Dominique Meeùs
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Auteurs : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
Auteur-œuvres : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
Exclusion d’interactions sociales et imagerie cérébrale, Hermès, La Revue, no. 68, 2014, p. 59-61.
Les auteurs mentionnent des études d’imagerie du cerveau dans des cas d’exclusion sociale1 qui montrent « un rapprochement fonctionnel » entre douleur morale et douleur physique.
De ces expériences, ils contestent d’abord l’échelle, le « seuil de détection », mais ça c’est un écran de fumée, pour faire savant, pour marquer un point contre ceux qu’ils critiquent… alors que ce n’est pas le point. La question est : si ces observations étaient en fin de compte assez précises, que faut-il en penser ? Comme la douleur physique est un mécanisme d’alarme certainement phylogénétique (« un “système d’alarme câblé” contraint par l’histoire évolutive de l’espèce »), un rapprochement avec les souffrances morales serait « une conception naturalisante des réactions aux situations d’exclusion sociale ». Je suppose que ce que Brun est Konsman condamnent dans leur phrase, bien qu’ils ne le disent pas clairement, c’est l’hypothèse que la douleur morale serait de même un système d’alarme phylogénétique. Je ne vois pas ce que cette hypothèse a de tellement choquant. Tout le monde admet que beaucoup d’espèces animales sont « naturellement » sociales. On pourrait sans doute dire que toutes les espèces animales sont phylogénétiquement sociales, bien qu’à des degrés différents. Au minimum, les femelles et les mâles ont une tendance naturelle à établir certains contacts sans lesquels il n’y aurait pas d’espèce. Mes trois phrases précédentes sont-elles politiquement incorrectes, suis-je coupable d’un « naturalisme » outrancier, pernicieux ? Plus sérieusement, beaucoup d’espèces se trouvent renforcées dans leur survie (ainsi que les individus) par l’acquis évolutif de solidarités, de sociabilité, même d’altruisme (là encore à des degrés divers). Pourquoi un individu de telles espèces ne pourrait-il pas avoir en lui, phylogénétiquement, un mécanisme d’alarme, de douleur morale, s’il se sent rejeté ?
Ce n’est que dans le premier alinéa qu’ils affichent, à mots couverts cette méfiance d’un caractère héréditaire de la souffrance morale. Tout le reste de l’article, c’est leur accusation de « neuro-essentialisme — position selon laquelle notre cerveau définit qui et ce que nous sommes davantage que quelque autre détermination sociale, psychologique, historique ou génétique ». La conjonction d’adjectifs disparates « sociale, psychologique, historique ou génétique » me fait penser à l’absurdité des catégories de la fameuse encyclopédie chinoise que mentionne Borges (qu’il a inventée, d’ailleurs, très probablement). Au départ de ce que nous sommes, il y a un ovule fécondé. Ça, c’est génétique. Il est juste de dire que ce point de départ nous détermine. Cet organisme a une histoire, entre autres sociale. Le troisième adjectif porte donc sur l’évolution du support, si je puis dire, du quatrième. On ne peut donc pas considérer comme du même niveau la détermination point de départ et les déterminations extérieures influençant ensuite l’évolution. (C’est déjà un peu limite de réunir de l’organisme son point de départ et son évolution sous la même catégorie détermination.) Le premier adjectif porte sur une partie de ce que vise déjà le troisième. Il n’ajoute rien. On ne peut pas considérer la partie comme du même niveau que le tout. Dans la série, dans ce contexte, le second adjectif n’ajoute rien. Une « détermination psychologique », ça n’a pas de sens, c’est juste du blabla. Le cerveau joue un rôle tout à fait particulier, parce qu’il est le seul endroit où on peut écrire des choses. Bien sûr, si, adolescent, j’avais mangé trop de hamburgers pleins de mayonnaise, ce serait écrit dans mon obésité. Mais toutes les expériences, les apprentissages, les souvenirs de discussions ou de lecture, les nostalgies, les déceptions, les amours… c’est écrit dans le cerveau et pas beaucoup ailleurs. Bien sûr, mon moi, c’est aussi mon sexe, la couleur de mes cheveux et de mes yeux, ma taille… mais c’est surtout toutes les choses écrites, conservées, associées entre elles dans mon cerveau. Ainsi, dire que je suis mon cerveau, c’est un peu un raccourci, mais pas bien méchant, en rien abusif.
Pour nous avertir du danger, les auteurs invoquent un article de O’Connor, Rees et Joffe2 (article qui baigne dans la même confusion qu’eux) mettant en garde contre l’engouement des journalistes ayant pour effet de populariser le « neuro-essentialisme », « ignorant les causes environnementales et sociales des phénomènes étudiés ». (Ils se répètent.) Il est juste de déplorer les effets du sensationnalisme journalistique. Mais on ne va pas le combattre par des conceptions idéalistes comme celles de doux rêveurs réputés à ce titre, pour qui « notre vie mentale ne se passe pas seulement dans les limites de notre boîte crânienne, mais repose sur notre corporalité… ». Quand on met sur le même pied « se passe dans » et « repose sur », on est mal parti. Au fond la philosophie de Cédric Brun, c’est que « tout est dans tout », philosophie néfaste, selon laquelle il est interdit de nommer, de penser, d’analyser…
Ils comparent la séparation du corps et du cerveau chez ceux qu’ils critiquent avec la séparation du corps et de l’esprit chez Descartes. Mais c’est eux qui sont cartésiens quand ils parlent de « saisir la vie mentale à l’intersection de ces trois instances [cerveau, corps, environnement] ». Mais c’est quoi ? où ? leur « vie mentale » ? La glande pinéale ou l’âme de Descartes ? Le cerveau est dans le corps et c’est le seul lieu de la vie mentale. Bien sûr, il faut prendre en compte l’effet du social, de l’environnement. Mais si les expériences d’exclusion d’interactions sociales causent une souffrance physique ou morale, il faut bien que ça passe par le cerveau, c’est bien que ces expériences sociales ont une inscription dans le cerveau. Ceux qui font de l’imagerie des neurones ne contestent pas que ce qu’ils voient dans leurs images vient… d’une expérience vécue d’exclusion d’interactions sociales. On voit ainsi que Brun et Konsman, parce que dérangés par ce qu’ils appellent « une conception naturalisante des réactions aux situations d’exclusion sociale », en viennent, avec leur « intersection » qui n’a d’existence que rhétorique, à défendre un idéalisme de l’âme.
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J’arrête parce que s’énerver sur des philosophes à la noix, c’est mauvais pour la santé.