Dominique Meeùs
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Stuart A. Newman, « The Divisive Gene », 2017

Stuart Alan Newman , The Divisive Gene (1-11-2017), Monthly Review , Volume 69, Issue 06 (November 2017). Online.

This article was based on a talk, “Social Uses of Science,” presented in January, 2017 at the conference “ConCiencias por la Humanidad,” organized by the Ejército Zapatista de Liberación Nacional (EZLN), San Cristobal de las Casas, Chiapas.

Monthly Review
La revue Lava en a publié en octobre 2018 la traduction en français et en néerlandais.

Cet article est plus que mauvais, il est pernicieux. Je vois que ça refait maintenant surface (automne 2018). Je tiens donc absolument à réagir. J’en avais parlé déjà dans une discussion par courrier électronique en début d’année. Vu l’importance, mais parce que je n’ai pas maintenant le temps de faire mieux, je reprends des phrases de ces courriers et j’ajoute plus bas quelques commentaires d’extraits du texte de Newman. Excusez ce que cela peut avoir d’un peu décousu ou répétitif.

Newman a publié beaucoup sur la biologie du point de vue de la sociologie des sciences : Voir Social and Cultural Aspects of Biological Research sur le site du New York Medical College. On peut le rattacher au courant relativiste de la sociologie des sciences, plutôt sociologie de la connaissance scientifique, qui réduit la science à un discours comme un autre (ou pire) ; il écrit ainsi ailleurs en février 2017 : « Biological science is simultaneously the hegemonic narrative for understanding the living world in industrial societies and the basis for potential technological transformations of the biosphere and our own species. » La biologie n’est pas une science, mais un « discours hégémonique » à propos du vivant, discours propre aux sociétés industrielles.

Pour fonder en principe son attaque contre la science biologique, Newman commence par réduire la science newtonienne à l’esprit de son époque. Mais Newton représente le bond le plus prodigieux, le tournant le plus important, de l’histoire de la science. Ce qu’il a fait n’avait aucun précédent. C’est un tour de force inouï. C’était un homme profondément religieux et qui s’intéressait à l’alchimie ; il partageait les idées bourgeoises de son temps. Ça ne diminue en rien sa théorie, parce que ce qui compte, ce n’est pas le sociologisme d’un Stuart Newman (qu’il met à tort sur le dos de Boris Hessen1), ni l’idéologie de Newton, c’est que Newton décrivait le mouvement des masses et que les masses se meuvent comme sa théorie le dit (sauf à des vitesses proches de celle de la lumière, ce qui n’était pas dans les préoccupations courantes à son époque). Le critère de la science, c’est le tribunal de la nature, pas celui des sociologues de la science. Comme il n’y a qu’une seule nature pour toutes les classes, la science n’a pas de caractère de classe. Il n’y a d’effet de classe que dans l’approche de la science, dans la politique scientifique, dans les budgets, dans son exploitation.

Newman fait un micmac complet entre science, idéologie, exploitation de la science par les capitalistes… Ce genre de dérive est malheureusement répandu chez des tas de gens écologisants de bonne volonté (apparemment jusqu’à Foster2, animateur de la Monthly Review).

Ainsi il est vrai que la demande et les besoins sont historiques, sociaux, de classe, comme le dit très bien l’Idéologie allemande de Marx et Engels. Ainsi, on pourrait dire que le contenu a un caractère de classe, mais avec une grande prudence. Il s’agit du contenu au sens de ce qu’il y a dans la table des matières et ce qu’il y manque encore, du choix des priorités, des questions posées, pas de la valeur de ce contenu. Les questions que les savants se posent sont liées à l’histoire et aux relations sociales et il est normal qu’ils ne se les posent pas avant. Mais dans ce qui existe de ce contenu, le contenu lui-même comme vérité, là, le seul critère est le tribunal de la nature. Il y a des raisons historiques et sociales pour lesquelles ce n’est pas Archimède qui a écrit la mécanique de Newton. Mais la valeur de la mécanique de Newton ne doit se juger que devant le tribunal de la nature.

Le fait que la nature change ne met pas en cause cette conception de la science. Il est possible que la théorie de Newton n’ait pas passé devant le tribunal de la nature une seconde après le Big Bang. Mais Newton n’a jamais eu cette prétention. Il fait la théorie de la mécanique de la matière qui a pris forme (donc nettement plus tard que le Big Bang) et à des vitesses raisonnables. Cette théorie ne vaut donc que pour une certaine période de l’histoire, mais pour de nombreux milliards d’années, ce qui n’est quand même pas mal. Elle passe devant le tribunal de la nature en ce qui concerne son domaine d’application.

Bien sûr, si les sciences de la nature sont techniquement difficiles, les problèmes sont plus simples que ceux des sciences humaines. Le mouvement des planètes est plus simple que les mouvements des hommes en société. Malgré le principe d’indétermination et qu’il faut de solides études de physique théorique, les mœurs spéciales des quarks et des gluons sont simples et prévisibles avec une précision énorme, ce qui est beaucoup moins le cas de la lutte de classes. Des scientifiques ont affirmé que les ouvriers sont par nature moins intelligents. Ce discours est prétendument scientifique, mais il est motivé par des préjugés de classe. Y aurait-il alors quand même une science de classe, du moins en sciences humaines ? Non parce que ce n’est pas de la science : cette thèse est rejetée par le tribunal de la nature. Certains ont cru que des tests prouvaient la thèse, mais leurs résultats étaient biaisés et des contrôles plus serrés ont montré l’erreur. C’est de la pseudo-science.

Les sciences humaines sont plus confrontées au changement. En outre les hommes sont les acteurs de leur propre changement social. Mais ça ne change rien au tribunal de la nature. Le travail de Marx sur le capitalisme est juste pour le capitalisme parce que conforme au monde du capitalisme. C’est donc toujours bien le tribunal de ce qui est, dans un certain domaine d’application. Là où il y a du changement, il faut une science qui tienne compte du changement. Dans un autre domaine, il faut autre chose. Il ne s’ensuit pas que la vérité se réduirait à l’opinion intéressée de telle ou telle classe ; que la science ne serait que mode, convention, discours d’un certain establishment. Dans certains milieux manquant de culture scientifique, on a une sympathie spontanée pour les combattants qui partent à l’assaut de la science « établie ». C’est ainsi que des gens du genre Newman peuvent séduire un certain public. C’est basée sur une confusion entre science établie, au sens du tribunal de ce qui est, et discours, parfois non scientifique, d’un certain establishment.

Newton est imbattable, mais Darwin et sa succession, ce n’est pas mal non plus. La chaîne Darwin, Mendel, biologie moléculaire, chromosomes, gènes, ADN, épigénétique… conduit à un fantastique progrès de la connaissance de la vie et de l’évolution. Un tel progrès dans la connaissance ne serait pas possible si ce modèle standard était pour l’essentiel, comme l’affirme Newman, à côté de la plaque. Newman est une sorte de génie méconnu qui pense que sa théorie est beaucoup meilleure. Il ne la présente pas comme un apport complémentaire au travail collectif. Il dénigre de manière absurde et ridiculement méprisante tout ce qu’on a fait en dehors de lui. Il est en cela auto-contradictoire. Il conteste le principe même de la valeur de la science quand il s’agit de Newton ou de la synthèse du darwinisme et de la génétique, mais il est bien sûr convaincu que sa science à lui a une valeur indépendante de la situation sociale : il a raison et tous les autres ont tort.

Il n’y a pas de débat sérieux contre la synthèse darwinienne et génétique. Il est à peu près impossible de trouver, en dehors de Newman lui-même dans Monthly Review, un article ni en faveur des idées de Newman ni critiquant Newman, tellement il est peu important. Faut-il dire que la science n’est qu’un complot de l’establishment pour taire des penseurs comme Newman ? que ce complot même prouve qu’il est un génie ? Sans doute lui en veut-on de défendre contre la science (laquelle est « hostile takeover » dit-il) les connaissances ancestrales des paysans du Chiapas.

For more than a century, the concept of the gene has dominated biological science in the global North. […] But despite its grip on the scientific culture of affluent societies, the gene’s reign as the supposed “secret of life” is coming to an end. […] the rise of genetics was simultaneously a window into the inner workings of living systems and a hostile takeover of all biological knowledge that preceded it.

Les gènes sont une des clefs de la compréhension du vivant et c’est vrai aussi des cellules vivantes que l’on trouve en dehors de l’Occident riche. Engels avait lors de la découverte de la cellule souligné sa signification d’unité du vivant. Si la génétique nous donne une vue de ce qui se passe à l’intérieur de la cellule, c’est un enrichissement de la connaissance du vivant ; la qualification de « hostile takeover » annonce bien la confusion entre la science et son exploitation, confusion qui traverse tout l’article

Plus loin, on apprend que c’est le caractère non dialectique de la mécanique newtonienne qui est cause de ce que « nonmechanical productive practices, such as metallurgy or steam power, were excluded ». Ainsi on dit de la science newtonienne qu’elle est née comme servante du capitalisme et on dit dans le même souffle qu’elle méprise la production, et même a stérilisé la pensée de ce point de vue.

Ever since Hessen (and by extension, Karl Marx and Frederick Engels, whose philosophy inspired his analysis) it has no longer been possible for honest observers of science to ignore its ideological dimension. Certainly this applies to the gene.

Il introduit ici la confusion entre science et l’usage que certaines classes peuvent en faire. Jamais Marx, ni Engels, ni même Hessen, n’ont dit que la science elle-même était idéologique. Tout ceci fait terriblement penser aux dérives lyssenkistes en biologie dans les années trente et quarante en URSS et en dehors, surtout en France à la fin des années quarante et dans les années cinquante. La génétique est alors accusée d’être profondément « bourgeoise ». Avec le mépris affiché par Newman pour Mendel et l’instrumentalisation des idées de Galton pour dénigrer la génétique, on se croirait revenu trois quarts de siècle en arrière. On peut relier Galton à l’idéologie des classes dominantes, mais c’était un scientifique de valeur. Si ses thèses sur l’héritabilité de l’intelligence et de qualités morales se sont révélées fausses, elles ne font pas partie de la science ; il n’y a aucune logique à invoquer contre la science les biais idéologiques de Galton. Ensuite, il est anachronique d’invoquer Galton contre la génétique moderne qui n’apparaît qu’après sa mort. Ce n’est pas parce que Galton partageait les préjugés de sa classe au 19e que la découverte des chromosomes et de l’ADN un demi-siècle après serait dépourvue d’intérêt parce que science bourgeoise.

Today we are witnessing the replacement of the gene concept, always an unstable scientific idea, by more sophisticated notions of inheritance in which many types of internal and external causes and factors act in both concert and contradiction.

Le gène n’est ni un concept ni une « idée instable », c’est une chose (une séquence d’acide nucléique dans un chromosome). La génétique est une science qui progresse à grands pas. On étudie et on sait de mieux en mieux comment certains gènes sont lus à certains moments et pas à d’autre (épigénétique) en relation avec les circonstances locales, internes, et externes. La génétique fait donc bien exactement ce que Newman prétend lui opposer avec ses « notions plus sophistiquées ».

Mise à jour. J’ai écrit la critique qui précède en octobre 2018. Lisant Fleury 2017 en mars 2019, je crois comprendre mieux le passage suivant de Newman :

Most morphological traits, for example, arise from inherent physical properties of living tissues (analogously to the way waves are inherent to water) which are released and refined by the action of genes, but not caused by such action.

Newman se réfère sûrement aux mêmes considérations physiques que Fleury. Je trouve assez bien venue la comparaison avec les vagues et l’eau. La considération ci-dessus est tout à fait juste et modérée. (Elle situe assez correctement l’action des gènes.) Elle est en cela en contradiction avec le ton général polémique de l’article et avec l’idée centrale de dénigrement de la biologie et de la génétique.

Notes
1.
Newman dit se baser sur Boris Hessen . Ce dernier écrivant dans les années trente, j’ai eu peur de dérives philosophiques comme celles qui ont fondé le lyssenkisme. Eh bien, pas du tout. Le texte de Hessen en anglais : « The Social and Economic Roots of Newton’s Principia » est référencé (en PDF) sur la page Wikipedia. Je l’ai lu dans le tram sur mon faune intelligent et je l’ai trouvé très bon. (Pas le tram ni le smartphone, le texte.) Ce qui veut dire que l’utilisation que Newman en fait est malhonnête ou qu’il ne sait pas lire. Hessen fait un exposé absolument magistral du développement des techniques et de la production et des besoins de science que cela comportait. Il montre très bien comment les savants ont répondu, consciemment ou non, à la demande. Cependant pour Hessen, contrairement à ce que prétend Newman, si la mécanique de Newton est juste (sauf quand on se rapproche de la vitesse de la lumière, ce qui ne le cas ni de Mars, ni de Venus, ni des boulets de canon, ni des pommes qui tombent), c’est parce que c’est comme ça que les planètes et les boulets de canon se meuvent dans la nature et non parce que c’est suscité par une demande sociale et que ça y répond bien.
2.
Si l’article est idiot, son but est légitime : dénoncer la mainmise de multinationales sur l’exploitation des applications des sciences du vivant. Foster et d’autres se sont laissés tromper par le but, qui les a aveuglés sur les moyens. Mais avec des arguments absurdes ou malhonnêtes, on dessert une cause plus qu’on ne la défend.