Dominique Meeùs
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Auteurs : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
Auteur-œuvres : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, W, X, Y, Z,
L’émancipation des femmes implique-t-elle d’abandonner toute idée de nature ? C’est cette question que l’ouvrage entend reposer en interrogeant la manière dont les féministes matérialistes ont reçu la pensée de Marx. Cette réception a débouché, malgré elles, vers des conceptions antinaturalistes telles que les porte la philosophe Judith Butler. À partir d’une comparaison de la pensée de la matière chez Marx et chez Butler, Saliha Boussedra montre que l’idée de nature, aujourd’hui d’une brûlante actualité, doit être prise à bras-le-corps dans la perspective ouverte par Marx. Car, en évacuant l’idée de nature, non seulement on prend le risque de tomber sous la coupe de la conception anthropologique que se fait le capital du corps humain, mais on n’est plus en mesure aussi de détecter les problématiques spécifiques au caractère sensible, c’est-à-dire douloureux, du corps humain, ici du corps des femmes. En se passant de l’idée de nature, on condamne le corps des femmes soit à être dominé par l’impératif capitaliste d’un corps qui ne connaît pas de limites ; soit (et les deux vont de pair) à être récupéré par les discours réactionnaires qui auront toujours beau jeu de venir réaffirmer les limites du corps humain, mais pour lui imposer une perspective essentialiste. Ouvrir à nouveau ces débats en faisant retour sur l’œuvre de Marx, c’est montrer en quoi elle reste un formidable outil pour penser l’émancipation des femmes du XXIe siècle.
Saliha Boussedra est Docteure en philosophie, membre associée du CREPHAC (Centre de Recherche en Philosophie Allemande et Contemporaine de Strasbourg). Membre du Comité de rédaction de la revue Cause commune et Conseillère scientifique de la Fondation Gabriel Péri.
La Fondation Gabriel Péri donne en libre accès la table des matières et l’introduction.
Çi-dessous, je reprends la structure du livre et je mets mes commentaires à leur place dans cette structure.
Les notes de bas de page sont… en bas de page, pas cachées en fin de chapitre ou de livre. Bravo. Par contre, il n’y a pas de bibliographie ni, plus simplement, de liste des ouvrages mentionnés. Je m’en fais une dans cette page, à la fin, pour me faciliter l’étude1.
9 IntroductionDes féministes matérialistes francophones, Saliha Boussedra remarque que « leurs écrits se sont peu exportés en dehors des frontières européennes ».
Les féministes matérialistes se distinguent des autres courants de pensée féministes par au moins deux points : leur opposition farouche aux féministes essentialistes et leurs liens à un certain nombre de concepts marxistes. En effet, le nom de « matérialiste » s’est imposé à elles pour se distinguer des essentialistes qui postulent qu’il existe une essence des femmes, un être au monde des femmes qui aurait été empêché de s’exprimer et de se développer en raison des rapports de domination. Les matérialistes rejettent ce postulat, car, pour elles, l’« être des femmes » n’existe pas, il est tout entier façonné par l’histoire des rapports de domination. Elles choisissent le nom de « matérialistes » pour poser le fait que leur analyse part de rapports réels, objectifs, matériels fondés sur la division du travail entre les sexes.
Je ne connaissais pas le féminisme essentialiste. On en parle sous le titre Essentialisme et genre dans une page Wikipédia sur l’essentialisme et, de là, on renvoie à l’article détaillé Essentialisme (genre) (en fait encore moins détaillé). Mais ces deux pages qui ne disent pas grand-chose me font découvrir Naomi Schor2, que je ne connaissais pas, et son article important, passionnant, « This Essentialism Which Is Not One : Coming To Grips With Irigaray » (Schor 1994).
En fait, ce mot, essentialisme, renferme toute la difficulté de la discussion de la nature.
12 « Classe sociale de sexe » et revendication d’une autonomie politique14 La réalité matérielle du corps, une lubie ?17 Théories et strategies20 Partie I — La réception de Marx par les féministes matérialistes24 I. Le concept de classe chez Marx et sa réception par les féministes matérialistes24 1. Une réception vague27 2. Le concept de classe chez Marx36 II. Les féministes matérialistes et le matérialisme36 1. Contre les féministes essentialistesLes féministes matérialistes récusent l’essentialisme et les élucubrations psychanalytiques des féministes essentialistes. Elles veulent s’en tenir à la réalité matérielle de rapports économiques et sociaux.
Pour échapper au discours essentialiste posant une « nature » des femmes, elles vont recourir aux notions marxistes telles que celle de la division du travail. En s'intéressant à ce qu'elles appellent le « travail » des femmes, et en particulier le « travail domestique » chez Christine Delphy, elles vont considérer que leur approche des femmes est « matérialiste », c'est-à-dire qu'elle se fonde sur la pratique ou les activités des femmes et non pas sur une quelconque « nature » ou «essence » prédéfinie.
Quant à moi, je trouve que les sexes, c’est une réalité matérielle aussi, et pas juste un détail. Et les féministes matérialistes aussi, pour opposer la « classe » des femmes à la « classe » des hommes, il faut bien qu’elles admettent la différence essentielle des sexes.
38 2. Contre l’idée de natureLa Révolution française a pu faire espérer une universalité des droits, donc pour les femmes aussi, qui se sont engagées dans la révolution, y ont joué un rôle important3. Mais très vite, en s’appuyant, entre autres, sur des arguments de nature, on les remet « à leur place ». « C’est contre ce lourd héritage que vont devoir se soulever les féministes matérialistes. » (Page 40.) Toutes les féministes bien sûr, mais on est ici dans une présentation des féministes matérialistes.
Les féministes matérialistes contestent le naturalisme qui persiste dans les sciences sociales : la sociologie voudrait expliquer le social par le social, mais lorsqu’il s’agit des femmes, on continue à invoquer des arguments biologiques.
41 III. Le matérialisme historique de Marx41 1. Le rejet du matérialisme naturalisteIl ne s’agit bien sûr pas de rejeter la nature, sinon ce ne serait plus du matérialisme. Si on parle de nature et de matérialisme, il faut bien d’abord qu’on admette un monde without us comme dit Hobbes. La question est (i) que ce monde à une histoire ; (ii) que nous intervenons dans l’histoire de ce qui dans ce monde est dans notre voisinage.
Lénine explique que pour redresser une barre tordue, il faut un peu la tordre dans l’autre sens. C’est ce que fait Marx dans une certaine mesure contre un certain naturalisme. Il insiste sur l’histoire parce que c’est ce que d’autres oublient ou négligent, mais il ne nie pas la nature.
On sait que le cerisier, comme presque tous les arbres fruitiers, a été transplanté dans notre zone par le négoce il y a seulement quelques siècles, et c’est pourquoi il n’a été donné à la « certitude sensible » de Feuerbach que par cette action d’une société déterminée en un temps déterminé.
Mais Marx sait bien et il ne nie pas qu’il faut nécessairement pour cela qu’il y ait eu, avant cette transplantation par le négoce, avant toute intervention humaine, without us, un arbre fruitier sauvage ancêtre de notre cerisier.
Une phrase du milieu de la page 43 résume en quelque sorte la critique de Marx et Engels contre Feuerbach : « le matérialiste naturaliste qui a le nez collé à son objet ne perçoit pas son caractère historique bien que naturel ». (C’est moi qui souligne.) Ensuite, « le discours du matérialisme naturaliste peut […] conduire vers des conceptions purement idéologiques, conceptions qui n’ont pas grand-chose à voir avec la science, mais qui participent ainsi à instrumentaliser l’étude de la nature à des fins politiques et idéologiques ». Mais les exemples donnés en note 57 : un article de Cédric Brun et Jan Pieter Konsman et un article que ces derniers citent, sont tout sauf convaincants sur l’accusation de « naturalisme » (Brun & Konsman 2014). L’historique n’est pas suspendu en l’air : il ne peut y avoir d’historique que s’inscrivant dans la nature.
43 2. Le rejet d’une conception idéaliste de l’histoireLe deuxième courant auquel s’oppose Marx est bien sûr la conception idéaliste de l’histoire. Celle-ci repose sur l’étude d’un acte historique qu’il qualifie de pur et d’une activité humaine historique qu’il appelle l’activité libre. L’analyse idéaliste procède à partir d’un acte épuré, arraché à son ancrage naturel, un acte qui devient l’acte pur d’un sujet qui fonctionne en roue libre en quelque sorte. En ce sens, l’acte est détaché de tout ancrage matériel.
Après le rejet, tant du matérialisme naturaliste que d’une conception idéaliste de l’histoire, Marx…
pose l’identité de la nature et de l’histoire. Pour ce faire, il est conduit à envisager la matière comme une activité, et l’activité comme une matière en mouvement. Autrement dit, l’histoire est l’activité de la matière et la nature est l’activité de l’histoire.
Alors que nous venons de voir Marx faire la synthèse entre les deux, les féministes matérialistes considèrent « qu’il y a finalement deux Marx : un Marx penseur de la nature et essentialiste, d’un côté, et un Marx penseur de l’histoire et de la construction sociale, de l’autre » (page 45) et elles adoptent ce qui les arrangent, de Marx, « son point de vue éminemment constructionniste, selon lequel les relations sociales sont la seule réalité matérielle de l’humanité — et non la “nature” ou la “technique”. » (Christine Delphy.)
48 Partie II — La matérialité du corps : Judith Butler et Marx50 I. La matérialité du corps de Judith Butler53 II. Le poids de l’héritage hégélien dans la philosophie de Judith Butler53 1. Un concept de « pouvoir » fortement marqué par l’héritage de l’« objectivité hégélienne »58 2. Le concept de « langage » chez Judith Butler ou l’héritage de la « conscience de soi » hégélienne60 3. Judith Butler pointe les limites du concept d’« extériorité » chez Michel Foucault62 III. Marx et Judith Butler : deux approches des concepts d’objectivité et d’extériorité62 1. Marx et Judith Butler64 2. Le corps envisagé comme un « matériau humain exploitable » par Marx74 ConclusionListe des ouvrages citésLa Fondation Gabriel Péri est un centre de recherche, pas vraiment un éditeur. Ça se voit aux apostrophes de machine à écrire du temps d’Eleanor Marx. (C’est un détail, mais je ne serais pas moi-même si je ne réagissais.) Bien sûr, un éditeur peut se permettre la coquetterie d’un style maison un peu provocateur, anarchiste, avec volontairement des apostrophes simplifiées, contre l’apostrophe typographique classique. Ce n’est pas le cas. Dans ce livre, j’ai compté 1 591 non-apostrophes, mais aussi 97 apostrophes, ce qui montre que ce n’est pas un choix systématique, mais juste de la négligence, de l’amateurisme. (Le code d’éditeur 37526 dans le no ISBN, montre que l’éditeur est bien la Fondation.)