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Dominique Meeùs
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Pierre Raymond, Matérialisme dialectique & logique, 1977

Pierre Raymond , Matérialisme dialectique & logique, François Maspero , 1977, 184 pages, ISBN : 2-7071-0893-6.

Les tentatives théoriques de Marx et d’Engels, les chances théoriques qu’eux-mêmes ou leurs successeurs ont laissé échapper, les errements théoriques qui ont confiné si souvent pour nous le matérialisme dialectique dans une rhétorique sans fécondité : voilà ce que nous allons suivre en confrontant pas à pas les travaux de Hegel et de Bolzano, d’Engels et de Boole, l’envol d’une discipline vite mutilée chez Frege et Russell, la montée d’une idéologie de la rigueur chez Husserl, Wittgenstein, Carnap et Popper, et les effets réels ou souhaitables de cet envol et de cette montée sur la tradition marxiste.

Le thème dialectique que la tradition philosophique livrait à Marx et Engels était difficile à exploiter tel quel. En effet, la philosophie avait hérité elle-même avec Platon d’une sorte de slogan dialectique tout à fait sybillin : les contradictions sont les moteurs du changement, tout flux est l’effet de contradictions, les choses changent parce qu’elles ne peuvent pas durer.

P. 8.

Je ne pourrai pas accompagner Raymond dans sa visite chez Hegel, Bolzano, Boole, Frege, Russell, Husserl, Wittgenstein, Carnap et Popper ; c’est trop difficile pour moi. Je vais regarder surtout là où il parle de Marx et d’Engels.

Raymond développe un peu cet héritage de l’histoire de la philosophie, puis :

C’est dans ces conditions philosophiques que Marx commence à travailler. Mais son travail n’est pas philosophique, du moins pas essentiellement. Il est politique et historique. L’utilisation de la doctrine de Hegel conduit, par exemple, aux analyses de Feuerbach sur la religion : récupérer le divin projeté par les hommes dans une extériorité illusoire pour former un homme complet — sans voir que la contradiction principale n’est pas entre l’humain et le divin, mais entre le bas clergé et les croyants révolutionnaires et le haut clergé conservateur ou réactionnaire ; elle conduit à espérer une réconciliation réformiste des classes en lutte — sans voir que la lutte n’a pas de solution, mais exige la disparition du terme dominant et la transformation de l’autre terme. Du reste, cette doctrine propose une idée que Marx refuse systématiquement : la solution des contradictions ; en fait, une contradiction doit être évitée (dans la théorie par exemple), contournée (dans une pratique technique) ou doit exploser (dans une révolution), mais jamais être résolue. Toutes ces attitudes de Marx sont éparses tant que l’analyse des processus historiques du capitalisme n’est pas venue leur donner forme théorique : dans le livre III du Capital, il examine la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, donc les contradictions des phénomènes de modernisation et de crise du capitalisme ; or cette étude ne conduit par elle-même à aucune dialectique : les crises sont périodiques, elles provoquent la ruine des petites et des moyennes entreprises, mais contribuent au renforcement des grandes, à la concentration ; et le mécanisme, qui limite sans doute la production et ses effets sociaux, ne conduit pas à sa propre décomposition : il reproduit en l’élargissant sans cesse son propre processus de crise et de renforcement. Et pourtant, toute l’œuvre historique et politique de Marx (et non seulement d’histoire sectorielle, économique et sociale) en témoigne dans la même période : la chute du capitalisme est historiquement et politiquement inéluctable, mais à partir du moment où les luttes de classes exploitent les contradictions économico-sociales, jouent sur elles. Autrement dit, une contradiction n’est jamais dialectique par elle-même : seul est dialectique le jeu de contradictions les unes sur les autres. Il s’agit d’une dialectique pluraliste. Lénine, en pratiquant la lutte révolutionnaire et en la théorisant, a poursuivi cette conception de la dialectique : la formule du jeu des contradictions les unes sur les autres est trop vague ; le « maillon le plus faible » n’est pas forcément le comble d’une crise, mais plutôt l’accumulation des contradictions en un même point, ce qu’Althusser a appelé leur condensation4.

L’originalité de la dialectique de Marx tient donc aux modifications qu’il imprime à la notion de contradiction dans la dialectique. Ces modifications ne sont pas seulement celles que nous venons d’évoquer : leur pluralité et leur jeu réciproque les unes sur les autres. Plus exacte ment, cette idée fondamentale doit être considérée sous plusieurs aspects. D’abord, les contradictions sont réelles et non langagières ou logiques, c’est-à-dire qu’elles doivent être clairement distinguées des négations que traitait Hegel, leurs rôles ne sont pas ceux d’une simple négation : elles ont des phases, depuis l’appel d’air de la contradiction précapitaliste entre la propriété manufacturière et la technique artisanale jusqu’aux crises du capitalisme moderne, c’est-à-dire que leurs termes ne sont pas le plus et le moins du même, mais des réalités différentes et liées. Ensuite, leur pluralité et la pluralité des rôles de leurs termes inégalement développés déterminent un aspect fondamental de la dialectique historique de Marx : l’enchevêtrement des luttes entre bourgeoisie montante, aristocratie décadente et prolétariat naissant évite les coupures radicales entre périodes (et l’appel de ce mécanisme à la volonté ou à la Providence), au profit d’une théorie des renversements de dominante dans les contradictions.

4.
L. Althusser, « Contradiction et surdétermination », Pour Marx, Maspero, 1965.
P. 11-13.

Là, ça fait plaisir, même si c’est difficile : tout de suite on sent bien qu’on est loin des exemples idiots, simplistes, mécaniques, binaires… d’un certain enseignement du « matérialisme dialectique ».

Sur la raison et la logique, sur la science et la logique…

[…] la raison dépasse la logique, non en ce que la rationalité du discours pourrait échapper au contrôle logique, mais en ce que le contenu théorique, et non seulement empirique, du discours ne relève pas seulement des règles logiques. C’est la différence entre forme logique et contenu empirique que la dialectique remet en cause ; le discours rationnel a des explications à fournir sur les manières dont l’histoire réelle enclenche ou dérègle des mécanismes, sur les effets de ces enclenchements et de ces dérèglements au niveau de conjonctions diverses, de sorte que :

  1. La dialectique n’est pas seulement apport d’informations empiriques nouvelles, mais apport d’éléments pour des innovations logiques.
  2. Elle n’est pas centrée sur l’examen de mécanismes logiques généraux, mais sur les effets réels singuliers de conjonctions singulières.
  3. Son but n’est donc nullement de parvenir à des lois dialectiques générales qui permettraient de connaître a priori des situations neuves : il n’y a justement pas de telles lois ; le croire reviendrait à plaquer la forme d’une situation sur une autre situation qui ne lui convient pas, c’est-à-dire à dégager des structures sans modèles, à faire de la logique une rhétorique.
  4. Bien plus grave, croire à l’existence d’une logique dialectique serait oublier l’originalité de la dialectique : une connaissance qui ne peut venir de la forme, non seulement parce que celle-ci est seulement générale, mais parce que, comme la logique moderne le montre très bien, la connaissance formelle rejette toujours la connaissance causale : en effet, et c’est philosophiquement fondamental pour le matérialisme :

    a) les lois scientifiques ne peuvent dire pourquoi un phénomène survient, si « pourquoi » signifie que la loi est cause de l’effet réel ; le positivisme d’Auguste Comte avait parfaitement raison d’exclure cet idéalisme de la loi ;

    b) les lois scientifiques ne peuvent donc donner de causes au sens où les causes seraient des éléments de la loi ; or la logique se meut toujours par définition au seul niveau du discours légal ;

    c) toutefois, l’extérieur de la forme discursive n’est pas seulement, comme l’affirment les logiciens, l’empirisme des contenus que les éléments du discours peuvent désigner : cette erreur issue de l’œuvre de Hume consiste à atomiser le monde, ne réservant la liaison qu’à la théorie (et encore chez Hume il n’y a même plus de lien théorique du fait de l’option probabilitaire), alors que les sciences mettent en présence de deux types de liens, le lien logique du discours et le lien causal des choses, comme leurs noms l’indiquent d’ailleurs ; et ces deux liens ne sont pas des images l’un de l’autre : la logique n’est pas la forme de la causalité, mais le discours, pour être scientifique, doit toujours être référé non pas à l’empirie de faits isolés mais à celle de liaisons réelles.

P. 61-62.

Il y a un chapitre (V.) consacré spécifiquement à Marx et à Engels (p. 95-119).

Pierre Raymond situe la tentative d’Engels dans son contexte polémique (urgence de répondre à Dühring).

… c’est […] la tentative d’une logique dialectique, d’une philosophie synthétique que tente de développer Engels. Principalement dans l’Anti-Dühring et la Dialectique de la nature.

Cette tentative est globalement caractérisée par l’association d’une philosophie dialectique et d’une idéologie révolutionnaire. Plus exactement, la philosophie dialectique est un essai théorique issu d’une attitude idéologique d’urgence : la montée conjointe de l’organisation révolutionnaire et de l’histoire scientifique a suscité une réaction « métaphysique » d’hostilité à laquelle Engels a dû faire face : cette même montée nécessitait, d’autre part, une philosophie nouvelle appropriée à cette nouvelle science et à ses rapports avec la politique. Engels a réagi en plaquant Hegel sur les sciences, en mêlant l’histoire et la chimie, les processus sans identité et les processus avec identité. Doctrine où l’imprécision, la profusion et la dispersion des exemples soutiennent une sorte de magie : tout finit par donner raison aux thèses avancées, sans que pour autant leurs prises pratiques, leurs effets scientifiques soient nettement définis. Doctrine où s’associent des innovations philosophiques très éclectiques par leurs origines ou leurs résonances : Hegel, les présocratiques ou le Nietzsche antidialecticien de l’ « éternel retour ». Au total, une idéologie juste et un échec théorique.

P. 95-96.

Les informations dont dispose Engels sont considérables. Elles dépassent de loin celles du profane qu’il s’excuse d’être.

P. 96.

Engels justifie en général le matérialisme historique de Marx par lui-même et le recouvre seulement après coup d’un habit dialectique : ainsi, dans l’Anti-Dühring, il reconnaît que la « négation de la négation ne démontre pas la nécessité historique. Au contraire : c’est après avoir démontré par l’histoire comment, en fait, le processus en partie s’est réalisé, en partie doit forcément se réaliser encore, que Marx le désigne, en outre, comme un processus qui s’accomplit selon une loi dialectique déterminée4. » Cet habit devrait constituer un matérialisme dialectique ; celui-ci est toutefois entendu en plusieurs sens. Tantôt la philosophie doit jouer le rôle d’une sorte de laboratoire pour les sciences : […]5. Tantôt la philosophie doit jouer le rôle d’une synthèse des connaissances : « La dialectique n’est pas autre chose que la science des lois générales [de tout]6. »

4.
F. Engels, Anti-Dühring, 1876, chap. 13.
5.
Dialectique de la nature, « Science de la nature et philosophie ».
6.
Anti-Dühring, op. cit., chap. 13.
P. 97-98.

Le passage de l’Anti-Dühring sur la négation de la négation m’avait également frappé. Engels avance des lois qui sont supposées commander à la fois l’histoire, la nature et la pensée ; puis, à l’attaque de Dürhing, il répond que seule l’étude scientifique apporte des réponses, pas ses lois. On a la même chose avec un exemple de « transformation de la quantité en qualité » au chapitre précédent. J’ai noté ailleurs qu’Engels semble pris dans une contradiction quant à la « légalité » de ses propres lois, telles qu’il croit pouvoir les récupérer chez Hegel.

Raymond revient sur la dimension de lutte de ces deux ouvrages.

L’Anti-Dühring est sans doute plus circonstanciel que la Dialectique de la nature (Engels s’en explique au début de l’ « Ancienne préface à l’Anti-Dühring sur la dialectique ».) Mais, pour les deux ouvrages, la valeur idéologique doit être soigneusement distinguée de la valeur théorique. L’ambition immédiate est de lutter contre une sous-philosophie (« M. Dühring “créateur de système” n’est pas un phénomène isolé dans l’Allemagne d’aujourd’hui ») qu’Engels, à l’instar du 18e siècle et de Hegel, va appeler « métaphysique » : l’ennemi numéro 1 est cette théorie réactionnaire qui organise un blocage contre les transformations révolutionnaires de l’histoire réelle et la poussée associée de l’histoire scientifique. La portée à long terme, l’enseignement de l’œuvre d’Engels pour nous résident essentiellement là.

P. 98.