Le temps qu’il fait à Bruxelles   Le temps de Bruxelles :

Dominique Meeùs
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Immanuel Wallerstein, Le capitalisme historique, 1987

Immanuel Wallerstein, Le capitalisme historique, Éditions La Découverte, Paris, 1987, 124 pages, ISBN : 2-7071-1515-0.
Traduit de Historical Capitalism, 1983, par Philippe Steiner et Christian Tutin
Suivi d’une bibliographie sélective et commentée établie par Thierry Paquot

Livre bizarre. C’est d’abord, bien sûr un livre non marxiste.

Je ne puis terminer cette introduction sans mentionner Karl Marx, qui représente un monument de l’histoire intellectuelle et politique moderne. Il nous a laissé un héritage immense, de par sa richesse conceptuelle et son inspiration morale. Cependant, nous devrions prendre au sérieux son affirmation selon laquelle il n’était pas marxiste, et non l’écarter comme un simple bon mot.

Il se savait homme de son siècle, contrairement à nombre de ceux qui se prétendent ses disciples, et il avait conscience que sa vision des choses était irrémédiablement limitée par la réalité sociale du XIXe siècle. […] Il était aussi conscient que son œuvre était tiraillée entre la présentation du capitalisme comme système idéal, qui n’a en réalité jamais existé dans l’histoire, et l’analyse de la réalité concrète quotidienne du monde capitaliste. Sachons donc utiliser ses écrits de la seule manière sensée qui soit, c’est-à-dire comme ceux d’un compagnon de lutte conscient des limites de ses connaissances.

P. 12.

En clair, Wallerstein se réclame de l’autorité de Marx pour s’autoriser à se dire, lui, Wallerstein, comme Marx, bien évidemment non marxiste. Il affecte encore de suivre Marx sur un deuxième point : il dit Marx conscient des limites de ses connaissances, pour s’autoriser à nous montrer ce qu’il pense être les limites des connaissances de Marx.

Ce que fait Marx, c’est de saisir dans la complexité du capitalisme en train de se faire (donc avec une dimension historique, même si Marx n’a vécu que 65 ans et au 19e siècle) les rouages, les ressorts fondamentaux du capitalisme et de nous les exposer. Le Capital est tout entier rempli de la riche complexité de l’histoire réelle, surtout dans les Livre II et Livre III, mais déjà dans la plus grande partie du Livre I. Quand au début du Livre I, Marx parle de valeur, de valeurs d’échange des marchandises, de monnaie, d’exploitation, il ne s’agit donc pas du tout d’un « capitalisme comme système idéal », hors de l’histoire, mais d’une approche scientifique du capitalisme tout ce qu’il y a de plus historique. Voilà déjà chez Wallerstein aussi les « limites de ses connaissances »… de Wallerstein, de sa compréhension de Marx.

Livre bizarre, plus encore. Wallerstein veut une perspective historique plus large et plus profonde que le matérialisme historique marxiste, il s’agit de ce qu’on a appelé économie-monde (Braudel) puis système-monde (Wallerstein), se dégageant de l’eurocentrisme (bravo !), mais il est alors d’une généralité telle qu’il se perd dans des considérations « éternelles » d’où la dimension historique a disparu. Dans ce livre en tout cas, il est piètre historien.

Il me paraît impératif, et mes travaux récents répondent d’une certaine façon à cette exigence, d’envisager le capitalisme à travers l’ensemble de son histoire, et dans l’unité de sa réalité concrète, comme un système historique. Je me fixe donc comme objectif de décrire cette réalité, et d’y distinguer avec précision ce qui a toujours relevé d’un mouvement perpétuel de changement, de ce qui n’a jamais connu aucune modification, de façon à pouvoir appréhender l’entière réalité de ce système historique, le capitalisme.

P. 11.

Il semble en fait chercher à se dégager de l’inessentiel, de ce qui est « un mouvement perpétuel de changement » pour mieux saisir d’un coup, dans une vision globale, dans son entièreté « l’entière réalité de ce système historique ». Un exemple, mais tout le livre est écrit comme ça :

Une seconde contradiction du système est apparue, fondamentale celle-là : à mesure qu’était accumulé un capital de plus en plus grand, que des processus de plus en plus nombreux étaient « marchandisés », qu’une quantité de plus en plus grande de marchandises était produite, la multiplication des acheteurs devenait l’une des exigences essentielles au maintien de l’ensemble du processus.

Mais dans le même temps, les efforts déployés pour diminuer les coûts de production réduisaient souvent les flux d’argent et les revenus monétaires, bridant ainsi l’expansion continuelle de la demande que réclamait l’achèvement du processus d’accumulation. D’un autre côté, les diverses redistributions du profit global, sous des formes qui auraient pu contribuer à l’élargissement de la clientèle, réduisaient le plus souvent la marge globale de profit. Les entrepreneurs individuels se trouvaient ainsi contraints, par exemple, de réduire les coûts salariaux dans leurs propres entreprises alors qu’ils travaillaient en même temps, au niveau de leur appartenance collective à une classe sociale, à l’élargissement de leurs débouchés, ce qui entraînait immanquablement, au moins pour certains d’entre eux, un accroissement du coût du travail.

P. 17-18.

C’est écrit comme quelque chose qui se passe, avec des verbes conjugués, un certain emploi des temps. « Une […] contradiction […] est apparue », « la multiplication des acheteurs devenait », « Mais dans le même temps, les efforts […] réduisaient », et cetera. On semble décrire un processus, quelque chose qui s’est passé. Mais on n’est ni dans un pays donné, ni en un temps donné. On est en dehors de l’histoire.

Dans des rapports de production déterminés (une force de travail stable pour un producteur donné), la minimisation du coût exigerait un marché stable et une force de travail de dimension optimale au moment considéré. Mais sur un marché en déclin, le fait que le volume de la force de travail soit fixe augmente son coût réel pour le producteur. Et sur un marché en expansion, le fait que le volume de la force de travail soit fixe empêche le producteur de saisir les occasions de profit qui lui sont offertes.

Mais d’un autre côté, une force de travail instable présentait aussi des inconvénients pour les capitalistes. Il s’agissait par définition d’une main-d’œuvre ne travaillant pas constamment pour le même producteur. Pour assurer leur subsistance, ces travailleurs devaient prendre en compte leur rémunération sur un intervalle de temps où s’annulaient les variations de leur revenu réel, c’est-à-dire qu’ils devaient toucher suffisamment pendant les périodes d’embauche pour pouvoir traverser les périodes de non-emploi. C’est pourquoi les forces de travail non stabilisées représentaient souvent pour les producteurs un coût horaire par tête supérieur à celui d’une force de travail stable.

Lorsqu’il surgit une contradiction, et c’est bien le cas ici, au cœur même du procès de production capitaliste, on peut être sûr qu’il en résultera un compromis difficile à maintenir. Voyons ce qu’il est advenu de notre problème. Dans les systèmes historiques précapitalistes, les forces de travail étaient pour la plupart stabilisées. C’était par définition le cas lorsque la force de travail du producteur se composait de la sienne propre et de celle de sa famille.

P. 22.

On a donc chez Wallerstein un concept (?) éternel de producteur qui couvre à la fois le capitaliste et la famille paradigmatique d’avant le capitalisme. L’imparfait du second alinéa pourrait faire penser qu’on relate des événements, un processus ayant réellement eu lieu en un lieu et un temps déterminé. Mais non. Wallerstein fait de l’histoire « globale », en dehors de l’histoire.

Il appelle prolétaires « les individus qui vendent leur force de travail » (p. 23). Un autre concept (?) éternel, pour faire de l’histoire en grand, c’est celui de ménage.

On peut se demander s’il est conceptuellement possible d’appliquer le qualificatif de « prolétaire » à des individus. […] Sous le régime capitaliste, de même que dans les systèmes historiques antérieurs, les individus tendent généralement à vivre dans le cadre de structures relativement stables, qu’on peut appeler « ménages », au sein desquelles est partagé un fonds commun de revenu courant et de capital accumulé. […]

Pour assurer leur subsistance, les membres du ménage regroupent l’ensemble des revenus auxquels ils ont droit, quelle qu’en soit l’origine, et les répartissent entre les diverses dépendances réelles auxquelles ils ont à faire face. Leur objectif minimal est la subsistance, puis, pour des revenus plus élevés, la recherche du mode de vie qui leur convient le mieux, et enfin, avec des revenus encore plus grands, la participation au « grand jeu » du capitalisme, comme agents de l’accumulation. […]

C’est à partir de cette structuration en ménages qu’une distinction socialement significative entre travail productif et travail improductif a commencé à s’imposer aux classes laborieuses. De fait, le travail s’est trouvé défini comme productif lorsqu’il rapportait de l’argent, principalement sous la forme de travail salarié, et comme improductif lorsque, bien que tout à fait nécessaire, il consistait d’abord en activités de « subsistance », et n’était censé dégager aucun « surplus » appropriable par d’autres. Le second était soit totalement extérieur au marché, soit impliqué de façon tout à fait marginale à la production de marchandises. La distinction entre les deux types de travaux s’est enracinée dans la définition de rôles qui leur étaient attachés. Le travail productif (salarié) est devenu essentiellement l’affaire de l’homme adulte (le père) et de façon accessoire celle des jeunes gens du ménage. Le travail improductif (ou de subsistance) est devenu essentiellement l’affaire de la femme adulte (la mère), et accessoirement celle des autres femmes du ménage, aidées des enfants et des personnes âgées. Le travail productif s’effectuait en dehors du ménage, sur le « lieu de travail », tandis que le travail improductif se déroulait dans le cadre domestique lui-même.

Ces lignes de démarcation n’étaient ni très claires, ni très sûres, mais avec le développement historique du capitalisme, elles sont devenues assez claires et assez contraignantes. La division du travail entre les sexes et les générations n’était évidemment pas une invention du capitalisme historique, pas plus que la hiérarchie familiale ou la structure du ménage. Selon toutes probabilités, les unes et les autres ont toujours existé.

P. 24-25.

Comprenne qui pourra. Le ménage est un concept (?) éternel, puisque déjà « dans les systèmes historiques antérieurs », c’est-à-dire de tout temps. Ce concept unit dans un continuum tout le monde des prolétaires aux capitalistes (de tout temps ?) en passant par les classes moyennes qui cherchent le confort du « mode de vie qui leur convient le mieux ».

« C’est à partir de » ce moment précis (mais qu’il a malheureusement oublié de nous préciser) que les « classes laborieuses » ont pensé en termes de travail productif et improductif. (En bonnes actrices économiques informées, conscientes et rationnelles, elles ont pesé le pour et le contre.) Depuis un temps indéterminé, les gens ont fait la balance entre travail salarié ou non. On sent que ce temps indéterminé est un doux mélange entre « les systèmes historiques antérieurs » et la tentative maladroite de Wallerstein de théorisation (?) du capitalisme meilleure que celle de Marx.

Pour autant que l’on puisse comprendre quelque chose aux doux mélanges de Wallerstein, le capitalisme aurait instauré le modèle de l’homme (l’époux, le chef de ménage) gagne-pain, le travail improductif devenant celui de la femme. Lisant trop vite et avec un préjugé négatif le Livre I du Capital de Marx, n’étudiant l’économie et l’histoire qu’avec la distance nécessaire à une vision « historique » mondiale et ne pouvant, en 1983, avoir vu le film Daens de 1992, Wallerstein n’a jamais remarqué que des femmes avaient, nombreuses, travaillé dans le textile et ailleurs, très tôt dans le capitalisme et de plus en plus jusque aujourd’hui.

Pour Wallenstein, les « lignes de démarcation » des rôles sexuels « n’étaient ni très claires, ni très sûres, mais avec le développement historique du capitalisme, elles sont devenues assez claires et assez contraignantes ». Là, il se fout clairement le doigt dans l’œil. En 1983, il pourrait avoir été influencé par le courant Wages for Housework des années 70. Pour moi, les « lignes de démarcation », « assez contraignantes » dans le passé, sont précisément cassées par le capitalisme.

La nouveauté introduite par le capitalisme historique consistait dans l’établissement d’un lien entre la division du travail et son évaluation. Non seulement les hommes effectuaient des travaux différents de ceux des femmes, et les adultes des travaux différents de ceux des enfants et des vieillards, mais de surcroît le travail des femmes, des jeunes et des vieux s’est trouvé constamment dévalué dans le capitalisme historique, tandis qu’à l’inverse le travail des hommes adultes se trouvait surévalué. Alors que dans les autres systèmes hommes et femmes accomplissaient des tâches différentes, mais normalement équivalentes (au sens propre), dans le capitalisme historique, l’homme adulte salarié a été catalogué « nourricier » de la famille, la femme adulte, quant à elle, était affectée aux travaux domestiques et devenait « femme au foyer ». De sorte que, lorsque des statistiques nationales ont commencé à être élaborées, du fait même du développement du capitalisme, tous les « pères nourriciers » ont été considérés comme relevant de la « main-d’œuvre économiquement active », mais pas les « femmes au foyer ». Ainsi le sexisme s’est-il trouvé institutionnalisé.

P. 25.

Il est clair que le passage de la féodalité et de la monarchie au capitalisme et à la république bourgeoise (parfois déguisée en monarchie constitutionnelle) s’est accompagné de plus d’étatisme, de droit civil, de lois sur le mariage, de statistiques de population active… Mais il est enfantin de penser que c’est la conséquence de la division du travail. Si l’emploi des femmes a varié en plus et en moins dans l’histoire du capitalisme, jamais il n’y a eu de division du travail pure de l’homme à l’usine (ou au bureau) et de la femme au foyer, si ce n’est dans l’imagination de certains historiens à la Wallerstein et de certains réalisateurs de cinéma hollywoodien. Les lois et les conceptions sur le ménage sont réellement sexistes, et le sexisme réellement institutionnalisé — Wallerstein, là, a raison — mais ne résultent pas de la division du travail — là, il plane tellement haut dans le « capitalisme historique » qu’il a perdu le contact avec la réalité. En outre, ces lois et ces conceptions changent, ont changé, ce qui devrait pourtant intéresser un historien.

Il y revient plus loin :

Le capitalisme historique a développé un carcan idéologique oppressif et humiliant, qui n’avait jamais existé auparavant, et qu’on appelle aujourd’hui sexisme et racisme. Soyons clairs. Aussi bien la position dominante des hommes sur les femmes que la xénophobie généralisée étaient largement répandues, de façon presque universelle, dans les systèmes historiques antérieurs, comme nous l’avons déjà relevé [p. 25]. Mais le sexisme ne se réduit pas plus à la position dominante des hommes sur les femmes que le racisme ne se réduit à une xénophobie généralisée.

Le sexisme a consisté dans la relégation des femmes à la sphère du travail improductif, doublement humiliant parce que ce travail effectif qui leur était demandé était intensif, et que le travail productif devenait dans l’économie-monde capitaliste, et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le fondement de la légitimité des privilèges. Cela créait un double lien (double bind), dont il s’est révélé impossible de s’affranchir dans le système capitaliste.

P. 101.

Son programme est de dégager dans le « capitalisme historique » l’essentiel, « qui n’a jamais connu aucune modification », de l’accessoire, « ce qui a toujours relevé d’un mouvement perpétuel de changement » (p. 11, cité plus haut).

[…] si l’on cherchait à calculer combien de ménages de l’économie-monde ont tiré plus de la moitié de leur revenu réel (ou de leur revenu total toutes formes confondues) d’un travail salarié en dehors du domicile, je suis convaincu qu’on serait vite très surpris par la faiblesse du pourcentage, non seulement dans les siècles passés, mais aussi à l’époque actuelle, bien que ce pourcentage ait probablement régulièrement augmenté au cours du développement historique de l’économie-monde capitaliste.

P. 26.

Je me gausse de la myopie de Wallerstein sur la plupart des points, mais il a travaillé des années en Afrique et une chose qu’il nous apporte certainement, c’est un contrepoids, un contre-poison à notre vision eurocentriste. Et ici, pour une fois, il voit que quelque chose n’est pas éternel, mais a « régulièrement augmenté au cours du développement historique ».

Il explique que la force de travail émanant d’un ménage complètement prolétarien coûte plus cher aux capitalistes puisqu’il faut supporter tout le coût de la vie et de la reproduction de ce ménage. Dans un ménage qui vit partiellement par ses propres moyens, un travailleur est susceptible d’accepter un travail salarié moins bien payé. Comme, bien que se voulant critique, il se laisse prendre à l’idéologie dominante, selon laquelle l’histoire est la somme des choix libres d’acteurs économiques rationnels et parfaitement informés, il se demande comment il se fait que les capitalistes n’aient pas toujours employé exclusivement des semi-prolétaires, moins cher. La question est stupide, mais la différence entre prolétaires et semi-prolétaires est intéressante (d’autre l’avaient d’ailleurs signalée avant lui) et il est juste que c’est encore aujourd’hui le cas dans le tiers monde que beaucoup ne sont pas complètement prolétaires.