Dominique Meeùs
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Auteurs : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
Auteur-œuvres : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
On pourrait classer ce livre comme orthodoxe modéré. Il est largement conforme aux exposés orthodoxes, comme celui du petit Politzer apocryphe. Je dis orthodoxe modéré parce que chez lui,
Il n’est, en principe, pas question de lois qui, de manière un peu magique, gouverneraient le monde. (Au deuxième paragraphe du troisième entretien, de l’idée que la matière obéirait à des lois, il dit « C’est faux ».) C’est une question de fait : c’est comme ça que le monde est. C’est une formulation prudente, mais néanmoins très catégorique, le toujours et partout va bien dans le sens de la prétention orthodoxe à la généralité. En outre les lois deviennent parfois quand même plus opérationnelles, surtout lorsqu’on aborde la contradiction, moteur de toute chose.
En fin de compte, le livre présente le même défaut que tous les autres enseignements de la dialectique. On ne nous montre pas tant en quoi la dialectique éclaire le monde, pourrait aider à mieux le comprendre, à orienter l’action, les luttes. Il s’agit au contraire de mettre le monde au service de la doctrine dialectique : torturer le monde pour le faire entrer de force dans le préjugé hégélien. Une accumulation d’exemples tirés par les cheveux, non pertinents.
Bob Claessens était un type fin et cultivé. Ceux qui l’ont connu témoignent de ce que ses exposés étaient vivants, passionnants, surtout sur l’art et l’histoire de l’art. Ce livre-ci contient parfois des choses intéressantes, mais beaucoup de bêtises le rendent aussi pénible, aussi insupportable à lire que les autres traités de dialectique de ce genre.
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Je reprends la table des matières et j’y insère mes commentaires. L’intitulé, le contenu des lois change entre chaque auteur. À partir du troisième, les quatre derniers paragraphes1 du premier entretien introduisent ce que sont pour Bob Claessens les quatre lois de la dialectique.
5 Comment sont nés les entretiens sur le matérialisme dialectique (Sarah et Henri Arbuz-Sonnenbluck)7 Premier entretienBob Claessens commence, page 7, en disant « chacun des traits de la dialectique », tandis que d’autres disent des lois. Par la suite, il dit tantôt trait (plus souvent, il me semble), tantôt loi.
9 Qu’est-ce que la philosophie ?Il y a différentes méthodes de pensée (page 16) :
La dialectique est la meilleure méthode de pensée dont l’homme dispose aujourd’hui, parce que c’est celle qui rend le mieux compte de la réalité.
Les sectataires du matérialisme dialectique opposent généralement la pensée dialectique à la « pensée métaphysique ». Cet usage de l’adjectif métaphysique est une private joke de Hegel et de ceux qui ont une culture hégélienne. Il en résulte que beaucoup de marxistes utilisent le mot (et l’enseignent à d’autres) sans même savoir que c’est du langage de secte qui a peu à voir avec ce qu’on appelle métaphysique en philosophie. Bob Claessens est le premier auteur que je lis sur le sujet, qui prenne la peine d’expliquer à ses auditeurs et à ses lecteurs (page 22) que c’est un usage particulier du mot.
Cela dit, il utilise lui-même métaphysique toujours dans le sens hégélien convenu.
24 Première loi de la dialectiqueLe point de vue métaphysique considère les choses dans leur isolement. Linné a classé les animaux et les végétaux et « Classer revient à séparer ». Là, Bob Claessens, dans son combat contre la pensée métaphysique, dérape. Linné rapproche les choses en les classant en genres et en espèces.
Tout influe sur tout. C’est la première règle de la dialectique…
Quand, au lieu de l'Église, c'est la bourgeoisie qui achète les tableaux, cela donne dans l'art une transformation considérable. Cela donne Rembrandt après Van Eyck.
Là, il se laisse entrainer par le désir de montrer le lien entre art et histoire sociale, la montée de la bourgeoisie. Il doit savoir mieux que moi que l'Agneau mystique de Van Eyck est une commande du bourgeois Joost Vijdt, environ deux siècles avant les bourgeois clients de Rembrandt.
26 Deuxième loi de la dialectiqueNon seulement les choses influent les unes sur les autres, mais elles changent tout le temps.
Un grand poncif contre la pensée métaphysique, c'est que, pour ces gens bornés, A est égal à A. (Tandis que Hegel dit : « A devient ». P. 28.) Mais c'est une pauvre caricature. Dire que A est égal à A n'exclut en rien que A soit une chose vivante.
28 Troisième loi de la dialectiqueTout change progressivement jusqu’au moment où ça fait un bond. Tout change progressivement jusqu’au moment où un seuil […] soit atteint. Puis, brusquement, se produit un véritable bondissement en avant qui modifie de façon radicale — nous disons : de façon qualitative — l’objet considéré.
[…]
La loi… s’appelle : la « loi du progrès par bonds » ou bien la « loi de la transformation de la quantité en qualité ».
On met de l'eau sur le feu. « La première loi de la dialectique va jouer : Le feu va influer sur l'eau. » Plus loin : « Tout à coup, ce n'est plus de l'eau, c'est de la vapeur d'eau. » Mais lui-même y revient plus loin et admet qu'il faut un certain temps pour vider la casserole. (Ce tout à coup est un très long coup.)
29 Quatrième loi de la dialectiqueÉvidemment, [les phénomènes] sont mis en mouvement du dehors, mais le plus important est ce qui se passe à l’intérieur du phénomène lui-même. Les phénomènes sont surtout autodynamiques, automoteurs. Ils portent leur moteur en eux-mêmes, il fait partie de leur nature même.
Et quel est ce moteur ?
Ce moteur, c’est la lutte qui se meut à l’intérieur de chaque chose, la lutte entre les éléments contraires qui composent cette chose. Tout objet, quel qu’il soit, est le siège d’une lutte, d’un combat.
On la nomme indifféremment :
On peut la formuler en trois mots :
Ce qui est extraordinaire, c'est que des gens qui avaient découvert cela [un changement] dans un domaine déterminé, n'aient pas aperçu qu'il s'agit d'une règle générale, d'une règle absolument générale qui ne souffre aucune exception.
Il est vrai que les tautologies et les platitudes vides de sens ne souffrent aucune exception.
La science a découvert ainsi divers changements, mais toujours vus isolément. Les humains n'ont jamais vu plus loin que le bout de leur nez. Heureusement pour l'humanité ignorante :
Il a fallu Hegel, et après lui Marx, pour qu'on prenne la hauteur nécessaire et qu'on s'aperçoive du caractère absolu de la loi de la transformation. Hegel l'a alors formulée.
Bob Claessens discute alors (pages 55-56) l'origine du mouvement. Dieu ? L'Idée chez Hegel ? Marx et Engels disent : non. Il n'y a pas quelque chose en dehors de la matière.
Nous dirons que le mouvement est une des « lois » de la matière.
Vous verrez…
Mais ici il faut absolument que j’explique. Absolument. Parce qu’il risque d’y avoir des erreurs. Si vous ne me comprenez pas, je vous en prie, faites-moi signe. Ce n’est pas simple.
Regardez, nous disons pour la facilité du discours :
« La nature, la matière obéit à des lois. »
C’est faux, cette façon de formuler est fausse. Car dire que la matière obéit à des lois, c’est dire qu’il y a quelque part un législateur qui lui impose ces lois. Or ce n’est pas du tout cela. La matière est sa propre légalité. Elle est comme ça. C’est sa façon d’être. C’est son mode d’existence, que d’être comme cela.
À ceux qui pensent que « ça ne changera jamais », on peut opposer des exemples de changements dans l'histoire (Bob Claessens en parle page 68), mais je ne pense pas qu'ils seront mieux convaincus en ajoutant que c'est la deuxième loi de la dialectique. Je ne pense pas que la deuxième loi de la dialectique aide qui que ce soit à envisager qu'on puisse passer du capitalisme au socialisme. (Mais, peut-être, ceux qui sont vraiment pénétrés de la religion dialectique s'en trouvent encouragés à envisager la révolution — et découragés si on ose critiquer leur dialectique.) Ainsi aux objections des narodnikistes en Russie,
À quoi Plekhanov et Lénine répondaient : « Rappelez-vous la deuxième loi de la dialectique… »
De nouveau (page 71) l'exemple de l'eau. Une barre de fer chauffée aussi. Un ver mange (page 72). À force de manger (quantitativement), il devient (changement qualitatif) chrysalide. Celle-ci, après maturation (quantitative) devient (changement qualitatif) hanneton.
Un ovule fécondé se divise (page 73) et les cellules filles se divisent à leur tour. Après un certain nombre (quantité) de divisions, elles se différencient (changement qualitatif).
La volonté forcenée de voir partout la transformation de quantité en qualité conduit alors à des exemples vraiment à côté de la plaque, absolument non pertinents. Engels (page 74-75) compare des oxydes d'azote de formule différente. Il n'y a là aucun processus d'augmentation. Des choses de taille différente sont différentes. Là belle affaire ! Bob Claessens, en bon élève, suit alors Engels dans ce genre d'erreur, avec la table de Mendeleev. Ce n'est pas parce qu'on classe des corps différents dans une table, par ordre de grandeur, qu'il y a là une quantité qui se transforme en qualité. C'est d'un bête à pleurer.
Cinquième entretien 81 Troisième loi de la dialectique (suite)93 Quatrième loi de la dialectiqueC’est la loi la plus importante parce qu’il s’agit du moteur de tout mouvement : la contradiction.
Mais (pages 95-96) la première loi met en avant les interactions. Il y a donc conflit apparent entre l’idée d’une action extérieure et celle d’un moteur intérieur.
Voici la réponse : « C’est l’un et l’autre ». Les lois de la dialectique agissent toujours ensemble.
Les « lois » de la dialectique ne sont que des traits, mais voici qu’elles agissent quand même.
Sixième entretien 100 Quatrième loi de la dialectique : L’unité des contrairesContinuant sur la quatrième loi, il revient sur la question du moteur interne et des influences externes :
… Tout phénomène comporte une contradiction latente. Cette contradiction interne mûrit sous l’influence de la première loi de la dialectique (celle qui dit que tout agit sur tout). Nous voyons alors la contradiction latente se développer, devenir antagonistique, entraîner le processus en avant, le modifier totalement.
Non seulement les « lois » agissent, mais elles agissent aussi l’une sur l’autre. On pourrait dire que telle chose ou tel phénomène comportent des éléments contradictoires pouvant conduire à un changement, et que cela est déclenché par tel ou tel éléments extérieurs. Mais ici, Bob Claessens oublie toute prudence : le déclencheur, c'est la première « loi » de la dialectique.
Septième entretien 122 Quatrième loi de la dialectique (suite) : L’Universalité de la ContradictionHuitième entretien 146 Quatrième loi de la dialectique (suite)Neuvième entretien 178 Quatrième loi de la dialectique (suite) : La contradiction et l’antagonisme — La dialectique de la penséeDixième entretien 194 Quatrième loi de la dialectique (suite) : La spécificité de la contradictionOnzième entretien 224 Quatrième loi de la dialectique (suite)244 En guise de bibliographie