Dominique Meeùs
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The Flight From Materialism, Catalyst, vol. 8 no. 3, Fall 2024.
En ligne, c’est https://catalyst-journal.com/2024/12/the-flight-from-materialism, mais… « Sorry, but this article is available to subscribers only. » Je travaille donc sur la réédition qu’en a faite Jacobin en https://jacobin.com/2025/05/materialism-socialism-democracy-left-wing sous un titre différent : « Materialism Is Essential for Socialist Politics ». L’article a par la suite été publié en traduction dans la revue Lava en français comme « Fuir le matérialisme » (titre que je trouve malheureux, https://lavamedia.be/fr/fuir-le-materialisme/) et en néerlandais comme « De vlucht voor het materialisme » (https://lavamedia.be/de-vlucht-voor-het-materialisme/). La réédition Jacobin a l’inconvénient d’avoir supprimé les notes, tandis que les traductions de Lava, partant de Catalyst, ont les notes1.
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Le marxisme et tout le courant socialiste2 sont traditionnellement associés au matérialisme. Dans un passé récent, les sociologues se sont mis à rejeter le matérialisme. Je vois Vivek Chibber depuis « Rescuing Class From the Cultural Turn », 2017 et peut-être avant) prendre la défense du matérialisme en cherchant à le concilier avec le tournant culturel qui le menace, mais il ne semble pas avoir bien réussi puisque sept ans après, il tire la sonnette d’alarme.
Il distingue trois sens de matérialisme (plus loin dits trois éléments) :
Le troisième élément est caractéristique du libéralisme bourgeois de Vivek Chibber qui pense la société comme collection d’« agents » économiques rationnels cherchant en tout leur intérêt. J’y reviens plus loin.
Pour Chibber, le marxisme, c’est surtout son troisième élément (peu marxiste à mon estime), qui implique les deux autres, parce qu’on ne peut penser des agents motivés par leurs propres intérêts si les agents et leurs intérêts n’étaient qu’imaginaires. L’écart par rapport à ces trois éléments vient, dans le tournant culturel, entre autres d’un relativisme postmoderniste et postcolonial.
Mais voilà que le troisième élément se divise en deux composantes macro et micro (dont le micro est le seul considéré dans l’énumération ci-dessus). Le macro que Chibber ajoute maintenant, c’est « the view that history is governed by technological development ».
This is the claim that Karl Marx propounded in his preface to A Contribution to the Critique of Political Economy and G. A. Cohen brilliantly elaborated in his classic Karl Marx’s Theory of History: A Defence.
C’est de la foutaise. Les thèses dans cette préface, Marx les avance comme hypothèses de travail, il ne les assène pas comme vérité définitive. Ensuite le moteur de l’histoire pour Marx dans cette préface, ce n’est pas le développement technologique. Dans diverses sociétés, les forces productives peuvent progresser (mais tout aussi bien parfois régresser). Il peut y avoir à certain moment une tension entre forces productives et relations sociales, une crise, qui entraîne un changement dans la société. La thèse que « history is governed by technological development », ce n’est pas de Marx, mais des « brillantes » élucubrations analytiques de Cohen, un jeu du philosophe analytique Gerald Cohen sur la logique possible qu’il voit entre les notions abordées par Marx dans la préface.
According to Marx, history is governed in lawlike fashion by the progressive development of the productive forces. And social relations adjust functionally to the forward market of productive forces. Ideas and ideology are functionally subordinated to the production relations — the class relations — that are dominant at the time, which in turn are explained by the level of the productive forces. Recently that theory has come under a lot of criticism. I myself have criticized it as being probably implausible, but it was for the longest time taken for granted by Marxists as an instance of materialism.1
1.Vivek Chibber, “What Is Living and What Is Dead in the Marxist Theory of History”, Historical Materialism 19, no. 2 (2011).↵
Cette foutaise, elle serait donc bien due à Marx et les marxistes sont bien naïfs de l’avoir crue et d’avoir considéré ça comme du matérialisme, tandis qu’un esprit éclairé comme Vivek Chibber l’a critiquée comme probablement non plausible. Qualifier une thèse de probablement improbable est incontestablement une critique sérieusement analytique. (Que Chibber critique cette thèse de la primauté du développement technologique pourrait donner à penser que « brilliantly elaborated », plus haut sur Cohen, est ironique.)
Après ce détour par la composante macro du troisième élément du matérialisme de Chibber, on revient à la composante micro (d’abord mentionnée seule dans le troisième élément, le matérialisme social) qui est le vrai sujet de l’article.
Marx, pour que j’en ai lu, rejette (au moins depuis l’Idéologie allemande) tout apriori philosophique sur la nature humaine. Comme les autres animaux, ils ont besoin d’énergie pour vivre et se reproduire. On peut voir que les humains ont la particularité de produire leurs moyens d’existence et de le faire dans certaines relations sociales. On part alors de ces faits et pas d’un apriori philosophique.
L’idéologie libérale bourgeoise part, elle, bien d’un apriori philosophique : l’humain est un agent économique rationnel qui en tout chose cherche avant tout son intérêt personnel. Vivek Chibber fait sien l’apriori libéral bourgeois, mais l’attribue à Marx. Il n’a sûrement pas lu chez Marx les mêmes choses que moi. Sa composante micro du troisième élément du matérialisme, c’est précisément cet apriori libéral bourgeois et cela sous-tend tout l’article de Chibber.
One can easily see how this premise generates both a political economy of capitalism and a theory of class conflict.
De fait, les libéraux bourgeois avaient de cette « premise » tiré une économie politique et, que ça plaise ou non à Chibber, Marx a écrit le Capital pour critiquer cette économie politique que Chibber veut encore, pour notre salut, nous inculquer trois siècles après la naissance d’Adam Smith.
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À suivre, to be continued…