant dans chaque bras, en guise d’enseigne et de bannière, une
          bouteille du meilleur Champagne. En cet appareil les trois noceurs
          entreprenaient l’ascension de la Haute tour, et, parvenus à la dernière
          galerie, au-dessus du carillon et de la chambre des cloches, sifflaient
          glorieusement le vin mousseux et lançaient ensuite les flacons sur la place
          au risque de lapider les cochers des fiacres stationnant au pied du
          monument.</p>
          <p rend="alinea">C’était aussi des tournées d’alcool payées à tous les débardeurs
          desservant un quai. De faction au comptoir du liquoriste, Paridael empêchait
          celui-ci d’accepter la quincaille des consommateurs, au fur et à mesure
          qu’ils s’amenaient à la file, par coteries entières, s’avertissant l’un
          l’autre de l’aubaine qui les attendait au bon coin.</p>
          <p rend="alinea">Et maintes fois des bordées interminables tirées avec des équipages au
          long cours ou des compagnies de troupiers, des gobelotages de bouge en bouge,
          des pèlerinages aux sanctuaires d’amour, le tout accidenté de batteries et de
          démêlés avec la police.</p>
          <p rend="alinea">Mais on découvrait un mobile généreux au fond de ses plus grands excès :
          besoin d’expansion, protection des faibles, charité déguisée, compassion sans
          limites, bonheur de procurer quelque douceur et quelques bons moments à des
          infimes. Il semblait, qu’en se livrant à un carnage aussi fantastique de
          louis et de banknotes, le bourreau d’argent voulût mettre plus à l’aise les
          gueux qu’il obligeait et légitimer leur éventuel manque de mémoire. En cotant
          si bas ce qu’il éparpillait autour de lui, il tenait les donataires quittes
          de toute reconnaissance. Aux pauvres diables qui se confondaient en
          remerciements : “ Prenez toujours, disait-il… Empochez-moi cela et trêve de
          bénédictions… Autant vous qu’un autre… Il ne me serait tout de même rien
          resté de cet argent ce soir ! ”</p>
          <p rend="alinea">Ses charités paraissaient intempestives et désordonnées comme des fugues
          et des frasques. Non seulement il avait protégé la fuite et la désertion d’un
          disciplinaire, mais il racheta plusieurs matelots à leurs vampires, rapatria
          des émigrants, hébergea des repris de justice.</p>
          <p rend="alinea">Tout un hiver, un hiver terrible, durant lequel l’Escaut fût bâclé par les
          glaçons, il visita les ménages des journaliers et des manœuvres. Il se
          donnait pour un anonyme délégué des bureaux de bienfaisance, vidait ses
          poches sur un coin de meuble ou de cheminée et avant que les crève-la-faim
          eussent eu le temps de vérifier l’importance du secours, il s’éclipsait,
          dégringolait les escaliers comme s’il eût dévalisé et pillé ces
          paupériens.</p>
          <p rend="alinea">Il n’oublia jamais, entre autres escales de son périple de miséricorde,
          cette mansarde où vagissaient une portée d’enfançons d’un à cinq ans, dans
          une caisse matelassée de copeaux, litière trop fétide pour un clapier. Il
          semblait, à entendre leurs plaintes, à voir leurs convulsions, que la faim
          même se penchât au-dessus d’eux et que ses ongles, fouillant leur décharnure,
          les écorchât comme le râteau d’une âpre glaneuse râcle les guérets
          surmoissonnés.</p>
          <p rend="alinea">Acculé dans un coin, à l’autre bout du galetas, le plus loin possible de
          leur agonie, le père, le veuf, un musclé et râblé portefaix des Bassins, dont
          la disette n’était point parvenue encore à fondre la chair, à tarir le sang
          et la sève, ruminait sans doute la destruction prompte et violente de sa
          force inutile.</p>
          <p rend="alinea">D’un rugissement suprême, d’un geste fulgurant qui ne souffrait pas de
          réplique, le malheureux enjoignit à l’intrus de le débarrasser de sa
          présence, mais les giries de plus en plus pitoyables des petits étaient bien
          autrement impérieuses que l’attitude comminatoire du père, et stimulé,
          presque sûr d’être occis, mais ne voulant pas survivre à ces innocents,
          Laurent marcha vers le désespéré et lui tendit une pièce de vingt francs.</p>
          <p rend="alinea">Elle était plus aveuglante que le soleil, car le colosse ne put en
          supporter l’éclat et se détourna vers le mur, à la façon d’un enfant honteux
          et boudeur, en portant la main à ses yeux picotés jusqu’aux larmes ! Elle
          était donc si pesante que, Laurent l’ayant glissée dans son autre main, les
          doigts formidables la laissèrent échapper !</p>
          <p rend="alinea">Cet or sonnait comme un angelus, un message de la Providence, car la
          glaneuse abominable abandonna cette maigre râtelée d’épis humains et la
          plainte s’apaisa !</p>
          <p rend="alinea">Et, subitement, en furieux, en forcené, l’homme jeta les bras au cou de
          Paridael et coucha sa bonne tête plébéienne sur l’épaule du déclassé. Et
          Paridael, broyé contre cette large et houleuse poitrine, toute pantelante de
          sanglots, arrosé par ces chaudes larmes de reconnaissance, non moins éperdu
          que l’ouvrier même, se pâmait transporté au sein des béatitudes infinies et
          croyait arrivée l’heure de l’assomption promise aux élus du Sauveur ! Et
          jamais il n’avait vécu d’une vie aussi intense et ne s’était trouvé pourtant
          si voisin de la mort !</p>
          <p rend="alinea">Cela ne l’empêcha pas, au sortir de cette conjonction pathétique, de
          consacrer, le soir même, à ses débauches, une partie de l’or réhabilité et de
          se rejeter à corps perdu dans la crapule.</p>
          <p rend="alinea">Il se distingua particulièrement pendant le carnaval de ce même hiver
          calamiteux. D’ailleurs, de mémoire d’Anversois, jamais les Jours Gras ne
          déchaînèrent tant de licence, ne furent célébrés avec éclat pareil. On lirait
          prétexte de la misère et de la détresse pour multiplier les fêtes et les
          sauteries au profit des pauvres. Le peuple lui-même s’étourdit, chôma
          doublement, chercha dans une passagère ivresse et dans l’abrutissement un
          dérivatif à la réalité sinistre, fêta comme un Décaméron de dépenaillés ce
          carnaval exceptionnel qui, au lieu de précéder le carême, tombait en une
          saison d’abstinence absolue non prévue par l’Église et que n’auraient jamais
          osé imposer les plus féroces mandements de la Curie.</p>
          <p rend="alinea">Ne se procurant plus de quoi manger, les pauvres diables trouvaient du
          moins assez pour boire. Outre que l’alcool coûte moins que le pain, il trompe
          les fringales, endort les tiraillements de l’estomac. Le malheureux met plus
          de temps à cuver l’âpre et rogue genièvre qu’à digérer une dérisoire bouchée
          de pain. Et les fumées de la liqueur, lourdes et denses comme les
          spleenétiques brouillards du pays, se dissipent plus lentement que le sang
          nouveau ne se refroidit dans les veines. Elles procurent l’ivresse farouche
          et brutale au cours de laquelle les organes stupéfiés ne réclament aucun
          aliment et les instincts dorment comme des reptiles en estivation.</p>
          <p rend="alinea">Durant trois nuits, le théâtre des Variétés, réunissant en une halle
          immense l’enfilade de ses quatre vastes salles, grouilla de rutilante cohue,
          flamboya de girandoles, résonna de musique féroce et de trépignements
          endiablés. Il y régnait un coude à coude, un tohu-tohu, une confusion de
          toutes les castes presque aussi grande que sur le trottoir. Dames et
          lorettes, patronnes et demoiselles de magasins, frisottes et prostituées se
          trémoussaient dans les mêmes quadrilles. Les dominos de soie et de satin
          frôlaient d’horribles cagoules de louage. Aux pauses, tandis que les gandins
          en habit, transfuges des sauteries fashionables, entraînaient dans les petits
          salons latéraux une maîtresse pour laquelle ils venaient de lâcher une
          fiancée, et lui payaient la classique douzaine de “ Zélande ” arrosées de
          Roederer, les caveaux sous la redoute, convertis en une gargantuesque
          rôtisserie, en un souterrain royaume de Gambrinus, requéraient les couples et
          les écots moins huppés qui s’y empiffraient, au milieu des fortes exhalaisons
          des pipes, de saucisses bouillies, et s’inondaient d’une mousseuse bière
          blanche de Louvain, Champagne populaire, peu capiteuse, par exemple, ne
          montant pas à la tête, mais curant la vessie sans impressionner autrement
          l’organisme.</p>
          <p rend="alinea">Vers le matin, à l’heure des derniers cancans, ces cryptes, ces hypogées
          du temple de Momus présentaient l’aspect lugubre d’une communauté de
          troglodytes assommés par des incantations trop fortes.</p>
          <p rend="alinea">Tant que dura le carnaval, Laurent mit un point d’honneur à ne point voir
          son lit, à ne point quitter son pierrot fripé.</p>
          <p rend="alinea">Le carnaval des rues ne le sollicita pas moins que les caravanes
          nocturnes. Ballant les artères dévolues à la circulation des mascarades, il
          fut partout où le tapage était le plus étourdissant, la mêlée la plus
          effervescente. Les éclats des trompes et des crécelles se répercutaient de
          carrefour en carrefour ou des vessies de porc gonflées et brandies en manière
          de massues s’abattaient avec un bruit mat sur le dos des passants. Des
          chie-en-lit, fallacieux pêcheurs, aggravant encore la bousculade, tendaient,
          en guise d’hameçon, au bout de leur ligne, une miche enduite de mêlasse, que
          des gamins aussi frétillants et voraces que des ablettes s’évertuaient à
          happer, en ne parvenant qu’à se poisser le visage. Mais Paridael se
          passionnait surtout pour la guerre des pepernotes, la véritable originalité
          du carnaval anversois. Il convertit une grosse partie de ses derniers écus en
          sachets de ces “ noix de poivre ”, confetti du Nord, grêlons cubiques pétris de
          farine et d’épices, durs comme des cailloux, débités par les boulangers et
          avec lesquels s’engagent, depuis l’après-midi jusqu’à la brune, de chaudes
          batailles rangées entre les dames peuplant les croisées et les balcons et les
          galants postés dans la rue, ou entre les voiturées du “ cours ” et les piétons
          qui les passent en revue.</p>
          <p rend="alinea">L’après-midi du mardi gras, Laurent reconnut dans l’embrasure d’une
          fenêtre de l’Hôtel Saint-Antoine, louée a un taux formidable pour la
          circonstance, Mmes Béjard, Falk, Lesly, et les deux petites
          Saint-Fardier.</p>
          <p rend="alinea">Il n’avait plus revu sa cousine depuis le sas de l’hôtel Béjard, et il
          s’étonna de n’éprouver, à l’aspect de Gina tant idolâtrée, que du dépit et
          une sorte de rancune. Il lui en voulait, pour ainsi dire, de l’avoir aimée.
          Sa vie orageuse, la misère et la désolation des parias auxquels il venait de
          se frotter, n’étaient pas étrangères a ce revirement.</p>
          <p rend="alinea">Mais la catastrophe de la Gina avait compliqué cette antipathie d’une
          sorte de terreur et d’aversion superstitieuses. La Nymphe du Fossé, le
          mauvais génie de l’usine Dobouziez, exerçait à présent son influence lénifère
          sur toute la cité. Elle empoisonnait l’Escaut et irritait l’Océan.</p>
          <p rend="alinea">La vague tristesse que reflétait le visage de la jeune femme, la part très
          molle qu’elle prenait à la guerre des pepernotes, la nonchalance avec
          laquelle elle se défendait, eussent sans doute autre fois attendri et désarmé
          le dévot Paridael.</p>
          <p rend="alinea">Il n’est même pas dit qu’en un autre moment il n’eût retrouvé, pour
          l’altière idole, quelque chose de sa religion première, mais il se trouvait
          dans un de ces jours, de plus en plus fréquents, d’humeur rêche et d’âcre
          irascibilité, dans un de ces états d’âme où, gorgé, saturé de rancœur, on
          nourrit l’envie de casser quelque bibelot précieux, de détériorer une œuvre
          dont la symétrie, l’immuable sérénité insulte à la détresse générale ;
          conjonctures critiques où l’on irait même jusqu’à chagriner et bourreler de
          toutes manières la personne la plus aimée.</p>
          <p rend="alinea">Il trouva piquant de se joindre au bataillon de freluquets qui,
          stationnant sur le trottoir en face de l’hôtel, de manière à bien se mettre
          en évidence, rendaient hommage aux jeunes dames en leur décochant
          languissamment du bout de leurs doigts gantés un pepernote, pas plus d’un à
          la fois et pas trop dur. Parmi ces beaux messieurs se trouvaient les deux
          Saint-Fardier, von Frans, le fringant capitaine des gardes civiques à cheval,
          Diltmayr, le grand drapier et marchand de laines verviétois et un personnage
          basané, de mine exotique, exhibant une cravate rouge et des gants patte de
          canard, que Laurent voyait pour la première fois.</p>
          <p rend="alinea">Agacé par le flegme et les airs blasés de M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard autant que par la
          piaffe et les petites manières des gandins, il résolut de ne pas la ménager,
          se promit même de lasser sa patience, de la harceler, de la forcer à se
          retirer de la scène. Fouillant dans les poches profondes de sa blouse, il se
          mit à diriger de pleines poignées de pepernotes vers la belle impassible. Ce
          fut une continuelle volée de mitraille. Les projectiles lancés de plus en
          plus fort visaient toujours M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard et de préférence au visage.</p>
          <p rend="alinea">Après un furtif examen de ce pierrot débraillé, elle affecta longtemps de
          ne point lui prêter d’autre attention. Puis, devant l’impétuosité et
          l’acharnement de l’agression, elle abaissa à deux ou trois reprises un regard
          dédaigneux vers le quidam et se mit à caqueter de l’air le plus détaché du
          monde avec ses compagnes.</p>
          <p rend="alinea">Cette attitude ne fit qu’exciter Laurent. Il ne garda plus la moindre
          mesure. Elle s’occuperait de lui ou viderait la place. À présent, il tapait
          comme un furieux.</p>
          <p rend="alinea">Regardé de travers, dès le début, par la clique fashionable à laquelle il
          prêtait un renfort intempestif, ces messieurs de plus en plus indisposés
          contre ce carême-prenant avaient renoncé au jeu, récusant et désavouant un
          partenaire si loqueteux.</p>
          <p rend="alinea">Autour d’eux, au contraire, on s’amusait beaucoup de cette balistique
          endiablée. Le populaire était prêt à prendre contre les galantins le parti de
          cet intrus, qui se réclamait de lui par ses allures et ses dehors. C’était un
          peu à leur bassesse, à leur abjection collective que la patricienne opposait
          ses dédains de plus en plus irritants.</p>
          <p rend="alinea">Un moment on vit sourdre des gouttelettes de sang le long d’une écorchure
          produite à la joue de Gina par la chevrotine de Paridael. Elle détourna à
          peine la tête, esquissa une moue dégoûtée et loin d’honorer d’une riposte cet
          adversaire discourtois, elle dirigea, machinalement, une poignée de
          pepernotes d’un tout autre côté de la place.</p>
          <p rend="alinea">— Assez ! crièrent les gommeux, faisant mine de s’interposer.
          Assez, le voyou !</p>
          <p rend="alinea">Mais des compagnons de rude encolure se calèrent entre Paridael, et ceux
          qui le menaçaient, en s’exclamant : “ Bien touché, le bougre ! Hardi !… Laissez
          faire !… C’est carnaval !… Franc jeu ! Franc jeu ! ”</p>
          <p rend="alinea">Paridael n’entendit ni les uns, ni les autres. Enfiévré par cet exercice
          comme un sportman briguant l’un ou l’autre record, il n’avait de regards et
          d’attention que pour Régina. Il la cinglait, la criblait d’une réelle
          animosité. Son bras nerveux faisait l’office d’une fronde et manœuvrait avec
          autant de violence que de précision.</p>
          <p rend="alinea">Dans la chaleur du tir, chaque volée le rapprochait d’elle, l’élan de son
          bras l’emportait à la suite de la mitraille, il lui semblait que ses doigts
          s’allongeassent jusqu’à toucher aux joues de la jeune femme et c’étaient ses
          ongles qui lui déchiraient l’épiderme !</p>
          <p rend="alinea">Gina, non moins entêtée, s’obstinait à lut servir de cible, ne bronchait
          pas, demeurait souriante, ne daignait même pas se protéger le visage de ses
          mains.</p>
          <p rend="alinea">Elle n’avait pas reconnu Laurent, mais elle prenait plaisir à exaspérer, à
          pousser à bout ce truculent maroufle, bien résolue à ne pas démentir un
          instant sa force d’âme sous les regards hostiles de la populace.</p>
          <p rend="alinea">Laurent en était arrivé à ce degré de rage férine où, commencé en
          badinage, un jeu de main dégénère en massacre. Faute d’autres munitions, il
          lui aurait lancé des cailloux, il l’aurait lapidée. Les bonbons semblaient
          durcir sous la pression de ses mains nerveuses, et tel était le silence
          anxieux de la foule qu’on les entendait battre les vitres, la muraille et
          même le visage de Gina.</p>
          <p rend="alinea">À la fin, ce visage fut en sang. De force, Angèle et Cora firent rentrer
          Régina dans la pièce et rapprochèrent, derrière elle, les battants de la
          porte-fenêtre.</p>
          <p rend="alinea">Alors d’une dernière poignée de pepernotes, Laurent étoila une des glaces
          derrière laquelle apparaissait la courageuse femme.</p>
          <p rend="alinea">Puis haletant, harassé comme après une corvée, aussi insoucieux des
          grondements et des murmures de réprobation que sa brutalité soulevait chez
          les gens biens mis, que des applaudissements et des rires affriolés de la
          plèbe, il se perdit dans la foule, gagna en toute hâte une rue latérale, à
          l’écart de la tourmente et du grouillement : et là, pris de remords et de
          honte, son ancienne idolâtrie réagissant subitement contre son esclandre
          sacrilège, il eut une crise de larmes qui brouillèrent son maquillage et le
          firent ressembler au “ petit sauvage ” barbouillé par Gina, il y a vingt ans,
          dans le jardin de la fabrique.</p>
          <p rend="alinea">Un rassemblement qui s’était insensiblement formé autour de ce pierrot
          larmoyant le rappela si catégoriquement à son rôle de masque éhonté et
          braillard, que les badauds purent s’imaginer qu’il avait pleuré pour
          rire.</p>
          <p rend="alinea">Vers le soir, il alla relancer quelques pauvres diables figurants et
          figurantes d’un théâtre en déconfiture, qu’il entraîna dîner chez Casti, le
          restaurateur à la mode. Ce serait sa dernière bombance ! Quoi qu’il entreprit
          pour s’étourdir et se monter le coup, il manqua d’entrain. Au lieu de le
          lénifier, le vin ne fit que l’endolorir. D’ailleurs, il était harassé de
          fatigue. Il s’assoupit au milieu du repas, tandis qu’autour de lui, les
          autres dévoraient et lampaient en silence.</p>
          <p rend="alinea">Moitié rêves, moitié rêveries, certains paysages lui revenaient comme un
          douceâtre déboire. Le passé, la vie perdue soufflait par bouffées chargées de
          moisissure, de parfum ranci, de remeugle écœurant, et, en cette brise
          rétrospective et intermittente, roulaient les scabreuses ritournelles ouïes
          tous ces soirs dans les cabarets interlopes. L’inutilité de ses jours
          défilait devant Laurent en une procession macabre, une traînée de gilles et
          de pierrots malades, nigaudant, zézayant, frileux et plaintifs, que des accès
          salaces électrisaient et qui se torsionnaient et se mêlaient dans des danses
          lascives comme le spasme même…</p>
          <p rend="alinea">Comme il s’endormait pour de bon, indifférent aux caresses reconnaissantes
          et presque canines d’une fille, il sursauta au bruit d’une explication assez
          vive à l’entrée de l’escalier, suivi de pas dans l’escalier, puis dans le
          corridor, qui se rapprochèrent du cabinet où soupait Laurent, mais
          s’arrêtèrent devant le numéro voisin.</p>
          <p rend="alinea">— Ouvrez ! Au nom de la loi ! commanda une voix grave, aux intonations
          brutalement professionnelles, celle d’un commissaire de police.</p>
          <p rend="alinea">Laurent revenu complètement à lui, dégrisé en un clin d’œil, enjoint à
          ses compagnons de faire silène, en même temps qu’il colle l’oreille a la
          cloison, séparant les deux pièces.</p>
          <p rend="alinea">Des cris, un tohu-tohu, de la casse, une fenêtre qu’on ouvre, mais pas de
          réponse. Puis le fracas de la porte qu’on a fait sauter.</p>
          <p rend="alinea">Insurgé d’instinct contre toute autorité, prêt à prendre le parti des
          noceurs, contre la police, Laurent s’est précipité au dehors, et, par-dessus
          les épaules du commissaire arrêté sur le seuil du salon, celles de Béjard,
          d’Athanase et de Gaston, il aperçoit à sa consternation, Angèle et Cora,
          blotties chacune dans un angle de la chambre et s’efforçant de dissimuler
          dans les plis d’un rideau de fenêtre, la simplicité païenne de leur toilette.
          Non loin d’elles, cherchant à prendre une contenance, un air digne et résolu,
          incompatible, pourtant, avec leur ajustement aussi sommaire que celui de
          leurs belles, se campent le svelte von Frans, le gros Ditmayr et aussi — bien
          reconnaissable quoiqu’il n’ait pas plus gardé que le reste, sa cravate rouge
          et ses gants patte de canard — le rastaquouère basané à qui Laurent apprit
          cet après-midi à lancer les pepernotes.</p>
          <p rend="alinea">Les maris sont peut-être plus atterrés, plus éplafourdis encore que les
          galants ; c’est du moins le cas pour les deux jeunes Saint-Fardier. Le
          commissaire lui-même manque d’assurance et s’embarrasse dans sa
          procédure.</p>
          <p rend="alinea">Mais le côté baroque de cette scène moderniste ne frappe point Laurent ; il
          n’envisage et ne suppute que les conséquences de cet éclat.</p>
          <p rend="alinea">La présence de Béjard eût d’ailleurs suffi pour lui ôter toute envie de
          rire. Seul, le vilain apôtre semble à son aise. On croirait même que ce
          scandale le réjouit. Dans tous les cas, il est homme à l’avoir fomenté
          d’abord pour le faire éclater à point voulu. Qui sait de quelle noire
          scélératesse il compliquera ce déplorable esclandre ?</p>
          <p rend="alinea">Lui seul a pénétré dans la pièce. Il va de la table à la fenêtre, remue la
          vaisselle, le couvert, furette dans les coins, montre une effrayante présence
          d’esprit, dirige les perquisitions, signale au commissaire les “ pièces à
          conviction ” pousse l’impudence jusqu’à froisser et fouiller les vêtements
          éparpillés sur les meubles, et, sans se soucier de la présence des
          malheureuses adultères, trouve même la force de plaisanter :</p>
          <p rend="alinea">— Il y avait six couverts !… Un des oiseaux, non, une des oiselles, s’est
          envolée par la fenêtre, en s’aidant d’un rideau, arraché, comme vous voyez…
          C’était plus fort qu’une partie carrée, une partie presque cubique… Quel
          dommage ! J’aurais bien voulu voir la fugitive. Gageons que c’était la plus
          jolie !</p>
          <p rend="alinea">Il mit dans ces dernières paroles une intention tellement perfide, il
          laissa percer dans cette réticence un si diabolique sous-entendu, qu’un jour
          sinistre traversa l’esprit de Laurent et que le jeune homme s’élança vers
          Béjard en le traitant de lâche.</p>
          <p rend="alinea">L’autre se contenta de toiser ce masque mal embouché et poursuivit
          aussitôt ses investigations, mais la violente sortie de Paridael rappela
          enfin le commissaire à son rôle.</p>
          <p rend="alinea">— Hé ! vous, le pierrot ?… Qu’on décampe, et presto ! Vous n’avez rien à
          faire ici ! dit-il en prenant Laurent par le bras et en le poussant dehors ;
          puis se tournant vers Béjard et les deux maris : “ Je crois les faits
          suffisamment établis, monsieur Béjard, et superflu de prolonger cette
          situation délicate. Nous pourrions donc nous retirer. ”</p>
          <p rend="alinea">Après avoir toussoté, il ajouta d’un ton contraint, comme si la pudeur
          l’eût empêché de s’adresser directement à des coupables si court vêtus : “ Ces
          dames et ces messieurs auront la bonté de nous, rejoindre au commissariat
          pour les petites formalités qu’il nous reste à remplir ! ”</p>
          <p rend="alinea">Laurent, contre son ordinaire, a jugé inutile de se rebiffer. Il
          retrouvera le commissaire ! Béjard ne perd rien à attendre !</p>
          <p rend="alinea">Pour le moment, un autre soin incombe à Laurent.</p>
          <p rend="alinea">Coupable ou non, il faut que Gina soit avertie de ce qui vient de se
          passer et de la façon dont Béjard l’a désignée… Laurent se précipite dans la
          rue, comme un perdu, hèle un cocher, saute dans le fiacre :</p>
          <p rend="alinea">— À l’hôtel Béjard !</p>
          <p rend="alinea">Il arrache la sonnette, bouscule le concierge, s’introduit pour ainsi dire
          avec effraction dans une pièce éclairée.</p>
          <p rend="alinea">Gina fait un grand cri en reconnaissant d’abord son pierrot de
          l’après-midi, et immédiatement après, sous cet accoutrement déshonoré, sous
          un reste de maquillage, son cousin Laurent Paridael.</p>
          <p rend="alinea">Il la prend brutalement par la main : “ Un oui ou un non, Gina, étiez-vous
          ce soir au restaurant Casti ? ”</p>
          <p rend="alinea">— Moi ! Mais de quel cabanon vous êtes-vous échappé ?</p>
          <p rend="alinea">Il lui raconte, tout d’une haleine, le scandale auquel il vient
          d’assister.</p>
          <p rend="alinea">— Le misérable, s’écrie-t-elle en apprenant le rôle joué par Béjard dans
          cette scabreuse aventure. “ Je ne suis pas sortie ce soir. Ma parole ne vous
          suffit pas ? Tenez, les cachets de la poste sur cette lettre recommandée
          établissent que celle-ci m’a été remise’ il y a une heure environ. Je
          finissais d’y répondre, lorsque vous avez fait irruption ici, et vous
          accorderez qu’il m’a bien fallu une heure pour remplir ces quatre pages d’une
          écriture aussi serrée que la mienne. ”</p>
          <p rend="alinea">Pour être édifié, Laurent n’avait pas besoin d’une preuve irrécusable ;
          tout, dans Gina, proclamait l’innocence ; son maintien reposé, sa toilette
          d’intérieur, sa coiffure disposée pour la nuit, le son de sa voix,
          l’expression honnête de ses yeux, jusqu’au parfum tiède et calme que
          dégageait sa personne.</p>
          <p rend="alinea">— Pardonnez-moi, ma cousine, d’avoir douté un instant de vous…
          Pardonnez-moi surtout ma conduite de tout à l’heure…</p>
          <p rend="alinea">— J’avais déjà oublié cette bagatelle… Ah ! Laurent, c’est plutôt moi qui
          devrais te demander pardon ! N’étais-je pas cruelle à l’égard de tout le
          monde, mais surtout au tien, mon bon Laurent !… Sois-moi pitoyable. J’ai bien
          besoin, à présent, qu’on m’épargne. J’expie durement ma coquetterie…</p>
          <p rend="alinea">“ Depuis longtemps tu détestes Béjard, n’est-ce pas ? Tu ne le haïras jamais
          assez. C’est notre ennemi à tous, c’est la bête malfaisante par excellence…
          Tu sais, le naufrage de la Gina. Eh bien, c’est horrible à dire, mais j’ai la
          conviction que le misérable prévoyait ce désastre, que celui-ci entrait même
          dans ses spéculations. Oui, il savait le navire incapable de tenir plus
          longtemps la mer… ”</p>
          <p rend="alinea">— Non ! Oh, non ! Ne dis pas cela. Béjard était un ange ! il y a deux
          secondes ! Béjard était bon comme Jésus !… Il savait cela, il voulait cette
          noyade ! Dieu ! Dieu ! Dieu ! Oh non !… hurlait Laurent en se prenant la tête à
          deux mains, en se bouchant les oreilles.</p>
          <p rend="alinea">— Oui, je jurerais sur mon âme qu’il le savait. Il se méfie de moi. Il
          sent que je le devine, il me craint. Il a peur que je ne parle. Je sais aussi
          qu’il a voulu, avec le vieux Saint-Fardier, te faire enfermer comme fou. Sans
          mon père, on te colloquait. Fou ! On le deviendrait au milieu d’un pareil
          monde. C’est miracle que j’aie conservé la raison. Je jurerais que le complot
          de ce soir a été tramé par lui, avec Vera-Pinto, le Chilien que tu as
          remarqué cet après-midi dans la rue et revu chez Casti.</p>
          <p rend="alinea">Et Gina raconta à Paridael que, depuis son arrivée à Anvers, cet exotique
          la poursuivait de ses assiduités. Plusieurs fois elle l’avait éconduit, mais
          il revenait toujours à la charge, encouragé, aussi incroyable que cela parût,
          par Béjard même auprès de qui il avait remplacé Dupoissy. Il avait, certes,
          l’âme encore plus basse et plus noire que le Sedanais, et Gina n’augurait
          rien de bon de ce que les deux associés tripotaient ensemble sous prétexte de
          commerce.</p>
          <p rend="alinea">Béjard entendait reconquérir sa liberté pour épouser une autre héritière.
          Depuis qu’il l’avait ruinée, Gina ne représentait plus qu’un obstacle à sa
          fortune. N’osant se débarrasser de sa seconde femme comme il avait du le
          faire, là-bas, de la première, il avait tenté, par persuasion, de faire
          consentir Gina au divorce. L’intérêt de son enfant, et aussi le souci de sa
          réputation, avaient empêché Gina de se rendre à ses instances, autrement elle
          eût été la première à souhaiter la rupture de cette abominable union. En
          présence de ce refus, Béjard avait eu recours à la menace, puis, comme sa
          femme ne cédait toujours pas à sa volonté, il l’avait battue, oui, battue,
          sans pitié. Toutefois un jour, qu’il levait de nouveau la main sur elle, Gina
          s’arma d’un couteau et menaça de le lui plonger dans le ventre. Aussi lâche
          que méchant, il se l’était tenu pour dit. Mais, pour briser la résistance de
          son épouse, il devait mettre en œuvre des moyens autrement abominables. Il
          avait essayé de la pousser dans les bras du Chilien. Elle déconcerta ces
          embûches et le rasta en fut pour ses frais de galanterie. Enfin, en désespoir
          de cause, ne parvenant pas à induire sa femme en adultère, Béjard avait
          résolu de la faire condamner et flétrir comme si elle était coupable. De
          connivence, toujours, avec Vera-Pinto, il n’avait pas hésité, pour
          l’atteindre, à frapper les petites Saint-Fardier.</p>
          <p rend="alinea">Voici, présumait Gina, quelle était la trame du complot :</p>
          <p rend="alinea">— Après avoir averti Béjard de la partie galante liée pour la soirée, le
          Chilien s’y était rendu avec l’une ou l’autre de ses conquêtes.</p>
          <p rend="alinea">“ Il n’en manque pas, je l’avoue, même dans ce qu’on appelle la bonne
          société, disait M<hi rend="exposant">me</hi> Béjard, car mes égales ne partagent pas toutes mon
          aversion pour cet équivoque métis. Inutile de les nommer. Plus heureuse
          qu’Angèle et Cora, la troisième dame mêlée à cette aventure aura pu, du
          moins, s’enfuir à temps. Cette personne ne se doute pas qu’elle doit
          précisément son salut à la haine que me vouent Béjard et son âme damnée. Il
          importait à ceux-ci de la faire disparaître avant l’arrivée de la police pour
          m’impliquer moi-même dans cette affaire. Ne m’avait-on pas vue l’après-midi
          en compagnie de mes malheureuses cousines ? Et von Frans, Ditmayr et
          Vera-Pinto ne sont-ils pas demeurés tout le temps plantés sous noire balcon ?
          La scène chez Casti représente l’épilogue d’une intrigue nouée à l’Hôtel
          Saint-Antoine, et, demain, dans Anvers, il ne se trouvera personne, sauf mon
          père et vous, qui ne soit persuadé de mes relations avec ce Chilien ! Ah !
          Laurent ! Dire que Bergmans lui-même croira les calomniateurs ! Quand c’est
          dans son souvenir que je puisais la force de rester vertueuse !</p>
          <p rend="alinea">C’est lui que j’aimais, c’est lui que je devais épouser ! Je le décourageai
          par ma vanité, et lorsqu’il se retira, mon amour-propre l’emportant encore
          sur mon amour, je consentis au plus funeste des mariages. Pour piquer celui
          que j’aimais, je me suis rendue éternellement malheureuse ! ”</p>
          <p rend="alinea">En vain Paridael avait-il tenté d’user sa passion, de la rendre de plus en
          plus absurde en multipliant à l’envi, de propos délibéré, les obstacles et
          les barrières qui le séparaient de sa cousine ; en vain était-il descendu si
          bas que jamais plus elle ne pourrait le relever jusqu’à elle.</p>
          <p rend="alinea">Il se croyait guéri, il n’avait fait que recuire son mal. On sait comment
          avait tourné, quelques heures auparavant, son animosité contre la jeune
          femme.</p>
          <p rend="alinea">Les accidents, les liaisons, les promiscuités de sa vie vagabonde, son
          commerce avec les réfractaires et les irréguliers, gaillards peu vergogneux
          de leur nature, initiés à n’importe quelle turpitude, l’avaient aussi
          dépouillé de tout préjugé et rendu plus entreprenant et plus expéditif.</p>
          <p rend="alinea">Pendant qu’elle lui dénonçait les brutalités de Béjard, Paridael se
          dédoublait étrangement ; une partie de son moi compatissait du plus profond de
          l’âme à tant d’infortune et s’insurgeait contre si monstrueuse vilenie, et
          l’autre partie brûlait de sauter sur la femme éplorée, de la battre à son
          tour, de la traiter avec plus de barbarie que tout à l’heure sur le “ cours ”,
          Jamais les extrêmes de sa nature ne s’étaient ainsi contredits. Ses
          sentiments s’entrechoquaient comme les fluides contraires pendant un
          orage.</p>
          <p rend="alinea">La nudité des deux blondes adultères, surprises au restaurant Casti,
          frémissait encore devant son regard et lui incendiait le sang.</p>
          <p rend="alinea">“ Que ne déshabilles-tu prestement cette femme pantelante ? Seras tu moins
          crâne que le petit violateur de Pouderlée ? ” lui suggérait le côté matériel de
          son individu. “ Je trouverai assez de grandeur d’âme pour l’aimer mieux que
          Bergmans lui-même ! ” se promettait l’autre partie de sa nature. Et il ne
          caressait pas idée moins généreuse, moins extravagante, que celle de se
          sacrifier pour faire le bonheur de la chère femme en la débarrassant, et
          Anvers avec elle, de ce spoliateur exécré.</p>
          <p rend="alinea">Ce fut sous l’influence de cette pensée à la Don Quichotte qu’il dit à
          Gina, après un long silence, en gardant ses mains dans les siennes :</p>
          <p rend="alinea">— Tu aimes donc encore Bergmans ?</p>
          <p rend="alinea">L’accent de sa voix décelait tant de tristesse et d’affection que Gina le
          regarda. Mais elle fut tout étonnée de lui trouver ces yeux noyés et bizarres
          qu’elle lui avait vus déjà, un jour d’alerte, dans l’orangerie, et comme il
          lui serrait les mains de plus en plus fort :</p>
          <p rend="alinea">— Laurent ! fit-elle… Laurent ! en essayant de le repousser et sans répondre
          à sa question.</p>
          <p rend="alinea">Lui, cependant, continuait de sa voix infléchie et mourante :</p>
          <p rend="alinea">— Ne crains rien de moi, Gina… Pense tout ce que tu voudras sur mon
          compte ; accable-moi de mépris, maïs dis-toi bien qu’il n’est rien que je ne
          tente pour ton bonheur…</p>
          <p rend="alinea">Telle était l’expression sincère de ses sentiments, mais pourquoi, tout en
          tenant à Gina ces propos respectueux, la pression trop rude de ses doigts et
          la flamme fauve de ses prunelles démentaient-elles ce discours ?</p>
          <p rend="alinea">— S’il venait à disparaître, ce Béjard, c’est Bergmans que tu
          épouserais…</p>
          <p rend="alinea">Sa voix semblait venir de l’autre monde comme celle de ceux qui rêvent
          tout haut.</p>
          <p rend="alinea">— Veux-tu que je le tue, dis, ton mari ? Tu n’as qu’à parler pour cela !…
          Voyons, parle !… Parle, te dis-je !</p>
          <p rend="alinea">Le regard d’assassin ne menaçait pas seulement celui qui en avait défini
          de cette façon l’intensité troublante et le feu concentré. Gina venait d’y
          lire autre chose qu’une furie meurtrière, une postulation plus directe, une
          menace imminente…</p>
          <p rend="alinea">— Avant que j’assure à jamais ton bonheur et celui de Bergmans, sois bonne
          un seul instant pour moi, Gina… l’instant que dure le baiser d’une sœur…
          Après, je partirai pour accomplir ma mission… Et plus jamais tu ne me
          reverras… Vite, ce baiser… ce baiser d’adieu, ma Régina…</p>
          <p rend="alinea">Sa voix s’altérait, se faisait rauque et menaçante, son imploration
          sonnait faux ; il attirait de force la jeune femme contre sa poitrine en lui
          meurtrissant les poignets.</p>
          <p rend="alinea">— Laurent ! Finissez ! Vous me faites mal…</p>
          <p rend="alinea">Au lieu d’obéir, il lui patinait le charnu des bras ; il portait même les
          mains à son corsage et, au frisson des soins, sous l’étoile mince du
          peignoir, il appuya goulûment ses lèvres contre les siennes. Presque
          renversée, sur le point de lui appartenir, elle parvint à se dégager et
          bondit de l’autre côté de la table :</p>
          <p rend="alinea">— Tous mes compliments, maître fourbe. Et dire que j’accusais Vera-Pinto !
          C’est toi le suppôt de Béjard ! J’y suis à présent. Après l’avoir payé pour me
          maltraiter cette après-midi, il comptait me surprendre avec toi, vilain
          pitre ! Ta laideur et ta saleté eussent encore corsé l’énormité de ma
          faute. ”</p>
          <p rend="alinea">Flagellé par cette apostrophe virulente, aussi aveuglé que si elle lui
          avait flaqué du vitriol au visage, Laurent ne tenta pas même de se justifier.
          Les apparences l’accablaient ; ce qu’il avait de mieux à faire était de
          détaler au plus vite. L’arrivée de Béjard eût converti la calomnieuse
          hypothèse en réalité.</p>
          <p rend="alinea">Laurent s’enfuit, non sans trébucher plusieurs fois, prêt à tomber.</p>
          <p rend="alinea">Gina, sa bien-aimée Gina ! le croire capable, d’une pareille félonie !
          Jamais Laurent ne s’en relèverait. Il aurait le droit désormais de se rouler
          dans toutes les fanges, d’accumuler ignominies sur ignominies : ses pires
          forfaits paraîtraient des bonnes œuvres à côté de celui dont elle l’avait
          incriminé, et les arrêts les plus draconiens, les expiations les plus
          infernales, que lui vaudraient une liste d’iniquités inimaginables, lui
          seraient douces et clémentes comparées à la rigueur et à la cruauté de cette
          accusation.</p>
          <p rend="alinea">Gina même ne pourrait revenir sur son erreur et réparer son injustice.
          Celle-ci était indélébile. N’importe quelle réhabilitation ou quelle amnistie
          arriverait trop tard.</p>
        </div>

        <div xml:id="LaCartoucherie" type="div2">
          <head>
            VII
            <lb/>La Cartoucherie.
          </head>
          <p rend="alinea">Ce jour de mai, les brouillards d’un hiver exceptionnellement tenace
          s’étaient dissipés pour ne laisser flotter dans l’air qu’une évaporation
          diaphane à travers laquelle l’azur offrait une intéressante pâleur de
          convalescence et qui s’irisait, à la radieuse lumière, comme un pulvérin de
          perles fines.</p>
          <p rend="alinea">Après une longue maladie contractée le lendemain de son orageux Mardi
          gras, Laurent, aussi convalescent que la saison, faisait sa première sortie
          de l’hôpital où les praticiens l’avaient sauvé malgré lui et moins, sans
          doute, par intérêt pour sa personne que pour triompher d’un des cas de typhus
          les plus opiniâtres et les plus compliqués qui se fussent rencontrés dans
          l’établissement.</p>
          <p rend="alinea">Remis sur pied, rendu à la vie du dehors, il semblait revenir d’un long et
          périlleux voyage, comme amnistié d’un exil qui aurait duré des années. Aussi
          jamais, même le jour de sa rentrée à Anvers, la métropole ne lui était
          apparue sous cet aspect de puissance, de splendeur et de sérénité. Au port,
          l’activité se ressentait de la température printanière. La famine récente
          causée par le blocus de l’Escaut n’avait pas persisté après la débâcle des
          glaces. Plus que jamais la rade et les docks regorgeaient de navires et une
          recrudescence formidable succédait à la longue accalmie du trafic.</p>
          <p rend="alinea">Les ouvriers travaillaient sans souffrance, heureux de dépenser leurs
          forces, considérant aujourd’hui la corvée, si souvent pénible, comme une
          gymnastique rendant l’élasticité a leurs membres longtemps engourdis.</p>
          <p rend="alinea">Même les émigrants, stationnant aux portes des consulats, semblaient à
          Paridael moins pitoyables, plus résignés que de coutume.</p>
          <p rend="alinea">Passant devant le Coin des Paresseux, il constata que tous les habitués en
          étaient absents.</p>
          <p rend="alinea">Leur roi, chômeur permanent, ne travaillant pas quand les paresseux les
          plus fieffés se laissaient embaucher, dérogeait exceptionnellement à sa
          fainéantise. Cette constatation humilia quelque peu Laurent Paridael. Il
          demeurait l’unique bourdon de la ruche en pleine activité. Il lui tardait de
          se régénérer par le travail.</p>
          <p rend="alinea">À cette fin il aborda plusieurs brigades de débardeurs et demanda de
          l’emploi, n’importe lequel, à leur <foreign xml:lang="nl-BE">baes</foreign>, mais celui-ci, après l’avoir
          dévisagé, peu soucieux de s’empêtrer d’une main-d’œuvre aussi dérisoire que
          celle d’un particulier rongé par deux mois de fièvres, l’engageait à repasser
          le lendemain, alléguant que la journée était déjà trop avancée.</p>
          <p rend="alinea">Charriant les fardiers, passaient, d’une allure majestueuse et lente, les
          grands chevaux des “ Nations ”. À leurs larges colliers des clous dorés
          dessinaient le nom ou le monogramme de la corporation propriétaire. Les
          voituriers de ces chars n’emploient pour toutes rênes qu’une longue corde de
          chanvre passée dans un des anneaux du collier. Soit qu’ils trônent debout sur
          leurs chariots lèges à la façon des cochers antiques, ou qu’ils marchent,
          placides et apparemment distraits, à côté du véhicule charge, leur adresse,
          leur coup d’œil et aussi l’intelligence de leurs chevaux sont tels, que les
          attelages se croisent, se frôlent, sans jamais s’accrocher.</p>
          <p rend="alinea">Laurent ne se lassait pas de s’extasier devant ces rudes chevaux et ces
          magnifiques conducteurs, il s’immobilisait même sur leur passage et à tout
          instant il se fût fait écraser, si un impératif claquement de fouet ou une
          gutturale onomatopée ne l’eût averti de se garer.</p>
          <p rend="alinea">Ivre de renouveau, il pataugeait avec volupté dans cette boue grasse,
          sueur noire et permanente d’un pavé continuellement foulé par le pesant
          roulage ; il enjambait des rails et des excentriques de voies ferrées ; des
          amarres le faisaient trébucher, des ballots jetés à la volée, de mains en
          mains, comme de simples muscades par des jongleurs herculéens, menaçaient de
          le renverser, et l’équipe dont il contrariait la manœuvre rythmique et
          cadencée, le houspillait dans un patois énorme et croustilleux comme leurs
          personnages.</p>
          <p rend="alinea">Rien n’altérait, aujourd’hui, la belle humeur de Laurent ; il prenait
          plaisir à se sentir rudoyé par le monde de ses préférences, jouissait de
          l’extrême familiarité que lui témoignaient ces débardeurs aussi robustes que
          placides.</p>
          <p rend="alinea">Il longea le grand bassin du Kattendyk. Son cœur battit plus fort à la
          vue des compagnons de l’Amérique, la “ Nation ” dont il avait fait partie, en
          train de décharger des grains. Les sacs agrippés à fond de cale par les crocs
          de la grue étaient guindés à hauteur des mats et de la cheminée, puis le
          formidable levier, décrivant un horizontal quart de cercle, entraînait sa
          portée jusqu’au-dessus du camion attendant sur le quai.</p>
          <p rend="alinea">Debout sur le camion, nu-tête et bras nus, un grand gaillard, les reins
          sanglés comme un lutteur, une sorte de serpe à la main, accrochait au passage
          les sacs surplombant sa tête, les débarrassait de leurs élingues et, du même
          coup, rendait la liberté de son mouvement à la machine qui virait pour
          continuer ses fouilles.</p>
          <p rend="alinea">À la file, d’autres compagnons, coiffés, ceux-ci, du capuchon,
          s’approchaient à point nommé pour transborder sur un second camion la charge
          que l’homme nu-tête soulevait d’un tour de main et assujettissait contre leur
          échine. Alentour, les balayeuses rassemblaient en tas le grain qui se
          répandait à chaque voyage de la machine par les fissures des sacs accrochés
          et mordus.</p>
          <p rend="alinea">En s’approchant, Laurent reconnut dans le principal acteur de cette scène,
          dont lui seul, peut-être, parmi ses contemporains, ressentait jusqu’aux
          moelles la souveraine beauté et qui eût sollicité Michel-Ange et transporté
          de lyrisme Benvenuto Cellini, le débardeur secouru par lui dans le galetas et
          s’estima récompensé au delà de toute perspective terrestre ou divine par
          l’émotion dont l’emplissait la vue do cette noble créature restituée à la vie
          et à son décor. Un instant Laurent songea à héler le personnage, mais il n’en
          fit rien ; le brave gars eût pu croire, tant son bienfaiteur avait l’air
          minable et vanné, que celui-ci faisait brutalement appel à sa reconnaissance.
          Paridael se hâta même de poursuivre son chemin, craignant d’être reconnu, se
          félicitant d’avoir eu ce scrupule, mais non sans envoyer du fond de l’âme à
          son obligé l’effluve le plus chaud de son fluide affectif.</p>
          <p rend="alinea">Il dépassa les cales sèches, traversa force ponts et passerelles,
          atteignit les entrepôts de matières inflammables, les magasins de naphte
          immergés dans des bas-fonds marécageux, les tanks à pétrole, cuves immenses
          comme des gazomètres, tous objets d’apparence topique contribuant à la
          démarcation de ce paysage commercial.</p>
          <p rend="alinea">Ici s’arrêtait, lors de ses dernières vagations, l’industrie accapareuse
          et vorace de la métropole.</p>
          <p rend="alinea">Aussi ne fut-il pas peu surpris en constatant que, passé les réservoirs à
          pétrole, vers le hameau d’Austruweel — piteux coin de village cruellement
          séparé de son clocher par les nécessités stratégiques, et réuni de force à la
          région urbaine — s’élevait un agglomérat de constructions sommaires et
          hâtives comme un baraquement, d’un aspect si trouble, si rebutant, édifiées
          tellement à la diable, que Laurent n’était pas loin de leur attribuer, en
          effet, une origine diabolique. Aucun nom, aucune enseigne ne les revêtait,
          comme si le propriétaire eût été honteux de revendiquer sa propriété ou comme
          s’il e exercé une profession inavouable. Ces masures avaient dû pousser là
          comme les champignons germent en une nuit dans les endroits humides, propices
          aussi à l’éclosion de crapauds.</p>
          <p rend="alinea">L’ensemble tenait à la fois du lazaret, du dispensaire, du chantier
          d’équarrissage, d’un entrepôt de contrebande, d’une brûlerie clandestine
          reléguée hors la zone des industries normales. Choqué désagréablement,
          Laurent Paridael s’arrêta malgré lui devant ces pourpris interlopes,
          consistant en cinq corps de bâtiments sans étages, faits d’épaves, de
          torchis, de gravats, de matériaux agglutinés comme une chose provisoire à
          laquelle on ne demanderait qu’une consistance éphémère.</p>
          <p rend="alinea">Entouré d’un méchant palis, garde fous vermoulu, l’ensemble jetait une
          note discordante dans l’harmonie grandiose et loyale, dans l’impression de
          probe aloi produite aujourd’hui par le panorama d’Anvers. Ces bicoques sans
          destination apparente intriguaient Paridael plus qu’il ne l’aurait voulu.</p>
          <p rend="alinea">Il fut distrait de sa critique par une dizaine d’apprentis, garçons et
          jeunes filles, qui, bâtant le pas et devisant joyeusement, allaient
          précisément s’engager dans ces chantiers équivoques.</p>
          <p rend="alinea">Il les aborda avec l’angoisse d’un sauveteur qui saute à l’eau ou au mors
          de chevaux emballés, pour secourir le prochain en détresse, et leur demanda
          ce que représentait ces installations suspectes.</p>
          <p rend="alinea">— Ça ? mais c’est la Cartoucherie Béjard lui dirent-ils en le regardant
          comme s’il tombait de la lune.</p>
          <p rend="alinea">À cette réponse il dut avoir l’air encore plus ahuri. Comment n’avait-il
          pas prévu cette corrélation ? Établissement de mine si repoussante et de
          dehors si maléfique ne pouvait évidemment servir qu’à Béjard.</p>
          <p rend="alinea">Laurent Paridael se rappela qu’on lui avait parlé de la dernière opération
          de l’ancien esclavagiste. Sans se réconcilier avec Bergmans, il avait
          applaudi à la campagne véhémente conduite par le tribun contre les menaçantes
          œuvres du marchand de viande humaine, et s’il ne s’était pas mêlé plus
          activement à cette opposition, c’est qu’il croyait le Magistrat incapable de
          tolérer pareilles manipulations à l’intérieur de la ville. Et voilà que
          Paridael trouvait ses prévisions démenties et le salut public mis en péril
          malgré les philippiques, les adjurations et les cris d’alarme de
          Bergmans !</p>
          <p rend="alinea">Béjard, le méchant alchimiste, était parvenu à établir son laboratoire où
          bon lui semblait.</p>
          <p rend="alinea">C’était dans ces ateliers précaires, presque ouverts à tous les vents,
          plutôt aménagés pour séduire les chauve-souris que pour abriter des êtres
          humains, que se pratiquaient ces opérations redoutables !</p>
          <p rend="alinea">C’était dans le proche voisinage des matières les plus combustibles qu’on
          tolérait la présence des plus foudroyants producteurs du feu ! Non seulement
          on installait une soute aux poudres à côté des entrepôts de naphte et
          d’huile, mais on se livrait sur cette poudre à une trituration des plus
          propres à la faire éclater.</p>
          <p rend="alinea">C’était des gamins, des bambines fatalement volages et étourdis,
          appartenant par essence à la classe la plus turbulente et la plus téméraire
          des prolétaires anversois, que l’on chargeait d’un travail pour lequel on
          n’aurait jamais requis manipulateurs trop sages et trop rassis !</p>
          <p rend="alinea">Et pour que rien ne manquât à cette gageure, pour que le défi criât mieux
          vengeance au ciel, pour tenter plus sûrement Dieu ou plutôt l’Enfer, on
          outillait d’engins grossiers et rudimentaires ces menottes novices et
          maladroites.</p>
          <p rend="alinea">Enfin, provocation suprême, on logeait une machine à vapeur et son foyer à
          proximité de la poudrière, on traitait littéralement la poudre par le
          feu !</p>
          <p rend="alinea">Ne considérant que le peu de difficulté, comportée par la tâche même,
          simple travail de mazettes, “ un véritable jeu d’enfant ! ” disait en ricanant
          l’âpre capitaliste, celui-ci avait tout bonnement rabattu deux cents de ces
          tout jeunes voyous et maraudeurs, pullulant dans le quartier dos Bateliers et
          de la Minque, graine de ribaudes, de colporteuses, de pilotins, de smugglers
          et de <foreign xml:lang="en">runners</foreign>, truandaille à faibles prétentions qu’il salariait à raison de
          quelques liards par jour. Béjard s’occupait aussi peu de la sécurité de ces
          pauvrets que de celle des émigrants. Cette cartoucherie était le digne
          pendant du navire avarié. Laurent s’imagina même reconnaître dans ces
          planches moussues et goudronnées, des épaves de la Gina, et par plus de recul
          encore il songeait aux navires qu’avaient aidé à construire du temps de
          Béjard père, les apprentis suppliciés pour amuser Béjard fils.</p>
          <p rend="alinea">L’aîné des gamins, auxquels Laurent venait de s’adresser, ne courait que
          sa seizième année et il apprit de lui que la plupart de ses compagnons
          n’atteignaient pas cet âge.</p>
          <p rend="alinea">En les interrogeant, Paridael prenait à leur sort un intérêt encore
          inéprouvé, leur portait d’emblée une impérieuse et presque cuisante
          sollicitude, la plus intense, la plus jalouse qu’être humain eût éveillée en
          ses moelles, s’ingéniait à prolonger la conversation pour les retenir, là,
          auprès de lui, et retarder de minute en minute leur rentrée dans l’usine.</p>
          <p rend="alinea">Il se creusait la tête afin de les détourner de leur travail, de licencier
          cet atelier délétère. Jamais il n’avait nourri pareille envie de disputer à
          une usine son peuple de servants ; de débaucher, de libérer, d’affranchir les
          apprentis attelés aux métiers homicides. Toutes ses amours passées
          revivaient, se condensaient en cet attachement suprême.</p>
          <p rend="alinea">— Dans ce bâtiment-là, devant votre nez, est l’atelier où les garçons
          vident les cartouches. Derrière la remise, la douane… Au milieu, cette espèce
          de fort entouré de terre battue vous représente la poudrière dans laquelle
          nous mettons en caisse la poudre provenant des cartouches démontées… De
          l’autre côté de la poudrière : l’atelier des filles… C’est là que s’applique
          ma bonne amie, la rousseaude, qui se cache derrière cette autre pisseuse…
          Comme autrefois à l’école, on sépare les culottes des jupons. Je ne dis pas
          qu’on ait tout à fait tort… d’autant plus que nous nous dédommageons à la
          sortie, n’est-ce pas, la Carotte ? Enfin, ce hangar-là contient le four en
          maçonnerie où l’on fond séparément en lingots le cuivre et le plomb…</p>
          <p rend="alinea">“ Le même auvent protège la machine à vapeur servant à écraser les douilles
          vidées et brûlées. Moi, je travaille au four. C’est moi, Frans Vervvinkel,
          qui fais partir le fulminate des amorces après avoir vidé les douilles. Il
          faudrait me voir à l’œuvre ! C’est très amusant et pas plus difficile que de
          planter une taloche à celui-ci. Vlan ! je fais ainsi. Et le tour est joué ! Ne
          te fâche pas, Pitiet, c’était pour expliquer le truc à monsieur ! ”</p>
          <p rend="alinea">À mesure que l’aîné lui donnait sans récriminer, même sur un ton de
          forfanterie, fortement imprégné du savoureux bagout local, ces détails et
          d’autres encore sur les lieux, le matériel et les travailleurs, les affinités
          de Laurent pour cette traînée de lurons et de luronnes se corsaient au
          paroxysme de la commisération.</p>
          <p rend="alinea">Ils avaient la charnure bien modelée, la mine saine quoiqu’un peu
          déveloutée, le museau éveillé, les allures balancées et dégourdies, les vives
          prunelles, les lèvres mobiles, ce teint un peu hâlé, ces pommettes
          briquetées, cette complexion brune des riverains du port, ce type local
          tellement prisé par Laurent qu’il lui rendait sympathiques jusqu’aux <foreign xml:lang="en">runners</foreign>
          et autres requins de terre.</p>
          <p rend="alinea">En les dévisageant, comment se fit-il soudain la réflexion que les
          premières victimes de Béjard et de ses charpentiers de navires, que les
          petits crucifiés du chantier Fulton devaient avoir eu leur âge, leur galbe,
          leur gentillesse, leur crânerie ? C’était bien là les congénères de ces fiers
          bonshommes qu’au dire des gazettes du temps on avait pu brimer et martyriser
          à l’envi sans les pousser à la délation, sans seulement en tirer une
          plainte.</p>
          <p rend="alinea">— Et vous ne vous faites point mal ? On ne vous fait point de mal
          là-dedans ? Bien sûr ? Cet homme, Béjard, ne prend-il point plaisir à voir
          couler votre sang ? Oh, dites, n’ayez point peur !… N’est-ce pas que vous vous
          prêtez à ses amusements féroces, qu’il vous brûle et vous charcute, le
          bourreau !… Ne dites pas non ! Je le connais… Prenez garde !</p>
          <p rend="alinea">Ils se regardaient en pouffant, ne comprenant rien aux divagations de ce
          carême-prenant.</p>
          <p rend="alinea">Le pressentiment d’occultes dangers qui les menaçaient, angoissait
          atrocement Paridael, attristait, pour employer la parole sublime du Sauveur,
          son âme jusqu’à la mort. Un attirail de supplices et de questions guettait
          cette chair adolescente. Il aurait voulu racheter ces pauvrets au prix de son
          propre sang, il ne savait à quels vivisecteurs.</p>
          <p rend="alinea">Un moment il crut avoir trouvé le moyen de conjurer leur fortune.</p>
          <p rend="alinea">Après avoir calculé mentalement ce qu’il possédait encore, il proposa de
          but en blanc à toute la flopée de la conduire à la campagne, au-delà
          d’Austruweel où il les aurait régalés de riz au safran, “ de pain de
          corinthes ” et de café sucré, tout comme Jésus traite ses élus au Paradis.</p>
          <p rend="alinea">Mais, en même temps qu’il fouillait ses poches pour en retirer son dernier
          argent, il se tâtait, en quête de bandelettes, de charpie et d’onguent. Ses
          hardes s’en étaient-elles imprégnées à l’hôpital, mais, simultanément, une
          abominable odeur de phénol, de laudanum, de chair cautérisée, outragea ses
          narines.</p>
          <p rend="alinea">Ficelé dans un de ces accoutrements picaresques à la composition desquels
          il apportait un véritable dandysme, les joues creusées, la mine ravagée par
          la maladie et rendue plus hagarde, plus décomposée encore par l’angoisse
          présente, des propos saugrenus et incohérents brochant sur la dégaine
          défavorable du personnage, Laurent Paridael était si peu le particulier de
          qui on eût pu attendre largesse, qu’en lui entendant proposer cette mirifique
          régalade à la campagne, les gamins se crurent positivement en présence d’un
          fou, d’un fumiste ou d’un ivrogne incapable de tenir ce qu’il leur offrait et
          se mirent à l’étourdir par un tas de propositions burlesques :</p>
          <p rend="alinea">— Dis, Jan Slim, as-tu fini de couïonner ton monde ? Apprends-nous plutôt
          l’adresse de ton tailleur. — Eh ! l’oiseau rare, puisque tu es en veine de
          prêche, si tu nous récitais les dix commandements de Dieu ! — Certes qu’on
          t’accompagnera, mon petit père, et tout de suite encore, mais pourrais-tu
          nous mener dîner à l’Hôtel Saint-Antoine ou chez. Casti ? — Soit dit sans te
          blesser, mais tu nous fais l’effet d’un échappé de la rue des Béguines ou
          d’un pèlerin de Merxplas. — C’est-il avec l’argent volé que tu nous gaveras
          la panse ?</p>
          <p rend="alinea">Loin de se formaliser de ces brocards, Laurent regrettait profondément de
          ne plus disposer du moindre billet de cent francs pour les partager entre ces
          garnements et payer leur rançon à la fatalité. Lui-même était à bout de
          ressources, et à moins qu’il ne trouvât demain à louer ses bras affaiblis, il
          lui faudrait, en effet, se rendre en pèlerinage à Merxplas, à l’hospitalier
          dépôt des musards et des las d’aller, où il aurait retrouvé Karel le Forgeron
          et tant d’autres dignes anathèmes.</p>
          <p rend="alinea">Averti d’une détresse de plus en plus imminente, Laurent insista pour
          entraîner les jeunes ouvriers loin de cet endroit ; les supplia presque avec
          des larmes d’aller s’embaucher ailleurs comme goujats, terrassiers, trieuses
          de café, harengères, ou tout au moins de chômer aujourd’hui, un seul
          après-midi, de faire l’usine buissonnière durant le restant du jour.</p>
          <p rend="alinea">Mais jugeant que cette mystification tournait à la scie, leur chef, un
          polisson aux grands yeux couleur de châtaigne mûre, à la moue gouailleuse, au
          menton carré et volontaire marqué d’une délicieuse fossette, un espiègle
          difficile à prendre sans vert, le même Frans Verwinkel qui se disait chargé
          de “ faire partir le fulminate ” tira respectueusement sa casquette à Paridael
          et, inclinant sa caboche noire et frisée, le harangua à ces termes :</p>
          <p rend="alinea">— Ce n’est pus, mon vieux frère, que ta compagnie nous soit
          particulièrement désagréable ou que ta conversation manque de ragoût, mais si
          tu m’en crois, tu prendras les devants et iras nous attendre à Wilmarsdonck…
          Voilà au moins une heure que la cloche a sonné et, sans être tout à fait le
          croquemitaine que tu nous disais, le Béjard ne se gênerait pas pour nous
          coller des amendes ou nous foutre tous à la porte, certain qu’il est, le
          roublard, de piger toujours assez d’artistes de notre force pour faire
          marcher sa boutique.</p>
          <p rend="alinea">“ Et comme, dans ce cas, ce n’est pas encore toi, notre oncle, qui
          beurreras nos tartines et nous nicheras dans un poulailler, ou tendras le cul
          à notre place pour recevoir une fessée aussi paternelle que brûlante, nous te
          souhaitons le bonsoir, l’ami. Salut et bon vent arrière ! ”</p>
          <p rend="alinea">Laurent tenta de lui barrer le passage, l’arrêta par le bras, lui retint
          les mains :</p>
          <p rend="alinea">— Allons hop ! l’ami ! Bas les pattes ! Au large, entends-tu ?</p>
          <p rend="alinea">Le fringant apprenti se dégagea et Laurent eut beau s’accrocher
          désespérément aux blouses et aux jupes, tous passèrent outre, à la suite de
          leur chef, non sans molester un tantinet le chanteur de noires complaintes.
          Et, avec des huées, dos sifflets, à grand renfort de gestes cyniques à son
          adresse, ils s’engouffrèrent dans la cartoucherie, plus effrontés, plus
          tapageurs qu’une volée de moineaux narguant l’épouvantail.</p>
          <p rend="alinea">Paridael demeura en cet endroit longtemps après que la porte se fut
          refermée sur le dernier des retardataires. Leur rire sonore, leur voix
          vibrante claironnait encore à ses oreilles ; il voyait reluire et pétiller les
          profonds yeux couleur de châtaigne mûre du plus grand, se remémorait le
          ragoût de son mouvement, lorsque d’un revers de main il avait relevé vers le
          ciel la visière de sa casquette à la façon d’une mésange querelleuse qui
          hérisserait sa huppe.</p>
          <p rend="alinea">Le cœur de Paridael saignait de plus en plus douloureusement sous sa
          poitrine. Et cela, à propos de galopins qui lui étaient absolument
          étrangers !</p>
          <p rend="alinea">“ Il en gredine des centaines, voire des milliers, du même moule,
          du même fion dans les quartiers populaires, depuis Merxem jusqu’à
          Kiel ! ” lui aurait fait observer le judicieux et raisonnable
          Marbol.</p>
          <p rend="alinea">Eux-mêmes ne venaient-ils pas de reconnaître que Béjard n’eût pas été
          embarrassé de lever plus d’une réserve de conscrits de pareil acabit.</p>
          <p rend="alinea">La ville prolifique les jetait sur le pavé, négligemment, les exposant aux
          aventures, les abandonnant à leur propre industrie, à leurs bons ou mauvais
          instincts, les vouant presque tous à l’ilotisme, mais les prodiguant pour la
          plus grande saveur de la rue et du rivage.</p>
          <p rend="alinea">S’ils ne servent pas à la nourriture des poissons, un jour ils s’allongent
          sur la dalle des morgues ou contribuent à l’instruction des carabins.
          Possédaient-ils bien l’unique, le suprême cachet que leur prêtait Laurent ?
          Incontestablement. Eût-il même été seul à les voir sous cette couleur chaude
          et en si ferme relief, c’est qu’ils étaient créés, qu’ils existaient
          ainsi.</p>
          <p rend="alinea">Sur le point de relancer les apprentis dans leur atelier afin de suspendre
          les malignes pratiques auxquelles on se livrait sur eux et de les disputer à
          Béjart lui-même, la même odeur que tout à l’heure, mais plus véhémente
          encore, une touffeur d’abattoir mêlée à des relents d’infirmerie et à des
          bouffées de roussis fondit à sa rencontre. Comme si on lui eût fait respirer
          un violent anesthésique, il eut un éblouissement, un vertige ; les objets
          tournoyèrent autour de lui.</p>
          <p rend="alinea">La palissade enclavant la cartoucherie fut balayée, la maçonnerie
          s’effrita, les murs se lézardèrent et s’entrouvrirent comme des décors
          d’opéra, ou comme si se déclaraient de subites voies d’eau et, dans une verte
          lumière de bengale ayant la couleur d’une mer glauque et phosphorescente,
          d’insolites formes humaines tourbillonnèrent devant ses yeux, plus rapides,
          plus fugaces qu’un banc de poissons lumineux ou que les mille chandelles
          folletant sous la paupière d’un apoplectique. Quoique endiablées que fussent
          leurs virevousses, Laurent démêla dans ces apparitions des têtes sans corps,
          des torses sans membres, des pieds et des mains amputés, et un qui le
          consterna surtout, dans ce météore, fut l’expression conjuratrice, implorante
          ou terrifiée des yeux éclairant ces talus exangues, les mêmes beaux yeux
          d’adolescents si fripons il y a quelques secondes, et le rictus, la
          convulsion, la grimace d’atroce souffrance de ces bouches, les mêmes bouches
          tout à l’heure si mutines, si railleuses, et ces minois ouverts et hardis de
          bouts d’hommes émancipés ne reculant devant rien, tordus a présent, convulsés
          dans il ne savait quel spasme…</p>
          <p rend="alinea">Assistait-il à un naufrage ou à un incendie ? Il revoyait à la fois les
          enfants martyrisés du chantier Fulton et les émigrants qui avaient sombré
          avec la Gina. Et un de ces visages, celui du jeune Frans Verwinkel,
          ressemblait extraordinairement à celui de son cher petit Pierket, le frère
          cadet d’Henriette et l’image de la jeune fille, mais une version mutine et
          luronne de cette pensive image.</p>
          <p rend="alinea">Cette fantasmagorie ne dura qu’une mortelle seconde, après laquelle la
          lumière verte s’éteignit, les parois se refermèrent, le palis se releva et la
          vilaine usine reprit son apparence revêche, mais normale.</p>
          <p rend="alinea">“ Ah ça ! se dit Paridael, deviendrais-je fou ? ”</p>
          <p rend="alinea">Et rougissant de cet accès morbide qu’il attribuait à une hyperesthésie
          causée par sa maladie, à l’action capiteuse de l’air après une longue
          claustration, il se décida enfin à tourner le dos à ces objets hallucinants
          et se dirigea vers le fleuve.</p>
          <p rend="alinea">Deux ou trois fois, cependant, il ramena les regards vers le chantier,
          revint un instant sur ses pas comme s’il avait oublié quelque chose ou si
          quelqu’un de bien aimé le rappelait pour lui redire adieu.</p>
          <p rend="alinea">Graduellement ce charme cessa d’opérer. L’apparence normale et rassurante
          du reste des objets sous la lumière et dans la tiédeur de ce premier beau
          jour le lénifia lui-même. Pas un nuage n’offusquait l’opale azurée du ciel.
          D’imperceptibles vaguilles ridant la rivière inondée de soleil faisaient
          songer à ce frisson d’aise, a cette petite mort courant au flanc d’une
          monture flattée par son cavalier.</p>
          <p rend="alinea">Laurent ne distinguait plus les gréements et les cordages des vaisseaux
          lointains, de sorte que leurs voiles blanches, plus blanches que les draps de
          son lit numéroté à l’hôpital ou que la bâche des civières, semblaient flotter
          sans entrave dans l’espace et suggéraient les ailes d’anges envoyés à la
          rencontre des âmes attendues prochainement là-haut !</p>
          <p rend="alinea">Parvenu sur la digue, au point même d’où il avait vu décroître le vaisseau
          emportant les Tilbak, amoureusement, jalousement, Paridael embrassa le
          panorama de sa ville natale. Ses regards parcoururent les contours et les
          arêtes des monuments, ils en firent une délinéation minutieuse et appuyée
          comme pour une épure, en même temps que son enthousiasme avivait les teintes,
          multipliait, chromatisait à l’infini les nuances de ces architectures
          familières. Il inhala avec une avidité d’asphyxié rappelé à la vie, l’air
          salin, les arômes du large, les émanations des épices odoriférantes et même
          les vireuses matières organiques chargées sur les flottes marchandes. L’odeur
          obsédante de l’hôpital se dissipa dans ce bouquet majeur.</p>
          <p rend="alinea">Laurent apercevait les équipes diligentes, surprenait les manœuvres
          d’ensemble sous les grands gestes des élévateurs et des grues, enregistrait
          les appels, les signaux et les commandements. Il confondait dans un immense
          transport d’affection l’horizon natal et tous ceux dont cet horizon bornait
          la vue. Une profonde et totale béatitude l’envahit, une sorte de nirvana, de
          voluptueuse stupeur. Tout en savourant, en dégustant la réalité ambiante et
          tangible, il ne se sentait déjà plus faire partie de la Cité. Celle-ci
          prenait les proportions et le caractère d’une sublime œuvre d’art. Était-ce
          qu’il ne participait plus en rien à la création ou bien qu’il s’était fondu
          et dissous dans les essences et les principes mêmes qui la constituent ?</p>
          <p rend="alinea">C’était le premier jour qu’il l’appréciait, qu’il se l’assimilait ainsi
          par tous les pores. De quelle vie étrange vivait-il donc ? Si telles délices
          constituaient le jour sans lendemain, il ne se fût jamais lassé de leur
          éternité !</p>
          <p rend="alinea">Une saltarelle de carillon préluda au coup de trois heures.</p>
          <p rend="alinea">Avant le premier tintement, Paridael éprouva cette sensation de froid d’un
          dormeur qui se réveille à la belle étoile ; en même temps, il lui sembla qu’on
          le tirait fortement par la manche et que les dernières voix humaines qu’il
          eût entendues, celles des jeunes ouvriers de Béjard, le hélaient de très
          loin. Il se retourna vers les bâtiments de la cartoucherie. Il n’y avait âme
          qui vive entre ces bâtiments et le fleuve, et, ennuyé par ce rappel, Laurent
          allait reporter ses regards du côté de la rade.</p>
          <p rend="alinea">En même temps que sonnait le premier coup de l’heure, il entendit partir
          de la cartoucherie une série de petites détonations de plus en plus
          précipitées, et comme il renonçait à les compter, une commotion lui laboura
          les jambes, le sol se tendit et se détendit comme un tremplin sous ses pieds
          et le fit bondir, d’un élan involontaire, à quelques mètres en avant.</p>
          <p rend="alinea">Un tonnerre, comparable à celui de tous les canons des forts réunis en une
          seule batterie, lui brisait le tympan et faisait jaillir le sang de ses
          oreilles. Simultanément, une partie de la cartoucherie — hélas, les ateliers
          des enfants ! — oscilla, se désagrégea comme un simple château de cartes et
          ramassé, englobé dans une trombe blanche, monta, fusa vers le ciel.</p>
          <p rend="alinea">Cela monta d’un seul jet très vite, ah ! trop vite, droite tige d’une
          végétation spontanée et au bout de cette tige, blanche et cotonneuse, qui
          n’en finissait pas, se forma l’immense masse bulbeuse d’une tulipe rose et
          noire s’épanouissant comme la fabuleuse agave au fracas de la foudre, mais
          floraison mort-née effeuillant ses pétales en un funèbre feu d’artifice.</p>
          <p rend="alinea">Au deuxième coup de trois heures, durant le millième de seconde que vécut
          cette fleur pyrique, Laurent, scrutait ces pétales, démêla des bras, des
          jambes, des tronçons, et aussi d’entières silhouettes humaines, gesticulant
          horriblement, tels des pantins trop désarticulés. Il se rappela gestes et
          contorsions analogues dans des toiles de peintres hallucinés, évocateurs de
          sorciers se rendant au sabbat… Et ces parties de la tulipe rose et noire,
          sanguinolentes ou carbonisées, décrivaient dans toutes les directions de
          longues trajectoires, et sans cesse pleuvaient, pleuvaient, pleuvaient
          d’innombrables débris avec accompagnement d’intraduisibles clameurs et de la
          continuelle pétarade. Giries de brûlés vifs ! Pyrotechnie néronienne !</p>
          <p rend="alinea">Comme il semblait à Laurent avoir entendu déjà de ces voix, quelques
          masses s’abattaient autour de lui en même temps qu’une grêle de balles, et il
          eut la vision précipitée d’un tronc auquel adhérait un corsage, d’un pied
          d’enfant encore logé dans son petit sabot, d’une jambe musclée culottée de
          velours, et du même coup il se rappelait la cambrure de ce corsage, le pli de
          ce pantalon, le bruit guilleret de petits sabots courant à leur besogne et la
          belle impudence d’un visage émerillonné sous certaine visière bravache :</p>
          <p rend="alinea">“ C’est moi, Frans Verwinkel, qui fais partir le fulminate ! Il faudrait me
          voir à l’œuvre. Je n’ai qu’à frapper ainsi, et le tour est joué ! ”</p>
          <p rend="alinea">Peut-être le pauvret n’avait-il eu qu’à frapper ainsi…</p>
          <p rend="alinea">Non, c’était impossible ! Laurent n’en pouvait croire ses sens. Le mirage
          reprenait de plus belle. Pour se convaincre de son état d’hallucination, il
          poussa un immense éclat de rire, mais il s’entendit rire et le cauchemar
          persista. Vers l’extrémité de l’enceinte urbaine, à l’endroit où s’élevait,
          il y a moins d’une seconde, un tènement du hameau d’Austruweel, il ne restait
          debout des vingt bicoques que l’estaminet In den Spanjaard, contemporain de
          la domination espagnole et arborant le millésime 1560. Par la trouée furieuse
          on découvrait la campagne, les talus verdissants des remparts, un rideau
          d’arbres en bourgeons et le placide clocher d’Austruweel, au-dessus duquel
          l’alouette chantait sa première chanson. La guérite d’une sentinelle gisait
          au bas du rempart.</p>
          <p rend="alinea">Capricieuse comme la foudre, l’explosion avait ménagé de proches et
          précaires masures qu’un souffle aurait dû balayer et préservé même une partie
          de la cartoucherie, alors qu’elle avait renversé et pulvérisé des
          constructions situées à plusieurs kilomètres de là, réduit en bouillie des
          maçonneries à l’épreuve des torpilles, rompu comme un fétu de paille les
          madriers et les pilotis des débarcadères, converti le fer en limaille,
          ramassé et chiffonné ainsi qu’une étoffe de soie les toitures en tôle
          galvanisée des hangars.</p>
          <p rend="alinea">Des ruines penchaient dans un état d’équilibre instable et se
          déchiquetaient en profils fabuleux, en architectures inouïes.</p>
          <p rend="alinea">Tout cela s’était accompli au deuxième coup de trois heures.</p>
          <p rend="alinea">Avant le troisième coup avait surgi, derrière la cartoucherie, sifflant,
          hurlant comme un essaim de guivres, un geyser enflammé dont les ondes
          déferlèrent — toujours avant que l’heure n’eût sonné — sur une surface de dix
          hectares : toute la réserve du pétrole, cinquante mille barils, flambaient
          comme une simple allumette.</p>
          <p rend="alinea">Et tels étaient le progrès de la déflagration, telle fut la furie de cette
          marée incendiaire qu’elle paraissait devoir submerger la métropole et ne
          faire qu’une gorgée de son fleuve.</p>
          <p rend="alinea">Par un trompe-l’œil de la perspective, les énormes langues rouges
          démesurément allongées, dardées toutes dans la même direction, léchaient les
          contreforts de la cathédrale. Malgré le plein jour la flèche altière
          reflétait un coucher de soleil. Et les navires des bassins, alternativement
          masqués et découverts suivant que s’écartaient ou se rapprochaient les vagues
          flamboyantes, semblaient, jouets de ces flots dévorateurs, tanguer sur un
          océan en éruption.</p>
          <p rend="alinea">L’apocalyptique splendeur du spectacle finissait par noyer dans une
          monstrueuse extase l’horreur et la pitié de Laurent. Mais le bitume et le
          soufre ne pleuraient pas de l’empyrée. Jamais si pur, si doux éther n’avait
          empli l’espace, jamais ciel si bleu si paressant n’avait leurré les mortels.
          Contrairement à la prophétie les astres ne s’écroulaient pas, le jour
          printanier continuait de sourire indifférent, même réjoui, et la fumée
          épaisse et noire, déroulant au loin ses volutes pressées, noire écume de
          cette tempête de flammes, ne parvenait à voiler ou à troubler l’impavide et
          sereine majesté du soleil.</p>
          <p rend="alinea">Cependant, après l’inertie et la consternation du premier moment, un vent
          d’épouvante balayait la population vers la campagne méridionale et chassait
          de leurs foyers, sous une grêle de plâtras et de vitres cassées, les
          habitants des quartiers les plus éloignés de la cartoucherie. Des ouvriers
          échappés à la mort : calfats, débardeurs, trieuses, femmes portant des poupons
          sur les bras, jeunes filles presque nues, matelots, douaniers, éclusiers,
          hagards, horriblement essoufflés, les prunelles plus dilatées que par la
          belladone ; la bouche fendue, élargie par un cri prolongé, les cheveux et les
          habits brûlés, parfois atteints jusqu’à la chair, torchères vivantes dont la
          course stimulait l’activité, se ruaient à l’assaut des berges et allaient
          même se jeter dans l’Escaut.</p>
          <p rend="alinea">Un de ces fuyards courut sur Laurent qu’il faillit renverser. Laurent
          reconnut Béjard et, arraché brusquement à la fascination, la haine lui
          restituant toute sa lucidité, persuadé que cette extermination était
          l’ouvrage de son ennemi, Le couronnement de ses iniquités, il le harpa au
          passage.</p>
          <p rend="alinea">En cet instant hypercritique, il récupéra ses forces perdues. Il allait
          tenir parole : venger Régina, venger Anvers, venger les émigrants délibérément
          jetés aux poissons, venger enfin les petiots de la cartoucherie.</p>
          <p rend="alinea">Ah, c’était donc la les “ vues ” que le destin avait sur lui !</p>
          <p rend="alinea">Béjard se débattit, hurla même “ à l’incendiaire ! ” mais tout entiers à leur
          propre détresse, les fugitifs poursuivaient leur course sans se préoccuper de
          ce corps à corps.</p>
          <p rend="alinea">Laurent matait Béjard, le serrait d’une poigne implacable tenant à la fois
          des crocs du bouledogue, des serres du gypaète, des tentacules de l’araignée,
          des ventouses de la pieuvre.</p>
          <p rend="alinea">Ah ! il s’était flatté, l’exacteur, le tortionnaire, le marchand d’âmes, de
          survivre à cette hécatombe d’enfants ! il touchait au salut, le fléau
          semblait, l’amnistier, mais quelqu’un de plus vigilant et de plus acharné que
          les flammes se trouvait heureusement là pour suppléer à leur aveugle clémence
          et leur restituer la proie qu’elles laissaient échapper.</p>
          <p rend="alinea">Aussi implacable que la mort même, justicier absolu, Laurent ramenait son
          patient du côté de la gehenne. Il était le seul, dans tout Anvers, qui se
          dirigeât de sang-froid vers ce foyer d’horreur. Il comptait bien y rester
          avec son condamné. L’idée du trépas n’avait rien pour lui répugner. Ne
          s’était-il pas senti partir délicieusement, il y a quelques minutes ?</p>
          <p rend="alinea">Béjard, devinant l’atroce dessein de son bourreau, ruait, mordait, jouait
          de tous ses membres, le désespoir décuplant aussi sa vigueur normale.</p>
          <p rend="alinea">Parfois il opposait une telle résistance que Laurent ne parvenait plus à
          avancer et qu’ils se crochetaient sur place. Mais l’avantage restait toujours
          à Paridael et il poussait victorieusement sa capture en avant, à travers
          tout, par-dessus des amas visqueux, des matières flasques ou carbonisées dans
          lesquelles on aurait eu peine à reconnaître des restes humains.</p>
          <p rend="alinea">Il foulait même des blessés, l’idée de la vengeance le rendait sourd à
          leur râle. Des cartouches partaient constamment sous ses pieds, des balles
          sifflaient à ses oreilles, il aurait pu se croire sur un champ de bataille,
          au cœur de la fusillade décisive.</p>
          <p rend="alinea">La chaleur devenait intolérable. Le naphte enflammé l’asphyxiait. En cette
          extrémité, il n’adressait qu’une prière à Dieu : celle de ne mourir qu’après
          avoir tué Béjard.</p>
          <p rend="alinea">Dieu l’exauça.</p>
          <p rend="alinea">Au moment même où, à bout de forces, Paridael allait lâcher prise, ce qui
          restait des cartouches fit masse et détermina une explosion suprême. Les
          derniers vestiges de l’usine Béjard sautèrent. Une autre tulipe rose et noire
          s’épanouit dans les éclairs.</p>
          <p rend="alinea">Deux ombres étroitement enlacées s’abattirent au milieu du lac de feu.</p>
        </div>
      </div>

      <div xml:id="Piecejustificative" type="partie">
        <head>
          Pièce justificative
          <lb/>Chambre des représentants de Belgique
          <lb/>Séance du 23 mai 1889.
        </head>
        <p rend="alinea">Interdiction d’accoster un navire ou de se trouver à bord d’un navire,
        sans ordre de l’autorité ou sans autorisation du capitaine.</p>
        <p rend="alinea">Rapport fait, au nom de la section centrale, par M. De Decker</p>
        <p rend="alinea">Messieurs,</p>
        <p rend="alinea">La section centrale, en présence de la concision extrême de l’Exposé des
        motifs, a désiré s’éclairer. Elle a, dans ce but, posé au Gouvernement une
        série de questions.</p>
        <p rend="alinea">Les réponses à ces questions, en ce qui concerne le métier ou les métiers
        des “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”, les excès qu’on leur reproche, ont paru être empreints de
        quelque exagération, sinon il ne serait point compréhensible qu’un
        Gouvernement comme le nôtre, vigilant et soucieux du bon ordre, ne se soit
        ému que si tardivement, n’ait songé à proposer des mesures de répression que
        trente ans après que les premières plaintes s’étaient produites.</p>
        <p rend="alinea">Il faut donc faire. Messieurs, la part de l’exagération, comme il importe
        aussi de faire la part de la rudesse de mœurs habituelle chez les marins et
        chez tous ceux qui sont en contact avec eux.</p>
        <p rend="alinea">Le mal, du reste, est général dans toutes les contrées maritimes : l’Exposé
        des motifs ainsi que les réponses du Gouvernement aux questions de la section
        l’affirment.</p>
        <p rend="alinea">Dans d’autres pays, ce mal doit avoir été plus grand qu’en Belgique,
        puisque les gouvernements de ces pays ont cru devoir précéder le nôtre dans
        la voie de la répression.</p>
        <p rend="alinea">Avant de faire rapport de l’examen fait en section centrale du projet de
        loi et de dire le système auquel la section centrale s’est arrêté, il y a
        lieu de faire connaître les questions posées et les réponses faites par le
        Gouvernement.</p>
        <p rend="alinea">D. — Le Gouvernement pourrait-il dire en quoi consiste en réalité le
        trafic des “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” dont parle l’Exposé des motifs ?</p>
        <p rend="alinea">R. — Les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” représentent une catégorie de trafiquants et de
        fournisseurs qui vivent de la clientèle des équipages, tels que racoleurs et
        enrôleurs de matelots, logeurs, bouchers, tailleurs, cordonniers,
        victuailleurs, etc.</p>
        <p rend="alinea">Ceux qui font les métiers de logeur, d’embaucheur et d’enrôleur de
        matelots sont d’ordinaire des étrangers, des gens sans aveu ou mal famés. Il
        est de notoriété qu’ils exploitent les passions des marins avec une habileté
        et une effronterie sans pareilles.</p>
        <p rend="alinea">En Angleterre, on les désigne sous le nom significatif de Land
        Sharks (requins de terre).</p>
        <p rend="alinea">Le marin, surtout celui qui revient d’un long voyage, est une proie facile
        pour ces individus. On lui distribue des liqueurs, on lui fait une avance sur
        ses gages, et une fois débarqué, il est entraîné, sous prétexte de logement,
        dans un bouge quelconque. Là on le pousse à dépenser sans compter.</p>
        <p rend="alinea">Lorsqu’il est complètement dépouillé, le matelot s’en remet aux enrôleurs
        du soin de lui trouver un nouvel embarquement pour lequel ils perçoivent
        encore une commission onéreuse.</p>
        <p rend="alinea">Il arrive parfois aussi que les logeurs font déserter les marins, les
        cachent chez eux en ville, ou même à la campagne et les conduisent
        clandestinement, la nuit, à bord des navires en rivière, s’ils ne les
        expédient pas sur un port voisin.</p>
        <p rend="alinea">Les logeurs, racoleurs et enrôleurs sont la lèpre do la marine
        marchande.</p>
        <p rend="alinea">D. — Les abus qu’on veut réformer existent-ils depuis longtemps ou se
        sont-ils produits récemment ?</p>
        <p rend="alinea">R. — De tout temps, les capitaines des navires de commerce, spécialement
        ceux arrivant d’un voyage au long cours ont eu à souffrir des “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”, mais
        jadis ceux-ci n’accostaient les navires qu’en rade ou dans les bassins.</p>
        <p rend="alinea">C’est depuis 1867 que des plaintes sont venues au jour ; à cette époque,
        les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” ont commencé à se rendre au-devant des navires dans l’Escaut.
        Actuellement leur audace ne connaît plus de bornes ; ils vont à la rencontre
        des bâtiments, jusqu’à Flessingue. Ils montent à bord malgré les capitaines,
        insultent et menacent les officiers, qui veulent leur défendre l’accès du
        navire ; ils enivrent les équipages dans te but d’obtenir la préférence pour
        le logement, la vente d’effets d’habillement, etc.</p>
        <p rend="alinea">D. — Comment le Gouvernement a-t-il pu se convaincre de la réalité des
        faits qui ont donné lieu à des plaintes ?</p>
        <p rend="alinea">R. — Comme il est dit dans la réponse a la question précédente, c’est en
        1867 que l’attention du Gouvernement a été attirée, pour la première fois,
        sur le trafic des “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”, par une plainte émanant d’une cinquantaine de
        petits commerçants d’Anvers.</p>
        <p rend="alinea">Les pétitionnaires reconnaissaient qu’ils se trouvaient parfois au nombre
        de plus de cinquante à bord d’un navire, entravant les manœuvres et faisant
        aux gens de larges distributions d’alcool dans l’espoir d’avoir leur
        clientèle. Ils demandaient instamment que, pour faire cesser cet abus, on
        défendit de monter à bord avant l’arrivée du navire à destination.</p>
        <p rend="alinea">Des capitaines étrangers, au nombre d’une trentaine, ont appuyé cette
        pétition.</p>
        <p rend="alinea">Les commerçants établis dans les environs des bassins protestèrent de leur
        côté, en 1868, contre les abus résultant de la tolérance laissée aux
        “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” de monter à bord des navires en route. Ils déclaraient que les
        bâtiments du commerce étaient parfois encombrés, avant d’atteindre le port,
        de plus de cent personnes étrangères et que dans le nombre se glissaient même
        des femmes de mœurs douteuses. Cette pétition fut appuyée par le collège
        échevinal.</p>
        <p rend="alinea">Mais c’est en 1886 et 1887 que les plaintes sont devenues particulièrement
        vives. Un grand nombre de capitaines, à leur arrivée à Anvers, ont saisi le
        consul général d’Angleterre de protestations très énergiques contre les
        agissements éhontés des “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”. Il suffira d’en extraire quelques faits,
        pour montrer le degré d’impudence où sont arrivés ces trafiquants.</p>
        <p rend="alinea">En juin 1880, un navire, en route pour Anvers, est assailli dans l’Escaut
        par douze à quinze “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” qui montent à bord malgré les menaces du
        capitaine et qui, à leur arrivée à Anvers, semblent s’être vantés d’avoir
        réalisé un bénéfice de 1.500 francs sur le navire. Le plus malmené fut un
        vieux marin de soixante ans dont l’avoir se montait à 800 francs et qui,
        après dix jours, avait tout dépensé.</p>
        <p rend="alinea">Le 15 mars 1887, une barque est envahie par des “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” malgré tous les
        efforts que fait le capitaine pour les écarter. À peine sur le pont, les
        “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” se battent entre eux à coups de bâton, de barres de fer, de
        couteau. La lutte finie, ils se répandent parmi l’équipage avec les
        bouteilles de gin dont ils sont munis ; en moins d’une demi-heure, tous les
        hommes du bord sont ivres morts ; aucun d’eux n’est plus capable du moindre
        travail ; le capitaine et les officiers sont contraints de se mettre eux-mêmes
        à la besogne, ils n’ont plus personne pour les aider.</p>
        <p rend="alinea">D. — Les plaintes dont parle l’Exposé des motifs n’ont-elles pas donné
        lieu à une enquête ?</p>
        <p rend="alinea">Si oui, le Gouvernement ne pourrait-il communiquer à la section centrale
        le dossier de cette enquête ?</p>
        <p rend="alinea">R. — Les plaintes qu’ont provoquées les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” n’ont pas donné lieu à
        une enquête proprement dite.</p>
        <p rend="alinea">Mais l’administration a tenu à s’assurer, à différentes reprises, de leur
        bien-fondé et elle a chargé le commissaire maritime du port et l’inspecteur
        du pilotage d’examiner la situation.</p>
        <p rend="alinea">En 1880, le commissaire maritime s’exprimait en ces termes :</p>
        <p rend="alinea">“ Chaque fois qu’un navire arrive à Anvers d’un voyage au long cours, une
        quantité considérable de personnes se rendent à bord, telles que logeurs,
        tailleurs, enrôleurs, commis de courtiers, etc., etc., chacun pour
        recommander son article.</p>
        <p rend="alinea">Il arrive souvent qu’une catégorie de ces personnes, telles que les
        logeurs, se munissent de liqueurs alcooliques pour régaler l’équipage et
        débaucher les matelots et mettent ainsi le capitaine et le pilote dans
        l’impossibilité de faire exécuter les manœuvres nécessaires. Bien des fois
        mon concours a été réclamé par les capitaines à leur arrivée pour faire
        débarquer cette nuée d’oiseaux de proie, qui empêchent même la circulation
        sur le pont, tellement ils sont nombreux. Le fait s’est présenté ici en rade
        qu’un capitaine a dû faire feu pour éloigner de son bord ces importuns
        visiteurs. ”</p>
        <p rend="alinea">En 1886, l’inspecteur du pilotage formulait un rapport dans lequel on lit
        ce qui suit :</p>
        <p rend="alinea">“ L’acharnement que mettent les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” de toutes catégories à se faire
        la concurrence ne connaît plus de bornes et les pousse à commettre des abus,
        parmi lesquels celui qui consiste à enivrer les équipages est certes un des
        plus graves. En effet, il a pour conséquence d’amener les hommes du bord à
        l’inexécution des ordres donnés par les pilotes, ce qui peut être une
        première cause de collisions ou d’échouements. ”</p>
        <p rend="alinea">Enfin, dans une lettre récente, le commissaire maritime d’Anvers expose de
        nouveau les pratiques auxquelles ont recours les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”.</p>
        <p rend="alinea">“ Ils sont, dit-il, ordinairement pourvus de boissons fortes avec
        lesquelles ils enivrent les marins dans le but d’obtenir la préférence pour
        le logement, la vente, etc., etc. Le cas se présente souvent que tout
        l’équipage est ivre à bord dans le moment difficile où le capitaine a besoin
        de ses hommes pour manœuvrer, pour accoster le quai ou pour entrer au
        bassin, ou pour mouiller en rade. ”</p>
        <p rend="alinea">D. — Le capitaine n’est-il pas suffisamment maître à son bord pour
        empêcher les abus qui se produisent ?</p>
        <p rend="alinea">R. — Quand un navire est assailli par les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”, il est fort
        difficile, sinon impossible au capitaine de conserver assez d’autorité pour
        interdire l’accès du bord ; les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ” sont toujours en nombre, ils
        s’accrochent avec leurs canots aux flancs du navire, et assurés qu’ils sont
        de l’impunité, ne reculent ni devant les injonctions, ni devant les
        menaces.</p>
        <p rend="alinea">Il ne resterait au capitaine que d’avoir recours aux armes à feu pour
        faire respecter son autorité, moyen extrême — on le comprendra — qu’il hésite
        à employer. D’ailleurs les matelots, qui n’ignorent pas que ces gens viennent
        leur apporter des liqueurs fortes et leur offrir leurs services, n’exécutent
        que mollement les ordres, de sorte que le capitaine est impuissant.</p>
        <p rend="alinea">Un fait survenu en 1868 montrera à quel point un capitaine est peu maître
        à bord de son navire, dès que celui-ci est envahi par les “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”. À cette
        époque, le navire Arcilla fit son entrée dans les bassins d’Anvers. À peine
        s’y trouvait-il, qu’il fut assailli, et cela en pleine ville, par quantité de
        “ <foreign xml:lang="en">runners</foreign> ”. Le capitaine voulut les obliger à déguerpir, ils s’y refusèrent et
        l’un d’eux frappa même cet officier. Exaspéré, celui-ci prit son revolver et
        fit feu sur la foule ; un cordonnier fut blessé.</p>
      </div>
      <div xml:id="notes">
        <p rend="alinea">[1] Empoisonnements. Un vénéfice était un empoisonnement par sorcellerie,
        historiquement. [2] Travail qu’un capitaine ou un armateur peut exiger des
        matelots d’un autre navire quand ils sont inoccupés, à titre de corvée et
        sans rétribution, pour charger ou décharger des marchandises. [3] Tablier
        d’enfant, d’écolier, à manches longues et boutonné par derrière. Orthographe
        commune  : sarrau. [4] Apathique, fainéant. [5] Voir l’Autre Vue [6] Il
        convient de faire remarquer ici que ce livre fut écrit avant l’introduction
        en Belgique du service militaire obligatoire et personnel. La même
        observation s’applique à d’importants passages de la troisième partie de cet
        ouvrage, notamment au chapitre intitulé Contumance. G.E. [7] La Bourse
        d’Anvers brûla dans la nuit du 2 août 1858. [8] Voir les Nouvelles Kermesses
         : la fête des saints Pierre et Paul. [9]  [10] Voir les Fusillés de Malines. [11] Vennes, meers, étangs et
        mares de la Campine  ; scaddes, feux de bruyère et de branches de sapins. [12]
        Voir la Faneuse d’Amour. [13] Voir la Faneuse d’Amour. [14] Voir “  le
        Tribunal au Chauffoir  ” dans le Cycle Patibulaire. [15] Voir dans les
        Nouvelles Kermesses “  Chez les Las d’Aller  ”. [16] Voir l’Autre Vue. [17]
        Voir dans les Nouvelles Kermesses “  Chez les Las d’Aller  ”. [18] Le
        Kattendijk-Dok mesurait neuf hectares, le grand vieux Bassin sept,
        représentant ensemble une superficie d’eau de cent soixante mille mètres.
        Inaugurés en 1869, deux ans après, ces bassins étaient insuffisants, car
        pendant les mois de février et de mars 1871, près de trois cent cinquante
        navires furent forcés de rester échelonnées sur une ligne immense dans la
        rivière. [19] Voir dans les Nouvelles Kermesses “  Bon pour le service  ” [20]
        Voir la Faneuse d’amour. [21] Voir dans le Cycle patibulaire “  le Quadrille
        du Lancier  ” [22] Voir dans les Nouvelles Kermesses “  Dimanches mauvais  ”</p>
      </div>
    </body>
  </text>
</TEI>