Dominique Meeùs
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Vivek Chibber, « Rescuing Class From the Cultural Turn », 2017

Vivek Chibber, Rescuing Class From the Cultural Turn, Catalyst vol. 1 no. 1, Spring 2017. Online : https://catalyst-journal.com/2017/11/cultural-turn-vivek-chibber.
Il y a aussi de cet article des éditions, de qualité inégale, en français et en néerlandais.

Il y aurait un cultural turn dans la conception des classes sociales. (Le conditionnel exprime mon ignorance. Il y a une page https://en.wikipedia.org/wiki/Cultural_turn.) L’essentiel, pour des tenants de ce courant, est que :

… social practice cannot be understood outside of the ideological and cultural frames that actors carry with them — their subjective understandings of their place in the world.

Vivek Chibber poursuit :

A natural consequence of this shift has been the declining influence of the idea that class is fundamentally about interests and power, and a corresponding turn away from the macro-level class analysis associated with Marxian theory.

Attention qu’il ne s’agit pas ici des classes ou d’une classe, mais du concept de classe chez les sociologues. Par le titre du présent article, « Rescuing Class From the Cultural Turn », Chibber ne prétend pas voler au secours de la classe ouvrière pour la sauver d’un mystérieux danger culturel qui la menacerait, mais d’en revenir à un certain concept de classe. Quand dans la phrase citée, il écrit interests et power, il ne s’agit pas de l’intérêt ou du pouvoir d’une classe, mais, de l’intérêt ou du pouvoir d’individus, agents rationnels qui appartiennent à une classe — je cite plus bas : « defined by agents’ objective location within a social structure ». Le mot macro dans la citation est sa seule occurrence dans le présent article. Je le retrouve dans Chibber 2024 comme composante de ce qu’il appelle matérialisme social, composante macro aussi vite abandonnée pour la composante micro, le point de vue individuel des agents rationnels qui sous-tend toute la pensée de Chibber.

Une conséquence du glissement culturel est de donner une plus grande importance à des aspects contingents, aux différences, aux identités. Cependant la globalité de l’extension du capitalisme montre une unité dans les différences et cela induit une prise de conscience qu’on ne peut tout réduire au culturel. Vivek Chibber trouve, de ce retour à un point de vue plus matérialiste, un signe dans le succès du Capital de Thomas Piketty, où l’auteur montre, au-delà des disparités mondiales, des constantes dans l’inégalité des revenus entre catégories sociales. Chibber cite aussi Wolfgang Streeck (Re-Forming Capitalism et Buying Time). Il mentionne aussi chez William Sewell, figure du tournant culturel dans les années 90, une évolution, un « return to capitalism »1.

Vivek Chibber estime qu’il est temps de raviver une analyse marxiste de la classe et du capitalisme. Cependant, les protagonistes du tournant culturel ont abordé des aspects qu’il faut effectivement considérer dans l’analyse de la société et la défense du matérialisme en sociologie doit en tenir compte.

Any response to the cultural turn, then, has to take account of these worries and show that, whatever arguments there are in favor of materialism, they have to acknowledge the ubiquity of culture.

In this paper I develop an argument in defense of such a materialist class analysis. I mean by this a theory in which class is defined by agents’ objective location within a social structure, which in turn generate a set of interests that govern those agents’ social action. But I will show that a theory of this kind does not have to run afoul of the basic arguments of the cultural turn. Indeed, I will show that class does operate through culture, but it does so in a way that preserves the autonomous influence of economic structure. The issue, therefore, is not whether agents’ meaning orientation influences social action, but how it does so.

Ce faisant, il s’écarte d’une théorie de classes plus traditionnelle [de qui ?], vision de la structure sociale qui n’est pas tenable, « this image of social structure cannot be sustained ».

Dans la citation ci-dessus, on retrouve, comme dans tout ce que j’ai lu de Chibber, le vocabulaire, importé en sociologie, de l’économie libérale : il n’est pas question, comme chez Marx, d’êtres humains ne vivant jamais que dans des rapports sociaux, mais de l’abstraction d’un individu agent économique rationnel poursuivant invariablement ses intérêts propres. Dans une conception marxiste de l’histoire de l’humanité, on parle de classes à partir du moment où un groupe accapare systématiquement un surplus prélevé sur le fruit du travail d’un autre groupe (par ailleurs alors obligé de produire plus qu’il ne lui est nécessaire). C’est ce prélèvement qui constitue ces deux groupes en classes. On ne peut avoir une classe isolément. Il n’y a de classes que dans cette relation2. Le concept de classe est fondamentalement relationnel. Les classes en relation sont constituées par le fait du prélèvement d’un surplus de l’une par l’autre.

Quand Chibber écrit :

c’est absurde. Ce qui est premier chez lui, c’est (1) une « social structure » et de là, (2) une classe, collection d’individus, les « agents » qui ont en commun une certaine position dans la structure. Cette position, l’appartenance à la classe, détermine (3) des intérêts, lesquels (4) gouvernent l’action sociale des agents. Mais pour le marxisme, qui a, il me semble, une vue plus juste de la réalité historique, c’est tout le contraire. Pour retrouver la réalité, il faut dans un permier temps passer en revue dans l’ordre inverse de Chibber les éléments qu’il avance :

Ayant remis les faits dans l’ordre, il faut encore y inverser la causalité de Chibber. C’est le fait de l’extorsion (4) d’un surplus qui est premier, relation sociale constitutive de la « social structure » en société de classe et donc des deux classes en présence3. (Pour les exploiteurs, l’intérêt (3) d’exploiter est de l’ordre de la tautologie.)

Materialists [who ?] cannot agree that social action is governed by agents’ meaning orientation, but then deny that meaning and culture are built into class structure any less than they are into class formation. If the latter is steeped in culture, then so must be the former.

Une double négation (deny that… are built — any less than they are) rend la phrase difficile, pour moi du moins.

Au début de la phrase, on trouve une constante chez Chibber : il a toujours raison contre des opposants (les matérialistes, les marxistes…) jamais clairement désignés si ce n’est par le fait que ceux-là, bien sûr, ils ont toujours tort. Dans l’alinéa suivant, il s’attaque de même à une thèse de « la théorie matérialiste de la classe, particulièrement dans sa variante marxiste » sur l’identité de classe, thèse qui, comme vous pouviez vous y attendre, est « arbitraire ».

Any acceptable theory of class has to account for the fact that within the modern class structure, workers’ identification with their class is more likely the exception, not the rule, and therefore the absence of class consciousness is not a deviation from the norm but rather is the norm.

Là on touche du doigt le vrai problème des marxistes : ils croient naïvement qu’il puisse y avoir chez les prolétaires une solidarité de classe et que les prolétaires pourraient avoir conscience de cette solidarité. Je suppose que si les marxistes croient une telle chose, c’est qu’ils ont un contact avec la classe ouvrière. Mais pour un sociologue analytique comme Chibber, on ne peut pas partir de la réalité de la classe ouvrière. Une sociologie vraiment scientifique ne peut se baser que sur la logique des intérêts propres d’agents rationnels individuels.

Parmi toutes les structures qui intéressent les sociologues (il ne dit pas quelles autres structures) la structure de classes est particulière en ce qu’elle met en jeu la survie même des agents rationnels. Et là, quelque chose de surprenant, que Chibber est en mesure de nous apprendre parce qu’il se fonde sur principe de la poursuite de l’intérêt personnel : dans la structure de classes, les prolétaires et les capitalistes n’ont pas la même attitude. Long développement de ça dans deux sections : La logique du travail salarié et La logique d’être un capitaliste.

La logique du travailleur salarié, nous apprend Chibber, vient de ce qu’il doit travailler pour vivre. Cela prend deux pages difficiles, mais l’essentiel c’est que cette nécessité préserve l’autonomie de l’intérêt personnel de l’individu. C’est ainsi que partant du principe de l’individualisme et en s’en tenant strictement à l’individualisme à chaque tournant du raisonnement, on en arrive heureusement à conclure sur l’individualisme. C’est une grande victoire de la sociologie analytique.

La logique du capitaliste ne tient pas du tout à l’Éthique de Weber, ni à sa culture, ni à son pays, mais à la poursuite rationnelle de l’intérêt personnel du capitaliste dans le cadre du capitalisme.

Marx à parlé brièvement du passage de la classe en soi à la classe pour soi, mais « il est possible de reformuler ça comme une théorie causale raisonnable » en montrant la rationalité de l’action collective. Mais même si on peut reformuler l’argument de Marx « sous une forme causale acceptable », l’histoire a fourni contre Marx des « objections convaincantes ». Les ouvriers ne se comportent pas toujours comme Marx l’aurait voulu. (Chibber ne nous dit pas clairement ce que Marx voulait et ce que les ouvriers parfois ne veulent pas écouter. Il est plus facile d’avoir raison contre un portrait suffisamment vague de son opposant.) Pour se sortir de cette difficulté, il importe de repartir, vous l’avez deviné, de l’intérêt individuel des agents rationnels, dont les intérêts pourraient parfois converger.

Au chapitre suivant on passe aux luttes des travailleurs, au problème de l’intérêt de l’action collective pour des individus rationnels. Bien sûr, pour commencer, Marx a toujours tort.

The key to the puzzle of class formation is that optimistic prognostications like Marx’s, even when they are presented in a defensible causal language, skip a crucial step. They focus on the causal mechanisms that might incline workers toward class organization, but fail to describe those aspects of the class structure that mitigate against this course of action.

Tels quels, les écrits de Marx sont indéfendables. Marx n’étant pas un sociologue analytique, il faut le reformuler « dans un langage causal défendable ». Mais ça ne suffit pas parce que Marx a une vision unilatérale. Il est incapable de voir les deux côtés du problème.

Chibber fait de Marx, des matérialistes, des marxistes des épouvantails pour mieux les combattre (comme tel autre combattait les moulins à vent).

Pour ce que j’ai lu en diagonale dans cet article et dans d’autres, je pense qu’on trouverait pratiquement à chaque alinéa les mêmes erreurs ou d’autres du même genre, procédant de son approche libérale et de son ignorance du marxisme. Il pourrait être intéressant de les relever, mais il n’y a que vingt-quatre heures dans une journée et j’ai bien d’autres centres d’intérêt. Je vais donc arrêter ici, d’autant qu’en outre, je veux quand même prendre le temps d’écrire quelque chose aussi sur un très bizarre article de Chibber fin 2024.

On est en droit de me trouver injuste de critiquer Chibber sur le début de son article et sur un survol du reste. (J’ai beaucoup lu de lui ces derniers jours, mais trop rapidement.) Je laisse au lecteur la possibilité d’analyser plus avant et… de se convaincre ainsi que, dans les grandes lignes au moins, j’ai raison.

Notes
1.
J’ai relu plusieurs choses de Chibber avant d’entreprendre la recension de cet article-ci. Je pense ne pas exagérer en écrivant que jamais Chibber ne s’occupe du monde (du monde « without us », disait Hobbes, « out there » dit-on maintenant), jamais de la société dans laquelle nous vivons et lui aussi, mais seulement des idées, des concepts que lui-même et ses collègues sociologues académiques utilisent pour analyser la société. Le « retour au capitalisme », ci-dessus, ne vise pas une restauration du capitalisme dans d’anciens régimes socialistes mais le retour à la considération par les sociologues du concept de capitalisme.
2.
C’est à Geoffrey de Ste Croix que je dois cette conception factuelle des classes et de la lutte de classes. Lorsqu’à Athènes de gros propriétaires exploitent le travail d’esclaves, cela constitue en classes ces propriétaires d’une part et leurs esclaves d’autre part, et le fait même de cette exploitation, acte agressif de la première classe contre l’autre, est bien de la lutte de classes, qui ne demande en aucune manière de conscience de classe ni des uns ni des autres, ni de lutte de classes en retour de la part des esclaves. (Ceci s'oppose au point de vue d’autres auteurs, que les esclaves, par manque de conscience de classe, ne constitueraient pas une classe.)
3.
Écrivant ceci, je pense — plus près de nous que l’histoire de l’apparition des classes — aux deux classes fondamentales sous le capitalisme : capitalistes et prolétaires. Me vient alors à l’esprit l’objection : n’y a-t-il pas une classe des indépendants (paysans, artisans, professions libérales…) ? Mais je pense que la classe des travailleurs indépendants n’existe en tant que classe qu’en tant qu’elle se distingue des deux classes fondamentales. Supposons une hypothétique société marchande constituée seulement de travailleurs indépendants. Je pense que personne ne prendrait la peine de dire que ces indépendants forment une classe. Je maintiens donc que deux classes n’existent que l’une par rapport à l’autre, puis éventuellement d’autres classes par rapport à celles-là.