Dominique Meeùs
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Alexandra Kollontaï, La révolution, le féminisme, l’amour et la liberté, 2017

Alexandra Kollontaï, La révolution, le féminisme, l’amour et la liberté, Le Temps des Cerises, Montreuil, 2017, 337 pages, ISBN : 978-2-37071-110-6.
Textes choisis et présentés par Patricia Latour.

L’autrice est un personnage flamboyant, brillant, attachant.

Personne n’est infaillible. Même Karl Marx ou Friedrich Engels pourraient avoir été faibles sur certains points. De toute manière, ils ne pouvaient voir l’avenir. Ils ont esquissé des lois générales, valables de tout temps, mais c’est à nous de juger ce qu’on peut et doit en faire hic et nunc. On peut cependant se fier à eux. On peut dire qu’ils font autorité. Sur le marxisme en général et sur le féminisme marxiste en particulier, je dirais d’Eleanor Marx aussi qu’elle fait autorité.

C’est par contre la dernière chose qu’on pourrait dire d’Alexandra Kollontaï. Elle avance certainement plein d’idées intéressantes, qui seront certainement source féconde d’inspiration. Cependant il faut avertir qu’on ne peut lui faire confiance sur rien. On ne peut donc que s’étonner de ce que ce livre ne présente Kollontaï que très brièvement (une préface de 19 pages) et ses écrits encore moins (quelques lignes, parfois seulement circonstancielles), avec aussi peu que possible de considérations critiques, ce qui, sur Kollontaï, est vraiment trop peu ; il aurait fallu ce me semble au moins l’avertissement que je crois devoir donner ci-dessus.

Dans le livre, la table des matières ne donne que les trois parties, ce qui n’est pas très éclairant. Pour m’y orienter, je reprends l’ensemble des titres et sous-titres et j’y intercale mes considérations.

5Préface25La révolution27Buts et valeurs de ma vie (1926)43Nos tâches (1917)48L’Opposition ouvrière début 1921 (1921)121Le féminisme123Thèses pour la propagande parmi les femmes au IIIe Congrès de l’Internationale communiste, juin 1921124Rapport d’Alexandra Kollontaï152Résolution concernant les relations internationales des femmes communistes et le Secrétariat féminin de l’Internationale communiste, adoptée à la séance du 12 juin, après le rapport de la camarade Kollontaï et après l’amendement de la camarade Zetkin154Résolution concernant les formes et les méthodes du travail communiste parmi les femmes, adoptée dans la séance du 13 juin, après le rapport de la camarade Kollontaï157Conférences sur la libération des femmes (1921)

Ce recueil donne quatre des quatorze conférences Sverdlov de 1921. J’ai indiqué leur numéro. On les trouvera toutes dans l’Archive Internet des marxistes. Aussi en allemand : Die Situation der Frau in der gesellschaftlichen Entwicklung : Vierzehn Vorlesungen vor Arbeiterinnen und Bäuerinnen an der Swerdlow-Universität 1921 (April–Juni 1921), Neue Kritik, Frankfurt, 1975, ISBN : 9783801501402 (traduit d’une édition suédoise). En ligne : https://www.marxists.org/deutsch/archiv/kollontai/1921/frau/index.html. Cela ne semble pas avoir jamais été traduit et publié en anglais. La présente édition ne dit rien de l’origine ni de l’établissement de ces textes (ni des autres d’ailleurs) en français. Je relève une erreur évidente — voir plus bas p. 187 — qui semble indiquer que ça n’a pas été relu.

158Préface (1925)1621. La situation de la femme dans le communisme primitif

Les recherches des anthropologues ont prouvé qu’à l’aube du développement de l’humanité, c’est-à-dire au stade de la chasse et de la cueillette, il n’y avait pas de grande différence entre les qualités corporelles de l’homme et de la femme, qu’ils possédaient une force et une souplesse à peu près équivalentes, ce qui est tout de même un fait intéressant et important à noter. De nombreux traits caractéristiques des femmes, tels que grosse poitrine, taille fine, forme arrondie du corps et faible musculature, ne se développèrent que bien plus tard, à partir du moment où la femme dut remplir son rôle de « pondeuse » et assurer, génération après génération, la reproduction sexuée.

P. 165

Elle ne dit pas si ce sont des anthropologues connus, des anthropologues amis personnels, connus d’elle seule, ou bien tout simplement des anthropologues qui n’existent que dans son imagination. (Elle ne date pas « l’aube du développement de l’humanité, c’est-à-dire au stade de la chasse et de la cueillette », mais ce n’était sans doute pas possible pour elle à cette époque1.) Tous les grands singes présentent un certain dimorphisme sexuel. On ne voit pas pourquoi les pithécanthropes et les Homo (y compris les Homo sapiens), auraient perdu ce dimorphisme, et comment, beaucoup plus récemment, les Homo sapiens l’auraient retrouvé. Ensuite, je ne vois pas comment ces animaux se reproduisaient avant le « moment où la femme dut remplir son rôle… ». Je pense aussi qu’elle confond la morphologie du corps féminin et la variation de sa représentation dans l’art des différentes cultures.

En publiant en 1884 L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Engels avertissait de ce que c’était un domaine nouveau. Il répète dans la préface de 1891 à la quatrième édition que c’est encore un domaine très mouvant. Il recommande la plus grande prudence. Mais trente ans plus tard, Kollontaï écrit sans aucune prudence un roman, plutôt fantasque. Elle peut bien sûr avoir des intuitions justes. Ce qu’elle avance p. 170-171 sur le rôle de la femme dans la naissance de l’agriculture ne me paraît pas déraisonnable comme hypothèse, mais le critère n’est pas que cela plaise à Kollontaï et, pour une fois, à moi ; il faudrait voir si des scientifiques confirment cela.

Sur le dimorphisme sexuel (ou plutôt sur son absence), elle invoque (sans les nommer) des anthropologues. Là où les anthropologues ne lui sont d’aucun secours, elle affirme sans rire que son opinion à elle l’emporte sur leur insuffisance. Elle développe donc sa propre théorie du rôle de la femme dans la station debout.

Donc, à des périodes précises de l’histoire de l’humanité, la femme joua un rôle nettement plus important pour le développement des sciences et de la culture que celui que la science bourgeoise, bardée de préjugés, lui a attribué jusque-là. Les anthropologues, par exemple, spécialistes de l’étude sur l’origine de l’humanité, ont passé sous silence le rôle de la femelle au cours de l’évolution de nos ancêtres simiesques vers les hominiens. Car la station verticale si caractéristique de l’être humain a été essentiellement une conquête de la femme. Dans les situations où notre ancêtre à quatre pattes devait se défendre contre les attaques ennemies, elle apprit à se protéger d’un seul bras, tandis que de l’autre elle tenait fermement son petit contre elle, qui s’agrippait à son cou. Elle ne put cependant réaliser cette prouesse qu’en se redressant à demi, ce qui développa par ailleurs la masse de son cerveau.

P. 174.

Cette habitude acquise sous la pression de la nécessité, les femmes l’ont transmise aux générations suivantes et c’est même devenu héréditaire, grâce à quoi les mâles de l’espèce en ont profité aussi. En prime, les femmes ont transmis aussi un cerveau plus gros. Ce n’était ignoré qu’en conséquence d’un complot de la science bourgeoise. Ce n’était de la part des savants bourgeois pas simplement ignorance, ils l’ « ont passé sous silence ». Heureusement, Kollontaï a vu clair dans leur jeu et a pu réinventer toute seule rien qu’en suçant le bout de son crayon la vraie histoire de l’évolution des espèces.

Elle mentionne p. 179-180 une légende qui « témoigne assez bien de la manière dont les peuples ont conservé la mémoire de la domination de la femme ». On a longtemps pensé que les mythes étaient la mémoire imparfaite, enjolivée, de faits cependant réels. Il est donc normal que Kollontaï partage cette idée. Les spécialistes ont toute raison de penser aujourd’hui que les mythes n’expliquent pas le passé mais le présent. Ils invoquent une histoire fabriquée pour justifier la situation sociale présente. Il est aujourd’hui pratiquement établi qu’il n’y a jamais eu de matriarcat. C’est un mythe inventé par les hommes pour justifier leur domination : si les femmes les ont dominés injustement dans un passé mythique, ils sont bien en droit de redresser ce tort qui leur a été fait.

1867. Les origines de la « question des femmes »

… la femme, au sein du système capitaliste, ne sera jamais capable d’atteindre une libération totale ni une complète égalité de droits, quelle que soit sa participation — active ou non — à la production. Bien au contraire ! Il demeure une contradiction insurmontable entre sa signification économique et sa dépendance et sa situation sans droits dans la famille, l’État et la société.

P. 187.

On ne peut manquer d’être frappé par une « contradiction insurmontable » dans la logique d’Alexandra Kollontaï. Dans le capitalisme, la position des gens dans la production est une chose, le statut de la femme dans « la famille, l’État et la société » en est une autre. L’exploitation capitaliste des travailleurs est l’essence du capitalisme. C’est quelque chose qu’on ne peut « surmonter » qu’en le renversant. Tout ce qui a trait aux droits démocratiques n’a rien d’essentiel sous le capitalisme. Ça peut arranger le capitalisme de les limiter, entre autres de diviser pour régner. Certains droits peuvent être plus difficiles à obtenir. Des droits démocratiques acquis peuvent être remis en question dans une autre conjoncture. Mais jamais ça ne constitue une « contradiction insurmontable ». Lénine est absolument formel à ce sujet dans « Une caricature du marxisme », entre autres à propos du divorce. (Mais ce texte de 1916 n’a été publié qu’en 1924.)

N’importe quel observateur libre et exempt de préjugés peut constater facilement qu’il existe une contradiction flagrante entre la reconnaissance de la femme comme force de travail socialement utile et sa discrimination par la législation bourgeoise.

P. 187.

Oui, cette contradiction est flagrante, mais ça ne la rend pas a priori insurmontable et ça dit encore moins quelle en est l’origine. On reste en attente d’une explication.

En fin d’alinéa, la traduction que nous donne cette édition nous offre un grossier contre-sens : « Cette contradiction […], cette contradiction, donc, nous la devons à l’origine à la naissance de la prétendue “question des femmes”. » On sent bien que ça n’a aucun sens et on devine facilement le sens que ça devait avoir, que confirme le texte allemand. Ce qu’Alexandra Kollontaï dit en réalité, c’est que « C’est à cette contradiction […] que nous devons la naissance de ce qu’on appelle la “question des femmes”. »

2098. Le mouvement féministe et le rôle de la femme travailleuse dans la lutte des classes24113. La dictature du prolétariat : la révolution des mœurs264Sur la prostitution (1909)274La famille et l’État communiste (1918)297La liberté sexuelle299Place à l’Éros ailé ! (1923)

Acheté le dimanche 22 septembre 2019 à la Foire aux livres du festival ManiFiesta à Bredene.
Notes
1.
Du temps de Marx et d’Engels, et pour moi encore à l’école au milieu du 20e siècle, la préhistoire, ça voulait dire la civilisation d’êtres humains taillant des silex comme outils. On les appelait hommes des cavernes en raison de leur habitat sous nos latitudes, bien qu’on mentionnait aussi des cités lacustres (sans doute sous des cieux plus cléments). On en connaît aujourd’hui, malgré les difficultés, beaucoup plus qu’au 19e siècle. Ardipithecus ramidus, Wikipedia Ardipithecus ramidus (Données de https://en.wikipedia.org/wiki/Template:African_hominin_timeline comme le 23-7-2021 21:30 et de https://en.wikipedia.org/wiki/Homo, surtout pour Homo.) Australopithecus anamensis, Wikipedia Australopithecus anamensis Australopithecus afarensis, Wikipedia Australopithecus afarensis Australopithecus africanus, Wikipedia Australopithecus africanus Australopithecus deyiremeda, Wikipedia Australopithecus deyiremeda Kenyanthropus platyops, Wikipedia Kenyanthropus platyops Australopithecus bahrelghazali, Wikipedia Australopithecus bahrelghazali LD 350-1, Wikipedia LD 350-1 Paranthropus aethiopicus, Wikipedia Paranthropus aethiopicus Australopithecus garhi, Wikipedia Australopithecus garhi Paranthropus boisei, Wikipedia Paranthropus boisei Homo rudolfensis, Wikipedia Homo rudolfensis Homo habilis, Wikipedia Homo habilis Australopithecus sediba, Wikipedia Australopithecus sediba Paranthropus robustus, Wikipedia Paranthropus robustus Homo gautengensis, Wikipedia Homo gautengensis Homo erectus, Wikipedia Homo erectus Homo ergaster, Wikipedia Homo ergaster Homo antecessor, Wikipedia Homo antecessor Homo rhodesiensis, Wikipedia Homo rhodesiensis Homo heidelbergensis, Wikipedia Homo heidelbergensis Homo cepranensis, Wikipedia Homo cepranensis Homo longi, Wikipedia Homo longi Homo naledi, Wikipedia Homo naledi Denisovan, Wikipedia Denisovan Homo neanderthalensis, Wikipedia Homo neanderthalensis Homo floresiensis, Wikipedia Homo floresiensis Homo sapiens, Wikipedia Homo sapiens Paléolithique Néol … Pliocène Pléistocène Hol -4500 -4000 -3500 -3000 -2500 -2000 -1500 -1000 -500 0 (En ouvrant directement lignage.svg dans un navigateur web, le tableau s’adapte à la largeur de la fenêtre. Si on veut remonter plus loin, il y a aussi Homolineage.html.) Il se peut que les Kenyanthropus soient les premiers fabricants d’outils de pierre taillée, il y a 3,4 millions d’années. Les Homo ont certainement taillé des silex très tôt, et contrôlé aussi le feu, bien avant l’apparition, il y a 200 ou 300 000 ans, des Homo sapiens. Engels insiste sur l’importance de la main dans l’évolution qui conduit jusqu’à nous. Si on considère comme typique de la main humaine la taille d’outils en pierre, ça fait quand même plus de trois millions d’années et pas mal d’espèces animales différentes, chacune avec son bagage phylogénétique, à quoi il faut ajouter une grande variété de cultures. Les affirmations générales sur le mode vie de « l’humanité primitive » (sur la sauvagerie au sens de Morgan) sont forcément abusives.