Dominique Meeùs
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Auteurs : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
Auteur-œuvres : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
Ce que publie en 1983 la Librairie Droz de Genève, c’est la concaténation de deux livres :
Les deux livres ont conservé leur pagination d’origine. La page de titre de 1983 apparait comme page 3 de 1936 (suivant une page de garde avant numérotation et une page d’avant-titre en 1 et 2) et la page de titre de 1936 en page 5. Ce livre de 1936 se termine par sa table des matières en pages 217-218. Suit immédiatement la page de titre de 1950 (et dédicace au dos, hors numérotation), suivie d’une introduction de i à xii. La table des matières de 1950 en pages 154-155 est suivie d’une page hors numérotation avec l’achevé d’imprimer de 1983.
Les deux éditeurs différents (de 1936 à Paris, de 1950 à Bruxelles) ont en commun le bon goût, malheureusement rare, de mettre… en bas de page les notes de bas de page. (À l’opposé des nombreux éditeurs qui, pour emmerder le lecteur, mettent les notes n’importe où ailleurs.) Dans le deuxième livre (de 1950), les notes de bas de page sont marquées par la reprise, en capitales, de quelques mots du texte. Elles ne sont pas appelées dans le texte. C’est au lecteur de voir dans le texte à quoi elles répondent. C’est une disposition intéressante (la première fois que je l’observe) mais pas toujours facile.
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Marie Delcourt trouve le latin de Thomas More intéressant, original, méritant une édition critique. C’est la première partie, son livre de 1936. Ce n’est pas ma préoccupation première, mais Marie Delcourt, philologue qui toujours s’intéresse au contexte historique économique des textes et des auteurs qu’elle étudie, ajoute à sa traduction en français (son livre de 1950) de précieuses notes1.
Du livre de Thomas More, on commente plus souvent le Livre II, sur l’île d’Utopie. Mais il y a au Livre I, dans les conversations avec l’explorateur Raphaël de très remarquables analyses critiques de Thomas More sur l’Angleterre de son époque — enrichies de données fournies en note par Marie Delcourt. C’est cela qui m’intéresse particulièrement dans la mesure où ça éclaire un peu la difficile question de la transition de la féodalité au capitalisme en Angleterre.
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Il écrivit à Bruges en 1515 la seconde partie de l’Utopie, celle où le voyageur imaginaire décrit nûment l’ile de Nulle-Part, sa constitution et ses usages. L’exposé est éclairé par quelques anecdotes dans le ton cynique qui rappellent Lucien et qui annoncent Swift. Le narrateur déclare en terminant que seule la communauté des biens est capable de donner le bonheur à la totalité des citoyens, tout autre régime n’étant qu’« une conspiration des riches pour soigner leurs intérêts personnels sous couleur de gérer l’État ».
La première partie fut écrite à Londres l’année suivante. Elle donne un cadre romanesque au Traité de la meilleure forme de gouvernement. More est à Anvers, avec le secrétaire de la ville, son ami Pierre Gilles. Celui-ci, comme ils sortent de la messe à l’église Notre-Dame, lui présente un étranger, Raphaël Hythlodée. C’est un Portugais qui accompagna Améric Vespuce à la découverte du Nouveau-Monde après avoir, pour son compte personnel, visité tous les pays de l’ancien continent. Et voilà, dans le jardin d’une maison anversoise, un Portugais, un Anglais, un Flamand qui mettent en question, au contact d’expériences réelles ou imaginaires, les idées que tous autour d’eux considèrent comme les plus sûres des vérités.
La conclusion de l’Utopie est d’un ton aussi peu classique que possible. On y retrouve l’accent des protestataires du XIIIe et du XIVe siècle, celui du Roman de la Rose accusant les riches de se nourrir du sang des pauvres, de William Langland incarnant en Pierre le Laboureur la misère des tâcherons livrés à la rapacité des seigneurs et des moines, à la corruption des tribunaux, de Wycliff déclarant que toute chose que Dieu a faite bonne doit être mise en commun. Celui qui parle dans ces dernières pages n’est plus le Portugais Raphaël Hythlodée, compagnon imaginaire d’Améric Vespuce, mais l’Anglais Thomas More, vice-shériff de Londres. Et il parle de ce qu’il a vu.
On n’a pas oublié autour de lui la révolte de 1351 — un siècle avant sa naissance —, quand les paysans révoltés conduits par le prêtre Jobn Ball, qui fut supplicié ensuite, parèrent de Londres en chantant : « Quand Adam bêchait et qu’Eve filait, où donc était le gentilhomme ? ». Les choses ont changé depuis, mais non pour aller mieux. Les nobles ruinés ont licencié leurs soldats et leurs valets. Une classe nouvelle s’est à côté d’eux installée sur la terre, encore plus impitoyable aux petites gens. Il ne reste rien, ni de l’ancien paternalisme féodal ni de ce qu’il y avait de propriété commune dans le village d’autrefois, la « vaine pâture » qui permettait aux pauvres de nourrir quelques moutons, de tisser l’étoffe de leurs vêtements. La nouvelle industrie lainière est capitaliste ; elle ignore les anciennes interdictions qui limitaient les prix et empêchaient l’accaparement. Autour des anciennes cultures ouvertes transformées en pâturages fermés, More voit les travailleurs agricoles et les domestiques congédiés battre le pays sans trouver de travail. Il sait comment un chômeur devient un vagabond, un mendiant, un voleur. Et il s’indigne du pharisaïsme des privilégiés qui pendent le voleur avec la conviction d’avoir travaillé pour la justice.
Ce n’est pas sans quelque honte, très cher Pierre Gilles1, que je vous envoie ce petit livre …
1PIERRE GILLES. — More au cours de sa mission aux Pays-Bas se lia avec deux humanistes : Jérôme Busleyden, membre du Grand Conseil de Malines, le fondateur du Collège des Trois Langues, qui le reçut dans sa belle demeure de Malines et lui fit visiter ses collections et sa bibliothèque, et Pierre Gilles, secrétaire de la ville d’ Anvers. Pierre Gilles (1486-1533) écrivit d’honorables vers latins et joua un rôle modeste dans la renaissance de la science juridique au début du XVIe siècle. Il fut surtout un éditeur ; il prépara notamment pour Thierry Martens, alors installé à Louvain, les premiers recueils des lettres d’Érasme et, en 1516, la princeps de l’Utopie, devenue rarissime (la Bibliothèque Royale de Bruxelles en possède un exemplaire). En 1517, lorsque More était en mission à Calais, Érasme et Pierre Gilles commandèrent à Quentin Metsys deux portraits jumeaux qu’ils offrirent à leur ami. Le diptyque, actuellement divisé, a été recomposé lors de l’exposition de l’Europe humaniste à Bruxelles en 1955. L’Érasme est à Rome à la Galleria Nazionale, collection Corsini. Le Pierre Gilles qui est à Longford Castle n’est probablement qu’une copie ancienne ; le musée d’ Anvers en possède une autre.↵
Rentré chez moi1 en effet, …
1RENTRÉ CHEZ MOI. — More, qui aimait la vie de famille, avait accepté sans enthousiasme sa mission en Belgique, « L’office d’ambassadeur, écrit-il à Erasme le 17 février 1516, ne m’a jamais souri. Il convient moins à des laïques qu’à vous autres prêtres qui n’avez ni femmes ni enfants chez vous ou qui en trouvez partout. Nous, à peine sommes-nous partis que le désir de les revoir nous sollicite ». En 1515, veuf de sa première femme qui lui a laissé quatre enfants, il est remarié avec une veuve, Alice Middleton, bonne ménagère et mère de famille vigilante. Avec eux vit leur fille adoptive, Margaret Gigs, (qui épousera le secrétaire John Clement) et Henry Patenson, le « morio », le bouffon de More. Tous deux figurent sur le groupe de famille que Holbein prépara à Chelsea vers 1527 et dont reste une esquisse à l’encre de Chine au musée de Bâle. Plus d’un domestique faisait partie de la maison. Dans la dernière lettre de More à sa fille aînée Margaret, Mrs. Roper, écrite à la Tour peu avant son supplice, il dit : « Votre père qui vous aime tendrement n’oublie aucun de vous dans ses pauvres prières, ni vos babies, ni leurs nourrices… ». Une des servantes, que More aimait particulièrement, Dorothy Colly, pourvut avec Margaret Roper et Margaret Clement à l’inhumation du corps décapité. Elle épousa un autre secrétaire de More et, en 1588, très âgée, put renseigner Stapleton qui composait une biographie de More sans l’avoir connu.↵
Comme c’est quelque chose malgré tout, j’ai terminé l’Utopie1 et je vous l’envoie, cher Pierre, …
1UTOPIA. — More donne ici, elliptiquement, à son livre, le titre sous lequel il devait devenir célèbre. Ce n’est pas celui qu’il avait primitivement conçu. L’ouvrage parut sous des titres différents, tous très longs, à la mode du temps. Celui de la première édition figure ci-dessous en tête du livre I. Le traité s’intitule ailleurs : Libellus Aureus. Ces variantes s’expliquent d’autant mieux que More ne s’occupa lui-même d’aucune des éditions qui furent faites de son vivant. Elles laissèrent le champ libre au nom, notons) choisi, d’Utopie, qui supplante les autres dans les rééditions de Bâle (1563) et de Louvain (1565).↵
Me voici en effet plongé dans une grande perplexité par mon jeune compagnon John Clement1 qui nous accompagnait…
1JOHN CLEMENT. — More appelle ici puer meus* ce jeune homme qu’il prit pour secrétaire dans sa mission aux Pays-Bas avant d’en faire, en 1517, le précepteur de ses enfants. John Clement vint ensuite apprendre la médecine à Louvain et partit pour l’Italie où il travailla chez les Aldes à la première édition de Galien, en 1525. Il épousa Margaret Gigs ; leur fille Winifred épousa William Rastell, fils d’une sœur de More, qui sous le règne de Marie Tudor (1553-1558), édita les English Works de son oncle. Tous durent sous Elisabeth s’exiler aux Pays-Bas où ils moururent.↵*Ici, il y a « mon jeune compagnon ». C’est en latin que More l’appelle puer meus :↵Nam et Ionnes Clemens1, puer meus,…
1.John Clement, élève de Lily, l’ami de More, accompagna celui-ci pendant sa mission aux Pays-Bas en 1515 et devint le précepteur de ses enfants en 1517. Plus tard, il s’en fut apprendre la médecine à Louvain et partit pour l’Italie où il collabora à la première édition de Galien, chez les Alde, en 1525. Il épousa Marguerite Giggs, fille adoptive de More, vécut en exil sous Edouard VI et sous Elisabeth et mourut aux Pays-Bas en 1572.↵1936, p. 37
… j’y ai passé quelques mois [en Angleterre], peu après la bataille où les Anglais de l’Ouest1 révoltés contre le roi furent écrasés en une pitoyable défaite. J’ai contracté alors une grande dette de reconnaissance envers le révérend John Morton2, archevêque de Canterbury et cardinal, qui à cette époque était également chancelier d’Angleterre ; …
1LES ANGLAIS DE L’OUEST. — Les gens des Cornouailles furent défaits par Henry VII à Blackheath, alors qu’ils marchaient sur Londres (22 juin 1497).↵2JOHN MORTON. — More à douze ans lui fut confié et vécut comme page dans sa maison. La vieille coutume chevaleresque de faire élever les enfants dans une famille étrangère s’était répandue dans la bourgeoisie et, dans l’ Angleterre de ce temps, plus généralement qu’ailleurs. Les enfants y faisaient office de domestiques sans être traités comme tels ; ils apprenaient les manières courtoises. More a gardé un excellent souvenir de Morton et parle avec une indulgence assez surprenante de ce Talleyrand du XVe siècle qui commença sa carrière sous Henry VI, lequel il soutint d’abord contre Edouard IV, après quoi il se rangea au parti de la Rose Blanche victorieuse. Il était évêque d’Ely à l’avènement de Richard III et assista au conseil dans la Tour que Shakespeare met en scène au troisième acte de son drame. (L’épisode des fraises est emprunté à l’Histoire de Richard III composée par More sur des renseignements fournis par Morton.) Il resta en faveur pendant le règne du dernier York cependant qu’il conspirait contre lui. Il fut un des principaux artisans de sa chute et du succès de Henry VII qui le fit son chancelier en 1487 ; il reçut le chapeau peu après. À sa mort en 1500 il passait pour l’un des plus redoutables agents de la politique financière du premier roi Tudor, inspirée des principes mêmes que l’Utopie critique si vivement. Les révoltés de 1497 demandèrent sa tête.↵
Le personnage de l’explorateur de Thomas More, Raphaël, invoque le droit au travail, à l’opposé de peines sévères, inutiles.
On décrète contre le voleur des peines dures et terribles alors qu’on ferait mieux de lui chercher des moyens de vivre, afin que personne ne soit dans la cruelle nécessité de voler d’abord1 et ensuite d’être pendu.
1VOLER D’ABORD. — Le vol résulte de la misère laquelle résulte du chômage. Celui-ci a des causes que More décrit avec la même lucidité que Vivès applique à juger, en 1525, les erreurs et l’inefficacité de l’assistance aux pauvres telle que la concevait la charité médiévale.↵
Il aborde alors la question des nobles, de leurs suites féodales et des conséquences de ce que Marx appelle la dissolution des suites.
Il existe une foule de nobles1 qui passent leur vie à ne rien faire, frelons nourris du labeur d’autrui, et qui, de plus, pour accroître leurs revenus, tondent jusqu’au vif les métayers de leurs terres. Ils ne conçoivent pas d’autre façon de faire des économies, prodigues pour tout le reste jusqu’à se réduire eux-mêmes à la mendicité. Ils traînent de plus avec eux des escortes de fainéants qui n’ont jamais appris aucun métier capable de leur donner leur pain. Ces gens, si leur maître vient à mourir ou qu’eux-mêmes tombent malades, sont aussitôt mis à la porte. Car on accepte plus volontiers de nourrir des désœuvrés que des malades, sans compter que bien souvent l’héritier d’un domaine n’est pas tout de suite en état d’entretenir la maisonnée du défunt. En attendant, les pauvres diables sont vigoureusement affamés, à moins qu’ils ne rapinent vigoureusement. Que pourraient-ils faire d’autre ? Quand, à force de rouler çà et là ils ont peu à peu usé leurs vêtements et leur santé, qu’ils sont dégradés par la maladie et couverts de haillons, les nobles ne consentent plus à leur ouvrir la porte et les paysans ne s’y risquent pas, sachant fort bien que celui qui a été élevé mollement dans le luxe et l’abondance, qui ne sait manier que le sabre et le bouclier2, regardant les autres du haut de ses grands airs et méprisant tout le monde, ne sera jamais capable de servir fidèlement un pauvre homme, avec le hoyau et la bêche, pour un maigre salaire et une pitance chichement mesurée.
1.UNE FOULE DE NOBLES. — L’’appauvrissement de la noblesse anglaise commença avant les guerres du XVe siècle. La peste noire de 1348 avait enlevé le tiers de la population. Les seigneurs, ne trouvant plus de main-d’œuvre, furent obligés soit de vendre des terres, soit d’en louer à des prix avantageux pour les fermiers, soit encore de les transformer en pâtures à moutons. Quand la population revint à un niveau normal, les propriétaires essayèrent de faire baisser les salaires et obtinrent une ordonnance interdisant de dépasser les taux d’avant 1347. En compensation, les paysans étaient souvent autorisés à faire paître gratuitement leurs moutons sur les pâturages du domaine et sur les champs après la récolte, ce qui disparut avec les enclosures.↵2LE SABRE ET LE BOUCLIER. — Ce ne sont ici que des valets congédiés et réduits à la misère. Aux XIVe et XVe siècles les seigneurs entretenaient des compagnies de mercenaires qu’ils louaient au roi, ou dont ils se servaient pour le tenir en respect, et qui pillaient le pays pendant les périodes de paix. Ces compagnies se recrutaient parmi les sans-travail. Henry VII interdit aux nobles d’avoir des troupes de valets armés. Il infligea une amende de dix mille livres au comte d’Oxford qui l’avait reçu au milieu d’un régiment de domestiques en uniforme. L’appauvrissement de la noblesse fit autant que les ordonnances royales pour abolir ces restes de féodalité. Ils ne disparurent pas sans créer un autre malaise social.↵
Autre question importante chez Marx, les moutons.
— Vos moutons1, dis-je. Normalement si doux, si faciles à nourrir de peu de chose, les voici devenus, me dit-on, si voraces, si féroces, qu’ils dévorent jusqu’aux hommes, qu’ils ravagent et dépeuplent les champs, les fermes, les villages. En effet, dans toutes les régions du royaume où l’on trouve la laine la plus fine, et par conséquent la plus chère, les nobles et les riches, sans parler de quelques abbés, saints personnages, non contents de vivre largement et paresseusement des revenus et rentrées annuelles que la terre assurait à leurs ancêtres, sans rien faire pour la communauté (en lui nuisant, devrait-on dire), ne laissent plus aucune place à la culture, démolissent les fermes, détruisent les villages, clôturant toute la terre en pâturages fermés, ne laissant subsister que l’église, de laquelle ils feront une étable pour leurs moutons2. Et comme si chez vous les terrains de chasse3 et les parcs ne prenaient pas une part suffisante du territoire, ces hommes de bien transforment en désert des lieux occupés jusqu’alors par des habitations et des cultures.
Ainsi donc, afin qu’un seul goinfre à l’appétit insatiable, redoutable fléau pour sa patrie, puisse entourer d’une seule clôture quelques milliers d’arpents d’un seul tenant, des fermiers seront chassés de chez eux, souvent dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, circonvenus par des tromperies, ou contraints par des actes de violence. À moins qu’à force de tracasseries on ne les amène par la lassitude à vendre leurs biens. Le résultat est le même. Ils partent misérablement, hommes, femmes, couples, orphelins, veuves, parents avec de petits enfants, toute une maisonnée plus nombreuse que riche, alors que la terre a besoin de beaucoup de travailleurs. Ils s’en vont, dis-je, loin du foyer familier où ils avaient leurs habitudes ; et ils ne trouvent aucun endroit où se fixer. Tout leur mobilier, qui ne vaudrait pas grand-chose même s’ils pouvaient attendre un acheteur, ils le donnent pour presque rien le jour où ils sont obligés de le vendre. Ils auront bientôt épuisé ce peu d’argent au cours de leur errance ; alors, que peuvent-ils faire d’autre que de voler et d’être pendus conformément à la justice, ou d’aller en mendiant à l’aventure ? Dans ce dernier cas du reste ils seront jetés en prison comme vagabonds, parce qu’ils vont et viennent sans rien faire, personne n’acceptant de les payer pour le travail qu’ils offrent de tout leur cœur. En effet, le labeur des champs, dont ils possèdent la routine, a cessé d’être pratiqué là où l’on a cessé de semer. Un seul berger, un seul bouvier suffisent pour une terre livrée en pâture aux troupeaux qui, lorsqu’elle était ensemencée et cultivée, réclamait beaucoup de bras.
C’est ce qui fait que le prix du blé augmente en beaucoup de régions. Même la laine renchérit à tel point que les petites gens, qui chez vous avaient coutume de la tisser, sont hors d’état d’en acheter, ce qui a fait plus de chômeurs encore. Car après que l’on eut étendu les pâtures, une épizootie emporta quantité de moutons, comme si Dieu avait voulu châtier la cupidité en déchaînant contre les bêtes un fléau qui se serait plus justement abattu sur leurs propriétaires. Du reste, même si le nombre des moutons augmente, les prix cependant ne baissent pas. En effet, si l’on ne peut parler de monopole là où il y a plus d’un vendeur, la laine constitue du moins un oligopole. Elle est entre les mains de quelques hommes très riches que ne presse aucune nécessité de vendre avant le moment où ils en ont envie. Et ils n’en ont pas envie avant que les prix soient à leur convenance.
C’est pour la même raison que les autres espèces de bétail se vendent également cher, d’autant plus que, les fermes étant détruites et l’agriculture en décadence, il ne reste personne qui puisse faire de l’élevage. Ces riches qui élèvent des moutons ne se soucient pas de faire multiplier les autres espèces. Ils achètent ailleurs, à bon compte, des bêtes maigres, les engraissent dans leurs pâturages et les revendent cher. C’est pourquoi, à mon avis, l’on n’a pas encore ressenti tout l’inconvénient de cette situation. Les propriétaires jusqu’à présent ne créent de renchérissement que là où ils vendent. Mais dès que, pendant un certain temps, le rythme des ventes aura été plus rapide que celui des naissances, les réserves qu’ils accaparent iront s’épuisant peu à peu et l’on ne pourra éviter une terrible pénurie.
Si bien que l’avidité sans scrupule d’une minorité de citoyens transforme en une calamité ce qui paraissait être l’élément majeur4 de la prospérité de votre île. Car c’est la cherté de la vie qui amène chaque maître de maison à congédier le plus possible de ses domestiques et à les envoyer — où ? je vous le demande, sinon à la mendicité ou bien, ce que des cœurs magnanimes accepteront plus volontiers, au brigandage.
Ce n’est pas tout. Cette lamentable misère se double fâcheusement du goût de la dépense. Et chez les valets des nobles, et chez les ouvriers, et presque autant chez les paysans, bref dans toutes les classes, on constate une recherche inconnue jusqu’ici en ce qui concerne les vêtements et la table. La taverne, le mauvais lieu, le bordel, et cet autre bordel qu’est le débit de vin ou de bière, ensuite tant de jeux détestables, les jetons, les cartes, les dés, la balle, la boule, le disque ; tous expédient leurs dévots, après leur avoir en un clin d’œil avalé leur argent, se faire brigands où ils pourront.
Débarrassez-vous de ces maux dont vous périssez; décrétez que ceux qui ont ruiné des fermes ou des villages les rebâtissent ou les vendent à des gens décidés à les restaurer et à rebâtir sur le terrain. Mettez une limite aux achats en masse des grands et à leur droit d’exercer une sorte de monopole. Qu’il y ait moins de gens qui vivent à ne rien faire. Qu’on revienne au travail de la laine, afin qu’une industrie honnête soit capable d’occuper utilement cette masse oisive, ceux dont la misère a déjà fait des voleurs et ceux qui ne sont encore à présent que des valets aux bras croisés. Car les uns et les autres, n’en doutez pas, voleront tôt ou tard. Si vous ne remédiez à ces maux-là, c’est en vain que vous vanterez votre façon de réprimer le vol. Elle est plus spécieuse qu’elle n’est équitable ou efficace. En effet, vous laissez donner le plus mauvais pli et gâter peu à peu les caractères depuis la petite enfance, et vous punissez des adultes pour des crimes dont ils portent dès leurs premières années la promesse assurée. Que faites-vous d’autre, je vous le demande, que de fabriquer vous-mêmes les voleurs que vous pendez ensuite ?
1VOS MOUTONS. — Au moyen âge, le champ en jachère et le champ cultivé après la récolte et le glanage sont mis en pâture commune ; ils ne peuvent être enclos de baies. Le système permettait le petit élevage. Celui-ci s’était bien développé à partir du XIIe siècle, stimulé par la forte demande flamande. L’évêque de Winchester en 1259 avait 29 000 moutons. Les paysans vendaient la laine en se groupant ou la tissaient eux-mêmes. L’ Angleterre n’avait produit d’abord que des tissus grossiers à l’usage du peuple. Puis des tisserands flamands, émigrés au cours des luttes communales, avaient apporté des secrets de métier. Édouard III en 1337 interdit l’importation des draps étrangers. Les tisserands anglais utilisaient les belles laines du pays qui leur revenaient moins cher qu’à leurs concurrents flamands et italiens. Ils s’établissaient volontiers dans les villages pour échapper aux règlements que les guildes leur imposaient dans les villes. L’ Angleterre devint alors le premier pays drapier.↵2UNE ÉTABLE POUR LES MOUTONS. — En même temps, la vieille industrie familiale devenait capitaliste, et la transformation entraîna la crise que More décrit. Les cultures ouvertes furent converties en pâturages fermés, ce qui amena un fort chômage d’ouvriers agricoles et empêcha les petites gens de nourrir quelques moutons et de pratiquer le tissage à domicile. Ceux mêmes qui le pouvaient étaient incapables de vendre avantageusement. Tandis qu’une classe nouvelle s’enrichissait, les paysans étaient plus misérables en 1515 qu’en 1470, quand des exilés anglais s’étonnaient du dénuement des paysans français.↵3LES TERRAINS DE CHASSE. — Les forêts royales étaient en Angleterre le symbole même des abus qui pesaient sur les paysans, auxquels il était interdit, sous peine de mutilation, de toucher aux sangliers et aux lièvres. Celui qui y tuait un cerf était pendu. Si les humanistes ont unanimement condamné la chasse, ce n’est pas seulement parce qu’ils y voyaient un jeu absurde et cruel.↵4ÉlÉMENT MAJEUR. — L’Angleterre de cette époque n’avait guère à exporter que de la laine et de l’étain.↵
Thomas More montre ainsi qu’au temps où Raphaël dit avoir visité l’Angleterre, à la fin du siècle qui précède l’écriture du Livre I en 1516, depuis un temps certain, une partie de l’agriculture était capitaliste, suivie d’un capitalisme de filage et de tissage.
Sermo Raphaelis Hythlodaei viri eximii de optimo reipvblicae statv, per illvstrem virvm Thomam Morvm inclitae Britanniarvm vrbis Londini et civem et vicecomitem 1
1.Ce titre est celui de la première édition. La gravure de la page montre que la troisième en a un autre. La fin des livres est également différente d’une édition à l’autre. On remarquera combien, dans les titres des éditions contemporaines de More, le mot d’Utopie joue un rôle peu important. Les mots importants sont De Optimo Rei Publicae Statu (Sermo ou Libellus aureus). Ce titre, pour le dire en passant, n’indique pas que More ait pris son rêve pour une simple plaisanterie. Dans l’édition des Latina Opera de 1565, l’ouvrage s’appelle Utopia sive sermo quem Raphael… etc. Les Lucubrationes de Bâle reproduisent le titre de 1518, mais donnent Utopia en titre courant et dans la table des matières. C’est après More que le mot est devenu célèbre, qu’il a passé au premier plan et qu’il a servi seul à désigner le traité.↵