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Dominique Meeùs
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Margaret Benston, « The Political Economy of Women’s Liberation », 1969

Margaret Benston, The Political Economy of Women’s Liberation , Monthly Review, 21 (4) 1969, doi : 10.14452/MR-021-04-1969-08_2, p. 13–27.

Rebondissant sur Mitchell 1966, Margaret Benston écrit en 1967 un papier central dans l’histoire du féminisme dans la seconde moitié du 20e siècle (et encore d’aujourd’hui). Le papier circule (à partir de 1967 ?1) au Canada et ailleurs dans le monde comme manuscrit avant la publication ci-dessus en 1969. (Depuis 1967, le texte a certainement été retravaillé pour la publication, comme on le voit par des références à des textes de 1969.) Il a été immédiatement traduit dans de nombreuses langues, dont le français.

Selon Bryan D. Palmer2, « Of working class background… Margaret Benston had no deep connexion to left or Marxist praxis until 1966, when she came to Simon Fraser and was immediately caught up in the turmoil of a campus enlivened by revolutionary thought. » À Simon Fraser University elle a dû entendre Ernest Mandel ou, au minimum, le lire. Elle ne cite pas le Livre I du Capital de Marx, mais Ernest Mandel, « Workers Under Neocapitalism », paper delivered at Simon Fraser University. (Available through the Department of Political Science, Sociology and Anthropology, Simon Fraser University, Burnaby, B.C., Canada.) Ce département, dit le PSA, était le centre de la contestation à la SFU3.

Elle donne en annexe de l’article (p. 25-27), des passages de Lénine du recueil On The Emancipation of Women4, Progress Publishers, Moscou, 19655. Elle a cité Eleanor Marx en exergue. La dernière page de l’article est complétée par des citations de Charles Fourier, Lucy Stone, August Bebel, Lénine, Marx et Engels (de La Sainte Famille). Il est donc raisonnable de penser, comme Bryan Palmer, qu’elle est néophyte et ne connaît les concepts de base du Livre I du Capital qu’à travers la vulgarisation par Mandel dans l’article cité plus haut et le livre ci-dessous.

Avec les armes limitées dont elle dispose (comme la plupart à cette époque6), elle entreprend de montrer que ces concepts permettent parfaitement de rendre compte de la situation de la femme sous le capitalisme. Sa construction est naïve, mais la démarche est courageuse. En outre, malgré que la construction est branlante (encore une fois comme à peu près toutes les autres), cela a inspiré beaucoup de féministes du 20e siècle, particulièrement dans le courant du salaire pour le travail ménager, avec Federici et beaucoup d’autres.

Elle remarque que les femmes ont un statut différent. (Je trouve personnellement que c’est le meilleur mot pour caractériser la situation.) Elle se propose alors de chercher l’explication dans l’économie.

The category [women] seems instead to cut across all classes; one speaks of working-class women, middle-class women, etc. The status of women is clearly inferior to that of men1 but analysis of this condition usually falls into discussing socialization, psychology, interpersonal relations, or the role of marriage as a social institution2. Are these, however, the primary factors ? In arguing that the roots of the secondary status of women are in fact economic, it can be shown that women as a group do indeed have a definite relation to the means of production and that this is different from that of men. The personal and psychological factors then follow from this special relation to production, and a change in the latter will be a necessary (but not sufficient) condition for changing the former3. If this special relation of women to production is accepted, the analysis of the situation of women fits naturally into a class analysis of society.

1.
Marlene Dixon, « Secondary Social Status of Women ». (Available from U.S. Voice of Women’s Liberation Movement, 1940 Bissell, Chicago, Illinois 60614.)
2.
The biological argument is, of course, the first one used, but it is not usually taken seriously by socialist writers. Margaret Mead’s Sex and Temperament is an early statement of the importance of culture instead of biology.
3.
This applies to the group or category as a whole. Women as individuals can and do free themselves from their socialization to a great degree (and they can even come to terms with the economic situation in favorable cases), but the majority of women have no chance to do so.
P. 13-14

Citant Mandel, Margaret Benston commence par tomber dans la confusion entre masculin et neutre en anglais et, plus précisément, dans la confusion sémantique entre men, les êtres humains, et men, les mâles de l’espèce. Certaines choses ont une valeur d’usage, mais pas de valeur ; ce ne sont pas des marchandises. Mandel en donne deux exemples et Margaret Benston cite son texte :

The first group consists of all things produced by the peasantry for its own consumption… 

The second group of products in capitalist society which are not commodities but remain simple use-value consists of all things produced in the home. Despite the fact that considerable human labor goes into this type of household production, it still remains a production of use-values and not of commodities. Every time a soup is made or a button sewn on a garment, it constitutes production, but it is not production for the market.

The appearance of commodity production and its subsequent regularization and generalization have radically transformed the way men labor and how they organize society5.

What Mandel may not have noticed is that his last paragraph is precisely correct. The appearance of commodity production has indeed transformed the way that men labor.

5.
Ernest Mandel, An Introduction to Marxist Economic Theory, Merit Publishers, New York, 1967, pp. 10-11.
P. 15

Lorsqu’elle commente « indeed transformed the way that men labor », en soulignant le mot, elle montre qu’elle comprend (à tort) que Mandel exclut les femmes. Elle voit là précisément la possibilité de définir cette catégorie dont on avait noté p. 13 le statut différent.

This assignment of household work as the function of a special category “women” means that this group does stand in a different relation to production than the group “men”. We will tentatively define women, then, as that group of people who are responsible for the production of simple use-values in those activities associated with the home and family.

Since men carry no responsibility for such production, the difference between the two groups lies here. […]

The material basis for the inferior status of women is to be found in just this definition of women. In a society in which money determines value, women are a group who work outside the money economy. Their work is not worth money, is therefore valueless, is therefore not even real work. And women themselves, who do this valueless work, can hardly be expected to be worth as much as men, who work for money.

P. 15-16.

Ainsi, partant de la question du statut inférieur, elle arrive à fonder ce statut sur les rapports de production. Il me semble que le raisonnement a quelque chose de circulaire. Elle considère comme marginal et atypique que des femmes travaillent à l’extérieur, puis que c’est un donné que la place des femmes est à la maison. Bien sûr, parfois, des femmes ont été travailleuses salariées comme des hommes : dans les débuts de l’industrialisation, en cas de guerre ou dans d’autres circonstances exceptionnelles. Mais sous le capitalisme, ce sont des exceptions qui confirment la règle que la place de la femme est au foyer et que les hommes ne font pas le ménage. Pour elle, le modèle traditionnel aurait plus de poids que la réalité de l’emploi féminin ! Parce que la place des femmes est à la maison, leur emploi salarié doit être négligeable et d’autant plus négligeable qu’une caractéristique essentielle du capitalisme est que l’ouvrier est masculin.

Elle reproche à Juliet Mitchell (Mitchell 1966) de négliger la base économique.

However, Mitchell gives little emphasis to the basic economic factors (in fact she condemns most Marxists for being « overly economist ») and moves on hastily to superstructural factors, because she notices that « the advent of industrialization has not so far freed women ».

P. 17.

La perspective, elle la trouve (p. 17) chez Engels (Origin, of the Family, Private Property and the State, Progress Publishers, 1968) pour qui la solution est

Selon elle, Mitchell n’a tenu compte que de la première partie l’emploi des femmes, solution insuffisante si on ne s’attaque pas à la seconde, plus complexe. Ce second volet de la solution n’est vraiment praticable qu’à la condition d’une société socialiste (p. 18-19).

Au total, c’est un essai intéressant. On pourrait échapper à la circularité en admettant que le patriarcat est hérité par le capitalisme, qu’il tend à reléguer les femmes au foyer ou à leur réserver les tâches ménagères même si elles travaillent à l’extérieur et que le caractère privé de ce travail domestique renforce la dévalorisation des femmes. Bien sûr, ça ne permet pas d’en faire une classe, ce qu’elle ne fait d’ailleurs pas. Les hommes sont divisés en classes : les uns sont propriétaires des moyens de production et les autres les mettent en œuvre (p. 14). Les femmes sont définies comme une catégorie, un groupe (p. 15-16) qui fait de la production privée, donc à part des hommes. Je pense personnellement qu’il est possible de changer l’attitude des hommes quant au ménage, mais sa perspective d’une révolutionnarisation du travail ménager est intéressante pour les humains des deux sexes.

Notes
1.
On considère en bibliographie qu’un texte n’existe que s’il est publié, mais un texte peut circuler de mains en mains et avoir une influence relativement importante, ce qui semble être le cas ici, peut-être dès 1967.
2.
Dans M. Athena Palaeologu (dir.), The Sixties in Canada: A Turbulent and Creative Decade, 2009, p. 117.
3.
En 1966, l’université venait d’être créée (1965). Le département PSA a été par la suite (mais je ne sais pas exactement quand) éclaté en plusieurs départements, dans l’espoir de briser la contestation. J’ai cherché à en savoir plus sur l’histoire de la contestation à la SFU, mais il semble qu’il y ait de la part des autorités de l’université une volonté de gommer ce passé. Cependant, Margaret Benson y a fait toute sa carrière, en chimie théorique et, dans les années 80, en informatique. Par ailleurs, elle a pu fonder en 1975 des Women’s Studies. Son nom est encore honoré à la SFU, dans le nom d’un bâtiment et de diverses autres manières.
4.
On a donc les passages signalés par les numéros de page dans le recueil.
  • « Large-scale machine industry, which concentrates masses of workers… (p. 15). » (Benston, p. 25-26.) Extrait de The Development of Capitalism in Russia, chapter VII The Development of Large-Scale Machine Industry
  • « Notwithstanding all the laws emancipating woman, she continues to be a domestic slave… (p. 61-62). » (Benston, p. 26.) Extrait de A Great Begining, Heroism of the Workers in the Rear « Communist Subbotniks », Collected Works, Volume 29, pp. 408-434.
  • « You all know that even when Women have full rights… (p. 67). » (Benston, p. 26.) Extrait de « The Tasks Of The Working Women’s Movement In The Soviet Republic », Collected Works, Volume 30, pages 40-46.
  • « We are setting up model institutions, dining-rooms and nurseries… (p. 68). » (Benston, p. 27.) Extrait de « The Tasks Of The Working Women’s Movement In The Soviet Republic », Collected Works, Volume 30, pages 40-46.
5.
Réimpressions 1968, 1972, 1977, 1985… Probablement déjà New York : International Publishers, 1934.
6.
Voir ma note à ce sujet à propos du matérialisme historique.