Dominique Meeùs
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Le véritable Adam Smith peut-il resurgir après 250 ans ?, Lava, no 36, 2026, p. 102-117.
Parce que libéral, on présente souvent Adam Smith comme précurseur du néolibéralisme. Mais, philosophe moral, Adam Smith était plutôt critique des excès du capitalisme. L’article de Karim Zahidi est passionnant en nous faisant découvrir un Adam Smith philosophe des Lumières écossaises, autre que la caricature qu’on en fait. (Souvent, entre autres, dans des formations trop schématiques d’économie marxiste.)
À la valeur-travail, Marx ajoute le concept de plus-value, qui lui permet de rendre compte de l’exploitation, ce qui manquait à Smith (et à Ricardo).
Pour Smith, dans La Richesse des nations, dans le travail, l’ouvrier doit « sacrifier son repos, sa liberté et son bonheur »1. Selon Karim Zahidi (page 114), Marx critiquerait Smith sur ce point, mais Zahidi donne là-dessus sa propre vue des choses, sans aucune référence à Marx. L’argument de Zahidi est que Smith étendrait à tort au travail en général1, l’aliénation dans le travail salarié, sous le capitalisme. Selon Zahidi, pour Marx, le travail est une activité humaine naturelle, essentielle qui n’est aliénante qu’en condition d’exploitation, comme l’esclavage ou le capitalisme. Il est vrai que Marx, depuis l’Idéologie allemande au moins, souligne que c’est le travail, la production, qui caractérise l’humain, qui le singularise parmi les autres animaux. Sans doute que pour Marx, le travail des humains primitifs était naturel et non aliénant, mais Marx ne dit nulle part qu’il n’était pas fatiguant. Tout au contraire, Marx dit :
Le royaume de la liberté commence en fait seulement là où cesse le travail déterminé par le besoin et par l’utilité extérieure ; il se situe donc, par la nature des choses, au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite. De même que le sauvage doit lutter avec la nature pour satisfaire ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, le civilisé le doit aussi et le doit dans toutes les formations sociales et dans tous les possibles modes de production.
Cela ne vaut donc pas seulement pour Smith, pour le capitalisme, mais déjà pour « le sauvage » et « dans tous les possibles modes de production », et même dans le socialisme2 (plus loin dans même passage de Marx cité), où il faudra toujours chercher à réduire le temps de travail — qui reste du règne de la nécessité — pour augmenter son opposé, le temps libre, le règne de la liberté.
J’en tire qu’il faut se méfier du concept d’aliénation. Ce concept ici ne fait que nous rendre plus difficile de savoir ce que Smith, Zahidi et Marx pensent réellement du travail. Smith dit « sacrifier son repos, sa liberté et son bonheur » et c’est Zahidi qui restreint la suite de la discussion à l’aliénation, ce qui est autre chose que la considération de Marx sur liberté et nécessité. Quant à savoir ce que Smith en pense, il faudrait chercher ailleurs dans son œuvre.
He [the labourer] must always laydown the same portion of his ease, his liberty, and his happiness.