Dominique Meeùs
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Christophe Darmangeat, « La division sexuelle du travail et la domination masculine », 5 avril 2018

Christophe Darmangeat , La division sexuelle du travail et la domination masculine, Lava, no 4, 2018, p. 99-117.
Cet article, qui existe aussi en néerlandais, a paru d’abord en version plus longue en anglais. (Version anglaise dont on a par ailleurs le texte français.) Il reprend l’essentiel de l’argumentaire Darmangeat 2016 et donc, dans les très grandes lignes, de Darmangeat 2022.

L’article se trouve en ligne sur le site de la revue1.

100 Les positions marxistes traditionnelles

Christophe Darmangeat dit, p. 101 : « Une masse considérable de nouvelles preuves matérielles a entre-temps été accumulée » et s’étonne que, contrairement à l’appel d’Engels à tenir compte « comme il se doit, de l’état actuel de la science » (dans la préface de 1891, de l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État), beaucoup de marxistes s’en tiennent de manière dogmatique, doctrinaire, à la lettre du livre de 1884.

102 Les observations

Pour commencer, les rapports entre les genres ne se laissent pas ramener à une loi générale simple. Pour chacun des principaux niveaux techniques et des grands types d’organisation sociale, depuis les chasseurs-cueilleurs nomades égalitaires jusqu’aux premières sociétés étatiques, les sociétés se répartissent tout au long d’un continuum entre les deux points extrêmes que sont une domination masculine exacerbée d’un côté et un équilibre relatif entre les sexes de l’autre.

P. 102.

On aurait donc tort de s’accrocher, au nom d’un « matérialisme historique » mal compris, mécaniste, à l’idée que l’organisation sociale, quant au rapport entre hommes et femmes, est liée de manière simple au progrès de la technique.

On constate ainsi que le « matriarcat » au sens strict, c’est-à-dire une situation dans laquelle ce seraient les femmes qui dirigeraient, n’a jamais été observé nulle part — aucun indice archéologique sérieux ne plaide davantage en faveur de son existence passée. Même chez les Iroquois, souvent cités en exemple, en face des pouvoirs bien réels des femmes, les hommes détenaient eux aussi des pouvoirs tout aussi réels. Pour en juger, il suffit de dire que les femmes, par exemple, n’étaient pas éligibles aux plus hautes fonctions politiques, c’est-à-dire au Conseil de la Ligue. Depuis les Iroquois, on a identifié d’autres peuples chez qui les femmes jouissaient de prérogatives qui leur conféraient un poids social comparable à celle des hommes […] Cependant, nulle part […], les femmes ne dirigent la société. Ce qui est vrai de peuples ayant maîtrisé l’agriculture ou l’élevage l’est aussi de chasseurs-cueilleurs nomades […] [aussi divers] exemples où la domination masculine, si elle n’est sans doute pas totalement absente, est en tout cas relativement ténue.

Mais à l’autre extrémité du spectre, on trouve d’innombrables témoignages d’une domination masculine incontestable, parfois extrême, et qui ne peut être attribuée ni aux biais de l’observation ni aux effets du contact avec des sociétés modernes.

P. 102.
102 Sociétés « néolithiques »

Dans les sociétés de cultivateurs où existaient certaines inégalités de richesse, la condition des femmes était souvent inférieure à celle des hommes.

P. 102.
104 Chasseurs-cueilleurs nomades

Chez nombre de chasseurs-cueilleurs nomades, par ailleurs strictement égalitaires sur le plan matériel, la situation des femmes apparaît tout aussi peu enviable.

P. 104.
105 Un premier bilan

De ce rapide tour d’horizon, deux points essentiels se dégagent. Pour commencer, ces éléments montrent que la domination masculine n’est pas restreinte à un stade technico-économique déterminé. Si cela ne prouve pas ipso facto qu’elle ait existé — y compris dans ses formes exacerbées — dès les sociétés techniquement équivalentes de la préhistoire, cela indique à tout le moins qu’elle a pu y être possible.

Ensuite, si du point de vue des rapports entre les sexes les sociétés présentent une grande diversité, sur tous les continents et à tous les degrés du développement social règne une division sexuelle du travail et des rôles sociaux dont certains traits s’avèrent remarquablement constants.

Ceci suggère que, si le scénario et les raisonnements traditionnels du marxisme sur cette question ne peuvent désormais plus être considérés comme valides, la clé de l’énigme se trouve bel et bien dans la direction où la cherchait le matérialisme historique : du côté des structures économiques — en l’occurrence, les modalités de la division sexuelle du travail ; là réside l’élément fondamental qui permet de rendre compte des rapports entre les sexes à la fois dans ce qu’ils possèdent de contingent et de général.

P. 105.
105 La division sexuelle du travail

La division sexuelle du travail est un trait universel et majeur des sociétés humaines. Elle représente la plus ancienne forme de division sociale du travail, présente dès les sociétés de chasse-cueillette. La manière dont elle répartit les tâches masculines et féminines varie beaucoup d’un peuple à l’autre ; toutefois, elle est partout marquée par le monopole masculin de ce qu’on peut appeler avec un soupçon d’anachronisme le complexe militaro-industriel, à savoir l’ensemble formé par la chasse au gros gibier, le maniement des armes les plus létales et les fonctions politico-militaires.

P. 105-106.
107 Pourquoi contrôler les femmes ?

Davantage donc que celui de leur travail ou de leurs capacités reproductives, l’enjeu le plus clair, et le plus largement partagé, du contrôle des femmes dans ces sociétés sans richesse semble être celui de leur sexualité. On ne peut qu’être frappé, chez tous ces peuples, tant de la vigilance farouche avec laquelle les maris veillent sur l’empiètement de leurs droits conjugaux que de leur propension à concéder ces mêmes droits de leur plein gré à d’autres hommes, que ce soit dans un cadre cérémoniel ou, tout simplement, pour sceller une alliance ou vider une querelle. […] Au demeurant, ces faits contredisent frontalement le raisonnement sociobiologique selon lequel la jalousie sexuelle des mâles serait au fondement des institutions humaines. Dans toutes ces sociétés, ce que les hommes défendent au besoin les armes à la main n’est jamais leur accès sexuel exclusif à leur épouse, mais leur droit exclusif d’en disposer à leur guise.

P. 108.
108Contre-pouvoirs féminins et pseudo-matriarcats109Archéologie de la division sexuelle du travail111Les évolutions ultérieures111 Le rôle historique du capitalisme

Un pas décisif a été franchi avec le mode de production capitaliste qui, dans ce domaine comme dans bien d’autres, a joué un rôle révolutionnaire inouï. Le capitalisme est en effet le premier système économique à avoir jeté les bases d’une authentique (et mal nommée) égalité des sexes.

En généralisant la forme marchandise, il est le premier mode de production où sont comparés objectivement, quotidiennement et sur une large échelle, le travail féminin et le travail masculin, et où ils sont fondus sur le marché en une substance indifférenciée incarnée par la monnaie. C’est dans les profondeurs de sa machinerie économique que le capitalisme a mis en œuvre les mécanismes qui sapent les bases de la division sexuelle du travail et qui préparent les conditions objectives de sa disparition future.

P. 112.

Or, dans une économie capitaliste achevée, les produits sont confrontés en permanence les uns aux autres par l’intermédiaire de la monnaie. Leur valeur, qui s’exprime dans le prix, est indifférente à la détermination concrète du travail et des travailleurs, entre autres à leur sexe. Dans la mesure où ils produisent des marchandises, les différents travaux concrets se dissolvent dans le travail abstrait, le « travail humain indistinct », une substance homogène par sa qualité et dont seule la quantité, le « temps de travail socialement nécessaire », intervient dans la création de valeur.

Et si la force de travail féminine est fréquemment moins payée que son homologue masculine, l’existence du marché crée en elle-même un point d’appui pour corriger ce qui apparaît comme une anormalité. « À travail égal, salaire égal ! » tel fut le cri de ralliement des femmes prolétaires qui, même si le chemin est encore long, ont peu à peu remporté des succès significatifs dans ce sens.

En posant les fondements d’une révolution dans les rapports sociaux objectifs, la société bourgeoise a créé les conditions d’une révolution des consciences. […]

P. 113.
Notes
1.
À dire vrai, je suis abonné et je ne sais pas si tout le monde y a accès. Je pense cependant que tous les articles finissent par être ouverts à tous un certain temps après la parution d’un nouveau numéro.