Dominique Meeùs
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Thomas Cirotteau, Jennifer Kerner, Éric Pincas, Lady Sapiens, 2021

Thomas Cirotteau , Jennifer Kerner , Éric Pincas , Lady Sapiens : Enquête sur la femme au temps de la Préhistoire, Les Arènes, Paris , septembre 2021, 251 pages, ISBN : 979-10-375-0408-1.
Il y a aussi début 2022 une édition américaine aux Éditions MultiMondes à Montréal, 251 pages, ISBN : 978-2-89773-270-9.
« À l’origine du livre, il y a le film documentaire Lady Sapiens, une enquête scientifique écrite par Éric Pincas, Thomas Cirotteau et Jacques Malaterre ; réalisée par Thomas Cirotteau… ». Production Little Big Story et Ideacom International. (Bandeau de couverture. Aussi note 2, page 12.)
Préface de Sophie Archambault de Beaune .

Que savons-nous de la femme dans la Préhistoire ?

Trente-trois des plus grands spécialistes mondiaux (préhistoriens, anthropologues, archéologues, ethnologues, généticiens) tentent de répondre à la question dans cette enquête inédite. Chapitre après chapitre, les idées reçues et les préjugés sont déconstruits, preuves à l’appui, afin de redonner à Lady Sapiens toute sa place dans l’histoire de l’humanité.

Quatrième de couverture.

Voyant annoncer la contribution de trente-trois spécialistes, je me suis attendu à un livre réunissant trente-trois contributions signées. Non, le livre a bien trois auteurs seulement (plus une préfacière). Ces auteurs, au fil de leurs considérations, sont amenés à dire : au vu de telle découverte dans des fouilles, de telle observation, « Untel se demande si peut-être… », « Unetelle estime qu’il n’est pas impossible que… ». (Je n’ai pas compté si les Unetelle et les Untel mentionnés au fil du texte sont bien trente-trois.) Il y a beaucoup de questions et beaucoup de suppositions, d’indications, peu de réponses nettes. Il est vrai qu’on ne dit pas que les trente-trois spécialistes répondent, on dit bien « tentent de répondre » et ils le tentent parfois par personne interposée, les auteurs, parfois dans une citation1. Enfin, je pense bien que ces trente-trois personnes sont des spécialistes. Je me demande si on n’en fait pas trop pour la présentation du livre en les disant parmi les plus grands du monde.

La présentation un peu prétentieuse de ce livre un peu faible ne change rien au fait que je suis content de l’avoir trouvé et que je l’ai lu avec intérêt. Même si le plus souvent, il n’y a pas de réponse, les questions sont passionnantes et je suis heureux d’apprendre que plein de gens y travaillent sérieusement, que certaines réponses pourraient venir.

Je n’ai pas vu que les auteurs nous disent de qui on parle. Heureusement, la préfacière précise, page 15, que c’est dans « la période appelée le Paléolithique supérieur (entre − 40 000 et − 10 000 ans) ». Avec ça, on ne sait toujours pas où. Comme c’est un livre français, ce pourrait être en Europe de l’Ouest. Beaucoup de sites mentionnés sont français, sauf dans la ligne de temps plus ancienne des pages 6 à 9. Cela semble être en fait plus largement toute l’Europe. À propos de la couleur de peau, page 55, ce sont « les premiers Homo Sapiens arrivant en Europe ». Plus précisément p. 56 « en Europe de l’Ouest ». Cela s’étend à l’Italie (p. 61), la Roumanie (p. 62), la Moldavie et l’Allemagne (p. 63), les bords du lac Baïkal (p. 76), Moscou (p. 80). Page 65, on va jusqu’en Éthiopie, mais sans doute là à titre de comparaison. L’usage de l’ocre en Afrique pourrait remonter 300 000 ans (p. 64), bien avant la période considérée dans cette étude du Paléolithique supérieur européen. On fait remonter l’histoire des vêtements de fourrure à 120 000 ans (p. 71).

Ainsi, bien que les auteurs n’aient pas précisé l’étendue de l’étude, nous savons son étendue dans le temps par la préfacière et différentes indications peuvent nous faire penser qu’il s’agit de l’Europe. Je me pose alors la question de la diversité, qui n’est autant dire jamais abordée. On va nous décrire, autant que faire se peut, la position de la femme dans l’organisation sociale de ces gens, les Européens de − 40 000 à − 10 000 ans, comme si c’était un seul groupe culturel dont la culture n’a pas beaucoup varié sur trente mille ans. Ça n’a bien sûr aucun sens et je suis convaincu que ni les trente-trois spécialistes ni les trois auteurs ne pensent cela, mais ça n’intervient autant dire nulle part dans le livre. On nous dit froidement que les gens se comportaient probablement comme-ci et les femmes comme ça, dans l’absolu, dans toute l’Europe pendant trente mille ans ! Si le livre donne l’impression d’un grand bavardage informel, c’est pour cette raison parmi d’autres. Au fait, le singulier de Lady Sapiens, c’est une promesse dont on sait qu’on ne pourra jamais la tenir, qu’elle n’a pas de sens. Ce nom propre en deux mots dans le titre constitue déjà une arnaque, plus encore, ce personnage de Lady Sapiens et la répétition du singulier dans la quatrième de couverture. On passe au pluriel dans la dernière phrase, mais ce n’est pas mieux avec « de femmes et d’hommes unis dans une destinée commune dont nous sommes les héritiers ». (Parfois la quatrième de couverture, ce sont des arguments de vente de l’éditeur. Ici cette dernière phrase est bien des auteurs : c’est, à la lettre, la dernière phrase de la conclusion, p. 242.) Pendant quarante mille ans en Europe, des groupes se sont séparés, les guerres et les migrations ont dilué les héritages, des cultures ont été créées presque à nouveau, chacune ne reprenant qu’une très petite partie, chaque fois différente, de ces héritages dispersés.

Tiens, après avoir négligé ça tout au long du livre, au point de ne même jamais soulever la question, jusqu’à l’absurde, voilà qu’ils la posent explicitement tout à la fin, page 239 ! Alors tout le livre, on nous expose d’hypothétiques généralités (plus quelques platitudes) et puis, page 239 et encore page 241, non, ça ne tient pas, ce n’est pas ça.

L’épanouissement d’une nouvelle cellule familiale était une aventure dont Lady Sapiens était probablement la cheffe d’orchestre… Les chercheurs ignorent les subtilités d’organisation des familles préhistoriques, mais certaines règles peuvent tout de même être déduites de l’analyse génétique des populations anciennes. Évelyne Heyer souligne par exemple, à la lumière d’études génétiques, que l’inceste devait être proscrit, puisque l’on sait que « pendant la Préhistoire, les mariages entre apparentés proches sont une exception ».

Génétiquement parlant, les unions consanguines peuvent être néfastes à la santé de la progéniture, et il semble que les humains de la Préhistoire connaissaient les lois du sang, du moins intuitivement. Il est possible que cette constatation empirique ait entraîné l’établissement d’interdits auxquels nous nous soumettons toujours aujourd’hui.

P. 86.

La première phrase déjà fait problème. (Elle est assez exemplative de l’écriture fantaisiste de tout le livre.) Il se peut que l’on sait que les humains d’alors formaient des cellules familiales, qu’ils vivaient en couple monogame (éventuellement monogamies successives). Moi, ça m’intéresse et je ne le sais pas. On aurait pu me le dire. Il se peut qu’on n’en sache rien, alors il ne fallait pas l’écrire. En outre, on ne parle pas de la formation du couple, mais, le couple étant formé, de « l’épanouissement » de la famille. Est-il probable que Lady Sapiens en ait été la « cheffe d’orchestre » — pour autant que l’on comprenne « épanouissement » et « cheffe d’orchestre » — parce qu’on a des indications dans ce sens, mais qu’on oublie de nous les dire, ou parce qu’il est bien connu que l’épanouissement de la famille, c’est une mission qui en tout temps incombe de droit à la femme parce qu’elle est femme ?

On suppose que les humains de la Préhistoire (qui deviendront éleveurs à l’étape suivante) savaient que les grossesses sont conséquence des rapports sexuels. Parce que des études génétiques montrent qu’ils sont exogames, on risque l’hypothèse qu’ils avaient une connaissance des inconvénients possibles de la consanguinité, « du moins intuitivement ». On part du principe (?) : si les humains sont exogames, il leur faut une bonne raison, une raison consciente « du moins intuitivement ».

Je ne suis spécialiste ni des hommes ni des animaux, mais j’ai lu que les chimpanzés sont phylogénétiquement exogames patrilocaux2. (Les adolescentes sont invitées à aller se faire voir ailleurs.) (Les chimpanzés peuvent développer des cultures, mais l’universalité de leur exogamie fait penser qu’elle est phylogénétique et non culturelle. Par ailleurs, la science nous apprend maintenant que les animaux sont plus intelligents qu’on ne l’a longtemps cru. J’aime à considérer mes cousins chimpanzés comme intelligents. Il semble cependant exclu qu’ils aient pu avoir et partager entre eux une opinion, même « du moins intuitivement », sur les inconvénients de la consanguinité.) Depuis que la branche qui conduit à nous s’est séparée de celle qui a conduit aux chimpanzés, l’évolution nous a donné un cerveau de plus en plus gros qui fait plus de place à la culture. Mais doit-on exclure qu’il soit resté au terme de cette évolution, chez les Homo Sapiens du Paléolithique supérieur, un reste de tendance phylogénétique à l’exogamie ? À mon niveau naïf, cela aurait un sens de considérer que jusqu’aujourd’hui, l’exogamie phylogénétique est la base, mais qu’elle a été (reste à voir depuis quand) presque entièrement masquée, remplacée par des règles culturelles d’exogamie, ou parfois d’endogamie. Mais peut-être est-il impossible de détecter éventuelle une exogamie phylogénétique derrière l’écran d’une forte exogamie culturelle, intentionnelle.

Pour en revenir à l’hypothèse d’une exogamie « médicale » à la Préhistoire, bien sûr tous les produits de relations consanguines ne sont pas affectés, le danger est donc loin d’être évident, on ne peut l’observer que dans des groupes assez nombreux sur une assez longue période, d’où il faut conclure que les gens du Paléolithique supérieur européen étaient aussi statisticiens hors pair. Sans doute entretenaient-ils de grosses banques de données sur l’état de santé des membres du groupe, données dans lesquelles ils procédaient ensuite à du data mining.

Si une telle connaissance de la génétique des populations, même « du moins intuitivement », a existé à la Préhistoire, il est remarquable aussi qu’elle se soit perdue. En effet ce n’est qu’au 19e siècle (de notre ère, je précise) que la question est revenue sur le tapis et elle était alors encore très disputée.

La question de l’exogamie revient page 91 à propos de patrilocalité, mais, de nouveau, on sent bien que pour les intervenants la possibilité d’une exogamie phylogénétique ne leur traverse même pas l’esprit.

On donne page 140 de Kristen Hawkes une remarque très importante : une basse espérance de vie n’exclut pas que les gens vivent relativement vieux ; l’espérance de vie est affectée par les morts infantiles et les accidents qui frappent certains jeunes adultes, elle ne dit pas du tout l’âge ordinaire de la mort des autres.

Ceci introduit la discussion par Kristen Hawkes de l’aide des femmes plus âgées dans la garde et dans l’éducation des enfants. Pour ces femmes, il s’agirait : « des enfants de leur fille. Ou de leur belle-fille… ». Si les gens de la Préhistoire sont exogames patrilocaux, la fille a quitté le groupe de sa mère et ne peut recevoir d’elle aucune aide. Dans ce système, les femmes sont étrangères au groupe et aussi étrangères entre elles, entre générations et dans la même génération. (Sauf le cas où un groupe aurait adopté deux adolescentes issues d’un même autre groupe.) Une aide mutuelle ne serait pas conséquence de liens familiaux, mais de solidarité entre femmes. Cette solidarité inattendue entre femmes, solidarité en tant que femmes et non en tant que parentes, pose un problème passionnant et difficile sur l’entraide entre humains et entre femmes, sur l’empathie, l’altruisme et cette sorte de choses. Cela ne semble pas traverser l’esprit de Kristen Hawkes, bien que cette question semble relever précisément de son sujet de recherche. Quant aux trois auteurs du livre, ils restent de marbre. Ils ont déjà oublié qu’ils ont écrit une cinquantaine de pages avant quelque chose sur l’exogamie et la patrilocalité.

Jean-Jacques Hublin, cité p. 143, affirme que « chez les singes », les femelles âgées auraient moins de chance de survie. (La langue française, avec le mot singe, n’indique pas la différence entre deux groupes de singes très différents. Pour faire la différence, il faut faire l’effort d’écrire, le cas échéant, grand singe.) J’ai de mes lectures sur les grands singes des souvenirs moins négatifs que ceux de Hublin. Bien sûr, il faut garder à l’esprit qu’une bonne partie de la littérature sur les chimpanzés porte sur des groupes en captivité. Je me demande cependant si les anthropologues et paléontologues ne gagneraient pas (comme plus haut à propos de l’exogamie patrilocale phylogénétique) à faire plus considérations comparatives avec nos cousins grands singes.

Kristen Hawkes conclut le chapitre 5 sur la famille en supposant que le transfert aux mères de savoir-faire maternel des femmes plus âgées doit être beaucoup plus ancien que la période couverte par ce livre, « peut-être deux ou trois millions d’années », dit-elle, citée p. 144, soit peut-être avant même le genre Homo.

Si on tenait plus compte des chimpanzés, on aurait eu là une belle transition vers le chapitre 6. En effet, on a observé chez les chimpanzés que ce sont le plus souvent les femelles qui introduisent de nouvelles techniques dans la culture3. C’est sans doute qu’elles y sont motivées par la charge de nourrir des enfants en plus d’elles-mêmes. Cependant il ne s’agit plus là du tout de savoirs maternels de femelles plus âgées, mais de transmission, par de jeunes femelles, d’innovations techniques dont tout le groupe profite, mâles et femelles.

Le très important chapitre 6, c’est la participation des femmes à la production sociale. Il y a des indications que si parfois des femmes aussi ont chassé, c’était en tout cas plus rare que les hommes. Cela ne veut pas dire que les femmes ne faisaient qu’attendre le retour du chasseur. Le travail social, ce n’est pas seulement les silex taillés que l’on retrouve, mais aussi les paniers, les vêtements et autres choses qui ne laissent que peu de traces. Pour l’alimentation, ce n’est pas seulement la chasse au gros gibier, mais aussi la chasse au petit gibier et l’alimentation végétale. Cela fait beaucoup d’activités importantes pour les femmes et pour les hommes. On peut donc supposer que les femmes ne jouent pas un rôle moins important, mais il est difficile d’en dire plus.

Des tombes plus riches sont sans doute le témoignage de l’importance de la personne morte. On a trouvé quelques tombes de femmes exceptionnelles, mais on ne sait rien d’elles. Là de nouveau (chapitre 7), on ne peut faire que constater qu’on ne sait pas grand chose de la position des femmes sur le plan de l’autorité dans le groupe.

Les isotopes du calcium du lait maternel ont une signature très particulière et unique. Mesurer le taux de calcium maternel à différents endroits de la dent, donc a différents âges de sa croissance, nous permet donc de récolter des données sur l’âge du sevrage.

Vincent Balter, cité p. 132.

On ne peut pas observer les chasseurs-collecteurs du Paléolithique supérieur. Par contre, divers voyageurs ont observé des chasseurs-collecteurs dans les derniers siècles et on peut encore en étudier maintenant. On admet méthodologiquement que c’est mieux que rien, à condition d’être prudent. Les observateurs du passé n’avaient pas la prudence scientifique qui est la nôtre aujourd’hui. (Situation, mode de vie comparables, sans doute, mais le livre rappelle p. 176 : « les chasseurs-cueilleurs actuels ne doivent en aucun cas être considérés comme les descendants directs des préhistoriques, comme on le pensait au 19e siècle ».) Les chasseurs-collecteurs récents sont les plus contaminés par la civilisation. Cependant, on peut penser que dans une situation, dans un mode de vie comparables les chasseurs-collecteurs observés nous offrent au moins une indication sur ce que pouvait être la culture, l’organisation sociale de ceux de la préhistoire. C’est à prendre cum grano salis.

Pour conclure, je dirais que le livre offre une synthèse très légère. Un auteur comme Christophe Darmangeat, dans un livre (Darmangeat 2022) dont le sous-titre est Aux origines de l’oppression des femmes, fait une synthèse beaucoup plus dense. Les trois auteurs de Lady Sapiens tentent de dresser un tableau de la situation de la femme à partir d’un certain nombre d’apports de trente-trois spécialistes. Christophe Darmangeat n’est ni paléontologue ni archéologue ni ethnographe, il est économiste, mais, parce qu’il se pose la question de l’origine de l’oppression des femmes, il a lu beaucoup de la littérature en paléontologie, archéologie et ethnographie et fait une synthèse beaucoup plus complète que quelques phrases de trente-trois spécialistes. Il est vrai qu’on a d’abord travaillé à faire un film et qu’un film n’est pas un livre scientifique. Ceci est le livre tiré du film Lady Sapiens.

Trouvé chez Pêle-Mêle à Bruxelles fin juillet 2022.
Notes
1.
Les citations sont données sans référence. La Bibliographie indicative, en fin de volume, offre des suggestions de lecture, mais on y retrouverait sans doute aussi la source des citations des trente-trois spécialistes.