Dominique Meeùs
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Auteurs : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
Auteur-œuvres : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
« Depuis toujours », les hommes ont dominé les femmes et se sont considérés comme supérieurs. Les femmes ont largement intégré cette conception. L’espèce Homo sapiens, ça fait 300 000 ans, mais si on remonte aux premiers tailleurs de silex, dont certains auraient pu devenir chasseurs-collecteurs, ça fait plutôt 3 000 000. Cela a donc perduré plusieurs millions d’années. Dans ces millions d’années, il a dû y avoir une grande variété d’organisations sociales et de relations entre les hommes et les femmes, mais pas une tendance à l’amélioration de la situation de la femme.
C’est à cela que, personnellement, je cherche une explication1. C’est ce qui m’a motivé à lire Véra Nikolski — cela explique aussi que ci-dessous je m’étend sur ce qui m’intéresse et que je passe rapidement sur la suite du livre.
En introduction, Véra Nikolski pose le problème que les choses ont fort changé aujourd’hui. Moi, ça me frappe surtout sur l’intervalle qui nous sépare de la seconde vague du féminisme dans la seconde moitié des années soixante, mais Véra Nikolski fait remonter ce changement à 150 ans environ, à l’époque de la Révolution française. On pourrait dire que pendant trois millions d’années, il y de la diversité, avec des hauts et des bas qui ne donnent pas une résultante de progrès. Puis, depuis 150 ans, il y a, malgré des hauts et des bas, un progrès, lent au début, qui s’accélère fortement dans la seconde moitié du vingtième siècle — c’est le féminicène.
Or (chapitre premier), quelle que soit leur détermination, les militantes féministes n’ont jamais représenté une grande force. Leurs idées ont été influentes, mais leurs luttes ne constituent pas une cause convaincante d’un changement de cette importance.
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Avant de chercher une explication au changement, il faut (chapitre 2) chercher une explication de la stabilité des trois millions d’années avant. Elle considère qu’il y a à la suprématie masculine une explication simple (p. 60-61) : Dans la difficulté de s’assurer les moyens d’existence, en particulier la nourriture, on ne peut qu’adopter des solutions qui présentent un rendement optimal. Elle considère que les humains primitifs sont toujours dans une situation très précaire où le rendement optimal serait une question de vie ou de mort, un « impératif de survie dans un environnement hostile », p. 66. (Elle ne justifie pas cette assertion.)
Il faut donc que ce soit l’homme (le mâle) qui chasse et pas la femme, tandis que la femme assure d’autres tâches. (L’homme aussi, en dehors de la chasse.) Il y a pour cette division sexuelle des tâches deux raisons :
Cette réponse à la question,
On la trouve dans la plupart des travaux anthropologiques — y compris chez les anthropologues très féministes comme Françoise Héritier…
Il ne s’agit pas du tout de dire que la femme serait moins capable en général, ni qu’elle ne pourrait pas du tout chasser. C’est seulement qu’il y a intérêt à mettre à chaque tâche la personne la plus à même de la faire. Certaines différences sont minces, mais, s’agissant des chances de survie du groupe, on ne peut pas ne pas adopter le partage des tâches qui donnera le rendement optimal.
Elle insiste sur l’évidence de cette logique. Un Martien à qui on demanderait son avis ne pourrait que conclure dans ce sens (p. 61). Elle réfute ensuite différentes objections. Elle considère aussi (invoquant le principe du rasoir d’Ockam, p. 69) qu’avec des arguments suffisants, il n’est pas utile d’en invoquer d’autres, comme d’hypothétiques dispositions psychologiques innées (je dirais un dimorphisme de caractère) comme le fait Peggy Sastre. Elle conteste (p. 71) le tabou de la biologie et, dans le reste du chapitre, critique différents courants actuels.
Elle a expliqué ainsi comme un impératif pratique seulement la division du travail entre les sexes, mais elle n’explicite pas le lien logique qu’elle semble voir entre cette division du travail et la domination masculine. Elle semble confondre les deux : « le monopole masculin de la chasse et de la guerre comme le statut supérieur de l’homme sont la conséquence des contraintes physiques… » (p. 60). Mais si même un Martien doit admettre que la division du travail, dans laquelle la chasse est monopole masculin, est conséquence des contraintes physiques, elle n’a jamais montré que le statut supérieur de l’homme serait conséquence des contraintes physiques. En reprenant de Françoise Héritier (Héritier 1984) cette explication de la division du travail — qui appartient en fait à Judith Brown (Brown 1970b) —, elle reprend de Françoise Héritier aussi ce court-circuit logique, une faiblesse de l’article plutôt confus de Françoise Héritier.
Ce n’est que plus loin, p. 65-66, en citant Françoise Héritier, qu’elle donne (si on va à la note en fin de volume) la référence précise de l’article de 1984. Elle ne donne pas d’autre référence à « la plupart des travaux anthropologiques » invoqués p. 60. À l’appui de l’argument de Judith Brown, on peut citer des auteurs plus modernes, dans des publications plus techniques, comme Michael Gurven et Kim Hill (Gurven et Hill 2009).
Il me semble qu’avec les chasseurs-collecteurs, Véra Nikolski contredit aussi son affirmation d’universalité dans l’histoire au sens que ce serait non historique, « depuis toujours ». Elle titre p. 46 « La domination masculine, un invariant historique » et répète p. 48 que c’est « un invariant universel de l’histoire et de la préhistoire humaines ». Il me semble qu’il n’est pas interdit de penser que les humains auraient été collecteurs avant de pratiquer une chasse qu’on doive distinguer de la collecte. (Les collecteurs ne dédaignent pas les petits animaux qu’ils peuvent attraper au passage.) La division du travail selon les sexes est alors une évolution historique (le passage à une pratique systématique de la chasse et à une société qu’on puisse appeler de chasseurs-collecteurs) et la domination masculine est alors une évolution historique aussi, à supposer qu’elle soit la conséquence de la division du travail2.
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Le changement accéléré dont question au début, que les luttes des femmes n’expliquent pas, elle l’attribue (chapitre 3) au progrès technique, l’anthropocène : nous sommes riches de plus de choses et de plus d’énergie. Mais cet acquis est remis en question par la menace climatique (chapitre 4). Nous pourrions connaître un dramatique retour en arrière. D’où la nécessité (chapitre 5) d’un nouveau féminisme, qui se mobilise là-dessus.