Dominique Meeùs
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À propos de Lyssenko, pour une relation correcte entre science et philosophie

Dominique Meeùs, le 14 Juin 2016 *

Lyssenko est un technicien agricole qui a popularisé en Union soviétique une technique d’ « hibernation artificielle » (dite vernalisation) pour préparer des graines de céréales d’hiver et rendre possible de les semer au printemps. Cela a donné certains résultats. (Sans doute aussi des pertes lors d’utilisations trop optimistes dans des conditions défavorables.)

Lyssenko s’est alors mis en tête qu’il avait ainsi induit dans ces céréales une modification héritable, c’est-à-dire qu’il pouvait créer de nouvelles variétés rien qu’en « éduquant » les plantes par des moyens appropriés. Il va sans dire qu’il n’en était rien. Ses soi-disant résultats expérimentaux venaient de son ignorance des méthodes scientifiques et sans doute aussi d’une tendance à « améliorer » dans le sens de ses espoirs les résultats observés.

Lyssenko a souligné l’enjeu philosophique de l’opposition entre sa théorie d’héritabilité de caractères acquis et la théorie génétique. La génétique serait une science « bourgeoise » mécaniste, déterministe, défaitiste s’opposant au progrès : tout est inscrit dans le gène et on n’y peut rien changer ; la biologie lyssenkiste serait une science « prolétarienne », dialectique, libératrice en permettant à l’humanité d’améliorer son alimentation : l’homme est en mesure de conduire une plante à changer son comportement et à transmettre à sa descendance ce comportement modifié.

La science étudie le fonctionnement du monde et c’est la réalité du monde qui arbitre seule entre le vrai et le faux. Il est intéressant de tirer des leçons philosophiques de ce travail scientifique (comme de toute de l’expérience de l’humanité, entre autres dans la production), par exemple la leçon que le monde est changeant, complexe… « dialectique ». Tenir compte de ce caractère dialectique peut orienter de manière féconde la suite de la recherche scientifique. C’est par contre une illusion dangereuse d’inverser la relation entre la science (qu’il faut considérer en premier) et la philosophie (qui est seconde). Ce n’est pas la philosophie qui gouverne le monde et le concept philosophique de dialectique n’est pas une force de la nature. C’est le monde qui détermine ce qui est vrai ou faux, pas la philosophie.

Un grand nombre de philosophes soviétiques de l’époque n’avaient pas une vue claire de ce qui précède. Ils faisaient de la dialectique en quelque sorte le moteur du monde et ils ont soutenu Lyssenko sur cette base. Fort de quelques succès pratiques et du soutien des philosophes, Lyssenko a pris de plus en plus de pouvoir non seulement en agriculture mais en science et a commencé à réprimer la génétique. Peu de savants partageaient ses idées, mais malheureusement beaucoup ont plié devant sa montée au pouvoir. Ceux qui n’ont pas plié ont été écartés de la recherche et parfois emprisonnés.

En URSS, Nicolas Vavilov était un savant patriote justement préoccupé de la diversité génétique pour assurer l’avenir de l’agriculture et de l’alimentation du peuple. Il a réuni une collection unique de variétés de plantes alimentaires du monde entier pour servir de base à une amélioration des variétés utilisées dans son pays. (Cette collection est encore plus ou moins conservée aujourd’hui.) Il a été jeté en prison, où il est mort de privations, pour n’avoir pas voulu avaler les couleuvres de Lyssenko.

Les instances politiques, faisant confiance à la majorité qui se dessinait chez les philosophes et chez les biologistes, ont fait des déclarations en faveur de Lyssenko. Ainsi l’interaction entre institution scientifique, philosophie et pouvoir politique pendant les années trente et quarante ont conduit graduellement à la consécration de la toute puissance de Lyssenko, culminant en 1948. (Mais ce point d’orgue a été pour lui un peu le commencement de la fin, même s’il n’a été désavoué que bien plus tard.)

Sur le plan scientifique, l’influence néfaste de Lyssenko a conduit à la paralysie des sciences biologiques en URSS, et après la guerre dans les autres pays socialistes, au moment où précisément cette science connaissait son envol dans le reste du monde avec le développement de la génétique, et alors que l’URSS se distinguait dans toutes les autres sciences, en particulier en physique. Cette pseudoscience a eu des conséquences graves sur les relations entre les partis communistes occidentaux et les intellectuels. Des savants de valeur ont été exclus injustement de certains partis communistes. D’autres savants communistes ont connu un déchirement terrible entre la vérité scientifique et la discipline du parti. Des intellectuels progressistes ont creusé leur distance par rapport au marxisme.

Tous les historiens admettent que l’affaire Lyssenko a eu des conséquences catastrophiques pour la science soviétique et pour l’agriculture, et donc l’alimentation. Les seules hésitations portent sur (i) le rôle respectif des philosophes, des politiques et des scientifiques dans l’irrésistible ascension d’un tel imposteur ; (ii) sur la balance entre les quelques aspects positifs (comme des succès éventuels en vernalisation) et les pertes pour l’agriculture des échecs de Lyssenko (ce qui peut éclairer la première question) 1.

Écrire aujourd’hui que Lyssenko est un penseur intéressant victime d’une cabale injuste, c’est nier l’histoire. C’est le cas de Guillaume Suing dans un livre récent 2. Je n’ai pas lu le livre (dont on ne trouve, à part un peu de promotion par le préfacier, aucune recension, qu’elle soit critique ou élogieuse). Je réagis à un article de Suing, « Lyssenko, un imposteur ? », qui se propage sur quelques sites 3.

Il est possible que Lyssenko, fils d’agriculteur et technicien agricole, ait préconisé des méthodes traditionnelles de rotation des cultures plutôt que l’utilisation massive d’engrais. Ce n’est absolument pas pour cela qu’il a été attaqué. Le conflit ne vient donc pas non plus de son mauvais caractère ou de sa difficulté de théoriser. Ce qu’il a été incapable de théoriser, ce ne sont pas des « découvertes quasi-empiriques », ce sont des découvertes imaginaires, des théories fausses. Il s’agit d’un conflit entre science et pseudo-science. Il s’agit de faits historiques assez bien établis et non d’une construction historique par l’industrie agro-alimentaire pour défendre ses intérêts. C’est un anachronisme de relire l’affaire Lyssenko à la lumière l’opposition actuelle entre agriculture industrielle et agriculture écologique.

La génétique a progressé à pas de géants depuis Mendel. Lyssenko a prétendu la nier au moment même où elle connaissait des succès irréfutables. Depuis elle a fait encore des progrès considérables. Le progrès de la génétique a rendu bien obsolètes certains débats sur l’inné et l’acquis, en intégrant ces deux aspects. Il alors est curieux de voir l’article avancer que : « Même en ce qui concerne la théorie la plus “absurde” de Lyssenko, opposée à la génétique classique voulant que l’hérédité passe par des mutations au hasard sélectionnées secondairement par le milieu, la fameuse “hérédité des caractères acquis par l’habitude”, ce sont les biologistes d’aujourd’hui qui la remettent à l’ordre du jour sous le titre euphémisé d’épigénétique. » Je ne suis pas biologiste, mais je suis assez cultivé pour savoir que l’épigénétique n’est pas un aveu d’impuissance de la génétique et surtout qu’elle n’est en rien une voie supplémentaire d’hérédité.

Buffon dit que le cheval est la plus noble conquête de l’homme. Je serais tenté de dire cela plutôt de la science (de Newton, de Buffon, du travail collectif d’innombrables savants, entre autres en génétique). Il est important, en particulier si on se met dans la perspective du socialisme, de défendre la science et d’avoir une idée claire des interactions et de la différence entre science et philosophie.

[*] Ce texte a été publié le 28 juin 2016 sur le site d’Investig’Action en réponse à l’article de Guillaume Suing de mai 2016 cité plus haut dans le corps du texte et en note 3 ci-dessous. Sur cette même page d’Investig’Action, on trouve une réponse du 30 juin de Guillaume Suing à ma critique. J’ajouterai ici, sur la relation entre science et philosophie, qu’il est triste que Suing, son préfacier et son éditeur aient cru devoir, avec leur livre, lancer une croisade dans le sens opposé à celui que je défends : « une offensive que nous avons bien pensée », dit l’éditeur dans une conférence. Il ne s’agit pas simplement pour eux de réviser l’histoire (et la biologie), mais de réhabiliter et de propager une certaine orientation philosophique, à mon sens néfaste, surtout du point de vue du marxisme qu’ils croient défendre.

[1] Il y a un aperçu relativement neutre et équilibré de ce qu’on sait de cette histoire dans Yann Kindo, « L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir », SPS no 286, juillet-septembre 2009, www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1216 et suivants.

[2] Évolution, la preuve par Marx : Pour dépasser la légende noire de Lyssenko, Delga, 2016.

[3] Le 7 mai 2016 : Bella Ciao, m.bellaciao.org/fr/spip.php?article150256 ; le 10 mai : Investig’Action, www.investigaction.net/lyssenko-un-imposteur/ ; Le Grand Soir, www.legrandsoir.info/lyssenko-un-imposteur.html.