Dominique Meeùs
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Frans de Waal, Le singe en nous, 2006

Frans de Waal , Le singe en nous, Fayard, Paris , 2006, 326 pages, ISBN : 2-213-62799-1.
Traduit par Marie-France de Paloméra de Our Inner Ape, 2005.

J’adore lire Frans de Waal sur les chimpanzés. Sur le darwinisme, il ne semble pas avoir des idées très claires. (Il s’adonne au darwinisme spéculatif : ce qui lui semble logique à lui doit avoir eu lieu en fait comme ça dans l’évolution.) Sur l’espèce humaine, il est très décevant. J’ai lu le livre avec plaisir, mais ce n’est pas un grand livre et pas vraiment un livre scientifique.

[…] chez les singes. Sur le terrain, les femmes d’âge certain ont la préséance sur les jeunettes fraîchement débarquées. En effet, les femelles quittent leur communauté à la puberté pour se joindre à une autre. Les femelles chimpanzés doivent donc se créer un espace dans le territoire de leur groupe d’adoption, où elles entrent souvent en concurrence avec les femelles en résidence. Quant aux jeunes femelles bonobos, plus enclines à nouer des liens étroits avec leurs compagnes, elles recherchent le « parrainage » d’une résidente […].

P. 88.

Je me demande s’il veut dire les singes en général, ou les grands singes. (Il a pu écrire apes et qu’on ait simplifié abusivement à la traduction. Déjà dans la traduction du titre, ape est devenu singe, mais dans le titre on peut avoir d’autres critères.) Je me demande si c’est le cas de tous les grands singes. Il mentionne ici les chimpanzés et bonobos. Je devrais rechercher ce qu’on en dit des gorilles et orang-outans. (Il semble que chez les gorilles les jeunes des deux sexes pourraient émigrer. Les orang-ourans forment moins un groupe ne semblent pas non plus patrilocaux que l’inverse.)

L’organisation sociale humaine se caractérise par la combinaison (1) de liens entre les hommes, (2) de liens entre les femmes, (3) de familles nucléaires. Nous avons en commun les premiers avec les chimpanzés, les deuxièmes avec les bonobos, les troisièmes sont notre apanage.

P. 140.

Frans de Waal ne dit pas s’il parle de l’espèce humaine ou des gens autour de lui, si c’est l’organisation humaine en tout temps, ou dans les États-Unis d’aujourd’hui. Il est incontestablement un professionnel des chimpanzés et il a, comme tout le monde, sa petite idée sur les gens. Mais sur les humains, il est plus dans le gros bon sens et le préjugé que dans la connaissance scientifique, ce qui est dommage puisque les humains constituent la moitié du sujet du livre.

De la « horde primordiale » de Freud dans Totem et tabou, il passe (page 145) à la descendance des hommes puissants, avec l’exemple de Gengis Khan. On aurait à la fois une tendance persistante à ce que certains hommes veulent s’approprier beaucoup de femmes et une parade dans le mariage sanctionné par la société. Chez ceux des primates ou des mâles monopolisent beaucoup de femelles, le dimorphisme sexuel est beaucoup plus grand, mais les testicules petits. Le raisonnement serait que son monopole le dispense d’avoir besoin de beaucoup de sperme pour propager ses gènes. (Dans les conceptions du Café du Commerce de la génétique, chaque individu devrait avoir l’obsession de répandre ses gènes propres.) Par contre, les mâles chimpanzés, se disputant les femelles, chacun doit avoir de gros testicules pour avoir une chance que ce soit un de ses spermatozoïdes qui l’emporte, mais le dimorphisme sexuel est moins prononcé. Les mâles humain combine un faible dimorphisme et de petits testicules parce qu’il a le monopole d’une épouse dans une organisation sociale monogame. Les petits testicules étant une caractéristique de l’espèce, Frans de Waal croit pouvoir en déduire que la famille nucléaire est aussi ancienne que l’espèce. Du faible dimorphisme sexuel des australopithèques, il déduit que la monogamie serait même plus ancienne que l’humanité.

Frans de Waal, est toujours passionnant (et émouvant) quand il parle (avec beaucoup d’amitié) des mœurs des chimpanzés, mais parfois, dans des envolées théoriques sur l’humanité, ça fait, je trouve, assez Café du Commerce.

Il considère (page 155, deux tiers) que tout animal doit se prémunir de l’endogamie et qu’il le fait effectivement, du fait de la sélection naturelle. (Je me demande si c’est vraiment toujours le cas.) Chez les chimpanzés, c’est le cas par la migration des jeunes femelles, ce qui les éloigne de tous les mâle apparentés. C’est la même chose (mutatis mutandis) chez les bonobos (pages 156-157).

Au bas de la page 159, il parle en passant de la ménopause comme une spécificité humaine, mais au milieu de considérations fumeuses sur l’impératif de reproduction.

La survie au-delà de la seule reproduction n’aura pas d’importance pour un poisson, mais elle constitue une dimension essentielle de notre réseau social, expliquant ce curieux phénomène qu’est la ménopause : une solution de la nature pour donner aux femmes plus âgées la liberté d’aider à élever les enfants de leurs enfants. Ayant des sociétés infiniment plus complexes que celles des poissons, et sensiblement plus que celles des autres primates, il nous a fallu développer notre intelligence pour nous montrer plus malins que ceux qui nous entouraient. Mais nous restons, dans notre essence même, des individus cherchant à perpétuer au maximum nos gènes dans la génération suivante.

P. 159-160.

Non, nous ne sommes pas des individus cherchant à perpétuer nos gènes. Nous ne cherchons rien de tel, ni consciemment ni inconsciemment. C’est du darwinisme à la noix. (Ça fait plus penser à Dawkins qu’à Darwin.) Les espèces animales sexuées ont des comportements complexes que la sélection naturelle a jugés profitables. C’est l’espèce qui se perpétue et qui évolue, et ce n’est pas une propension supposée des individus à multiplier leurs gènes à eux personnellement.

Chez les mâles, l’obsession du sexe est peut-être universelle, mais pour le reste nous différons spectaculairement de nos proches parents. [Le couple monogame.] [Nos sociétés] sont programmées pour ce que les biologistes appellent la « reproduction coopératrice » : de multiples individus travaillant ensemble à des tâches qui profitent à tous. Les femmes surveillent souvent les petits en commun, tandis que les hommes accomplissent des entreprises collectives, comme la chasse et la défense du groupe. La communauté exécute ainsi avec succès plus que chaque individu ne pourrait jamais espérer accomplir seul, par exemple amener un troupeau de bisons à se précipiter dans le vide ou sortir de lourds filets de l’eau. Ce type de coopération dépend de la possibilité donnée à tous les mâles de se reproduire. Chacun doit avoir un intérêt personnel au succès de l’investissement coopératif commun, c’est-à-dire une famille à qui ramener le butin. […]

P. 161.

Il fait curieusement dépendre la « reproduction coopératrice » de l’« intérêt personnel ». Il ne pourrait y avoir de chasse en commun que si chaque chasseur est motivé par l’idée de ramener quelque chose à sa petite famille à lui, à sa madame qui attend sagement à la maison son mari gagne-pain, comme dans le mythe du mariage des 19e et 20e siècles. C’est doublement idiot : (i) Nous différons certes fortement de nos cousins grands singes, mais on a quand même vu (dans la forêt de Tau) des populations de chimpanzés qui avaient inventé des méthodes sophistiquées de chasse en groupe, avec des rôles différenciés. Seuls y participent les mâles adultes, mais ce n’est pas pour ramener chacun quelque chose à leur petite famille personnelle. (ii) On ne voit pas pourquoi chacun ne pourrait pas trouver bénéfique pour soi-même un bénéfice alimentaire commun à l’ensemble du groupe et y participer dans cette perspective. Pourquoi il faut que ce soit pour une famille nucléaire.

Des éthologues ont observé un lien entre surpopulation et agressivité et il suppose (page 209) que tout le monde en parle, au point que le « premier venu » en sera d’accord. Je pense plutôt que la plupart des premiers venus n’en ont jamais entendu parler.

Que les animaux s’entraident est loin d’être une découverte, mais cela n’en reste pas moins un trait intrigant. Si rien d’autre ne compte que la survie du plus apte, les animaux ne devraient-ils pas éviter tout comportement dont ils ne tirent aucun bénéfice ? Pourquoi aider un autre à aller de l’avant ?

P. 217.

Cas d’école de l’incompréhension de l’évolution selon Darwin. Bien sûr, les plus aptes auront plus de chance de survivre jusqu’à l’âge de procréer, ils feront plus d’enfants et leurs gènes seront plus répandus dans les générations suivantes. Cela peut être un phénomène bénéfique pour l’espèce, ultérieurement, après la mort des géniteurs concernés. Il faut ne pas savoir lire pour voir dans l’expression « survie du plus apte » une compétition entre individus. (Entre autres pour promouvoir ses propres gènes.) La plupart des animaux, depuis que la vie est apparue sur Terre, n’ont pas lu Darwin. Il n’ont donc aucune obsession d’être le plus apte, contre les autres. La plupart des hommes non plus n’ont pas lu Darwin et ne sont pas obsédés par la priorité d’imposer leur patrimoine génétique personnel au point de refuser tout comportement coopératif. C’est vraiment un faux problème, mais malheureusement répandu chez les écrivains qui parlent d’évolution sans la comprendre.

Acheté chez Pêle-Mêle à Bruxelles le samedi 2 mars 2019 et, par erreur, là encore, le jeudi 18 août 2022. (Je pourrais offrir le second à quelqu’un, mais quelqu’un pourvu d’un esprit critique suffisant.)