Dominique Meeùs
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Véra Nikolski, Féminicène (notes de lecture brutes), 2023

Pour ce livre touffu, je commence par accumuler ici des notes brutes (encore en construction). Je rédige par ailleurs (Nikolski 2023) une recension plus synthétique.

Je situe mes notes, mes observations dans la table des matières du livre.

11 Introduction

Nous vivons aujourd’hui au sein du féminicène. Ce concept sera précisé au fil des pages de ce livre, mais le sens du néologisme est clair : « l’ère des femmes ». […] L’ampleur du phénomène permet d’y voir une véritable révolution anthropologique, qui a profondément changé les relations individuelles et sociales.

Le féminisme — mouvement qui vise à promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes et à défendre les droits de celles-ci — est lui aussi en plein essor. En effet, loin de s’éteindre, les luttes pour l’égalité semblent s’intensifier au fur et à mesure que cette dernière progresse. Les années 2000 et 2010 ont ainsi été marquées par des vagues successives de mobilisations cherchant à libérer la parole sur les inégalités restantes et sur le sexisme ambiant. […]

11-12.

Elle va expliquer que c’est un phénomène récent (moins de deux siècles). Il faudrait trouver une explication de la longue domination des hommes sur les femmes.

Ensuite, elle cite Todd. Le livre de Véra Nikolski est terriblement hexagonal. Elle n’écrit pas pour tous les gens du monde qui pourraient la lire en français ou dans une autre langue si le livre un jour était traduit, elle écrit seulement pour les Français de France qui ont les mêmes références qu’elle, franco-françaises. (C’est une maladie bien connue, des Français eux-mêmes aussi. Il y a même une page Wiktionnaire à ce sujet. C’est en fait dans tous les dictionnaires. Les exemples donnés sont le plus souvent du 21e siècle. Hexagonal est sans doute plus ancien.) Todd est sans doute plus une figure médiatique franco-française qu’une sommité mondiale. Elle le cite abondamment dans le livre (une trentaine de fois ?), y compris comme référence scientifique là où il doit y en avoir de meilleures.

Dans le genre, elle en appelle plusieurs fois (moins) à l’autorité (?) de Yuval Harari, écrivain à succès dont le livre Sapiens a été qualifié d’infotainement.

Mais je réfléchis alors que c’est un livre de lutte. Elle donne des arguments qui ont une valeur scientifique, mais le but est surtout de combattre les explications à la noix. Elle cite donc abondamment pour les critiquer des auteurs qui sont plus faiseurs d’opinion que scientifiques, parce que ce sont ces auteurs (et ces autrices) qui mettent à mal le féminisme et induisent le public en erreur par leurs explications à la noix. Je comprends donc qu’elle mentionne surtout des noms de l’hexagone que je ne connais souvent pas du tout. Ce n’est pas pour moi qu’elle écrit, même si son livre m’apprend beaucoup.

Les luttes féministes, le féminisme, les mesures en faveur des femmes s’étendent dans beaucoup de pays (12-13).

Bref, les féministes comme leurs détracteurs, les militants passionnés comme les chercheurs circonspects sont d’accord sur un point : l’émancipation des femmes est un des phénomènes majeurs de notre temps, qui semble aller dans le sens de l’histoire.

13 ⅓

Elle est très inquiète de la menace environnementale. Dans un monde qui retournerait en arrière, les droits des femmes reculeraient aussi (13-14). (Elle montrera que le progrès pour les femmes est la conséquence de l’augmentation de la richesse, de l’énergie. Une crise de l’énergie, de la production remettrait en question les avantages acquis.) Mais avant de s’interroger sur le futur, il faut commencer par comprendre le passé (14 ⅔). D’où viennent ces progrès ? Ce ne sont pas les « luttes » ni l’évolution des « idées » (14-15). On a le tort de ne pas chercher les causes matérielles au moment où les ressources matérielles vont nous manquer (15). Le projet du livre est d’élucider les conditions de « la domination séculaire des hommes sur les femmes » et comment ça a changé (15 ½).

Il faut un nouveau féminisme « se fondant sur la raison plutôt que sur les sentiments » (16 ⅘).

Dans le livre, elle va (en accord avec Todd) parler de sexe plutôt que de genre (17 ⅝), puisque c’est une histoire des rapports sexuels et sociaux entre des femmes et des hommes. Ce n’est pas minimiser la dimension sociale (18 ⅛).

19 Chapitre 1er :
L’émancipation des femmes, produit des luttes féministes ?
19 Une relation causale incertaine

Il y a indéniablement un énorme changement (19). On tend à l’attribuer aux luttes des femmes (20), mais ça, c’est difficile à mesurer (20 in fine).

Elle discute longuement (20-25) ce qu’on peut tirer ou non de statistiques sur les féminicides. À propos d’une soi-disant « pandémie féminicidaire », elle prend (p. 24 ½) sur le fait Silvia Federici (coutumière du fait) de parler en l’air, sans aucune donnée. Passant en revue (26-28) l’invocation des luttes féministes pour expliquer le changement, elle dit (27 ½) que « l’efficacité des luttes est postulée plutôt que déduite ».

28 Un processus fulgurant

Elle s’insurge (p. 29, haut) contre une phrase de Nicole Bacharan sur la « longue, longue marche des femmes pour sortir du carcan… ». À quoi elle oppose :

Car si l’histoire des femmes est longue, aussi longue que celle des humains en général, l’histoire de leur émancipation est au contraire extraordinairement rapide.

En considérant l’histoire de l’humanité, depuis la préhistoire de l’espèce Homo sapiens, on est frappé par la vitesse à laquelle l’émancipation des femmes s’est réalisée et par la facilité avec laquelle le féminisme a triomphé.

Mais il s’agit des 150 dernières années.

30 Un combat de basse intensité

Elle suit Gisèle Halimi (33 ⅞) disant que « le combat féministe n’utilisa jamais la violence » et Emmanuel Todd (34 ⅙) : « aucun affrontement révolutionnaire sanglant n’a été nécessaire ». J’ai pourtant lu sur le mouvement des suffragettes la relation d’actions relativement violentes. Mais il est vrai que c’est peu, donc « matière à perplexité ».

34 Une victoire paradoxale38 Des progrès déconnectés des mobilisations45 Chapitre 2 :
La domination masculine et ses déterminants
46 La domination masculine, un invariant historique51 L’énigme des origines57 L’impasse de la tautologie

Dans cette subdivision du chapitre, ce paragraphe1, Éva Nikolski passe en revue quelques explications qui n’en sont pas, circulaires…

Mais jamais on ne dit, jamais on n’explique d’où viennent ce monopole, ces tabous, etc. Or on retrouve ça partout dans le monde entier et de tout temps (59-60 Emmanuel Todd).

En passant, on touche ici du doigt que le livre est écrit trop vite. L’explication de Testart est « endossée par Titiou Lecocq », laquelle « ne fait que déplacer le problème : » où le signe deux-points semble introduire ce qui suit… une citation férocement critique de Testart et de Brightman. Comment Titiou Lecocq peut-elle à la fois endosser et démolir l’explication de Testart et de Brightman ? C’est que la citation n’est pas d’elle. Il faut suivre l’appel de note 20 en fin de citation pour trouver en note 20 page 330, ce que Véra Nikolski oublie de nous dire page 58, que le texte qui suit le signe deux-points n’est pas de Titiou Lecocq, mais de Christophe Darmangeat.

60 La notion d’avantage comparatif

C’est une thèse centrale du livre, mais sans référence précise. La réponse (au pourquoi du patriarcat)…

Les raisons de la division sexuelle du travail sont pourtant très simples, et ne nécessitent pas de mobiliser des hypothèses aussi complexes. Comme souvent, la réponse se trouve à mi-chemin entre les deux bouts extrêmes du spectre explicatif. On la trouve dans la plupart des travaux anthropologiques — y compris chez les anthropologues très féministes, telle Françoise Héritier : le monopole masculin de la chasse et de la guerre comme le statut supérieur de l’homme sont la conséquence des contraintes physiques qui pèsent à l’origine, et pendant des dizaines de milliers d’années, sur l’humanité. Le très faible rendement du travail humain oblige nos ancêtres à exploiter au maximum les avantages comparatifs de chaque sexe, pour assurer la survie et réussir à élever les enfants qui, chez les humains, restent exceptionnellement longtemps dépendants des adultes. Ces avantages ne sont pas nombreux, mais, à une époque où les humains n’ont qu’une palette très limitée d’outils, ils sont essentiels pour la perpétuation de d’espèce : l’homme, ayant une stature plus grande et, à stature égale, une masse musculaire plus importante que la femme, est — en moyenne — plus fort physiquement, et l’est en permanence, sans coupures, entre l’adolescence et la vieillesse ; la femme seule est apte à donner la vie et à nourrir les jeunes enfants, tout en étant exposée, tout au long de sa vie, à de nombreuses périodes de diminution plus ou moins importante de ses capacités de locomotion, d’effort physique et de défense (règles, grossesses, périodes d’allaitement) et au risque de mourir prématurément en couches, présent à chaque enfantement.

60-61

Elle invoque le témoin neutre que serait un Martien et qui ne pourrait que conclure…

… sans nul doute, pour maximiser le rendement du travail et les chances de survie et de reproduction du collectif, de confier les tâches nécessitant une vigueur et une vigilance permanentes ainsi que des déplacements loin des campements (défense, chasse et construction d’abris) aux êtres dotés d’une force physique supérieure non sujette aux ruptures, et les tâches compatibles avec une force physique moindre et fluctuante (cueillette, confection de vêtements, préparation de nourriture, soin des enfants) aux êtres qui se consacreront à la mission essentielle de reproduction — sans laquelle le groupe dépérit.

61-62

Pour défendre leur thèse de « l’idéologie de sang » (62 ¼), Testart et Brightman cherchent à établir que la division du travail n’a jamais apporté aucun avantage. Au contraire, Darmangeat (62 ½) défend la division du travail en principe, mais sans autre précision. Véra Nikolski invoque alors (62, in fine) son Emmanuel Todd favori « qui rappelle à de multiples reprises », mais sans référence précise, l’avantage pour un couple de la division sexuelle du travail « avant d’être un instrument de domination ». Elle s’étend alors elle-même (63-65) sur « les deux éléments constitutifs de l’avantage comparatif des hommes en matière de chasse, ici cités — le dimorphisme sexuel et l’entrave que constitue l’enfantement pour la mobilité — … » et elle rejette les objections courantes. Elle donne alors enfin quand même (66) une citation de Françoise Héritier à ce sujet, avec enfin une référence. C’est p. 18-19 dans « Le sang du guerrier et le sang des femmes », Les Cahiers du Grif, no 29, 1984. Avant de comprendre que c’est de là que Véra Nikolski tire l’argumentation qu’elle développe depuis six pages, j’avais cherché de mon côté et trouvé Michael Gurven and Kim Hill, « Why Do Men Hunt? A Reevaluation of “Man the Hunter” and the Sexual Division of Labor », Current Anthropology, Volume 50, Number 1, February 2009 (www.journals.uchicago.edu/doi/10.1086/595620). Là, il y a explicitement tous les critères de Véra Nikolski et même plus. Mais l’article de Françoise Héritier montre que ces idées étaient connues et admises plus de vingt ans avant.

66 L’immédiate spirale idéologique69 Le rasoir d’Ockham71 Le tabou de la biologie

Le plus étonnant, c’est que les auteurs qui l’ont mise en orbite [l’idée que le genre serait premier par rapport au sexe] — Christine Delphy, Monique Wittig, Colette Guillaumin — se qualifient elles-mêmes, et sont qualifiées par d’autres, de matérialistes.

73

Je suppose qu’elles sont matérialistes quant à la matérialité de la domination des hommes sur les femmes, de la situation des femmes. La matérialité de la division sexuelle du travail serait la base du genre. Le paradoxe que Véra Nikolski soulève, c’est qu’elles sont idéalistes au niveau des causes de la situation. Je vois chez Delphy et consortes une circularité du genre fondant une division du travail qui fonde le genre. Je découvre alors que Jules Falquet euphémise cette circularité en la présentant comme « dialectique » :

Mon usage du qualificatif « matérialiste » a plus vocation à expliciter une position dans le champ féministe, que dans le champ marxiste. Comme je l’ai dit, le courant que j’appelle « féministe matérialiste francophone » s’est développé autour d’une analyse centrée sur les dimensions matérielles et structurelles de la situation sociale des femmes et des hommes comme individus, mais surtout comme classes de sexe, situations vues comme dialectiquement produites l’une par l’autre, ou plus précisément produites par des rapports sociaux… de sexe.

« Entretien avec Jules Falquet : Matérialisme féministe, crise du travail salarié et imbrication des rapports sociaux », http://journals.openedition.org/grm/839, p. 3.

Il faut relire Jules Falquet, elle est très éclairante sur la bêtise du courant dont elle se réclame : « L’un des points fondamentaux de la démarche matérialiste, c’est donc d’être anti-naturaliste… » (Ibid. p. 4.)

78 Caricaturer pour mieux réfuter83 « On ne naît pas femme, on le devient » ou l’histoire d’une oblitération88 La réécriture de la préhistoire94 Le vrai rôle de la révolution néolithique100 Le mur des contraintes objectives103 Réhabiliter un raisonnement dialectique109 Chapitre 3 :
L’anthropocène, la variable oubliée de l’émancipation

Dans ce chapitre, elle associe le changement au progrès technique, donc essentiellement au capitalisme. J’ajouterais (si elle ne le dit pas — à vérifier) qu’au niveau de la superstructure idéologique, le capitalisme fait table rase, il casse tout, en principe il ne garde rien, sauf une rémanence idéologique dont il profite de manière opportuniste.

109 L’importance du point de bascule111 Une période de grands changements116 Le décollage des courbes123 Le lien avec l’émancipation des femmes124 Le progrès technique et la dévaluation de la force physiques127 Le progrès technique et le quotidien132 Le Progrès médical148 Le capitalisme, l’idéologie et la compétitivité des sociétés155 Les structures collectives de l’État-providence159 Le féminicène163 Une réalité oubliée168 Un féminisme hors-sol172 Ailleurs qu’en Occident179 Chapitre 4 :
Des acquis bien fragiles
179 L’oblitération du problème183 Vers la fin de la baignoire de pétrole185 L’anthropocène contre l’anthropos188 Entre les Candide et les Cassandre, bien peser le danger195 Un monde plus pauvre, plus chaotique et plus violent202 L’anthropocène contre le féminicène207 Le renouveau des maladies infectieuses209 NDM-1 et MCR-1 : le glas d’une victoire éphémère219 La fin de l’enfant qui vivra225 Le retour du patriarcat ?231 Chapitre 5 :
Plaidoyer pour un féminisme de la mobilisation
231 Où en sont-elles ? Passage en revue des armes233 Réclamer ou faire : les deux esprits du féminisme245 L’essor paradoxal des doléances255 La victoire de Mimi geignarde259 La maison bâtie sur le sable267 « Nearer, my God, to Thee »273 Se prépater à la collision283 Le vrai défi à relever300 Une nouvelle philosophie de l’effort305 Un biais de classe ?308 Un autre récit héroique313 Conclusion : Sauver le féminicène327 Notes347 Sources iconographiques
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Notes
1.
J’utilise ici le mot français paragraphe dans son sens français de subdivision d’une division d’un texte, généralement d’un chapitre. (Article paragraphe du Trésor de la langue française informatisé, TLFi.) Les paragraphes peuvent être numérotés et il existe un signe particulier, §, à mettre devant le numéro si on le désire. Le Livre I du Capital de Marx, par exemple, est divisé (à partir de 1872) en sections (Abschnitt) et celles-ci en chapitres (Kapitel), et ceux-ci peuvent avoir des subdivisions numérotées. Pour moi, la division en dessous de chapitre, je l’appelle paragraphe. [Le paragraphe anglais est l’alinéa du français (que l’on appelle aussi — abusivement, dit le TLFi — paragraphe en français) et le paragraphe du français est en anglais plutôt section. Les sections du Livre I du Capital sont parts en anglais. Le signe Unicode U+00A7 § est appelé SECTION SIGN, paragraph sign in some European usage. Malheureusement les premiers traducteurs de programmes de traitement de texte ont paresseusement repris en français le mot anglais. Il en résulte qu’aujourd’hui la plupart des gens ne connaissent plus le sens ordinaire, premier, de paragraphe et ne disent plus paragraphe que pour le mot alinéa, dont ils ont oublié jusqu’à l’existence.]