Dominique Meeùs
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Gerald Allan Cohen, Finding Oneself in the Other, 2013

Gerald Allan Cohen, Finding Oneself in the Other, Princeton University Press, Princeton, New Jersey 08540, 2013, xvi + 219 pages, ISBN : 978-0-691-14880-9 (paper : 978-0-691-14881-6.

Ce livre posthume réunit un certain nombre de textes où Cohen parle de lui-même et de sa démarche. M’intéressent d’abord deux chapitres :

1 Chapter 1, Isaiah’s Marx, and Mine

Gerald Cohen raconte comment, arrivé à Oxford, par Gilbert Ryle (bas de la page 3), il fait connaissance avec Isaiah Berlin (page 4). Comme lui, Cohen, est marxiste, il a une certaine prévention contre Berlin :

I believed in Marx, and in the historical inevitability in which he believed. Isaiah was negative both about my hero’s personality and about his doctrine. My attitude to Isaiah’s negativity was not, like that of some other young leftists, contemptuous. I thought of his books as weighty challenges.

P. 4.

Bien qu’Isaiah Berlin soit opposé au marxisme :

Isaiah has never belittled Marx’s achievement. He describes historical materialism as “without parallel” in its “clarity … rigour … and [intellectual] power,” and Marx as “the true father of modern economic history, and, indeed, of modern sociology.” (Karl Marx p. 116, 4th edition, Oxford University Press, 1978.)

P. 7.

Sur les jugements moraux par Marx :

When Marx exclaims that “capitalist justice is truly to be wondered at!” [Capital I, Penguin 1976, p. 815], when he calls the capitalist a “robber” [Capital I, Penguin 1976, p. 728] and an “embezzler” [Capital I, Penguin 1976, p. 761] he must be understood to be voicing a (fully justified) moral condemnation.

P. 11.

Il a beau être philosophe analytique, Gerald Cohen ne semble pas très rigoureux en matière de citation. Je retrouve bien la première phrase chez Marx à la page dite dans l'édition Penguin. (En 1887, c'était « Admire this capitalistic justice ! », p. 677.) Mais nulle part je ne trouve « robber » ni « embezzler », ni dans le Capital de 1887, ni en Penguin. On trouve p. 728 en Penguin cependant « money he has stolen ». (En 1887, « the money he has robbed », p. 596.) Peut-être un jour Cohen a-t-il noté « robber » p. 728, en paraphrasant Marx, et oublié que ce n'était qu'une paraphrase lorsqu'il a écrit le présent texte sur Isaiah Berlin. Curieusement, il est, ce faisant, plus proche de la première édition en anglais de 1887 que de la nouvelle traduction qu'il utilise, chez Penguin. De même on trouve bien p. 761 « the yearly accruing surplus product, which is embezzled ». (En 1887, « the yearly accruing surplus-product, embezzled », p. 624.)

Quand Isaiah Berlin dit de Marx qu'il défendait le mythe « of a final harmony in which all riddles are solved, all contradictions reconciled » (Karl Marx, 1963, p. 168), Gerald Cohen (p. 12) relève que dans la préface de 1859, Marx n'exclut pas la possibilité de « individual [nonclass] antagonism ».

94 Chapter 5, Complete Bullshit94 I. Deeper into Bullshit

Selon l’Oxford English Dictionary, le mot bullshit a deux sens : 1. un discours objectivement nonsensique, 2. un discours obscur, avec l’intention d’égarer l’interlocuteur. (J’interprète plus que je ne traduis.)

Harry Frankfurt a publié un essai On Bullshit en 1986. Cohen considère que Frankfurt a traité de bullshit surtout dans le second sens, avec la dimension intentionnelle. En bon philosophe analytique, Cohen consacre de longues pages à ces nuances de sens de bullshit.

Cohen raconte ce qui dans son expérience vécue a éveillé son intérêt pour le concept de bullshit. (Et c’est en un sens aussi le point de départ de la partie II ce ce même chapitre complet.)

… bullshit, and the struggle against it, have played a large role in my own intellectual life. They have played that role because of my interest in Marxism, which caused me to read, when I was in my twenties, a great deal of the French Marxism of the 1960s, deriving principally from the Althusserian school.

I found that material hard to understand, and, because I was naive enough to believe that writings that were attracting a great deal of respectful, and even reverent, attention could not be loaded with bullshit, I was inclined to put the blame for finding the Althusserians hard entirely on myself.

P. 94-95.

Il raconte ailleurs comment, au contact de la philosophie analytique, il découvre que si les auteurs althussériens sont difficiles à lire, ce n’est pas que lui, Cohen, ne serait pas assez intelligent, mais parce que les écrits de cette école sont objectivement obscurs et souvent creux, dénués de sens. C’est ce qu’il critique comme « bullshit Marxism », ce à quoi il tentera d’opposer un marxisme analytique, un « non-bullshit Marxism ». (Voir mes notes à propos de Cohen 2000.)

108 II. Why One Kind of Bullshit Flourishes in France

Ceci est un approfondissement de l’analyse du premier sens de bullshit et pose surtout la question de savoir pourquoi un certain culte de l’obscurité sévit chez les intellectuels parisiens.

Cela me touche personnellement, parce que j’ai rencontré la même difficulté. À une époque où je ne lisais pas encore Althusser et les althussériens, ouvrier dans la sidérurgie (de 1971 à 1985), je suis confronté à la crise et je me mets à étudier très sérieusement l’économie (1984-1985). Je suis alors confronté au langage obscur de l’école française de la régulation1.

[À suivre.]

Notes
1.
Ce n’est peut-être pas à proprement parler du bullshit. Il y a des considérations économiques qui ont un sens — qu’on soit d’accord ou non — que l’on peut découvrir dans une certaine mesure en perçant le brouillard du langage ampoulé. J’écris ça quarante ans plus tard. C’est donc un souvenir lointain. Il faudrait que je relise Aglietta et les autres pour voir pourquoi j’ai à la fois le souvenir d’y avoir compris quelque chose et le souvenir d’une langue abominable.