Dominique Meeùs
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La dialectique

P. 69 et suivantes; en ligne sur ce site : dialnat13.html

Mots-clefs : ❦ dialectique, science des connexions

p. 69(Développer le caractère général de la dialectique en tant que science des connexions, en opposition à la métaphysique.)

Mots-clefs : ❦ induction, des lois de la dialectique ❦ retournement de la dialectique hégélienne ❦ science théorique de la nature ❦ pensée théorique ❦ loi de la dialectique, de véritables lois de développement de la nature

Les lois de la dialectique sont induites (« abstraites ») « de l’histoire de la nature et de celle de la société » (p. 69). Plus loin, vers le milieu de la même page « déduites ». Même chez Hegel qui les donne comme « imposées d’en haut », ces lois sont induites de centaines d’exemples. Engels semble avoir une confiance béate dans l’induction : pour lui, des exemples peuvent être « péremptoires »

C’est donc de l’histoire de la nature et de celle de la société humaine que sont abstraites les lois de la dialectique. Elles ne sont précisément rien d’autre que les lois les plus générales de ces deux phases du développement historique ainsi que de la pensée elle-même. Elles se réduisent pour l’essentiel aux trois lois suivantes :

– la loi du passage de la quantité à la qualité et inversement ;

– la loi de l’interpénétration des contraires ;

– la loi de la négation de la négation.

Toutes trois sont développées à sa manière idéaliste par Hegel comme de pures lois de la pensée […] La faute consiste en ce que ces lois sont imposées d’en haut à la nature et à l’histoire comme des lois de la pensée au lieu d’en être déduites. Il en résulte toute cette construction forcée, à faire souvent dresser les cheveux sur la tête : qu’il le veuille ou non, le monde doit se conformer à un système logique, qui n’est lui-même que le produit d’un certain stade de développement de la pensée humaine. Si nous inversons la chose, tout prend un aspect très simple, et les lois dialectiques, qui dans la philosophie idéaliste paraissent extrêmement mystérieuses, deviennent aussitôt simples et claires comme le jour.

D’ailleurs quiconque connaît tant soit peu son Hegel sait bien que celui-ci, dans des centaines de passages, s’entend à tirer de la nature et de l’histoire les exemples les plus péremptoires à l’appui des lois dialectiques.

p. 70Nous n’avons pas ici à rédiger un manuel de dialectique, mais seulement à montrer que les lois dialectiques sont de véritables lois de développement de la nature, c’est-à-dire valables aussi pour la science théorique de la nature. […]

On retrouve les trois mêmes dans la première partie de l’Anti-Dühring les deux premières (mais dans l’ordre inverse) au chapitre 12 et la troisième au chapitre 13.

Je suppose qu’ « inversons la chose » veut dire induire les lois plutôt que de les imposer d’en haut. Il est optimiste de dire que cela « prend un aspect très simple ». Le retournement de la dialectique et le statut de ses lois sont des problèmes très difficiles. Je crois comprendre que pour Marx, l’étude scientifique peut faire apparaître, de manière contingente et concrète, des traits dialectiques dans la nature et la société. Pour lui le retournement, serait le remplacement des lois dialectiques a priori, « mystiques » de Hegel par la soumission aux résultats de la science et par une dialectique qui ne peut être que concrète. Engels rêve de concilier le point de vue de Marx avec la légalité de Hegel en croyant pouvoir, de ce qu’il peut y avoir de dialectique dans le concret, induire des lois générales de la dialectique, en passant par induction du contingent au nécessaire. Il souligne avec raison que la dialectique de Hegel vient comme une induction de ce que Hegel connaissait de l’histoire et de la nature. Cette induction est évidemment insuffisante et Hegel ne se soucie pas de rien prouver, mais, parce qu’il se veut l’auteur du système définitif, Hegel en fait des lois absolues, qu’Engels dénonce avec raison comme idéalistes. Il ne suffit pas alors de les proclamer matérialistes pour les sauver. Engels veut le beurre et l’argent du beurre. C’est un passage où Engels est particulièrement triomphaliste sur ses « véritables lois de développement de la nature » et il conclut l’examen des passages entre qualité et quantité par le même optimisme associé à des sarcasmes contre ceux qui n’en admettent pas l’importance.

On pourrait distinguer des lois au sens faible, empiriques, descriptives (comme, disons, la loi des gaz parfaits) et des lois au sens fort, explicatives, causales qui disent ou reflètent comment le mode est, pas seulement comment il se manifeste. À l’époque d’Engels, beaucoup de lois le sont au sens faible. On pourrait dire qu’Engels, à propose des lois de la dialectique, hésite entre lois au sens faible (elles décrivent des motifs récurrents) et des lois au sens fort (elles gouvernent le monde). Tantôt il affirme triomphalement la force de ses lois, tantôt il met en garde en disant qu’elles ne prouvent rien. Il y a une différence qui est qu’en tant que loi faibles, les lois de la dialectique sont seulement fausses (les motifs récurrents ne le sont pas tant que ça), tandis que comme lois fortes elles ont absurdes (de belles phrases générales et informelles ne peuvent être le moteur du monde). Il faut remarquer à la fin du passage que je cite : « les lois dialectiques » (dans un pluriel qui ouvre à la spécificité) « sont de véritables lois de développement ». Ce sont donc bien des lois au sens fort, mais ils s’agit peut-être des diverses lois spécifiques de la nature (présentant les caractères dialectiques des lois générales) et pas des lois générales elles-mêmes.

Je n’ai jamais compris ce qu’il appelle, ici et ailleurs, « science théorique ». Est-ce une expression courante à son époque ? Est-ce qu’on n’appelait « sciences naturelles » qu’une littérature descriptive (cailloux, plantes, insectes…), à laquelle s’opposeraient des considérations plus théoriques (Kepler, Newton, physique, chimie…) ? (Encore de mon temps à l’école, fin des années 50, à côté d’un peu (très peu) de physique et de chimie, on avait « sciences naturelles », encore très cabinet de curiosités — le collège des jésuites avait d’ailleurs un « musée ».) Voir cependant ce qu’il dit dans le Feuerbach, au chapitre 4, d’états empiriques de la science. Mais pourquoi alors le singulier ? En outre, les lois de la dialectique se situent à un autre niveau, et ailleurs il reconnaît la primauté des lois scientifiques. La « science théorique de la nature » serait donc plutôt ici de la philosophie.

Mots-clefs : ❦ Molière, monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir

p. 74 ½Dans la biologie comme dans l’histoire de la société humaine, la même loi se vérifie à chaque pas, mais nous voulons nous en tenir ici à des exemples empruntés aux sciences exactes, puisque c’est ici que les quantités peuvent être exactement mesurées et suivies.

Sans aucun doute ces mêmes messieurs qui ont jusqu’à présent taxé de mysticisme et de transcendentalisme incompréhensible la loi du passage de la quantité à la qualité vont-ils déclarer maintenant qu’il s’agit là de quelque chose de tout à fait évident, de banal et de plat qu’ils ont utilisé depuis longtemps et qu’ainsi on ne leur a rien appris de nouveau. Mais cela restera toujours un haut fait historique d’avoir exprimé pour la première fois une loi générale de l’évolution de la nature, de la société et de la pensée sous sa forme universellement valable. Et, si ces messieurs ont depuis des années laissé se convertir l’une en l’autre quantité et qualité sans savoir ce qu’ils faisaient, il faudra bien qu’ils se consolent de concert avec le monsieur Jourdain de Molière, qui avait lui aussi fait de la prose toute sa vie sans en avoir la moindre idée.

Il ne faut pas perdre de vue que c’est le manuscrit de notes préparatoires encore très éloignées d’une publication à laquelle il n’arrivera pas. Il y écrit dans une certaine mesure pour lui-même et des excès de langage sont excusables. Sur le fond, il réaffirme cependant encore, ce qui est un « haut fait historique » de Hegel, « pour la première fois », « une loi générale de l’évolution de la nature, de la société et de la pensée sous sa forme universellement valable », où l’ « universellement valable » ne laisse pas de doute sur le caractère de légalité de la « loi générale ».

La référence au Jourdain de Molière renvoie à :

Monsieur Jourdain :

Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j’en susse rien…

Molière, Le Bourgeois Gentilhomme, acte II, scène 4.
Dominique Meeùs . Date: 1999-2016