Dominique Meeùs
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Préambule (résumé des épisodes précédents)

À Bruxelles dans mon enfance, beaucoup d’écoles primaires étaient construites sur le même plan. Autour d’un hall central s’élevant sur deux étages, des classes au rez-de-chaussée et des classes à une galerie entourant le hall au premier étage. Sur un des murs, un escalier, probablement à deux volées, avec sans doute un palier intermédiaire, conduisait à la galerie. (Dans mon cas, c’était Saint-Philippe de Néri, chaussée de Boondael à Ixelles. Maman me confiait pour traverser la rue à un voisin et ami un tout petit peu plus âgé que moi, François Weyergans, qui a voulu être un grand cinéaste, et qui est devenu romancier à succès, d’ailleurs peut-être mérité, pour autant que la littérature puisse faire l’objet d’un jugement objectif.) Il était donc facile de nous y proposer du cinéma : il suffisait de placer un projecteur sur le palier à mi-hauteur et de laisser en face pendre de la galerie du premier, à l’opposé de l’escalier, un grand drap. (C’était après septembre 1951 puisque Nicolas était avec moi et avant septembre 1953 où nous sommes entrés chez les Jésuites au collège Saint-Michel à Etterbeek.) Dans mon souvenir, le cinéma du début des année cinquante était invariable : un pilote de chasse américain défiait un homologue japonais. Comme il (l’Américain) était « le bon », après d’adroites cabrioles il réussissait immanquablement à se retrouver face à l’autre (le « Jap ») et à tirer le premier. Nicolas qui connaissait déjà le scénario par cœur (depuis le temps, même si tout ça ne faisait pour lui que quelques semaines ou quelques mois) fermait les yeux et se blottissait contre mon épaule en disant : « Préviens-moi quand ce sera fini. » Là-dessus (n’attendant que ce signal de Nicolas), le valeureux États-unien (comme disent maintenant les Américains du Sud qui ne veulent pas, avec raison, qu’on mélange les torchons et les serviettes) envoyait dans la face du sale « Jap » une pleine giclée de sa mitrailleuse. Le pauvre « Jap », qui n’avait pourtant pas choisi d’être « le mauvais », se prenait la figure dans les mains et la confiture rouge en noir et blanc qui coulait entre ses doigts montrait que le valeureux Américain avait visé en plein dans la cible. Quand la confiture rouge en noir et blanc sortait du champ, je signifiais à Nicolas d’un coup de coude serviable et fraternel qu’il pouvait reprendre la suite du scénario éculé.

À ce régime, il n’est pas étonnant que le Buck Danny du journal Tintin soit devenu mon idole. Le problème, c’est que Buck Danny ayant exterminé tous les sales « Japs » dans les airs et ne s’intéressant que peu aux sales « Japs » qui hantaient le plancher des vaches, au moment où de toute manière exterminer les sales « Japs » pour le plaisir avait fini par devenir politiquement incorrect, a dû se replier sur d’autres aventures plus soft, comme de tester à l’essai des « jets » qui passaient le mur du son. Je ne conteste pas que passer le mur du son est une aventure et que cette aventure m’a séduit un temps, mais j’étais assez vieux aussi pour comprendre que cette aventure était terminée pour l’essentiel. Entre-temps, j’avais lu la biographie de Marie Curie par sa fille Hélène et j’avais entendu parler d’Enrico Fermi construisant une pile atomique dans les soubassements d’un stade de je ne sais quelle université aux États-Unis. Ma mère avait aussi un cousin ingénieur travaillant à la centrale nucléaire de Mol. Je n’étais pas idiot. Je comprenais que la découverte du radium était passée aussi, et même bien avant que le passage du mur du son. Cependant, à travers Marie Curie et Enrico Fermi, j’entrevoyais que la physique était une aventure sans fin et que je voulais en être. Ainsi donc, ayant dûment étudié le grec et le latin, j’ai fait une année spéciale de mathématiques pour présenter l’examen d’entrée aux Écoles spéciales, comme on appelait alors ce qui est devenu plus tard la Faculté des Sciences appliquées, où l’on formait les ingénieurs civils. En effet, à l’époque, le latin et le grec étaient un passage obligé pour tout. Pas question de devenir médecin si on ne connaissait pas le latin et le grec. Cependant, on avait oublié en passant les mathématiques et la physique et pour y accéder en ne connaissant que le latin et le grec, il fallait montrer patte blanche à l’examen d’entrée aux Écoles spéciales. De toute manière, mon père jugeait que tout le monde n’est pas appelé à devenir un deuxième Marie Curie, surtout s’il est un garçon, ni même un deuxième Albert Einstein, et qu’il est sans nul doute plus alimentaire, si on aime les sciences exactes, de faire des études d’ingénieur civil. En Belgique, dans les années soixante du 20e siècle, on n’en était pas encore à Bologne et aux Masters. Les études universitaires étaient généralement du niveau bac + 4 à savoir deux ans de candidature et deux ans de licence (sauf cinq ans pour les ingénieurs civils ; plus encore, bien sûr, pour les médecins ; et sauf que la fin du secondaire en Belgique ne s’appelait pas bac). La candidature en physique était pratiquement commune (à un cours près, en première année) à la candidature ingénieur. Je décide donc de prendre ce cours en plus pour préserver l’avenir et je m’inscris à la fois aux études de candidat ingénieur civil et de candidat en sciences physique. Là dessus, je découvre en épluchant le programme qu’un seul petit cours en plus au deuxième semestre (de la première année) me donne du même coup la candidature en mathématiques. Les mathématiques m’emmerdaient souverainement, mais quand même, pour le gag, puisque ce n’est qu’une heure par semaine sur un semestre, je m’inscris aussi en candidature en mathématiques.

Il faut dire qu’en secondaire, les maths, pardonnez-moi l’expression, ça me faisait chier. Il y a traditionnellement une coupure entre les matheux et les littéraires. J’ai échappé à ça. J’étais clairement des littéraires mais je comprenais les maths et je pouvais suivre ; j’écoutais au cours, je comprenais et je pouvais passer les examens presque sans travailler, ce qui était ma pente naturelle à l’époque (et encore longtemps après). Mais vraiment ça ne me plaisait pas du tout. En géométrie euclidienne, pour démontrer quelque chose, il faut connaître le truc. Vous tracez ceci, vous abaissez une perpendiculaire sur ça et le résultat est évident. Quand le résultat est évident, je ne suis pas idiot au point de ne pas le voir, mais j’étais absolument révolté par un jeu profondément injuste où le professeur a toutes les réponses dans un livre (il a beau jeu ensuite de dire que c’est facile et évident) et où vous êtes supposé vous montrer beaucoup plus intelligent que lui : deviner les trucs du livre sans le livre. Je voudrais bien l’y voir ! En algèbre, c’est des calculs profondément ennuyeux à retenir par cœur avec √(b² − 4ac) (de mémoire). Quant à la trigonométrie, c’était à peine mieux. C’était très simple, très logique et très facile à comprendre, mais, pour passer l’examen il fallait connaître plein de formules par cœur (donc travailler, ce qui était absolument contraire à ma religion), et avoir la présence d’esprit d’utiliser les bonnes à bon escient, ce que je faisais difficilement et qui me paraissait donc encore un jeu parfaitement injuste puisque, de nouveau, le professeur, et lui seul, avait tous les atouts dans sa manche.

Or, surprise, ce petit cours de math en plus d’une heure au deuxième semestre, c’était un cours dit de géométrie projective. J’imagine qu’on pourrait partir d’une géométrie classique (donc du genre de ce qui me faisait chier) et étudier ce qui se perd et ce qui se conserve dans une projection. Rien de ça. Il s’agissait d’un jeu axiomatique avec des êtres conventionnels, appelés point, droite, plan, si ça pouvait soutenir votre imagination, mais dont les propriétés ne relevaient que de l’application aux axiomes de la logique formelle à deux valeurs de vérité. Certains d’entre vous qui me lisez, beaucoup plus jeunes, peuvent penser qu’il n’y a là rien de plus banal, mais pour moi, dans la Belgique et dans l’université de Louvain de l’époque, c’était la découverte la plus inimaginable qui soit. Je ne jurais plus qu’ensembles (par la suite) et axiomes. J’ai continué les trois candidatures en deuxième année et passé les examens (j’ai les trois diplômes de candidat). En licence, j’ai choisi les maths. (Mon père a respecté ma liberté de choix.)

Un défaut, c’est que mon engouement pour les mathématiques « modernes », qui remontent à Cantor, Frege, Russell et j’en passe et des meilleurs du tournant du 19e et du 20e, mais qui étaient relativement nouvelles à Louvain dans les années soixante (grâce à Robert Ballieu qui était bien résolu à rattraper le temps perdu), m’a conduit à mépriser ce qui était plus technique (et qui demandait du travail) comme les équations aux dérivées partielles, l’analyse numérique et la physique théorique. Georges Lemaître, cliquezJ’ai le privilège d’avoir reçu, parmi les derniers, la relativité générale de la bouche de Georges Lemaître, himself, le copain d’Albert Einstein himself. Mais ce n’était pas facile. Il aurait fallu travailler. Je ne jurais que par Bourbaki que je lisais comme un roman, ce qui ne me coûtait rien. C’est dans cet esprit que j’ai fait mon mémoire de licence. En dix mois, tout en suivant les cours de la deuxième année de licence (la quatrième année donc) et en préparant les examens, j’ai réussi à faire le point des tentatives antérieures sur une question (jusqu’où on peut aller dans la généralité en gardant une notion de convergence), à développer une structure plus générale et à en tirer de manière plus générale, plus élégante et plus facile (conformément à ma religion de ne jamais me fatiguer outre mesure) des résultats dont je dérivais les doigts dans le nez ceux que les auteurs antérieurs avaient obtenus plus péniblement. Comme quoi la science ne prête qu’aux jeunes. Il paraît qu’à trente ans on commence à être ramolli. J’ai heureusement réussi à écrire avant cet âge ma thèse de doctorat, encore une fois une généralisation de tentatives existantes, sur le calcul différentiel dans les espaces de dimension infinies.

(En chemin, j’ai passé un an à Paris où j’étais inscrit comme élève étranger à l’École normale de la rue d’Ulm. Rue d’Ulm, il y avait surtout des algébristes et, engagé en analyse fonctionnelle, je travaillais plutôt avec Gustave Choquet à l’Institut Henri Poincaré rue Pierre-et-Marie-Curie (avec les traits d’union de la poste française). À la rue d’Ulm, foyer de la contestation étudiante à l’époque, 1966-1967, j’ai fréquenté les comités Vietnam où des marxistes-léninistes m’ont tuyauté un voyage en Chine. Calcul, cliquezC’est de Chine, l’été 1967, en transsibérien, que je suis revenu communiste et que je le suis resté. usine, cliquezAprès ma thèse et après avoir pu enseigner un an à Louvain le calcul différentiel et intégral, le cours central de première candidature que j’avais moi-même beaucoup aimé, je suis parti travailler une petite quinzaine d’années comme ouvrier d’usine non qualifié.)

À Louvain à cette époque, non seulement les candidatures étaient presque identiques, mais les licences aussi de physique et de mathématiques avaient pas mal de cours en commun. Je suis donc impardonnable de n’en avoir pas profité. J’ai reçu l’enseignement de Georges Lemaître (himself, toujours le même que plus haut) et mon engouement pour Bourbaki et ma paresse me l’ont fait prendre par dessus la jambe. Il y a belle lurette que je réalise qu’il n’y a pas de philosophie qui tienne si on ne connaît pas la physique. Je viens de découvrir le livre de Bernard Diu pour les pauvres ignorants comme moi. Alors je rêve de rattraper le temps perdu et d’apprendre enfin un peu plus de physique.

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